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Le blog de Lucien PONS

Qu'est-ce que la laïcité ? Par Marc Rameaux

30 Septembre 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #l'immigration, #l'islamisme

vendredi 30 septembre 2016

Qu'est-ce que la laïcité ?

 
 
 
«Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France: ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.»
 
Marc Bloch

 
«La république est laïque, la France est chrétienne.»
 
Charles De Gaulle
 
La définition première de la laïcité est celle d’une impartialité de l’état et de toute puissance publique vis-à-vis des religions pratiquées au sein de la nation : dès lors que la res publica est en jeu, la laïcité enjoint les citoyens de laisser leurs croyances au vestiaire. Ceci est particulièrement utile dans le cas de l’éducation nationale, l’apprentissage des sciences et des savoirs fondamentaux nécessitant de se discipliner pour ne pas laisser interférer nos croyances personnelles.
 
Les deux citations en exergue de Marc Bloch et du Général questionnent ce sens premier, semblent montrer qu’au-delà de la définition formelle, un paradoxe doit être affronté pour en goûter pleinement le sens. Marc Bloch choisit sciemment de juxtaposer le symbole même de la royauté chrétienne française avec la fondation des principes républicains de la France. Que faut-il y lire ? Et quel sens donner à la contradiction voulue dans la phrase gaullienne ?
 
 
 
Universalité et culture nationale
 
Les grandes cultures parviennent à un moment ou à un autre de leur histoire à appréhender des valeurs universelles, à dégager des principes assurant à l’homme l’exercice de son libre arbitre, de sa responsabilité personnelle, de sa liberté de conscience, de son accès à la connaissance.
 
La laïcité est l’un de ces principes libérateurs importants. Loin d’être une persécution des religions – un contre sens souvent commis outre-manche et outre-atlantique - la laïcité permet à l’individu d’être certain qu’il ne sera pas jugé sur sa culture d’origine mais sur son seul comportement de citoyen. La laïcité arrache l’homme à ses déterminations communautaires, auxquelles l’individu est trop souvent réduit et assimilé dans le monde anglo-saxon, afin de lui assurer qu’il sera respecté pour lui-même.
 
Les religieux intelligents de toute confession ne s’y sont pas trompés, et considèrent la laïcité comme une chance : une foi et une démarche spirituelle personnelle sont d’autant plus sincères qu’elles n’ont été obligées à rien, qu’elles ne se sont pas retrouvées mélangées à des déterminismes sociaux ou des pressions familiales. Une religion éclairée considérera que l’acte de foi n’est véridique que s’il provient du seul libre arbitre de l’individu. La laïcité garantit ce cadre de séparation des croyances avec le monde social et politique, et libère ainsi l’exercice de spiritualités véritables.
 
La situation se complique – et c’est l’objet des citations de Marc Bloch et de De Gaulle en forme d’oxymorons – lorsque l’on observe comment une civilisation a pu atteindre des valeurs d’universalité : laïcité, égalité devant la loi, droits de l’homme et du citoyen, etc.
 
Car ces valeurs ne sont pas apparues ex-nihilo, comme la raison déjà toute armée d’Athéna sortant du chef de Zeus. On ne peut comprendre une grande part de la culture française et européenne sans connaître le christianisme, le judaïsme, les civilisations grecques et romaines. Et il ne s’agit ici pas seulement de religion, mais de musique, de peinture, d’architecture, de lettres.
 
Les dilemmes du choix, du libre arbitre et de la responsabilité de l’homme ont été nourris par les décisions cruciales du Cid. Le rapport de l’homme aux autres et aux différentes conditions sociales ne serait pas celui que nous connaissons sans les personnages balzaciens de la comédie humaine ou les hésitations morales de Jean Valjean. Et dans ces deux derniers cas, on ne comprend pas le personnage d’Eugénie Grandet et la raison de ses choix, sans référence au christianisme, ni le chemin parcouru par Jean Valjean sans sa rencontre avec l’évêque de Digne.
 
Les principes de la république ne se résument pas à des règles abstraites qui dépériraient vite, si nous ne savions faire référence aux tranches de vie que nos arts et lettre ont constamment illustrés : nous apprenons les principes universels pas seulement lors de cours d’instruction civique. Ce qu’ils signifient est exemplifié à travers tous les traits de notre culture. Et celle-ci puise constamment dans un fonds chrétien, juif, grec et latin pour forger une certaine conception de l’homme et des valeurs qu’il convient de défendre.
 
Le christianisme médiéval – très loin des préjugés qui n’y voient qu’obscurantisme – s’était déjà confronté à la recherche des universaux, sous des formulations parfois très modernes ouvrant la voie à la logique, aux débats entre formalisme et réalisme, aux notions de classes et d’instances, se prolongeant dans les recherches les plus récentes que menèrent Russell, Wittgenstein, Gödel, Turing, etc.
 
L’humanisme de la renaissance n’est pas né par miracle, il est apparu parce que les siècles qui l’ont précédé l’ont préparé moralement et spirituellement. Abélard, Saint-Thomas d’Aquin, Gilbert de la Porrée, Maître Eckhart n’exploraient pas les catégories logiques sans une signification sous-jacente : il s’agissait d’une rencontre avec le domaine divin, avec un monde des idées baignant dans un fond de platonisme christianisé.
 
Sur le plan moral et sur celui de la justice, la création de la chevalerie fut la première réponse aux dilemmes de la défense du droit et de l’usage légitime de la force. Nos notions agnostiques de défense du droit et de la justice sont nées d’un cheminement spirituel, d’un parcours initiatique dont les racines sont chrétiennes. L’homme de la renaissance n’a pu affirmer sa liberté et sa confiance en l’homme que parce que le chevalier en avait préparé le socle moral quelques siècles avant lui.
 
Opposer l’universalisme à la culture particulière d’une nation est le fait d’esprits creux et superficiels, de ceux qui aujourd’hui prétendent conduire la marche du monde et s’auto-décernent les privilèges d’une élite sans n’en avoir plus la moindre légitimité. Chaque culture et chaque nation, lorsqu’elle a réussi à prendre son vol, atteint des valeurs universelles, mais en leur donnant corps à partir de sa culture propre. Dissocier l’universalisme de l’histoire qui lui a permis de prendre corps au sein d’une nation revient à ne garder que la lettre de la loi sans en comprendre l’esprit, la règle sans la jurisprudence, la théorie sans la confrontation à l’expérience.
 
Le sens biblique de l’épisode de Babel n’est autre que celui-ci : une bonne intention mondialiste (l’on voit combien la bible est moderne) se termine en catastrophe et en l’opposé de ce à quoi elle prétendait, la concorde entre les hommes. Et ceci faute d’avoir estimé correctement l’importance de la mémoire des peuples, de la façon dont chacun a atteint l’universel selon son histoire propre.
 
De fait et ironiquement, le civisme républicain tel qu’il était pratiqué en France il y a plus de 40 ans a infiniment mieux réussi les objectifs du fameux « vivre ensemble » que sa version mondialisée et vidée de son sens, qui nous mène aujourd’hui à la haine communautariste et à la lisière de la guerre civile.
 
Lorsque l’universalisme est ramené à une pétition de principe, il conduit à une nationalité réduite à une formalité administrative (merci à Alain Finkielkraut pour cette formule) ou pire à un relativisme généralisé autorisant tous les marchandages : les libertés économiques sans frein ne sont en rien garantes de la liberté politique, les pires idéologies pouvant se révéler avoir une excellente valeur marchande.
 
Ainsi comme en témoigne Nadia Remadna – chef de file de la brigade des mères – nombre d’élus locaux ont marchandé les principes républicains avec les caïds salafistes de leur région, parce la transaction était intéressante électoralement. Comme en justice, la défense purement formelle de la loi mène au relativisme généralisé, puis au marchandage de principes réputés intangibles. Le formalisme ne garantit en rien la pureté de la règle, mais la livre à tous les effets d’opportunité … et d’opportunisme.
 
 
Eviction ou sublimation ?
Aussi, l’emploi de valeurs universelles au sein d’une société concrète doit-il apprendre à concilier des contraires mis en tension, ce qui nécessite quelques précautions. Il faut à la fois affirmer l’universalité de certains principes et les faire appliquer, mais savoir qu’ils sont compris et assimilés dans l’inconscient collectif de la population à partir d’une histoire et d’une culture communes centenaires voire millénaires.
 
Au-delà de sa définition première, la laïcité n’est pas une simple éviction des religions, mais la sublimation du fonds culturel et religieux commun d’une nation qui a volontairement choisi et accepté de se dessaisir du pouvoir temporel et intellectuel.
 
La défense de la laïcité en France doit en permanence maintenir cette ambivalence d’une neutralité complète dans l’apprentissage des savoirs fondamentaux et dans toute procédure publique, tout en sachant qu’elle est l’aboutissement d’une conception de l’homme forgée dans les creusets chrétiens, juifs, grecs et romains.
 
Oublier cette histoire, c’est faire de l’appartenance à la France et à sa laïcité la simple adhésion à un « club », comme l’on s’inscrit à une salle de sports ou à une association. C’est en cela que devenir français devrait inclure l’exigence non seulement de partager certaines valeurs, mais aussi de rejoindre une histoire commune. L’on mesure à quel point on en est loin, tant la nationalité française est aujourd’hui accordée sous de très faibles conditions.
 
Le ridicule débat récent sur les déclarations de Nicolas Sarkozy concernant nos antécédents gaulois est à comprendre sous cet éclairage. Je suis très loin d’être un aficionado du précédent président, mais je lui donne entièrement raison sur ce point. Il est évident qu’il ne parlait pas d’une descendance généalogique, mais pas non plus d’une inscription de pure forme : un sentiment d’appartenance historique, le choix libre de ceux qui sont devenus français de rejoindre une grande lignée et d’y appartenir, sans renier leur histoire et leurs origines personnelles.
 
Ses contradicteurs, NVB en tête, savent très bien ceci mais ont feint de l’ignorer : au point où ils en sont, les convictions ne comptent plus, seuls les artifices de communication sont essayés, en solution de désespoir, auprès d’une population française qui n’est plus du tout dupe de ces simagrées.
 
Si je demandais un jour la nationalité chinoise, je mettrais un point d’honneur à connaître tous les détails de l’enseignement de Confucius, sans lequel on ne peut comprendre ce pays. Et si je souhaitais demander la nationalité américaine, je n’imaginerai pas le faire une seconde sans savoir profondément qui était Georges Washington et comment il avait agi.
 
L’instauration de la laïcité dans un pays suit toujours cette conciliation des contraires, de principes universels qui se sont réalisés à travers l’histoire d’une culture nationale particulière. La tension de l’identité et de l’ouverture est précisément ce qui en fait la richesse et le sens. Si la laïcité devait un jour être instaurée en Chine, ses principes seraient universels, mais son assimilation par la population et sa pratique courante seraient imprégnées de « l’humanisme chinois », celui que les pères jésuites découvrirent avec émerveillement en entrant en Chine, à travers les pensées de Maître Kong, de Meng Ke, etc.
 
De même, l’instauration d’une laïcité dans un pays de culture musulmane semble poser des problèmes insurmontables, puisque se dessaisir du pouvoir temporel est précisément là où le bât blesse dans l’Islam contemporain. Une telle configuration a pourtant bel et bien eu lieu, avec une laïcité qui n’était pas que d’apparat, dans la Turquie héritière du grand Ataturk. Mustapha Kemal instaura une laïcité sans concession, puisant ses sources d’inspiration dans les lumières françaises et européennes, tout en renforçant un patriotisme et un sentiment d’appartenance à la culture turque.
 
Cela ne l’empêcha pas de faire un vigoureux ménage parmi les dignitaires religieux omnipotents et abusifs qui entretenaient les turcs dans une perpétuelle arriération, sans pour autant renier le fonds culturel du pays. Avant que les ténèbres d’Erdogan ne tombent sur ce pays, la Turquie avait réussi à créer une génération de culture musulmane mais très sincèrement attachée à des valeurs laïques. Ceux qui ont fréquenté les stambouliotes d’avant Erdogan savent ce qu’a été cet alliage unique.
 
Ceci explique le malentendu fréquent quant au partage de valeurs que nous voulons universelles, avec ceux qui s’installent sur le territoire français ou en prennent la nationalité. Le fait que ces valeurs soient universelles ne signifie pas nécessairement qu’elles seront universellement partagées et assimilées. En tous les cas, pas immédiatement et spontanément : leur gestation a nécessité des siècles en France et en Europe.
 
Ainsi, ceux qui demandent la nationalité française ne pourront jamais assimiler la notion de laïcité en France, s’ils n’acceptent pas de rentrer dans son histoire et d’en faire partie, bien que la laïcité soit une notion universelle. De même, la laïcité n’aurait aucune chance d’être acceptée en Chine, si elle n’était pour la majorité de la population le déroulement naturel de l’humanisme confucéen, c’est-à-dire un aboutissement de la culture chinoise. Il est illusoire, pour la même raison, de faire accepter les principes des droits de l’homme dans un pays si l’on n’a pas montré comment ils peuvent découler du meilleur fonds culturel de ce pays, non d’une imposition qui viendrait du nôtre.
 
Un peuple n’atteint pas l’universel de façon abstraite, dans n’importe quelle condition et selon n’importe quelle chronologie. Un peuple déploie sa manière particulière d’atteindre l’universel à partir de ce qui est le cœur de sa culture historique, et exprime de cette façon son génie national.
 
Si un peuple met tout son cœur et en appelle au meilleur de sa culture pour une telle tâche, c’est parce que l’enjeu est de taille : une civilisation forge ici l’idée qu’elle se fait de l’homme et de ses valeurs. Il en est ainsi en France, où la laïcité permet le respect de droits universels et l’intégration de nombreuses cultures, tout en ne pouvant être comprise que si l’on accepte de faire partie de l’histoire nationale, et faire sien le fonds culturel dont nous sommes issus.
 
La prétendue « élite » actuelle, dénuée de culture profonde, a cru intelligent de couper les valeurs universelles atteintes par la France de son fonds culturel et historique, sous prétexte qu’un tel attachement conduirait au « repli sur soi » et à « la haine ». Elle s’est brusquement avisée de sa bêtise lorsque la France était attaquée dans ses valeurs et son mode de vie, car étaient atteintes la dignité et la liberté universelles de l’homme, tout autant qu’un art de vivre spécifiquement français.
 
Et ceux qui, pendant des années, moquaient ou qualifiaient de fasciste la décence commune de l’homme simple attaché à son pays, virent combien celui-ci s’était montré plus intelligent et lucide qu’eux-mêmes, en comprenant que la laïcité ou les valeurs républicaines dépendaient directement de cet attachement historique.
 
A ce titre, le mondialisme est le pire ennemi de l’universalisme, particulièrement lorsqu’il va jusqu’à fonder ses propres valeurs « universelles » à partir des lois du marché, au lieu de les faire ressortir d’une lignée culturelle et historique.
 
 
Plus que jamais, des racines et des ailes
 
L’on comprend pleinement la phrase de Marc Bloch, en visitant la cathédrale de Reims aujourd’hui.
 
 
 
 Tout en elle appelle à l’élévation : son exceptionnelle hauteur sous voûte, surpassée seulement par Amiens et Beauvais, est soulignée par l’étroitesse relative de la nef.
 
Siège du sacre des rois, haut lieu de la chevalerie, elle est l’endroit où une certaine idée de la valeur de l’homme s’élabore en France. Le palais du Tau qui la jouxte expose aujourd’hui des statuaires la plongeant au cœur de ses racines antiques, reliant les rois de l’ancien testament à notre propre royauté selon un héritage spirituel.
 
L’ange au sourire, symbole de la félicité préservée au milieu des plus terribles épreuves, celle des premiers martyrs comme celle des héros de la grande guerre, accueille les visiteurs.
 
Les vitraux sont des chefs d’œuvre de l’art gothique, rappelant pourquoi maître Eckhart refusait de lui-même qu’on l’appelle selon ce titre, parce que semblable aux vitraux, il ne voulait que se laisser transpercer par la lumière divine pour la transmettre à ceux qui la reçoivent. Dessaisissement de celui qui fait silence de sa croyance par respect pour les savoirs fondamentaux, sans cesser pour autant d’être présent.
 
Reims comme sa cathédrale sont baignés de la mémoire de ces maîtres médiévaux, qui étaient tout autant les explorateurs rigoureux des universaux que des moines animés d’une foi ardente.
 
Enfin, tout au bout de la nef, derrière l’autel, se trouve un vitrail moderne d’un fameux peintre russe, juif et bourré de talent, qui choisit librement de peindre une scène christique, parce que tel était son choix.
 
Jamais la nef d’une cathédrale n’a autant mérité ce nom, car tel doit être le vaisseau France, puissant et élevé, portant toute son histoire et ses racines antiques, capable pour cela d’amener et d’intégrer à son bord quiconque veut faire partie du voyage à la condition qu’il l’aime et la respecte, défenderesse d’une culture tout à la fois unique et universelle.
 
 
 
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