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Le blog de Lucien PONS

Turquie (OTAN) & EI. Quand l’Histoire déraille.

30 Décembre 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #La France, #La République, #Daesch, #La Russie, #La Turquie, #Terrorisme

Turquie (OTAN) & EI. Quand l’Histoire déraille.

Turquie (OTAN) & EI. Quand l’Histoire déraille.

Le 30 décembre 2015

Reste à savoir si ce déraillement est mortel ou sous quelles conditions le serait-il. Lorsqu’Hegel parlait de « ruse de l’Histoire », il entendait par là une Raison suprême – admettons qu’il s’agisse de Dieu – qui exerce son dessein à travers les passions des hommes. En l’occurence, des hommes politiques. C’est ainsi que l’hybris d’un Receip Erdogan ou d’une Hillary Clinton participerait au déploiement d’une téléologie dont le sens nous échappe en ce moment précis. Bien plus tard, Francis Fukuyama définira la fin de l’Histoire comme le triomphe de la démocratie libérale sur les idéologies en place si bien que les régimes autoritaires auraient vocation à adopter le modèle néolibéral de type atlantiste et se fondre dans un moule que l’on croyait encore attirant vers la fin des années 80. Il ne pensait pas si bien dire mais dans un sens que l’on sait actuellement ô combien tragique et qui est loin d’être celui que Fukuyama attribuait à sa théorie. La démocratie libérale a en effet pris le contrôle des pires idéologies qui soient en les instrumentalisant quand elle ne les a pas engendré. De ce point de vue, ce ne sont plus guère des idéologies. La Turquie flirte avec les States et l’UE tout en soutenant l’EI qui à son tour s’accomode très bien du système pervers globaliste américain (exportation du pétrole volé vers des pays peuplés de « Mécréants »), le Front al-Nosra, après avoir fait du bon boulot en Syrie et du mauvais à Paris, se fait soigner sans aucun cas de conscience en Israël. Nous assistons, c’est indéniable, à la fin de l’Histoire ou plutôt de l’Histoire telle qu’elle s’est constituée suite à l’éclatement de l’URSS. Une Histoire où le droit international n’a plus aucune valeur et où les notions éthiques de base sont inversées selon le besoin et au mépris du bon sens.

Ces deux aspects relevés, comment concilier la dépendance téléologique de l’Histoire avec sa Fin précédée d’un déraillement sans précédent ?

Le dossier syrien saisi entre autres à travers le prisme des (soi-disant) incohérences turques et les faux-semblants de Genève pourrait nous donner une idée de réponse tout en démontrant que nous marchons sur la tête.

  • Lors de sa prestation devant le Conseil de Sécurité de l’ONU, Kerry a lancé une phraselette maligne incompréhensible de prime abord si l’on part du constat qu’il y aurait une volonté effective de la part de la Maison-Blanche de laisser tomber la Syrie. La voici : « Le processus politique n’offre pas un choix entre Assad et Daech mais entre la paix et la guerre ». Cette assertion qui veut dire tout et son contraire entre en contradiction avec ce qui avait été mis en exergue par le même Kerry lors de sa visite à Moscou le 15 décembre. Il y était alors question d’un vote anticipé qui tiendrait compte de la candidature d’Assad. En d’autres termes, s’il arrive qu’Assad soit réélu par son peuple, le point de vue étasunien ne valerait plus rien ce qui correspond pour le moins à l’esprit de la Résolution 2254 (Plan de paix pour la Syrie réaffirmant la primauté des accords de Genève, 2012) axée sur l’élaboration d’une nouvelle Constitution et la tenue d’élections transparentes dans les dix-huit prochains mois. Le point 4 souligne la souveraineté de la Syrie et la nécessité de faciliter le processus engagé sous la supervision de l’ONU. Or, nous savons pertinemment que le rôle actuel de l’ONU se réduit comme une peau de chagrin quitte à supposer – l’Histoire, implacable, se répète – qu’elle pourrait connaître le même sort que son ancêtre, la SDN dont l’échec devint une certitude à la veille de la IIGM. De ce point de vue, le caractère contradictoire des propos tenus par Kerry tient à la volonté d’occulter la position des USA et de la double coalition – occidentale, d’une part, entre les puissances sunnites sous l’égide des dictatures du Golfe, de l’autre –quant à l’avenir du dossier syrien en poussant de facto la Russie à s’aligner sur les grandes lignes de cette double coalition misant sur l’ASL et d’une opposition qui continue à ne pas dire son nom.

Résultat : Moscou est prêt à collaborer avec l’ASL (rappelons qu’Ahmad Rahal et Abdul Jabber al-Oqaidi, deux représentants de l’ASL, ont récemment accordé une interview aux médias russes) cette dernière s’étant dit partante pour communiquer aux forces russes les coordonnées de l’EI. Une bien étrange proposition si l’on ne perd pas de vue le tandem ASL/al-Nosra doublée du tandem al-Nosra/EI (pacte de non-agression depuis 2014). On ne puit qu’imaginer, très logiquement, ce que l’ASL demandera en retour. Qui plus est, le rapprochement circonstantiel de la Russie avec le Qatar sur le terrain (voir conférence de presse du 25.12 tenue par Lavrov et son homologue qatari, Khalid bin Mohammed Al-Attiyah) n’est pas sans surprendre sachant que les intérêts gaziers de Doha sont l’un des principaux mobiles de la déstabilisation du territoire syrien. S’il y a une hypothèse qui s’impose, c’est bien que le Qatar a décidé d’envoyer l’EI au diable vauvert après l’avoir financé dès 2013 suite à la scission du Front al-Nosra. Cela lui permettrait d’appuyer son soutien à une opposition elle aussi salafiste mais dont la réputation reste moins atteinte que celle de Daesh et d’al-Nosra. De son côté, la Russie est contrainte de composer avec le Qatar ce qui entre autres pourrait s’expliquer par les révélations de l’Etat-major russe selon lequel les forces de l’EI ont été sous-estimées si bien qu’une alliance accessoire de la coalition Syrie/Iran/Irak/Russie avec les pays prêts à lutter contre le terrorisme islamiste, Qatar y compris, s’impose. N’oublions cependant pas que Poutine s’était montré assez critique de la coalition anti-EI formée sous l’égide saoudienne y voyant la marque d’une rupture gravissime au coeur de la coalition US. Les intérêts globalistes US coïncident-ils en tout point avec les intérêts régionaux des pétromonarchies et de la Turquie ? Non. Et c’est justement là que les pronostics autour du dossier syrien s’embrouillent au maximum.

  • L’attitude d’Ankara, j’avais déjà abordé ce thème dans un article intitulé « Le gambit turc », a mis en évidence les véritables alliés de l’EI, alliés tant engagés que passifs et/ou indirects. De un, la Turquie descend un SU-24 qui s’est aventuré pendant quelques misérables 15 secondes dans son espace aérien mais cela ne choque que très peu les pays membres de la coalition occidentale. La Turquie étant un pays membre de l’OTAN et la salle de commandement du Centre d’opérations aériennes combinées de l’OTAN se trouvant en Espagne, à Torrejon, on en conclut que le crash du bombardier a été orchestré avec l’assentiment tacite de l’Alliance. (voir analyse de T. Meyassan, Pourquoi la Turquie a-t-elle abattu le Soukhoï russe ?) CQFD. De deux, lorsque Lenour Isliamov, propriétaire pro-Kiev de la chaîne des Tatars de Crimée (ATR) déclare haut et fort qu’Ankara avait aidé à organiser le blocus d’approvisionnement et énergétique de la Crimée tout en participant en sous-main à la création d’un bataillon (islamiste) du nom de Noman Çelebicihan censé terroriser les habitants de la péninsule, la communauté internationale préfère passer outre ses déclarations. Il faut attendre trois jours pour que le ministère des Affaires étrangères turc présente un démenti … assez peu crédible quand on connaît les ambitions de M. Davutoglu ainsi que ses origines – avant que d’être Turc, c’est un Tatar criméen attaché au rétablissement de l’ex-khanat de Crimée. De trois,nous relevons la même indifférence de la part de la coalition occidentale (que dire de la coalition sunnite !) lorsque, pour la énième fois, la Russie présente des images satellites d’une netteté irréprochable faisant état des allées et venus de camions-citernes à la frontière turco-irakienne et turco-syrienne.11775 camions avaient été dernièrement repérés circulant via le Kurdistan irakien, jouxte Zakho. Quand l’OTAN le voulait, il s’évertuait à voir des chars russes dans le Donbass. Le cas turc ne demande pas un tel effort d’imagination alors où est le problème ? Il suffit d’ordonner à la Turquie de fermer sa frontière avec la Syrie et de la virer de l’OTAN en cas de non-exécution ! De quatre, Ankara refuse de s’allier à Moscou contre l’EI arguant l’illégitimité d’Assad : silence tombal des States et de l’UE qui se moquent donc éperdumment de la Résolution 2254 cautionnée par l’ONU.

Ces quatre faits juxtaposés, on en conclut que l’OTAN exploite tous les moyens qui lui sont accessibles pour renverser Assad et donner au passage des kilomètres de fil à retordre à la Russie les efforts diplomatiques exhibés ne constituant qu’un vaste leurre. Quand la Turquie s’invite en Irak, M. Erdogan nous raconte que le déploiement d’une base militaire turque à Najnava s’est faite sur la demande des autorités irakiennes suite à la progression de Daesh. Bagdad proteste mais en vain. 837 femmes irakiennes, élues locales et fonctionnaires titulaires d’un diplôme de hautes études ont été exécutés à Mossoul depuis juin 2014. Curieusement, le mainstream médiatique occidental préfère ne pas en parler flagellant l’EI avec une modération que l’on ne puit expliquer autrement que par l’allégeance des élites dirigeantes unionistes particulièrement influentes au clan néoconservateur des Petraeus et des Clinton, le premier étant l’un des géniteurs et des principaux promoteurs de l’EI en Irak dès 2004. Fabius incarne la même tendance en France. Pour le reste, il faudra attendre les élections de 2016 pour dresser un pronostic plus fiable quant à la viabilité de la Résolution 2254. De ce point de vue, la candidature de Mme Clinton me donne bien des frissons surtout que je vois mal la Maison-Blanche abandonner son projet de partition conjointe de l’Irak et de la Syrie. De même est-il difficile d’envisager un désistement des pétromonarchies quant au projet juteux du gazoduc qatari qui dès 2012 a déсoupé la Syrie en zones d’affrontement. Serions-nous confrontés à une impasse de plus en plus sanglante et désormais lourde de conséquences pour l’Europe ? Il semblerait que oui et c’est là que l’on constate, volens nolens, que les appétits monstrueux de l’OTAN se retournent contre le Vieux Continent. Par ailleurs, il est à craindre que les élections anticipées en Syrie qui se tiendront en 2016 ne conduisent à des provocations contre Assad. C’est à voir.

  • Face à cette immense nuage gris truffé d’incertitudes, la Russie continue à s’en tenir strictement au droit international freinant le processus de déraillemenent historique dont nous sommes depuis quelques temps les spectateurs pour la plu-part muets et impuissants. Nous savons peu de choses sur les conditions réelles de son alliance pragmatique avec le Qatar contre l’EI de même qu’il nous est dif-ficile d’apprécier à sa juste mesure son consentement à collaborer avec l’ASL. Ce qui néanmoins reste certain, c’est que ce genre d’alliance, en effet contre-nature à première vue, permet de garder le contrôle – ne serait-ce qu’à court terme – sur les éventuelles dérapages de ces fameux modérés tout droit sortis de l’imaginaire atlantiste. De son côté, la Russie a l’opportunité de tester de nouvelles armes et de nouveaux équipement particulièrement sophistiquées, l’électro-optique de type Shtora et la radio-électronique de type Warfare-EW qui permet de brouiller les satellites-espions n’étant que des exemples parmi d’autres. Ces essais qui sont aussi des démonstrations de force paralysent un tant soit peu l’enthousiasme destructeur de l’Alliance. Reste à savoir jusqu’à quand.

L’étape historique que nous traversons est par conséquent une étape charnière qui annonce l’enterrement d’un certain monde, d’un Système vampiresque incompatible avec le déploiement ultérieur de l’Histoire. Vu que l’heure la plus sombre vient toujours avant l’aube et que nous ne faisons que nous en rapprocher, le dossier irako-syrien, tout comme d’ailleurs le dossier ukrainien, ne sont pas prêts à être bouclés. Ceci étant, pour hâter le dénouement, il faut bien des personnalités semi-démentes telles qu’un Erdogan, une Clinton ou un Porochenko … Espérant que la Raison suprême fasse le reste.

Françoise Compoint

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