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Le blog de Lucien PONS

Obama se fait claquer la porte au nez par l’establishment lorsqu’il tente de se rapprocher de Moscou. Par Alastair Crooke.

22 Août 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #La Russie, #L'OTAN.

Obama se fait claquer la porte au nez par l’establishment lorsqu’il tente de se rapprocher de Moscou


Par Alastair Crooke – Le 6 août 2016 – Source Consortiumnews.com

Les bonzes de la politique étrangère à Washington sabordent les initiatives de collaboration avec la Russie du président Obama pour mettre fin à la guerre en Syrie et réduire les autres sources de tension. Selon l’ancien diplomate britannique Alastair Crooke, ils souhaitent la poursuite de la nouvelle guerre froide sous Hillary Clinton.

« Comme nous ne le savons tous que trop bien, Hillary Clinton a été officiellement consacrée cette semaine candidate du parti démocrate à la présidence aux prochaines élections. Le parti l’a choisie comme candidate bien avant que la course à l’investiture ne commence. Il a utilisé tous les moyens à sa disposition, au vu et au su de tous et derrière des portes closes, pour que rien − surtout pas la volonté populaire − n’empêche sa nomination. »

C’est en ces termes qu’un commentateur américain a décrit la détermination de l’establishment aux USA à préserver coûte que coûte le statu quo politique. Qu’est‑ce que cela a à voir avec le Moyen-Orient ? Bien, dans la même veine et là encore en évitant tout débat public, deux poids lourds de l’establishment viennent de torpiller les pas de côté, à la manière du crabe, du président Obama (et de Kerry) dans le but d’apaiser la nouvelle guerre froide, en tentant apparemment de trouver une certaine forme de coopération avec la Russie en Syrie.

Le président Barack Obama discute avec le président russe Vladimir Poutine en marge du sommet du G20 au Carya Resort à Antalya, en Turquie, le dimanche 15 novembre 2015. À gauche, la conseillère à la sécurité nationale Susan E. Rice. (Photo officielle de la Maison-Blanche prise par Pete Souza)

L’establishment craint qu’une coopération avec la Russie en Syrie ne devienne une sorte de ballon d’essai menant à une coopération subséquente pour apaiser les tensions ailleurs, comme en Ukraine et dans les républiques baltes.

Lors du sommet sur la sécurité tenu à Aspen vendredi dernier, le directeur de la CIA John Brennan a déclaré ceci : « Nous devons avoir le sentiment qu’Assad est sur le chemin de la sortie. Il peut y avoir une transition, mais il doit être hors de tout doute qu’il ne fait plus partie de l’avenir de la Syrie. D’ici à ce que cela arrive, à ce que cela commence, d’ici à ce que l’on reconnaisse cette transition, des Syriens vont continuer à mourir. »

Lundi dernier, le secrétaire à la Défense Ash Carter, invité à se prononcer sur les longues discussions qu’ont tenues Kerry et le président Poutine à Moscou − qui auraient provisoirement convenu d’établir une salle de contrôle opérationnel conjoint en Jordanie réunissant des officiers russes et étasuniens dans le but de combattre Daesh − a tenu les propos suivants :

« Nous souhaitions que les pourparlers de Kerry à Moscou favorisent une solution politique et une transition pour mettre un terme à la guerre civile, qui est la cause de toute cette violence en Syrie, puis la lutte contre les extrémistes plutôt que contre l’opposition modérée, qui doit faire partie de cette transition. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres. » Carter a parlé ainsi lors d’un point de presse du Pentagone en compagnie du général Joseph Dunford, le chef d’état-major des armées.

Lorsqu’un reporter a dit à Carter qu’il semblait peu enthousiaste à l’égard des efforts de Kerry, il a répondu : « Non, je suis très enthousiaste à l’idée de voir les Russes se ranger et d’agir comme il se doit. Et je pense que ce serait une bonne chose s’ils le faisaient. Je crois que ce n’est pas demain que les Russes auront cet état d’esprit. Mais le secrétaire Kerry travaille là-dessus. »

Dire non à Kerry et à Obama

Cette dernière réponse a amené John Batchelor de l’hebdo The Nation à conclure ceci : « Kerry ne comprend-il pas cette fin de non-recevoir? Il s’est fait tout bonnement claquer la porte au nez. »

Le secrétaire d’État des USA John Kerry discute avec le ministre des Affaires étrangères russe Sergei Lavrov à l’extérieur d’une salle de la maison d’hôte Osobnyak à Moscou, en Russie, le 15 juillet 2016. [photo : département d’État]

Cela ne fait aucun doute. Mais cette rebuffade intentionnelle vise Obama aussi. Les pourparlers de Kerry (et d’Obama) avec Sergei Lavrov reposent entièrement sur le fait qu’ils se sont entendus pour laisser de côté la question de l’avenir d’Assad, afin de mieux se concentrer sur la lutte contre les forces du front al-Nosra (maintenant rebaptisé) et de Daesh.

C’est la teneur des discussions depuis le début de l’année. Il n’y a donc là rien de neuf pour amener soudainement Brennan et Carter à monter sur leurs grands chevaux. En plaçant comme condition préalable à la coopération que les Russes « se rangent et agissent comme il se doit », autrement dit que les USA dictent les règles du jeu (y compris l’éviction du président Assad), ils torpillent évidemment toute entente avec Moscou que Kerry pourrait chercher à obtenir.

Par ailleurs, et contrairement à ce que John Batchelor laisse entendre, il se pourrait que Kerry comprenne très bien à quoi jouent Carter et Brennan. Le plan de Kerry, semble-t-il, a toujours été d’engager Moscou sur la voie diplomatique, en insistant sur les cessez-le-feu (gagnant ainsi du temps), pendant que Carter et Brennan utilisent ces moments de répit pour réarmer et revigorer les insurgés qui combattent le gouvernement syrien.

Kerry savait fort bien que les USA ont livré quelque 3 000 tonnes d’armes aux insurgés quand le cessez-le-feu de février a été conclu. Kerry a maladroitement tenté d’expliquer aux Russes que c’était dû à un problème administratif lié à la mise au rancart d’un programme de soutien.

Un commentateur respecté des activités militaires en cours en Syrie (le blogueur Moon of Alabama) a écrit ceci :

« L’état-major général russe sait et dit depuis le mois d’avril qu’al-Qaïda en Syrie (aka Jabhat al-Nusra aka Fateh al Sham) et les différents groupes djihadistes planifient une attaque de grande envergure contre Alep. Un commandant d’al-Qaïda a, en effet, confirmé que l’attaque était planifiée depuis longtemps dans une harangue à ses combattants avant l’assaut actuel.

 Cela jette une nouvelle lumière sur les négociations interminables que le secrétaire d’État Kerry a imposées, pendant des mois, à son collègue russe. Les États-Unis tentaient de protéger al-Qaïda contre les attaques russes et syriennes alors même que les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies demandaient l’éradication d’al-Qaïda et d’ISIS. Ensuite, les États-Unis ont « offert » à la Russie de se battre collectivement contre al-Qaïda, sous commandement étasunien.

 Nous avons qualifié cette offre d’insensée et de fourbe. Tous ces bavardages, on le voit maintenant, ne servaient qu’à gagner du temps pour permettre à al-Qaïda de préparer l’attaque qu’ils viennent de lancer [c.-à-d. contre les forces syriennes et alliées qui tentent de reprendre la partie d’Alep sous le contrôle des djihadistes], a écrit Moon of Alabama. »

Bloquer la Russie

Quoi qu’il en soit, les discussions prolongées de Kerry avec les Russes − qu’elles aient été ou non motivées principalement par le désir de donner un moment de répit à leurs mandataires à la suite de l’intervention militaire russe – ont permis d’enlever un peu de la pression exercée sur Obama par les faucons américains, qui l’exhortent à donner son aval à des attaques directes des USA contre l’État syrien et son président, afin d’affaiblir le pays ou de causer son implosion.

Hillary Clinton prend la parole dans un rassemblement à Phoenix, en Arizona, le 21 mars 2016. (photo : Gage Skidmore)

Voici ce qu’il faut retenir : les Russes ont suivi en toute connaissance de cause cette tactique mixte (au détriment de leurs relations avec leurs alliés), tout en continuant d’atténuer les objections étasuniennes (et européennes) à une opération militaire majeure, dans le but de débarrasser Alep des djihadistes et de sécuriser la ville.

La réintégration totale d’Alep dans l’État syrien constituera un revirement stratégique majeur. Le gouvernement semble avoir le dessus, avec un appui aérien majeur des Russes. Les pertes sont lourdes du côté des djihadistes.

À quoi rime alors cette levée de boucliers par Brennan et Carter, qui ramènent à l’avant-plan la rengaine « Assad dégage » (de pair avec la larmoyante « des Syriens meurent et vont mourir tant qu’Assad ne sera pas parti »), au moment même où la question du départ d’Assad n’a jamais été aussi peu crédible ? Au fait, l’a-t-elle déjà été ?

Cette dernière question (à quoi tout cela rime-t-il ?) nous ramène au point de départ : la détermination de l’establishment (composé de démocrates et de républicains) à préserver le statu quo par tous les moyens à sa disposition, y compris le statu quo en matière de politique étrangère. Certains leaders républicains endossent cette proposition au point même de laisser la politique partisane de côté, en appuyant la candidate démocrate.

Le coup de colère du directeur de la CIA et du chef du département de la Défense cité précédemment dépasse le cadre de la Syrie. Il fait partie de la tentative de stigmatiser Trump en le qualifiant de « marionnette de Poutine » de « candidat du Kremlin » et « d’agent de facto » (entre autres moqueries).

Poursuivre la nouvelle guerre froide

Certains personnages puissants veulent clairement tuer dans l’œuf toute atténuation de cette nouvelle guerre froide. La remise en cause par Trump de l’hostilité envers la Russie, du rôle même de l’OTAN et du prix à payer pour maintenir l’hégémonie mondiale des USA leur glace le sang.

C’est comme si ces visages de l’ancien régime se posaient les questions suivantes : Ne comprend-il pas (Trump) qu’un rapprochement et une entente avec Poutine maintenant peuvent causer l’effondrement de toute la structure ? Que c’est l’ensemble de la politique étrangère des USA qui s’écroulerait ? Que sans menace russe claire (la menace étant devenu la ritournelle à la mode à l’intérieur du périmètre à Washington), l’OTAN n’aura plus sa raison d’être ? Puis, sans l’OTAN, comment l’Europe continuerait-elle à « se ranger et agir comme il se doit » ? Puis, si le conflit syrien confère une plus grande intégrité et estime de soi à Damas, Moscou et Téhéran, qu’adviendra-t-il de l’ordre mondial fondé sur les règles établies par les USA ?

Mais surtout, que se passera-t-il si ceux qui rejettent cet ordre mondial, qui choisissent de ne pas y adhérer, constatent qu’ils en ressortent gagnants et voient leur influence grandir ? Si l’ordre fondé sur les règles en politique s’érode, quel sera l’avenir de l’ordre financier et de la gouvernance économique dans le monde, interreliés sous la férule des USA, mais aujourd’hui dans un état précaire ?

Si plus de Syriens vont mourir, ce n’est pas parce que le président Assad n’a pas été renversé, mais parce que les membres de l’establishment étasunien veulent que la guerre se poursuive jusqu’à ce qu’Hillary entre en fonctions (ce qu’ils espèrent). Ils ne lésineront pas sur les moyens à prendre pour qu’elle y parvienne et pour que la politique étrangère traditionnelle des USA n’ait pas changé d’un iota quand elle arrivera au pouvoir.

Des allégations injustifiées, qui viennent d’en haut et qui laissent entendre que Poutine cherche à affaiblir l’Occident et qu’il se sert de Trump pour parvenir à ses fins, sont loin d’être des fantaisies de campagne électorale à prendre à la légère. Elles sont au contraire extrêmement sérieuses, je dirais même très dangereuses. Peu osent le dire, par crainte d’être aussi traités d’idiots utiles de Poutine.

La Russie va faire ses propres calculs, mais il ne faudrait pas s’étonner d’entendre qu’elle se prépare au pire et qu’elle est prête, en cas de guerre froide plus sérieuse − ou même de guerre chaude.

Alastair Crooke est un ancien diplomate britannique, qui a déjà joué un rôle de premier plan dans les services secrets de la Grande-Bretagne et la diplomatie de l’Union européenne. Il est le fondateur et directeur du Conflict Forum, qui préconise le dialogue entre l’islam politique et l’Occident.

 

Traduit par Daniel, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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