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Le blog de Lucien PONS

SYRIE – La chute d’Alep par Pierre Piccinin

9 Mars 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013, #La Turquie, #La France, #Europe supranationale, #La Russie, #AMERIQUE, #Daesch, #Terrorisme

SYRIE – La chute d’Alep par Pierre Piccinin
SYRIE – La chute d’Alep

Alep va-t-elle tomber aux mains du régime de Bashar al-Assad dans les prochains mois, voire les prochaines semaines ?

Tous les observateurs qui, à l’été 2011, avaient annoncé dans l’euphorie la fin imminente du régime baathiste en Syrie titrent à présent sur la probabilité d’une écrasante victoire de l’armée régulière syrienne dans le gouvernorat d’Alep et la chute de la ville, qui n’est plus défendue que par quelques poignées de rebelles déjà coupés de leur soutien turc et bientôt de leur base arrière en Syrie même, si la seule route qui les y relie devait tomber sous les coups des troupes loyalistes.

C’est la situation, soudaine et dramatique, que connaît Alep, dernier bastion de l’Armée syrienne libre (ASL), au terme de l’offensive du régime, appuyée par les frappes aériennes russes.

Le régime de Damas a repris vigueur depuis que Moscou s’est engagé en Syrie, officiellement pour combattre la progression de l’État islamique, mais, dans les faits, pour soutenir également son allié, le président al-Assad, l’aviation russe accompagnant la campagne de reconquête terrestre lancée par les forces syriennes. De sorte que le régime contrôle aujourd’hui les régions les plus peuplée de Syrie, soit plus de 60% de la population syrienne encore établie dans le pays (rappelons que, sur une population de 22.500.000 habitants, près de 4.500.000 personnes ont quitté la Syrie et s’entassent dans des camps de réfugiés en Turquie, au Liban, en Jordanie, en Irak et en Égypte ; 95% des réfugiés demeurent dans ces camps, contre 5%, accueillis en Europe).

Parmi les enjeux majeurs de cette reconquête qui, désormais, va de succès en succès, Alep demeure le plus important : après ses victoires dans le gouvernorat de Latakieh, puis celui d’Idlib (cela dit encore en grande partie contrôlé par les factions islamistes) et, au sud, dans la région de Deraa (contre le Front du Sud, qui regroupe des brigades dissidentes de l’ASL et plusieurs factions islamistes), l’armée régulière, à partir du 6 octobre 2015, a lancé une puissante offensive en direction du nord-ouest du pays et, après avoir resserré son emprise sur la ville d’Alep, s’apprête à donner l’assaut final.

L’armée syrienne a repris les villages chiites de Zahraa et Nubul et a ainsi coupé la route qui reliait les quartiers rebelles d’Alep à la Turquie, vers le nord, le 3 février 2016, isolant par le fait les bases de l’ASL soutenue par Ankara. Ceux-ci ne sont plus approvisionnés que par un seul canal, qui les relie à leurs bases situées dans le gouvernorat voisin d’Idlib, dont l’ASL est pratiquement absente. La ville dépend donc désormais, principalement, des factions islamistes, et plus précisément de l’alliance qui unit Jabhet al-Nosra (la branche syrienne d’al-Qaeda dont certaines brigades ont rallié l’EI tandis que d’autres le combattent) et les radicaux d’Ahrar as-Sham.

Alep, en effet, n’est pas seulement la deuxième ville de Syrie, le « poumon économique » du pays (bien que, aujourd’hui, la plupart des infrastructures soient en ruines), alors que Damas en est le centre politique ; c’est aussi l’extrémité nord de la « Syrie utile », la Syrie habitée, et le régime doit d’abord en finir avec la rébellion dans les zones les plus peuplées, pour restabiliser sa propre assiette (si Alep est reconquise, le gouvernorat d’Idlib achèvera de céder à l’offensive des loyalistes) et commencer à relever son économie, avant de partir à la reconquête du centre désertique du pays (Palmyre, Deir ez-Zor et la capitale de l’EI, ar-Raqqa), une fois les grandes villes de l’ouest sécurisées.

Toutefois, l’Armée syrienne libre a rassemblé ses forces dans le nord du gouvernorat en espérant résister, voire regagner du terrain sur les forces gouvernementales syriennes, et préserver sa liaison avec les quartiers rebelles de la ville assiégée.

Mais ce dernier sursaut, ultime effort d’une Armée syrienne libre aux abois, épuisée, plus mal équipée que jamais tout au long de ces cinq années de guerre et en manque cruel d’effectifs suffira-t-il à lui rendre une place dans le jeu ?

Car les dernières brigades de l’ASL ne font pas seulement face aux forces du régime. Elles sont aussi confrontées aux djihadistes de Jabhet al-Nosra, très présents dans le nord de la Syrie, et à ceux de l’État islamique, qu’elles combattent dans la région depuis juin 2013, et, depuis octobre 2015, aux Forces démocratiques syriennes, résultat d’une alliance de circonstances, pour l’essentiel, entre les brigades kurdes du YPG, quelques milices arabes, des contingents turkmènes très proches d’Ankara et les milices chrétiennes, principalement issues du Syriac Military Council actif dans le nord-est de la Syrie (et quelques groupuscules rebelles en provenance de l’ASL) ; les Forces démocratiques syriennes qui ont passé un accord de coopération avec l’état major russe, qui appuie par des bombardements leurs assauts tant contre l’EI que contre l’ASL.

En effet, les brigades du YPG (les Unités de protection « du peuple » ; originellement dénommées YPK), intrinsèquement liées au PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan) et très majoritairement composées de combattants kurdes, se sont constituées à la faveur de la révolution, dans les trois cantons du Rojava, les zones de peuplement kurde de Syrie (la Jazeera, dans le nord-est, à la frontière irakienne ; la région de Kobané ; et le canton d’Afreen, au nord d’Alep) situées tout le long de la frontière turque. Leur objectif de plus en plus manifeste est de s’emparer d’un territoire le plus large possible, notamment pour relier les trois cantons (chose faite, déjà, entre la Jazeera et Kobané), avec la finalité d’imposer une autonomie régionale au moins, à l’intérieur d’une Syrie fédéralisée. Ce pourquoi le YPG s’attaque non seulement aux positions de l’EI et des djihadistes de Jabhet al-Nosra, mais aussi à celles de l’ASL.

L’avancée progressive des forces kurdes, qui s’est accélérée depuis la victoire kurde de Kobané sur l’EI en janvier 2015, inquiète bien évidemment la Turquie, qui redoute la création d’un Kurdistan syrien indépendant à sa frontière, contrôlé par des milices largement soumises à l’état major du PKK, avec lequel les hostilités ont repris sur le territoire turc même. D’où le soutien clandestin mais notoire d’Ankara aux rebelles de l’ASL et aux djihadistes de Jabhet al-Nosra comme à ceux de l’EI qui, bien qu’antagonistes, se battent cependant tous contre le YPG et tentent de stopper l’expansion des Kurdes qui contrôlent désormais près de 10% du territoire syrien et presque la totalité de la frontière turque ; au point que l’artillerie turque, depuis plusieurs semaines, bombarde les positions du YPG par-dessus sa frontière, en appui aux djihadistes.

Une terrible pression qui s’exerce sur les quelques milliers de combattants restés fidèles à l’ASL, dont les rangs s’éclaircissent chaque jour au fur et à mesure que le désespoir s’empare des hommes, beaucoup tentant de trouver refuge en Turquie…

En revanche, cette « salade syrienne » fait sans aucun doute le jeu de l’armée du régime et de ses alliés iraniens, russes et libanais (le Hezbollah).

Certes, depuis le 27 février, un cessez-le-feu négocié par Moscou et Washington et accepté par Damas est entré en vigueur entre les forces armées syriennes et les rebelles qualifiés de « modérés » ; et à l’exclusion, donc, des factions islamistes radicales (dont les puissantes Ahrar as-Sham, très présente à Alep, et Jeich al-Islam, surtout implantée dans le gouvernorat de Damas), de Jabhet al-Nosra et de l’État islamique. Toutefois, la complexité du terrain et l’enchevêtrement des factions combattantes ont déjà « justifié » plusieurs violations de cette trêve bien précaire, que, de part et d’autre, on ne respecte guère que lorsque les impératifs stratégiques le permettent. Au mieux (ou au pire, c’est selon), le cessez-le-feu permettra-t-il aux forces du régime de concentrer un temps leurs efforts en direction des positions de l’État islamique, qui a mené récemment plusieurs attaques contre les loyalistes, notamment sur la seule route qui relie les quartiers d’Alep tenus par l’armée syrienne au territoire contrôlé par le gouvernement, l’axe routier de Khanasser, dont les djihadistes se sont emparé quelques heures durant, avant d’être repoussés ; l’opportunité pour l’armée syrienne de consolider ses défenses sur le front avec l’EI, avant de se retourner vers Alep et de lancer l’assaut sur la ville.

Le risque, néanmoins, pour le régime, serait de devoir faire face à une résistance forcenée, à une guérilla urbaine que des groupes rebelles n’ayant plus rien à perdre lui feraient sans merci. C’est ce que semblent avoir résolu près d’une vingtaine de katiba (brigades) indépendantes présentes dans la ville et désormais unies sous la bannière de Jeich Halab (l’Armée d’Alep), fédérées par un commandant d’Ahrar as-Sham.

Dans cette perspective, les rebelles tentent depuis un mois de stocker dans la ville toutes les munitions, tout le carburant et autant de matériel médical et de vivres qu’ils peuvent se procurer, farine, huile, conserves, sucre, et y acheminer par la route d’al-Castillo, la seule route dont ils disposent encore, bien que le passage soit devenu très périlleux, sans cesse bombardé par l’aviation russe et l’artillerie de l’armée régulière syrienne, mais aussi attaqué par les Forces démocratiques syriennes, dont l’objectif, à cet égard, n’est pas clair –sinon de précipiter la défaite des rebelles islamistes (et accessoirement de l’ASL), apportant en cela leur concours à la reconquête de la ville par le régime.

Mais le moral ne suit pas : beaucoup de combattants ont déserté et la plupart des médecins qui avaient jusqu’à présent assisté la rébellion se sont enfuis eux aussi. C’est que l’entrée en lice de l’aviation russe a changé la donne, pour la bataille d’Alep comme pour l’ensemble de la guerre en Syrie… Les Alépins n’ignorent pas comment Grozny, en Tchétchénie, avait été entièrement rasée par les bombes.

Il y a aussi le fait que les vivres ne sont pas destinées aux habitants, mais aux miliciens de la rébellion et, au mieux, à leur famille également. Aussi, pour beaucoup, la situation commence à devenir difficile ; intenable, pour certains qui, depuis que l’offensive a commencé, ont épuisé leurs réserves. C’est le cas des familles économiquement les plus fragiles, confrontées à l’envol des prix : la valeur du kilo de riz a sextuplé en moins d’un mois, depuis que la route de la Turquie a été coupée ; et la disette fait déjà son apparition, alors que le siège n’a pas encore réellement commencé.

Partout dans Alep, néanmoins, les miliciens qui ont choisi de rester s’enterrent, creusent des galeries pour relier les sous-sols des immeubles, ménagent des caches d’armes, prêts à se défendre rue par rue, maison par maison… appartement par appartement.

Cela étant, l’état major syrien apparaît confiant : l’exemple de Homs, tombée après un siège total, en mai 2014, et la capitulation des forces rebelles ont démontré la capacité du régime à maîtriser la guerre urbaine.

Par ailleurs, Moscou n’a pas seulement engagé son aviation dans cette bataille. Discrètement mais sûrement, la Russie a rééquipé l’armée syrienne en matériel moderne technologiquement très supérieur à ce dont disposait jusqu’ici les troupes de Bashar al-Assad et, de fait, à ce dont disposent les rebelles, qui se sont procuré l’essentiel de leur armement dans les arsenaux enlevés au régime. L’armée syrienne, éprouvée par cinq années de guerre, a reçu de quoi se requinquer, via les ports militaires russes de Tartous et de Latakieh, où ont transité des tonnes de matériel débarquées par la marine russe. Ce n’est pas le cas côté rebelles… L’état major russe a en outre déclaré avoir déployé au sol des instructeurs chargés d’encadrer les forces pro-régimes et n’a pas démenti l’implication de ses propres commandos ; un investissement d’envergure et sans équivoque, qui trahit l’importance de l’opération en cours.

Enfin, selon plusieurs sources au sein du commandement des milices chiites irakiennes, il est prévu que l’armée syrienne, déjà épaulée par des unités du Hezbollah, reçoive très prochainement l’appui de six à huit mille de leurs miliciens, renforcés en outre par des contingents de pasdarans iraniens. Une information qui, si elle était confirmée, achèverait de lever le moindre doute sur les intentions du gouvernement de Damas.

On l’aura compris, les négociations en cours à Genève ne sont guère la priorité du moment ; et les émissaires syriens de tous les camps doivent se sentir bien penauds, lorsqu’ils croisent dans les couloirs de la représentation onusienne leurs homologues yéménites, tout aussi dépités par l’absurdité des démarches qu’on leur a là fait entreprendre…

Dans ce cas, ce seraient les civils qui paieraient fort cher le prix de cette nouvelle grande bataille. Déjà, 20.000 réfugiés s’agglutinent à la frontière de la Turquie, qui leur ferme ses portes ; et les observateurs de l’ONU estiment à 70.000 le nombre de personnes qui, évacuant Alep, sont en ce moment même encore sur les routes, en chemin pour la frontière turque également. Mais 250.000 à 300.000 civils, qui n’ont pas déserté les quartiers rebelles d’Alep, risquent à présent de se retrouver pris au piège du siège ; surtout une population pauvre, trop démunie pour pouvoir s’en aller, mais aussi les familles des combattants, qui n’ont d’espoir de survie que dans le succès de leur « révolution ».

Demain, si Alep tombait, ce serait ensuite tout le gouvernorat qui repasserait sous le joug du régime syrien, après quatre années de combats acharnés. La terreur s’abattrait alors sur tous ceux qui n’avaient pas choisi le bon camp, celui du vainqueur…

Mais, si Alep tombait, ce serait aussi, tout simplement, la fin de la révolution syrienne. Un basculement qui serait très lourd de conséquences sur le plan de l’engagement international dans le conflit syrien, dont la réalité achèverait de changer du tout au tout.

L’ASL anéantie, en effet, le conflit se résumerait alors en une guerre qui, quoi qu’en dise (encore) le président Hollande (qui sera probablement battu aux prochaines présidentielles), re-légitimerait le gouvernement de Bashar al-Assad (et pour longtemps), presque déjà devenu le principal fer de lance de la lutte armée contre al-Qaeda et l’État islamique.

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