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Le blog de Lucien PONS

La vie dans une colonie contemporaine de la dette : la vérité sur la Grèce. Par Michael Nevradakis

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Grèce, #La dette, #Europe supranationale, #Les transnationales, #La mondialisation, #l'horreur économique, #Le grand banditisme, #Terrorisme, #L'OTAN.

La vie dans une colonie contemporaine de la dette : la vérité sur la Grèce


Par Michael Nevradakis – Le 27 juin 2016 – Source Off Guardian

Athènes, la place Syntagma et le Parlement, lieu de tant de manifestations inutiles

En mai, probablement pour la première fois dans l’histoire du monde occidental d’après-guerre, un Parlement national a volontairement cédé ce qui restait de la souveraineté de son pays, en se votant lui-même obsolète. Ce développement, cependant, n’a pas fait les grands titres dans le cycle des nouvelles mondiales et a également été ignoré par la plupart des médias soi-disant de gauche.

Le prix à payer pour l’indifférence dans les affaires publiques est d’être dirigé par de mauvais hommes – Platon.

Le pays en question est la Grèce, où un projet de loi omnibus [c’est-à-dire portant sur divers sujets pas forcément reliés entre eux, NdT] de 7 500 pages vient d’être adopté, sans aucun débat parlementaire, transférant le contrôle sur tous les biens publics du pays à un fonds contrôlé par le Mécanisme de stabilité européenne (MSE) pour les 99 prochaines années. Cela inclut toute l’infrastructure publique, ports, aéroports et ressources naturelles, tous passés sous le contrôle du MSE, un organe non démocratique supranational, qui ne rend de comptes à aucune instance parlementaire ou élue. Dans ce même projet de loi, le Parlement grec s’est également privé de droit de vote : la législation annule le rôle du Parlement dans l’établissement d’un budget national ou l’adoption d’une loi fiscale. Ces décisions seront dorénavant prises automatiquement, à la demande de l’Union européenne : si les objectifs fiscaux définis par l’UE, le FMI et le MSE ne sont pas atteints, des coupes automatiques seront activées sans débat parlementaire, ce qui pourrait tailler dans les dépenses sociales, les salaires et les retraites. Dans la législation précédente, le Parlement grec acceptait de soumettre pour approbation tous les projets de loi en suspens à la troïka. Pour trouver un précédent historique, il ne faut pas remonter plus loin que la Loi des pleins pouvoirs adoptée par le Reichstag en 1933, où le Parlement allemand a voté en faveur de la suppression de son droit d’exercer son pouvoir législatif, transférant le pouvoir absolu de gouverner et d’édicter des lois, y compris non constitutionnelles, au chancelier Adolf Hitler.

Le projet de loi grecque omnibus avait été précédé d’un autre, réformant le système des retraites de la Grèce par la promulgation de futures réductions des pensions, tout en augmentant les impôts presque entièrement automatiquement. Bien que le gouvernement soutienne le contraire, ces coupes sont régressives et auront un effet disproportionné sur les couches les plus pauvres de la société : la retraite de base a été abaissée à 345 euros par mois, les pensions complémentaires aux personnes pauvres ont été supprimées, la taxe sur la valeur ajoutée de beaucoup de produits de base a été élevée à 24%, le nombre de ménages ayant droit à des subventions pour le fuel de chauffage a été réduit de moitié, alors que les taxes sur le pétrole et le carburant ont de nouveau été augmentées, les participations sur les prescriptions de médicaments couvertes par l’assurance maladie publique ont été relevées de 25%, les contributions des salariés à la caisse de sécurité sociale ont été augmentées (réduisant efficacement les salaires), des taxes spéciales ont été introduites sur le café et les boissons alcoolisées, tandis que les petites entreprises en difficulté en Grèce ont vu leur taux d’imposition passer de 26 % à 29 %.

En plus des éléments législatifs mentionnés ci-dessus, le gouvernement grec a, en effet, renoncé à sa souveraineté nationale plus tôt cette année lorsque, dans le cadre de l’accord entre l’UE et la Turquie sur la crise des réfugiés et des migrants, la Grèce a accepté sans condition la présence de navires de guerre de l’OTAN et de personnel de l’armée et de la police turques dans la région de la mer Égée, tandis que le ministre grec de la Défense, le patriote Panos Kammenos, a publiquement proposé la construction d’une nouvelle base de l’OTAN sur l’île de Karpathos.

Alors que la Grèce a fait les manchettes mondiales ces dernières années, les médias sont restés silencieux sur cette dernière attaque néolibérale contre l’économie du pays et sur les entreprises et les ménages grecs déjà en difficulté. Mais ce ne sont pas seulement les médias grand public qui sont restés tranquilles. Des organes de presse censés être de gauche, comme Democracy Now ! ont oublié de parler de la Grèce, depuis la trahison par Syriza du résultat du référendum du 5 juillet 2015, où une majorité écrasante (62 %) de votants a rejeté une austérité accrue. Des intellectuels de gauche comme Noam Chomsky et Naomi Klein sont aussi restés silencieux. Ces médias et ces intellectuels de gauche avaient tous, à un moment donné, soutenu publiquement Syriza – même lorsqu’il y avait des signes que Syriza n’était pas ce qu’il prétendait être. Aujourd’hui, ces médias et ces personnalités intellectuelles refusent d’admettre qu’ils avaient tort ou de dénoncer ouvertement la trahison de Syriza, tout en n’apportant aucun soutien aux autres mouvements, véritablement opposés à l’austérité, qui existent en Grèce.

Bien sûr, même lorsque la Grèce apparaissait dans les informations, la vérité sur ce qui se passait réellement dans le pays était obscurcie par les partis pris majoritairement pro-UE et pro-austérité des médias internationaux, qui se faisaient passer pour des informations objectives. C’est également vrai pour les organes de presse contrôlés par l’oligarchie en Grèce. Regardons ce qu’ils ont dissimulé.

Les vraies origines de la crise grecque

La crise économique en Grèce a été généralement imputée aux Grecs paresseux et improductifs qui auraient refusé de travailler, même dans leurs emplois publics pépères, prenaient leur retraite à 30 ans et vivaient au-dessus de leurs moyens, passant leurs vacances dans les îles grecques et dépensant l’argent des Européens qui travaillent dur, pour mener la grande vie. Des programmes de télé-réalité comme Go Greek for a Week [Soyez Grec pendant une semaine], sur la chaîne britannique Channel 4, perpétuaient ce stéréotype éhonté, comme l’ont fait les médias grecs chez eux. Même Yanis Varoufakis, le croisé anti-austérité prétendument brillant, a continué à répandre le mythe des Allemands qui travaillent dur et des autres Européens qui paient aujourd’hui pour soutenir la Grèce. La réalité, cependant, est crûment différente. La Grèce ne reçoit pas d’argent gratuit de l’Europe ou de la troïka. Elle reçoit des prêts – pour rembourser sa dette précédente –, des prêts accompagnés de taux d’intérêt élevés et ligotés par de lourdes chaînes, comme les mesures mentionnées plus haut récemment adoptées par le Parlement grec. La dette de la Grèce, en termes de pourcentage du PIB, atteignait 124 % avant de bénéficier du premier plan de sauvetage en 2010. Six ans plus tard et après avoir été sauvée à plusieurs reprises, ce chiffre approche les 200%.

Ce qui a été passé sous silence, à la fois par la presse grecque et par les médias internationaux, ce sont les véritables origines de la crise et ce qui y a contribué. Ces facteurs comprennent la manipulation, par Goldman Sachs, de la dette de la Grèce et du montant de son déficit, à travers une série de swaps et de produits dérivés, dissimulant les vrais chiffres en contournant les critères du traité de Maastricht de l’UE pour être admissible dans l’eurozone, pour un coquet bénéfice. En effet, un élément de la mythologie souvent répétée était que la Grèce était le seul pays qui s’était mal comporté en mentant pour entrer dans l’eurozone. En fait, Goldman Sachs comme J.P. Morgan et d’autres très grandes banques ont aidé l’Italie et d’autres pays à mentir aussi, alors que le rôle des swaps et des produits dérivés dans l’apparition de la débâcle financière mondiale 2007-2008 est bien connu.

La manipulation a eu lieu en Grèce aussi, à la demande des bailleurs de fonds internationaux. L’autorité statistique en Grèce, ELSTAT, dirigée par l’ancien responsable du FMI Andreas Georgiou, passe pour avoir manipulé les chiffres du déficit grec en 2009, pour qu’ils paraissent pires qu’ils n’étaient en réalité, dans le but de donner l’impulsion politique nécessaire pour amener le FMI et d’autres sauveurs à renflouer la Grèce. Ces allégations étaient si graves et tellement efficacement étayées par des lanceurs d’alerte d’ELSTAT, comme Zoe Georganta, que des plaintes pénales ont été déposées contre Georgiou – des plaintes qui ont été discrètement abandonnées par le gouvernement de gauche de Syriza en 2015. Le scandale ELSTAT a à peine, sinon pas du tout, été rapporté hors de Grèce, alors que dans le pays lui-même, il a pour l’essentiel été oublié aujourd’hui.

Une autre cause de la crise est l’euro lui-même. L’euro est un instrument de dette, produit par une banque privée (la Banque centrale européenne) qui ne rend de comptes à aucun gouvernement, et prête à des États-membres comme la Grèce. Le concept de la monnaie européenne commune a été proposé d’abord par l’économiste Robert Mundell, également connu pour être le père de la politique économique de l’offre, et qui, dans une interview avec Greg Palast, avait ceci à dire sur les véritables objectifs de l’euro : «Il met la politique monétaire hors de portée des politiciens, et sans politique fiscale, la seule manière dont les pays peuvent rivaliser entre eux est de se faire concurrence pour réduire les règlements relatifs aux affaires.» L’euro a été créé pour démanteler la capacité de prise de décision politique en matière fiscale et monétaire des gouvernements nationaux, les laissant incapables d’augmenter les dépenses de relance ou de dévaluer leur monnaie nationale pour regagner de la compétitivité. Le seul choix qui reste est l’austérité et la dérégulation.

Les sales petits secrets de la politique grecque

Ce qui s’est passé en Grèce, par conséquent, n’est pas un accident ou un échec.

Après cinq ans de crise, Syriza était décrit, en Grèce et à l’étranger, comme le sauveur. Vendu par la presse comme un parti de la gauche radicale et anti-austérité, les promesses électorales de Syriza incluaient de déchirer les mémorandums et d’abroger la législation imposant l’austérité par «une loi et un article». Des millions de gens en Grèce et dans le monde ont été trompés – pourtant, les signes étaient là : Syriza était construit sur les cendres de la dynastie corrompue du PASOK en Grèce, et une douzaine de ministres du premier gouvernement de Syriza (y compris Yanis Varoufakis) étaient des anciens membres du PASOK. De même, le partenaire de coalition de Syriza, les Grecs indépendants anti-austérité, était issu du parti de droite corrompu Nouvelle démocratie. Syriza palabrait continuellement sur le fait de prendre une position ferme quant à rester dans l’UE et l’eurozone ou en sortir. Et lorsque les élections de janvier 2015 se sont rapprochées, SYRIZA a constamment dilué son discours.

Pour ceux qui gardaient les yeux ouverts, la capitulation imminente était prévisible. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que les opposants prouvent qu’ils avaient raison. Les premiers mois de Syriza au pouvoir ont été marqués par l’acceptation de prolonger les mesures d’austérité précédentes ; par la nomination et l’élection d’un conservateur corrompu favorable à l’austérité, Prokopis Pavlopoulos, à la présidence de la République hellène ; par la saisie des réserves de trésorerie du secteur public pour effectuer de nouveaux remboursements de la dette au FMI – bien que la légalité de cette dette soit censée faire l’objet d’un audit – tandis que Varoufakis et d’autres ministres du gouvernement répétaient constamment les intentions du gouvernement de rembourser la totalité de la dette grecque. Débouchant sur le référendum du 5 juillet et sur sa trahison avec le troisième accord sur un mémorandum qui a suivi, Syriza lui-même a proposé un ensemble de 47 pages de mesures d’austérité sévères, avec des coupes et des privatisations, à l’intention des créanciers de la Grèce, pour un total de plus de 8 milliards d’euros.

Un sale secret de la politique électorale grecque est que le parti qui arrive premier aux élections nationales gagne automatiquement un bonus de 50 sièges au Parlement. Ce bonus était suffisant pour permettre à Syriza de former un gouvernement de coalition majoritaire avec les Grecs indépendants en janvier 2015 – et de nouveau lors des élections anticipées en septembre. Syriza, toutefois, n’a eu de mandat dans aucune des compétitions électorales, gagnant 35% à 36% des voix, avec un taux record d’abstention. Essentiellement, un Grec sur cinq a voté pour Syriza, à peine un mandat. Syriza, comme Démocratie nouvelle et le PASOK lors des élections précédentes, a été favorisé par la formation de partis voisins comme To Potami, la Gauche démocrate et l’Union des centristes, des partis qui ont absorbé une partie importante des votants censés rechercher une alternative au statu quo mais qui, en réalité, étaient également pour l’austérité, pour l’UE et pour l’euro.  Ces partis ont été créés avant chaque élection parlementaire récente, précisément pour cette raison.

Bien sûr, les médias grecs et internationaux voudraient vous faire croire que les Grecs sont majoritairement pour l’euro, rapportant allègrement les résultats supposés de sondages d’opinion affirmant que 70 % à 80 % des Grecs souhaitaient garder l’euro à tout prix. C’est ici qu’il y a un autre sale petit secret de la politique grecque : il n’y a pas d’entreprise de sondage indépendante. Au lieu de quoi, toutes ces entreprises reçoivent des subventions gouvernementales et tous les sondages d’opinion sont réalisés à la demande des grands organes de presse, qui sont tous alignés politiquement et qui, pour la plupart d’entre eux, sont la propriété de l’oligarchie. De manière prévisible, les résultats sont taillés conformément aux désirs de ces médias et de leurs propriétaires – mais sont répétés aveuglément par la presse internationale et leurs correspondants en Grèce. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas signalé ? Les résultats du sondage annuel Gallup International, par exemple, conduit dans plusieurs pays européens, y compris la Grèce, et qui ont trouvé des majorités favorables à la sortie de l’eurozone en 2014 et en 2015. Ce sondage, réalisé dans toute l’Europe et par une entreprises non grecque, est beaucoup moins susceptible d’avoir une couleur politique.

Un pays jamais véritablement souverain

Il est néanmoins vrai, bien sûr, qu’un fort sentiment pro-européen existe en Grèce. Cette mentalité est profondément enracinée dans l’histoire moderne du pays. Après l’indépendance, les grandes puissances ont promptement installé des monarques étrangers sur le trône en Grèce. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle et le début du XXe, elle était un protectorat bavarois et britannique. Après la guerre civile, elle-même poussée par les Britanniques, la Grèce est devenue un protectorat américain, couronné par la junte militaire soutenue par les États-Unis entre 1967 et 1974.  Suite à la chute de la junte, un gouvernement conservateur a posé les bases du renoncement de la Grèce à sa souveraineté, alors que le pays a rejoint l’UE en 1981 et l’eurozone en 2002. La Grèce n’a jamais été un État indépendant totalement souverain, et cette réalité a créé une mentalité coloniale et une division intense dans la psyché grecque : une division entre ceux qui étaient de gauche et ceux qui étaient fascistes, et une division entre ceux qui croient que la Grèce devrait s’aligner sur l’Ouest et ceux qui souhaitent s’aligner sur la Russie. Ceux qui sont favorables à une véritable indépendance et au non-alignement sont rares, alors que la crise a fait revenir au premier plan les vieilles divisions de la société.

L’adhésion à l’Union européenne a souvent été créditée de la croissance économique de la Grèce dans la période qui va de 1981 à 2009. Ce qui est moins souvent dit, est que cette période a coïncidé avec une augmentation énorme du chômage, une attaque systématique sur la base industrielle puisque les industries grecques ont été fermées ou avalées par des multinationales, tandis que l’agriculture du pays était décimée par la politique agricole commune de l’UE, qui dictait aux paysans ce qu’il fallait cultiver, ou ne pas cultiver, et ce que la Grèce pouvait ou ne pouvait pas exporter. L’autonomie de la Grèce dans de nombreux secteurs de la production de nourriture a été décimée, conduisant à une dépendance croissante aux importations (aidée par une forte commercialisation du mode de vie européen et le désir de produits étrangers). Les fonds de l’UE pour de grands projets de travaux publics sont retournés comme d’habitude aux banques et aux grandes entreprises européennes comme Siemens, qui a décroché les grands contrats pour construire ces projets, tandis que les contribuables grecs étaient aux prises avec le projet de loi.

Néanmoins, le peuple grec a voté massivement pour rejeter les propositions d’austérité lors du référendum de juillet dernier.  Mais quelle question posait exactement le référendum ? La question sur le bulletin était volontairement alambiquée, pendant que le gouvernement dirigé par Syriza ne présentait pas le plan d’action qu’il avait prévu si le Non l’emportait. Ç’aurait dû être un avertissement. Tsipras, comme Varoufakis, pouvaient à peine cacher leur déception que le Non ait prévalu de façon si écrasante, tout comme les médias et les entreprises de sondage, qui avaient prédit que le Non et le Oui étaient au coude à coude. Exactement comme leurs sondages de sortie des urnes remontant à 2010, qui avaient été gravement erronés et dans un sens pro-austérité. Les préparatifs du référendum ont également vu une énorme vague de solidarité à travers l’Europe et l’Ouest – avec des militants soutenant soi-disant le peuple grec et fournis d’une manière ou d’une autre en drapeaux de Syriza, dont je suis sûr qu’on ne peut pas les acheter facilement dans une boutique de Londres ou de New York. Curieusement, après la trahison, ce mouvement de solidarité s’est dissipé.

Le mouvement de protestation en Grèce n’est pas beaucoup mieux. Alors qu’il existe une perception générale dans le monde que les Grecs n’ont pas eu peur de se révolter et de lutter pour leurs droits, la réalité est beaucoup plus prosaïque, malheureusement. Complaisance, apathie et résignation sont la règle du jeu en Grèce. Chaque fois qu’une manifestation est organisée, les mêmes recettes éculées et inefficaces sont appliquées : rassemblement sur la place Syntagma, station devant le Parlement avec les mêmes vieilles banderoles, attente que les émeutiers apparaissent et que les gaz lacrymogènes commencent à voler, puis dissolution de la manifestation. Mais qui sont au juste ces émeutiers ? La presse les appelle anarchistes, mais une masse de preuves documentaires suggère que ce sont des provocateurs, qui sont de mèche avec la police et sont envoyés pour provoquer des troubles dans des rassemblements qui, sinon, seraient restés pacifiques, offrant ainsi des raisons à la police de tirer des gaz lacrymogènes – pas sur les voyous, mais sur la foule qui s’était rassemblée pacifiquement, mettant fin ainsi à la manifestation. De nombreuses photos et vidéos ont montré ces provocateurs avec des officiers de police ou brisant des vitrines de magasins devant la police, sans entrave. Je l’ai vu de mes propres yeux : des hommes cagoulés habillés en civil, se mêlant aux policiers derrière l’ambassade des États-Unis à Athènes, pendant une manifestation en 2012.

Dans les rares moments où une manifestation rassemble de grandes foules, comme ce fut le cas pendant les manifestations des indignés en 2011 ou les rassemblements en faveur du Non avant le référendum de juillet dernier, c’est invariablement dû au fait que les armées partisanes ont été mobilisées pour apparaître en masse. Un sale secret des manifestations de grande ampleur de 2011, est qu’elles auraient pu être organisées pour servir de soupape de sécurité pour une population de plus en plus désenchantée. Un responsable membre aujourd’hui du parti des Grecs indépendants (qui n’existait pas encore en 2011) a affirmé dans une interview que je réalisais pour ma recherche universitaire en 2012, qu’il était derrière l’invitation d’origine sur Facebook qui a amené au début du mouvement des indignés en Grèce. Interrogé sur la fermeture de la page Facebook, sa réponse a été qu’«elle n’avait plus d’utilité». De même, alors que de grandes foules (et des musiciens célèbres) ont été mobilisés dans les jours qui précédaient le référendum de l’an dernier, après le référendum et la trahison, le nombre des manifestants sur la place Syntagma ne dépassait pas quelques centaines. Les armées partisanes étaient restées à la maison. De même, la récente mobilisation des paysans grecs a été interrompue, une fois que les dirigeants syndicaux affiliés au parti s’y sont impliqués, renvoyant les paysans chez eux.

Il y a aussi le sentiment général que la Grèce est souvent paralysée par les grèves et que les travailleurs grecs n’ont pas peur de lutter pour leurs droits. Faux, de nouveau. On voit davantage de grèves en France et même dans l’Allemagne supposément disciplinée – où le personnel de Lufthansa se mobilise régulièrement pour ses emplois – alors qu’en Grèce, les grèves générales ne le sont que de nom. La plupart des ouvriers n’y participent pas et beaucoup de ceux qui le font ont l’impression d’envoyer un message en appelant à un arrêt de travail de trois ou quatre heures. En 2011, au milieu du mouvement des indignés, des employés de la Compagnie publique d’électricité ont programmé des coupures d’électricité périodiques pour empêcher la privatisation prévue de l’entreprise. Coïncidence, ces coupures n’étaient appliquées que dans les quartiers pauvres et ouvriers, alors que la lumière persistait au Parlement, au centre d’Athènes et dans les banlieues riches. Les mêmes stratégies contre-productrices sont appliquées, encore et encore, sans changement – et très probablement dans ce but. Pendant ce temps, Syriza non seulement n’a pas tenu sa promesse de dissoudre les unités de police anti-émeute violentes et incontrôlables, mais les a au contraire utilisées de nouveau pour attaquer les manifestants à coups de gaz lacrymogènes.

Comment décourager la pensée critique

Complaisance et manque d’esprit critique sont en effet bien cultivés en Grèce. Le système d’enseignement, fortement politisé, favorise fortement l’apprentissage machinal. Les instituteurs donnent un sous-enseignement routinier à leurs élèves en classe, obligeant les parents à payer de petites fortunes pour envoyer leurs enfants dans des centres préparatoires après l’école, où ils finissent par apprendre ce qu’ils étaient censés apprendre en classe. Obligés de supporter deux journées d’école successives le même jour, plus des devoirs à la maison pour l’école et pour les cours préparatoires, les enfants – en particulier ceux qui sont au lycée – passent leurs premières années penchés sans interruption sur des manuels scolaires. On demande aux futurs étudiants de choisir à l’âge de 14 ans les cours qu’ils voudront suivre, pour se préparer aux examens nationaux tout-ou-rien qui déterminent l’admission à l’université. Les innombrables heures passées sur les devoirs scolaires favorisent l’apprentissage par cœur et découragent toute compétence à penser hors des sentiers battus. Une fois à l’université, les étudiants sont presque obligés de rejoindre l’un des blocs politiques qui dominent les campus et qui font des arrangements pour tout, depuis les guides d’études jusqu’aux sorties du week-end. Ces blocs sont tous alignés sur les grands partis politiques – si bien que de jeunes adultes commencent leur vie de dépendance à l’égard des partis. Les universités, envoûtées par les fonds et les subventions de l’UE, sont presque invariablement pro-UE et pro-euro, étouffant tout débat politique sain sur le campus.

Le système d’enseignement n’est pas le seul secteur de la société qui a été compromis intentionnellement. Dans le système grec de l’(in)justice, même le plus simple des cas juridiques peut prendre une dizaine d’années ou plus, pour être résolu – avec diverses manigances survenant invariablement en cours de route. Cela convient très bien aux pouvoirs en place. Le coût des processus juridiques sans fin élimine ceux qui ne sont pas assez riches et ne peuvent pas payer continuellement des honoraires d’avocat.  Il n’y a pas non plus de Cour constitutionnelle en Grèce, alors que sa plus haute Cour, le Conseil d’État, est honteusement déférent envers le gouvernement – qui appointe ses membres. En effet, tout l’appareil d’État – depuis la conscription militaire obligatoire pour les hommes sans réel choix de service civil alternatif, le système clientéliste et la bureaucratie notoirement inefficace – semble exister, moins en raison de failles inhérentes à la société, mais davantage à dessein. Car en effet, cet appareil convient aux intérêts de la classe politique et aux puissants, décourage la pensée critique, le militantisme ou le développement d’une véritable société civile et contribue à encourager la fuite des cerveaux – qui n’est pas un produit de la crise, mais un phénomène existant depuis longtemps – ouvrant par conséquent la voie aux personnes bien introduites pour atteindre des positions importantes, tant dans le secteur public que privé.

Ladite fuite des cerveaux, notamment, fait partie de la mentalité complaisante qui prévaut en Grèce. Avec l’aide du système d’éducation, qui depuis trente ans a gravement affaibli l’enseignement de la langue et de l’histoire grecques en apprenant aux étudiants qu’ils sont d’abord des Européens, on observe dans le pays aujourd’hui un manque de respect total pour la langue grecque. Le langage de tous les jours est dominé par l’argot et le vocabulaire importé, principalement des mots anglais, un cycle perpétué et favorisé par les médias. Les jeunes, depuis des années, ont grandi essentiellement avec le but de décrocher un diplôme et d’obtenir une bonne carrière à l’étranger. Poursuivre les entreprises familiales ou travailler dans l’agriculture ou même sur la mer sont des options constamment rejetées. Il n’y a même pas le plus mince désir de lutter pour un avenir meilleur dans le pays.

En effet, ce phénomène s’étend à tous les secteurs de la société. Le défaitisme et le mépris de soi abondent. Une mentalité existant depuis longtemps en Grèce est que le pays est le plus mauvais en tout, que ce phénomène qui va de la violence lors des événements sportifs à la corruption politique, en passant par les cas ordinaires d’incompétence officielle, est exclusivement grec. Les Grecs trouveront facilement des arguments face à quelqu’un qui dit autre chose – parlant contre leur propre pays et ses habitants, même lorsque la preuve et les expériences vécues attestent du contraire. Le complexe d’infériorité mentionné plus haut par rapport à l’Ouest civilisé (comme il est souvent décrit) perpétue cette mentalité, qui devient fondamentalement une prophétie autoréalisatrice et contribue à la paralysie, à l’apathie et à la sclérose de la société grecque. Aucune société connue n’existe hors de la sphère politique ou, plus récemment, la sphère également suspecte d’ONG principalement étrangères qui ont submergé la Grèce. L’enseignement et le système juridique, la bureaucratie et la corruption évoqués ci-dessus, sont traités comme des réalités de la vie en Grèce, sans pressions organisées pour que ça change.

Pas de médias indépendants

Un coupable majeur pour toutes ces réalités, ce sont les médias grecs. Les principaux journaux et chaînes de radio-télévision sont tous, sans exception, possédés par des oligarques et des gens qui ont des relations politiques. Il n’y a presque aucun média indépendant en Grèce, à part des sites web et des blogs largement invisibles. Il n’y a pas de véritable débat public pour parler de quoi que ce soit, le paysage médiatique entier en Grèce est pro-austérité, pro-UE, pro-euro et fortement aligné politiquement, y compris les médias audio-visuels et les journaux propriétés des partis. Les stations de télévision et de radio émettent sans autorisation, mais dans un cadre légal qui est néanmoins tellement affaibli et taillé à la mesure de puissants intérêts, qu’il n’y a pas de joueurs extérieurs ou de voix indépendantes en mesure d’entrer sur ce marché. Par exemple, les chaînes de radio et de télévision qui n’avaient pas classé leur programme comme étant d’information, ne peuvent pas, de par la loi, changer de classification et diffuser des informations. Cela a créé un marché audio-visuel fermé pour les informations – avec toutes les nouvelles stations possédées par des intérêts bien en place. Il n’y a aucune possibilité, dans la pratique, pour des émetteurs non commerciaux. Les grands organes de presse existants ne sont pas rentables, mais ils gagnent leur vie en promouvant les intérêts politiques et commerciaux de leurs propriétaires et en influençant l’opinion publique.

Le gouvernement Syriza, dont les promesses électorales incluaient le nettoyage des ondes et l’attaque des oligarques, a maintenant lancé une offre pour des licences de télévision à l’échelle nationale, une offre basée sur des liens techniques par rapport au nombre de stations qui peuvent émettre, et un processus dans lequel ces quelques licences seront mises aux enchères au plus offrant. Sans surprise, les seuls candidats pour ces licences sont les mêmes stations propriétés des mêmes oligarques. La propre station de radio de Syriza a commencé à émettre de manière totalement illégale, alors que le gouvernement PASOK d’alors envoyait la police anti-émeute pour fermer 66 stations de radio à Athènes en une nuit, avec l’excuse qu’elles provoquaient des interférences, mais avec le véritable objectif de tourner la totalité du paysage radio vers les oligarques et leurs amis. L’émetteur public ERT, ré-ouvert par Syriza l’an dernier, a oublié l’information militante qu’il diffusait après sa fermeture par le gouvernement conservateur en 2013, et agit maintenant comme un porte parole « neutre » pro-gouvernement, pro-UE, fermé aux voix alternatives.

Il faut mentionner ici cependant, que les médias étrangers n’ont pas été beaucoup plus dignes de confiance ou responsables dans leurs informations sur la Grèce. La plupart des sites internet d’informations sur la Grèce en anglais sont partiaux, avec les mêmes opinions pro-UE et pro-austérité ou mondialistes/internationalistes, que les grands médias. Les correspondants étrangers opérant depuis la Grèce sont même plus passionnément pro-UE, pro-euro et pro-austérité : un de ces correspondants a fièrement tweeté son vote Oui lors du référendum de juillet dernier. Leurs reportages, quoiqu’habillés d’un langage prétendument objectif, sont gravement biaisés, avec des références aux plans de sauvetage et aux nécessaires réformes, créant des perceptions spécifiques dans les esprits des lecteurs et des téléspectateurs, tandis qu’un nouveau journal d’information en anglais, récemment lancé et prétendument indépendant, a débuté ses parutions avec une interview déférente et éblouie avec la célébrité économique – et fraudeur financier – Yanis Varoufakis.  Les articles de ces journaux contiennent aussi de généreuses portions de pornographie de crise des articles qui soi-disant montrent les graves effets de l’austérité mais en réalité falsifient, désinforment et créent l’image d’un pays dans une situation si grave, que personne doté d’un peu de jugeote ne voudrait même y voyager alors que, ne l’oublions pas, le tourisme est l’une des plus grandes industries de la Grèce. Des reportages sur des mères abandonnant leurs nouveaux-nés ou accouchant en pleine rue, des affirmations erronées soutenant qu’un million de gens ont émigré en un an seulement, et que ces dépensiers de Grecs ont le pourcentage le plus élevé de propriétaires de Porsche Cayenne sont des mensonges éhontés, mais ces mensonges empoisonnent l’opinion publique tant en Grèce qu’à l’étranger, et attisent le sensationnalisme.

Sous la surveillance constante des «grandes puissances»

Ce sensationnalisme a, par exemple, fait naître l’impression que les Grecs buveurs d’ouzo prenaient depuis des dizaines d’années leur retraite au début de leur âge adulte et vivaient au-dessus de leurs moyens, aux frais des Européens qui travaillaient dur. Ce qui n’est jamais dit est que la Grèce a été essentiellement une colonie de la dette, depuis les premiers jours de sa création comme État-nation moderne. Les dettes de l’Empire ottoman ont continué à être remboursées jusqu’en 1965. Décennies après décennies, la Grèce a été obligée de remettre ses recettes fiscales provenant de biens allant du sel au tabac et aux allumettes, à un consortium de grandes puissances (l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Autriche et la Russie) pour rembourser des dettes datant du XIXe siècle. En effet, ces mêmes grandes puissances ont commencé en 1898 à établir une présence permanente à Athènes, pour superviser le paiement de la dette, y compris les réparations de guerre à l’Empire ottoman. En d’autres termes, plus d’un siècle avant la crise de la dette grecque et l’arrivée de la troïka, la Grèce a été contrainte de se soumettre à la surveillance économique internationale, les grandes puissances maintenant leur présence physique dans le pays jusqu’en 1978, 80 ans en tout – ceci pour ceux qui croient que la cession par la Grèce de son contrôle sur ses biens publics pendant 99 ans est invraisemblable.

En effet, l’abandon de la propriété de ses précieux services publics, de ses ressources et de ses avoirs a commencé longtemps avant la crise actuelle. Déjà après la Seconde Guerre mondiale, des firmes allemandes, par le biais d’intermédiaires grecs bien introduits, ont contourné les sanctions contre l’Allemagne et obtenu le contrôle sur des ressources minières importantes en Grèce. Dans les années 1990, les privatisations ont commencé sérieusement, incluant la vente de l’entreprise nationale de télécommunications OTE à Deutsche Telecom.  Ces privatisations, cela devrait être clair maintenant, n’ont rien fait pour empêcher la crise économique en Grèce et y ont probablement contribué. Plus récemment, le gouvernement Syriza, qui avait promis avant son élection de mettre fin aux privatisations, a vendu des parts majoritaires du plus grand port grec, le Pirée, et 14 aéroports régionaux rentables, à la société chinoise Cosco et à l’Allemand Fraport, respectivement. Le port du Pirée a été vendu pour à peine 365 millions d’euros – ce qui correspond à la valeur du remboursement de 15 jours de la dette grecque – quand bien même ses installations seules sont évaluées à plus de 5 milliards d’euros. Quant à l’accord avec Fraport, il établit que l’État grec reste responsable du paiement de toutes les mises à jour techniques des 14 aéroports privatisés pendant les 40 prochaines années. Entretemps, Cosco, propriété des Chinois, qui avaient déjà acheté le port à conteneurs du Pirée lors d’une précédente privatisation, a importé des conditions de travail de style chinois en Grèce, puisque les ouvriers ne sont même pas autorisés à aller aux toilettes pendant leurs heures de travail.

Bien sûr, nous sommes censés croire que le peuple grec a eu ce qu’il méritait, parce qu’il vivait au-dessus de ses moyens. Le taux très élevé de propriétaires de leur maison a souvent été cité comme exemple. La réalité, cependant, est que traditionnellement, la propriété foncière était très appréciée en Grèce, avec des maisons et de la propriété transmises de génération en génération. Jusqu’à récemment, avec l’introduction de l’euro, les Grecs ne croyaient pas aux prêts ou au crédit. Même aujourd’hui, en pleine crise, la dette privée par tête en Grèce est parmi les plus basses en Europe. C’est le contraire de vivre au-dessus de ses moyens. Et maintenant, les gens sont punis pour avoir été prudents avec leurs finances.

On nous dit aussi que les Grecs ne payaient pas d’impôts, ignorant le fait que comme dans d’autres pays, les salariés en Grèce sont imposés à la source, tandis qu’une TVA absurdement élevée, qui atteint aujourd’hui 24 %, même sur les produits de base comme le jus d’orange, est comprise dans le prix d’achat au détail. Ceux qui ont pratiqué l’évasion fiscale en Grèce sont les mêmes que ceux qui la pratiquent généralement ailleurs : les riches et ceux qui ont des relations, ceux qui ont les moyens de monter à l’étranger des sociétés écran dans des paradis fiscaux ou de conserver des comptes bancaires en Suisse. Beaucoup de ces individus ont été mentionnés dans ce qu’on a appelé la Liste Lagarde des évadés fiscaux avec des comptes en Suisse, mais le gouvernement Syriza n’a inculpé aucun des individus de la liste.

Mais les Grecs prendraient leur retraite à 30 ans et resteraient assis dans les cafés et à la plage toute la journée, n’est-ce pas ? C’est faux. Les fonctionnaires, en particulier ceux avec d’anciens contrats, pouvaient prendre leur retraite après 25 ou 30 ans de travail – comme dans d’autres pays.  Beaucoup de ces employés étant entrés sur le marché du travail après le lycée, il est normal qu’ils aient pris leur retraite à leurs 50 ans, tout comme les officiers de police, les employés syndiqués et d’autres agents publics dans des pays comme les États-Unis pouvaient, pendant longtemps, prendre leur retraite après 25 ou 30 ans de service. Les Américains sont-ils également paresseux ? Et qu’en est-il des Allemands, des Britanniques ou des Suédois, dont les politiques de sécurité sociale ont toujours été beaucoup plus généreuses que celles de la Grèce ?

Pendant ce temps, les Grecs se retrouvent avec de nouvelles augmentations d’impôts insensées, y compris une hausse de l’impôt unitaire sur la propriété foncière (ENFIA), qui avait été vendue à l’origine comme une taxe temporaire et que Syriza avait promis d’abolir. Au lieu de le faire, Syriza a rendu cet impôt permanent – et l’a augmenté. Depuis le 1er juin, les banques sont autorisées à s’emparer électroniquement des maisons et des propriétés saisies, sans audience physique par un tribunal, mettant effectivement fin à une campagne populaire très efficace auprès des tribunaux dans toute la Grèce pour bloquer ces saisies. En hiver, Athènes et d’autres villes sont recouvertes d’un smog toxique et malsain provenant des chauffages improvisés, allumés par les ménages hors d’état de se permettre les taxes ridiculement élevées sur le fuel de chauffage. Les écoliers souffrent de malnutrition en nombre record. Les toilettes des universités manquent même de papier hygiénique. En contrepartie, les Grecs s’entendent constamment dire par le gouvernement, par tous les principaux partis d’opposition, par les médias et par les prétendus partenaires européens de la Grèce que la croissance et le développement sont en train d’arriver.

Le racisme et la xénophobie ont bon dos

On a aussi dit aux Grecs qu’ils sont racistes et xénophobes, à cause de leur gestion de la crise des réfugiés et des migrants. Mais ce sont ces affirmations qui sont racistes – et non la majorité du peuple grec. Les médias mondiaux concernés ne rendent généralement pas compte de la quantité énorme de prise en charge et d’hospitalité que des citoyens grecs ordinaires ont montrée envers les réfugiés et les migrants. Ils ne rapportent pas non plus que ce n’est pas un phénomène nouveau ou récent en Grèce : les réfugiés et les migrants de régions déchirées par la guerre au Moyen-Orient, en Afghanistan et en Afrique ont afflué en Grèce depuis plus d’une décennie, dans l’espoir de gagner l’Europe du Nord. Peu d’organes de presse ont informé sur les réalités du règlement du Dublin 2 de l’UE, qui ont bloqué ces réfugiés et migrants en Grèce, parce que le pays d’entrée est celui qui est légalement responsable de traiter leurs documents – un règlement qui affecte des pays comme la Grèce de façon disproportionnée. Et tout cela, pendant une période d’énormes difficultés financières et sociales. Alors que les Grecs ordinaires compatissent au sort des réfugiés et des migrants, puisque la Grèce est un pays qui n’est étranger à aucun d’eux, il existe des soucis légitimes sur la capacité de la Grèce à absorber des dizaines de milliers de réfugiés et de migrants dans un moment de crise économique et de chômage élevé. C’est interprété par les médias mondiaux concernés comme du racisme, comme l’est l’émergence du parti d’extrême-droite Aube dorée, dont la part électorale, cependant, est beaucoup moins importante que celle de partis d’extrême-droite et xénophobes dans des pays civilisés comme l’Autriche, la France, l’Allemagne et le Danemark.

Face à cette réalité, les médias mondiaux et de nombreux Grecs continuent à traiter le gouvernement de gauche Syriza comme le sauveur, justifiant ainsi les nouveaux accords d’austérité et le bradage du pays comme le prix à payer pour être sauvé et rester en Europe, perpétuant l’affirmation que la Grèce n’a pas d’autre choix. Syriza assume sa part, faisant tout ce qu’il peut pour gagner des votes, sacrifiant à la tradition séculaire du clientélisme : légalisant les titres frauduleux, légalisant la participation à des sociétés étrangères et pratiquant le favoritisme et le népotisme purs et simples, à tous les niveaux du gouvernement et du secteur public – y compris l’embauche de douzaines de parents et de conjoints de ministres du gouvernement. Agissant ainsi, Syriza fait un doigt d’honneur à la population. Le professeur de droit public Giorgos Katrougalos, qui a participé une fois aux grandes manifestations sur la place Syntagma, mais qui envoie maintenant la police anti-émeute gazer les manifestants, a fait remarquer cyniquement, en réponse à la nouvelle taxe sur le café, que les Grecs pouvaient se passer de café. Le membre de Syriza siégeant au Parlement européen Kostas Hrisogonos, a déclaré avec arrogance que si les autorités faisaient une descente dans les foyers grecs, elles trouveraient de nouveau pour 45 à 50 millions d’euros de revenus non déclarés. Ce genre de discours ne semble pas très de gauche.

Qui sont les sauveurs?

Alors, qui sont les sauveurs ? Certainement pas le parti de l’Unité populaire, composé d’anciens membres de Syriza et du PASOK, comme le ministre de l’Énergie du premier gouvernement Syriza, Panagiotis Lafazanis, qui a échoué à remplir la promesse de Syriza de mettre fin aux activités minières destructrices de l’environnement à Skouries, au nord de la Grèce, pendant son mandat. Ni l’économiste Costas Lapavitsas, qui avant son élection comme député de Syriza vendait sa soi-disant proposition économique radicale, mais à fini par défendre la politique économique de Syriza comme une forme de keynésianisme moderne. Le Parti communiste grec tape sur l’impérialisme, mais dans le même souffle dit à la population que la Grèce n’est pas prête à quitter l’eurozone ou l’UE en ce moment. Le célèbre économiste Yanis Varoufakis, avec son nouveau mouvement pan-européen censé favoriser la restauration de la démocratie, est une autre escroquerie. Son action en tant que ministre grec des Finances a inclus l’acceptation de tous les accords d’austérité précédents, une proposition globale pour davantage d’austérité, un refus de même envisager la possibilité d’une sortie de l’eurozone, le remboursement intégral de la dette grecque qui était censée faire l’objet d’un audit, l’imposition d’un contrôle des capitaux qui reste en place aujourd’hui et limite les retraits à 420 euros par semaine, et la confiscation des réserves de trésorerie du secteur public, dans le but de rembourser le FMI. Ce ne sont pas là les actes d’un anti-austérité renégat soi-disant marxiste.  Sa complice dans le crime, l’ancienne présidente du Parlement Zoe Konstantopoulou, a aussi voté en faveur de toutes les mesures d’austérité que Syriza a adoptées dans les premiers mois de son mandat, a refusé de clore le débat au Parlement alors que ces mesures – y compris la trahison du résultat du référendum du 5 juillet – étaient discutées et, après la trahison, a déclaré à maintes reprises son soutien au gouvernement Syriza. La raison pour laquelle Varoufakis et Konstantopoulou ont quitté Syriza n’a rien à voir avec les principes et tout à voir avec l’opportunisme politique, et avec le fait qu’Alexis Tsipras a déclaré son intention de ne pas les inscrire sur les listes de candidats pour les élections de septembre. Ce sont des opportunistes politiques et des imposteurs de premier ordre.

Telle est la vérité sur la Grèce. Il n’y a pas de rêve européen – mais au contraire un cauchemar européen. Il n’y a pas de reprise. La Grèce n’est pas un pays souverain indépendant, mais une colonie de la dette de l’Ouest – une réalité avec laquelle une grande partie du Tiers Monde est déjà familière, et le processus est tout à fait entamé, qui l’importera aussi dans le premier monde.

Article original paru sur 99getsmart

Traduit par Diane, vérifié par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

Les intertitres ont été ajoutés par le Saker Francophone

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