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Le blog de Lucien PONS

Stephen Walt : « Armer l’Ukraine serait une très mauvaise idée ». Article repris sur Médiapart.

11 Février 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Ukraine, #La guerre, #La paix, #L'OTAN., #La France, #La République, #La Russie, #Europe supranationale

Stephen Walt : « Armer l’Ukraine serait une très mauvaise idée »

 |  Par Iris Deroeux

Sommet de Minsk mercredi, conseil européen jeudi : la guerre en Ukraine mobilise les chefs d'État tant les perspectives sont sombres. Aux États-Unis, le débat se concentre sur la question de la livraison d'armes à Kiev. Stephen Walt, professeur à Harvard, analyse pour Mediapart les faux pas de Washington et de l'Otan. Il estime que fournir des armes au régime ukrainien serait une grave erreur stratégique.

New York, de notre correspondante.- Vladimir Poutine, Petro Porochenko, François Hollande et Angela Merkel se sont retrouvés mercredi 11 février à Minsk, en Biélorussie, pour tenter de parvenir à un nouvel accord de cessez-le-feu, alors que, dans l’est de l’Ukraine, les combats entre forces loyales à Kiev et séparatistes pro-russes redoublaient. Cette rencontre, présentée comme « une négociation de la dernière chance », après le déplacement fait à Moscou par Merkel et Hollande vendredi dernier, intervient alors que le débat sur une livraison d'armes au régime de Kiev prend de plus en plus d'ampleur aux États-Unis, cette livraison étant demandée en urgence tant par des républicains que par des démocrates (notre article ici).

Stephen Walt est professeur de sciences politiques à Harvard et il commente la politique étrangère américaine de manière régulière sur le site Foreign Policy. Il analyse pour Mediapart la stratégie américaine vis-à-vis de l’Ukraine, de la Russie et de l’Europe. Stephen Walt fait partie de ceux qui estiment que fournir des armes au régime ukrainien serait commettre une grave erreur stratégique. Il évalue la part de responsabilité américaine dans cette crise, le rôle de l’Otan, les erreurs d’analyse d’un gouvernement dispersé, tentant de gérer un trop grand nombre de crises à la fois.

 

Une station de bus détruite à Donetsk, le 11 février, alors que les combats ont repris avant la réunion de Minsk.(dr)Une station de bus détruite à Donetsk, le 11 février, alors que les combats ont repris avant la réunion de Minsk.(dr)

 

Mediapart.- Des diplomates et think tanks influents tels que la Brookings Institution et le Chicago Council demandent que les États-Unis fournissent des armes à l'Ukraine. Quelle est la position de l’administration Obama aujourd’hui ?

Stephen Walt.- Les commentaires de ce genre, favorables à l’envoi d’armes au régime ukrainien, ont commencé à se multiplier dès lors qu’il est devenu clair que les rebelles poursuivaient leurs avancées, consolidaient leur pouvoir et bénéficiaient de l’aide russe pour y parvenir. Quant au cessez-le-feu décidé il y a quelques mois (les accords de Minsk en septembre 2014), on le sait, il ne s’est jamais matérialisé. Cette situation a poussé un certain nombre d’observateurs ici, notamment parmi ceux qui avaient déjà adopté une ligne dure dans cette crise ukrainienne, à juger que les États-Unis devaient faire plus pour aider Kiev. Parmi eux, nous trouvons des républicains va-t-en-guerre comme le sénateur John McCain, mais aussi des diplomates américains de premier plan (ici, le rapport en anglais signé par huit hauts anciens responsables américains estimant nécessaire que Washington fournisse des armes au régime ukrainien - ndlr).

Leurs arguments sont pléthore. Ils estiment que la Russie a des visées expansionnistes, que Vladimir Poutine se comporte comme un agresseur, et que si nous ne le stoppons pas dès maintenant avec des menaces crédibles, il poursuivra sur sa lancée. Il s’en prendra au reste de l’Ukraine et pourquoi pas à des États baltes. Il faudrait donc menacer Vladimir Poutine avant qu’il ne soit trop tard.

Le second grand argument défendu par ceux qui sont favorables à une livraison d’armes, notamment des armes américaines très sophistiquées, est de nature économique. Il y va du prix de la guerre. Ils estiment que le coût d’une intervention en Ukraine deviendrait alors de plus en plus élevé et intenable pour la Russie, qui n’aurait d’autre choix que de se retirer d’Ukraine, éventuellement de Crimée, redevenant libre de se tourner vers l’Union européenne et l’Otan.

Un scénario que vous n’envisagez pas du tout, nous allons y venir. D’abord opposé à l’idée d’armer Kiev, la position de Barack Obama ressemble désormais à de l’hésitation.

L’administration Obama a toujours estimé que jeter de l’huile sur le feu n’allait pas faciliter la résolution du conflit, et il me semble qu’elle reste réticente pour le moment. En outre, ce qui a façonné la réaction de l’administration américaine ces dernières semaines, c’est la position de nos alliés en Europe, en particulier l’Allemagne et la France, ne voulant pas d’une escalade de la violence.

C'est facile de s’agiter et d’évoquer toutes sortes de stratégies militaires depuis Washington DC. Lorsqu’on est en Europe, que l’on a une relation avec la Russie à préserver coûte que coûte, l’intelligence est du côté de la diplomatie. Et si les États-Unis ne font pas attention, c’est vraiment à cause de ce genre de réaction que le pays peut briser ses alliances, ce qui ne serait bon pour personne. 

Que suggérez-vous pour sortir de cette crise, quelle doit être la position américaine selon vous ?

Ne pas fournir d’armes au régime de Kiev, pour commencer. Le faire ne changerait pas fondamentalement l’équilibre du pouvoir : l’armée ukrainienne est faible et ne se transformera pas au contact d’armes américaines. Cela serait finalement un geste symbolique qui ne ferait qu’aggraver la situation.

Il faut que les États-Unis se rendent compte que les Russes se soucient bien plus de l’Ukraine que nous. À leurs yeux, ce pays présente un intérêt stratégique vital et cela fait des années qu’ils le font savoir : ils ne laisseront pas l’Ukraine se mettre en orbite autour de l’Occident, éventuellement rejoindre l’Otan et amener des forces militaires alliées des États-Unis à proximité de la frontière russe. Il est essentiel de garder leur conception des choses à l’esprit car cela signifie que Moscou sera prêt à payer un prix bien plus élevé que nous dans cette crise, à faire monter la tension dans des proportions que nous pourrions trouver très désagréables et qui endommageraient encore plus l’Ukraine.

Nous avons tout intérêt à choisir de désamorcer la crise, à convaincre la Russie qu’elle n’a pas besoin d’intervenir en Ukraine afin de garder ce pays hors de la sphère d’influence occidentale.

Nous n’y sommes pas vraiment…  

Non, nous n’en sommes pas là. Le problème, du moins une partie du problème, c’est qu’en 2008, les États-Unis ont laissé entendre que l’Ukraine et la Géorgie pourraient devenir membres de l’OTAN, et que pour le moment cette proposition est toujours sur la table. Depuis les années 1990, l’Otan a cette politique d’expansion « sans limites », elle est ouverte à quiconque le désirant et remplissant certains critères. La Russie, voyant l’Otan s’approcher de ses frontières, a toujours considéré cela comme une menace.

Je dirais donc que l’une des premières choses à faire est d’écarter complètement la question de l’élargissement de l’Otan, de laisser clairement entendre à Moscou que l’on ne va pas proposer à l’Ukraine d’intégrer l’Otan, et qu’il est préférable que l’Ukraine reste un État neutre. Il faut être explicite sur ce point. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Et cela peut prendre un temps fou, car le niveau de confiance entre les différentes parties est extrêmement bas.

Ensuite, étant donné l’état de l’économie ukrainienne, il paraîtrait nécessaire de travailler à plusieurs, avec le FMI, l’Union européenne ET – j’insiste – la Russie afin de mettre en place un plan économique susceptible de remettre l’Ukraine sur pied. Nous verrions le résultat à long terme, dans dix ou vingt ans. Si, à ce moment-là, les liens économiques entre l’Ukraine et l’Union européenne sont plus solides que ses liens avec la Russie, si l’Ukraine est de plus en plus solidement liée à l’Occident, la Russie pourra sûrement apprendre à vivre avec cet état de fait. Mais ça doit se faire très lentement. Le problème, c’est qu’on a essayé d’accélérer ce processus depuis un an ou deux et Vladimir Poutine a réagi de la manière forte, comme on aurait dû s’y attendre.

 

Vous êtes très critique du rôle de l’Otan. Vous sentez-vous isolé aux États-Unis ? Où en est le débat ici sur le rôle de l’organisation, notamment dans cette crise ukrainienne ?

Ce qui se passe en ce moment est très intéressant. Dans les années 1990, le débat n’était pas très vif, seuls quelques observateurs dénonçaient la politique d’expansion de l’Otan, s’inquiétant d’une stratégie qui allait empoisonner nos relations avec la Russie. Un avertissement qu’il aurait fallu prendre plus au sérieux.

Mais depuis la semaine dernière, un nombre surprenant de gens, dont je fais partie, se sont emparés du sujet et se montrent très critiques, tant sur l’idée d’armer Kiev que sur la politique d’expansion de l’Otan en général. L’argument principal étant que cela finira par faire plus de mal que de bien à l’Ukraine.

À ceux qui s’interrogent : « Mais l’Ukraine n’a-t-elle pas le droit de rejoindre l’Otan ? N’a-t-elle pas le droit de choisir sa politique étrangère ? », je répondrais qu’il s’agit certes d'une affaire de droit, mais plus encore de la réalité du pouvoir. La réalité, c’est que l’Ukraine se situe aux frontières de la Russie, que leurs liens historiques sont forts, que la Russie voit ce pays comme étant dans sa zone d’intérêt vital, de la même manière que les États-Unis voient le continent américain comme une zone d’intérêt vital… Dans ce contexte, l’Ukraine, l’Union européenne et les États-Unis doivent faire attention à la capacité de nuisance de la Russie à proximité de ses frontières.

Je crois que pas mal de gens aux États-Unis commencent à regarder la réalité en face et à admettre que nous n’avons aucun intérêt à faire monter la tension d’un cran, puisqu’on ne contrôle pas tout et on ne sait pas où cela peut nous mener.

 

Angela Merkel, Vladimir Poutine et François Hollande, vendredi, à Moscou.Angela Merkel, Vladimir Poutine et François Hollande, vendredi, à Moscou. © (Reuters)

 

Pour autant, le plan de paix n’avance pas beaucoup… Qu’attendez-vous des négociations en cours à Minsk ?

Je ne pense pas qu’on assiste à un tournant, à une percée dans la négociation. Les Européens et les Américains ne vont sûrement pas proposer quelque chose qui puisse créer un véritable climat de confiance avec la Russie. Et Vladimir Poutine ne va pas non plus tendre une main vers l’Occident… Nous pouvons seulement espérer que ces négociations marquent une étape supplémentaire et concrète vers la résolution du conflit.

Selon moi, il appartient vraiment aux pays occidentaux de reconnaître que nous ne sommes pas dans un renouveau des années 1930, que la Russie n’est pas une puissance montante cherchant à rétablir le vieil empire soviétique. Non, c’est une puissance en déclin, vieillissante, qui cherche principalement à garantir sa sécurité dans son voisinage immédiat. Si l’on considère la Russie en ces termes, je crois qu’il est plus simple d’imaginer un accord, un accord imparfait mais préférable à tout autre alternative. 

Vous êtes très clair sur la posture que devraient adopter les États-Unis, mais qu’attendre de Vladimir Poutine ?

Si les États-Unis essaient de désamorcer la crise, il est certain qu’un effort de Moscou serait bienvenu, un changement de rhétorique notamment. Vladimir Poutine s’en prend à la politique étrangère américaine avec beaucoup de véhémence et il formule les choses de manière agressive, ça n’aide pas beaucoup. Ensuite, il serait bon que Vladimir Poutine accepte de reprendre le programme de sécurité nucléaire mis en place dans les années 1990, en collaboration avec les États-Unis. Ce serait un signe de « retour à la normale ».

Enfin, si les négociations avancent, observons comment évoluent les relations de la Russie avec les rebelles à l’est de l’Ukraine. Vont-ils continuer de les soutenir, ou vont-ils se retirer ? Cela n’arrivera pas demain, mais c’est la solution préférable bien sûr.

Cette crise ukrainienne a tout l’air de décontenancer l’administration américaine, comme si elle ne l’avait pas vu venir, notamment car elle concentrait ses efforts sur d’autres dossiers (l’Asie, la lutte contre le terrorisme…). Quant au fameux « reset » des relations avec la Russie annoncé en 2009 par Barack Obama, c’est un échec !

Sur le papier, le « reset » était une très bonne idée. Malgré tous les problèmes que connaît la Russie, cela reste le plus grand pays du monde, possédant l’arme nucléaire, ayant des intérêts dans différentes parties du monde dans lesquelles nous pouvons travailler ensemble. Sans espérer des rapports chaleureux, il serait donc dans l’intérêt de tous d’entretenir de bonnes relations.

Ensuite, en effet, la situation en Ukraine témoigne d’un problème d’attention et d’une erreur de jugement des États-Unis. L’administration américaine a soutenu la démarche des Européens quand ceux-ci ont proposé un plan économique à l’Ukraine. Elle a ensuite soutenu les manifestants s’opposant à Viktor Ianoukovitch, disant clairement qu’elle aimerait qu’il soit remplacé par quelqu’un qu’on aime bien. Les États-Unis ne sont absolument pas restés neutres. La diplomate en charge de l’Europe au département d’État, Victoria Nuland, prise en flagrant délit lors d’une discussion téléphonique avec l’ambassadeur américain en Ukraine, est un exemple parmi d’autres révélant la maladresse américaine vis-à-vis de l’Europe et de la Russie… (Lire ici la transcription en anglais de cette conversation enregistrée à son insu, en février 2014. Victoria Nuland y évoque les acteurs de l'opposition ukrainienne comme s'ils étaient des pions facilement manipulables et termine son échange par un "Fuck" l'Union européenne - ndlr).

Le fait est que les États-Unis n’ont pas accordé assez d’attention à tous ces problèmes, notamment car ils étaient concentrés sur d’autres dossiers. Et personne n’a anticipé la réaction russe ! Personne n’a fait attention aux avertissements des Russes, disant qu’ils se battraient bec et ongles pour éviter que l’Ukraine ne se rapproche trop de l’Occident et de l’Otan. Finalement, nous avons été pris de court par l’annexion de la Crimée. Nous ne faisions pas assez attention à ce qu’il se passait en Europe.

Et je crois que cela est en train de servir de leçon. Un changement s’opère aux États-Unis, où l’on réalise qu’il y a des limites au pouvoir américain, au nombre de crises que le pays peut s’engager à gérer de front. Nous sommes toujours en guerre en Afghanistan, il y a de gros problèmes en Irak, la Libye est dans un sale état, on s’inquiète toujours de l’équilibre du pouvoir en Asie… La dernière chose dont nous avons besoin est d’un conflit avec la Russie.

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