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Le blog de Lucien PONS

Les Etats-Unis contre la Syrie, par COMAGUER, bulletin N° 257.

20 Septembre 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013

http://comaguer.over-blog.com

Bulletin n° 257 - semaine 38 - 2013

 

LES ETATS-UNIS ET LA SYRIE

Histoire d’une hostilité contemporaine permanente

 

Préambule : Avant d’être en butte à une hostilité permanente des Etats-Unis, la Syrie avait souffert de la colonisation française qui avait pris la forme en 1920 d’un mandat de la Société des Nations, une sorte de mise sous tutelle qui suscita pendant toute sa durée une résistance nationale vigoureuse qui fut matée dans le sang.

 Principales dates pour mémoire :

1920 : attaque et prise de Damas mais dans d’autres régions les combats continuent jusqu’en 1923. Dans cette période troublée la France divise  le pays en « zones ethniques »  et sépare le Liban de la Syrie

1925 : révolte dans le djebel druze qui s’étend dans tout le pays et dure jusqu’en 1927.La France utilise  ses troupes coloniales pour une  répression très brutale

La France abandonne alors l’administration militaire directe et cherche à s’allier les notables locaux en fragmentant le pays. L’échec de cette politique conduit le gouvernement du Front populaire à signer un traité de paix en Décembre 1936. Ce traité reconnait l’unité de la Syrie et conserve à la France une série de bases militaires. Le traité ne sera pas présenté pour ratification au vote du Parlement par les gouvernements français suivants et ne sera donc pas appliqué.

 

Chapitre I : de l’indépendance à l’alliance avec l’URSS

En 1946 les Etats-Unis reconnaissent la nouvelle Syrie indépendante. Débute alors une période troublée caractérisée par l’émergence difficile et chaotique d’une couche d’officiers nationalistes hostiles aux anciennes classes dirigeantes de propriétaires  terriens et de commerçants qui avaient collaboré avec le mandataire-occupant français.

Le tout jeune état syrien est immédiatement confronté au bouleversement que représente la création de l’Etat d’Israël. Pour obtenir la création simultanée de l’Etat palestinien prévu par l’ONU les pays arabes entrent en guerre et sont battus (première guerre israélo-arabe). Cette défaite déstabilise la Syrie. En 1949 un premier coup d’Etat renverse le premier  Président Shukri al Kuwaitli Il est remplacé par Husni al Za’Im, le chef d’Etat-major qui avait conduit l’armée syrienne dans la première guerre israélo-arabe. Paradoxalement cet échec n’entrave pas sa carrière politique car il va bénéficier du soutien secret des Etats-Unis pur accéder au pouvoir.  Pour  Washington la priorité est d’assurer l’acheminement du pétrole saoudien, leur pétrole (l’ARAMCO - Arabian American Company - est alors leur propriété intégrale) vers la Méditerranée sans passer par le canal de Suez alors sous contrôle franco-britannique. Ils lancent le projet de TAPLINE  (Trans-arab pipeline)  pipeline allant de la région productrice saoudienne (au Nord-est du territoire) au port libanais de SAIDA    en traversant la Jordanie et le Golan syrien.  Le Président en exercice plus proche des intérêts franco-anglais est opposé au projet de pipeline. Pour bien marquer son alignement sur Washington Husni al Za’im interdit bientôt le parti communiste syrien.

Quatre mois plus tard il est lui-même renversé par un groupe d’officiers conduit par Adib Shishakli  et Sami al Hinnawi. En Décembre 49, troisième coup d’état, Shishakli élimine son complice qui était lui sous l’influence britannique (dont il était probablement un agent), favorable à l’union avec l’Irak pour constituer un bloc de deux Etats sous influence britannique. L’Irak est alors dirigé par le Chérif Hussein mis en place par Londres après qu’il ait été évincé de Syrie en 1920.Shishakli  maintient d’étroites relations avec les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite  Bien qu’il  refuse dans un premier temps d’accorder la nationalité syrienne aux 500 000 palestiniens réfugiés en Syrie après la Naqba, les Etats-Unis le considèrent comme le plus puissant dirigeant anti-communiste du pays et envisagent dés 1950 de livrer des armes à la Syrie. Cependant Shishakli a des difficultés à stabiliser son pouvoir et en 1952 il dissout  le parlement et installe une dictature militaire. Mais, malgré la bienveillance du département d’Etat étasunien qui pousse la Banque Mondiale à lui accorder un prêt de 200 millions de $ son alliance avec les Etats-Unis  n’aura pas le temps de prendre véritablement corps. En 1954 – le 25 février 1954 Shishakli est renversé par un coup d’état organisé par un front de partis nationalistes comprenant le Baath et le parti communiste syrien. Les élections qui suivent – le 24 Septembre 1954 – voient le succès des partis de gauche et pour la première fois dans le monde arabe un député communiste : Khalid Bakdash  est élu député. 

Le commentaire d’Allen Dulles, le patron de la CIA, est sans ambigüité : « la situation dans ce pays est la pire de celle de tous les pays de la région ». La riposte se prépare sous la forme du lancement en Janvier 1955 du projet de « Pacte de Bagdad » pendant moyen-oriental de l’OTAN. La Syrie et l’Egypte s’opposent à cette création. Le plus ardent avocat de cette opposition, le colonel syrien  Makli est assassiné le 22 Avril 1955 par un tueur du parti « Social nationaliste syrien » (SSNP) soutien de Shishakli et proche des Etats-Unis. Cet assassinat s’inscrit  dans un plan commun des services britanniques et étasuniens pour rassembler dans le camp occidental à la fois d’une part  l’Irak (sous influence britannique jusqu’au coup d’état du 14 Juillet 1958 qui amènera au pouvoir le général Aref et ensuite Saddam Hussein)  d’autre part la Jordanie, l’Arabie Saoudite et Israël sous influence étasunienne. Le projet qui présente de grandes analogies avec la crise actuelle consistait à susciter des incidents frontaliers avec la Turquie qui justifierait une intervention militaire irakienne accompagnée de soulèvements tribaux suscités par les services britanniques et l’intervention armée de groupes rebelles du SSNP encadrés par des agents étasuniens.  En Aout  1955 Shukri al Kuwaitli revient  au pouvoir  et dans un climat d’union nationale où s’affirme l’influence du Baath signe en Octobre un traité d’alliance militaire avec l’Egypte.  Tous ces préparatifs sont bouleversés par la nationalisation du canal de Suez le 26 Juillet 1956 qui devient aussitôt le point le plus chaud de la crise moyen-orientale et va être l’occasion pour les Etats-Unis de prendre les rênes de la politique occidentale au Moyen-Orient  au détriment des anciennes puissances coloniales : France et Grande-Bretagne qui se voient intimer par Eisenhower  l’ordre humiliant de retirer leurs troupes d’Egypte.

Un nouveau coup d’état  pro-occidental se prépare  en Syrie mais le complot est déjoué par les services secrets syriens et dénoncé à la télévision le 23 Novembre 1956. La réaction des Etats-Unis est rapide et sans ambigüité. Sur la demande  d’Eisenhower qui met en avant les derniers développements de la situation en Syrie, le 30 Janvier 1957 le Congrès accorde au Président  l’autorisation d’utiliser l’armée pour contenir l’influence soviétique aux Moyen-Orient.   Avant cette décision politique officielle la Syrie a été un laboratoire régional d’actions clandestines de la CIA qui est intervenue sans cesse pour favoriser l’accès ou le maintien au pouvoir des différents gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays à partir du coup d’Etat du 30 Mars  1949. Cette politique d’ingérence permanente a été détaillée par le professeur Douglas Little spécialiste d’histoire du Moyen Orient à l’Université Clark   dans son article « Cold War and covert actions. The US and Syria  - 1945-1958 » publié en 1990 dans le numéro 44 du MIDDLE EAST JOURNAL (hiver 1990)

Les élections de Mai 1957 en Syrie voient le triomphe des partis de gauche. Des tentatives pour éviter la rupture totale avec l’occident  conduites par Khaled al Azam et Salah Bitar ont lieu dans les mois qui suivent mais elles sont infructueuses et le 6 Aout 1957 ils signent à Moscou un accord d’assistance économique technique et militaire avec l’URSS. La  guerre froide initiée par les Etats-Unis vient de s’installer durablement au Moyen-Orient, la Syrie est rangée pour des décennies par les Etats-Unis dans le camp des adversaires de l’Occident.

La crainte d’une attaque armée des USA est telle qu’en Septembre le gouvernement fait creuser des tranchées dans la ville de Damas. Pour protéger la Syrie menacée les troupes égyptiennes débarquent à Lattaquié le 18 Octobre 1957. L’armée syrienne passe sous le commandement du maréchal égyptien Abdel Hakim Amer, bras droit de Nasser, L’union des deux pays est ainsi scellée sur le terrain et prendra la forme officielle de la République Arabe Unie créée en Février 1958 et massivement approuvée par un référendum commun le 21 Février 1958. La Syrie devient la province Nord de la RAU

Cet engagement syrien sous la bannière de Nasser confirme l’engagement  de la Syrie dans le camp du nationalisme arabe hostile à la domination des Etats-Unis sur la région. Cependant la fusion des deux Etats se fait au détriment de la Syrie qui voit les principales institutions de la RAU s’installer au Caire et les principaux postes confiés à des égyptiens .La rupture intervient dés 1961. Le  28 Septembre un coup d’état militaire a lieu à Damas et   la Syrie reprend son indépendance. Les troupes égyptiennes quittent Lattaquié. Ce changement rapide et brutal est aussi une réponse à la révolution irakienne. En effet le coup d’état militaire du 14.07.1958  à Bagdad a renversé la monarchie, les militaires nationalistes sont au pouvoir, le PC irakien se renforce. Le pays quitte le pacte de Bagdad pro occidental, se lie avec l’URSS ce qui est de nature à favoriser un rapprochement syro-irakien.

S’ouvre alors en Syrie une nouvelle période d’instabilité qui voit s’élaborer un nouveau projet d’union qui rassemblerait tous les pays se réclamant alors  du nationalisme arabe : Irak, Egypte (qui continue à s’appeler République Arabe Unie), Yémen, Algérie et Syrie. En Syrie l’affrontement sur cette question a lieu entre des « unionistes », surtout puissants à Alep et les Baathistes favorables à l’indépendance. Ceux-ci finissent par s’imposer par un nouveau coup d’Etat en Avril 1963. La Syrie se retrouve seule et se dote en Avril 1964 d’une nouvelle constitution laïque.

Dés lors s’engage entre le Baath et les Frères Musulmans un conflit qui n’a  jamais cessé et constitue la toile de fond de l’actuelle guerre même si les Frères Musulmans qui  tentent à plusieurs reprises de prendre le pouvoir par la voie de  l’insurrection sont durement réprimés à Banyas et à Hama. Qu’ils aient tenté en Mars 2011 de revenir sur la scène dans la foulée des crises politiques en Tunisie et en Egypte qui leur ont ouvert les portes du pouvoir n’est pas une surprise et confirme que dans le monde arabe chaque évènement politique national d’importance a une répercussion très rapide chez  ses voisins mais, donnée oubliée par nombre de commentateurs occidentaux des « printemps arabes »  sans en être jamais la reproduction à l’identique, les histoires nationales même récentes et les structures politiques propres ayant leur influence dans l’évolution des situations.

Jusqu’à la guerre de 1967 avec Israël  (nommée « guerre des six jours par Israël et « guerre arabe de 1967 » par les pays arabes) la question du nassérisme divise la Syrie. Le prestige acquis par Nasser par la nationalisation du canal de Suez  est tempéré par l’expérience malheureuse de la RAU. Paradoxalement la droite syrienne qui apprécie l’anticommunisme nassérien  est plus nassérienne  que la gauche plus franchement  nationaliste et où le PC syrien a toute sa place. La guerre de 1967 lancée par Israël qui riposte aux actions de l’Egypte en soutien à une  Palestine qui n’existe toujours que sur le papier voit la déroute de la coalition arabe. La Syrie n’est pas l’objectif militaire principal d’Israël. Cependant l’aviation syrienne comme l’aviation égyptienne toutes deux équipée par l’URSS sont totalement détruites au sol et l’armée syrienne sans couverture aérienne perd la bataille du Golan qu’Israël va coloniser progressivement. La perte est encore plus grave pour l’Egypte qui perd Gaza, le Sinaï et qui voit le canal de Suez, dont la rive orientale est fermement tenue par l’armée israélienne, fermé.

La ministre de la défense syrien de l’époque est Hafez el Assad. Pilote de chasse, formé en URSS il a été stationné en Egypte avec son unité pendant la période d’unité de la RAU (1957-1961) et  a cruellement ressenti la marginalisation des syriens par l’Egypte. Il éprouvera le même sentiment au moment de la guerre de 1967, l’allié égyptien   ayant conduit les opérations en solitaire, laissant la Syrie et la Jordanie impréparées face à l’attaque d’Israël. On peut  en conclure qu’il n’a jamais été nassérien. Cette méfiance vis-à-vis de l’Egypte sera renforcée à deux reprises quand Hafez el Assad sera devenu chef d’Etat en 1970. Une première fois  en 1973 lorsque Sadate lance ses troupes dans le Sinaï  mais ne pousse pas son avantage et arrête l’offensive une fois repris le contrôle du Canal de Suez   permettant à la contre offensive israélienne de se développer. Une seconde fois lorsque Sadate se rend à Jérusalem et ouvre la porte au traité de paix avec Israël.

L’analyse que la Syrie fait de la politique égyptienne de Sadate est exacte et correspond à l’analyse qu’en fera l’ambassadeur d’URSS au Caire à l’époque (voir annexe). La guerre de 1973 est destinée à laver l’affront de 1967 mais n’est pas une victoire. Elle répond aux deux objectifs des Etats-Unis : rouvrir le Canal de Suez  nécessaire au développement du commerce international et à la circulation facile du pétrole moyen oriental vers l’Europe et les Etats-Unis, ne pas attaquer directement Israël et ouvrir la voie de la négociation de paix qui entérinera inévitablement les conquêtes israéliennes de 1967, Sinaï excepté. Ce plan égyptien est tellement conforme à la stratégie des Etats-Unis que ceux-ci s’emploient à en concrétiser rapidement tous les objectifs. Kissinger multiplie voyages sur place et rencontres et Nixon viendra lui-même en visite officielle pour bien montrer qui a tiré les marrons du feu. Hafez el Assad les accueille l’un et l’autre mais ne cède en rien sur son refus des conquêtes militaires israéliennes et refuse tout accord de paix avec Israël. La Syrie s’installe donc dans la position de leader du front du refus position qu’elle occupe encore aujourd’hui bien que le front n’existe plus. Le traité de paix entre l’Egypte et Israël viendra confirmer et au-delà toutes les réserves syriennes

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ANNEXE

Le document Vinogradov

Vladimir Vinogradov est ambassadeur d’URSS en Egypte où il est arrivé à la mort de Nasser (1970) au moment de la guerre dite du Kippour (1973). Il sait mieux que personne que  les armées égyptienne et syrienne ont été largement fournies par son pays en armement de très bon niveau. Il connait personnellement Sadate et il  sait que Sadate issu du mouvement des officiers nassériens est très anticommuniste et cherche en fait à tourner la page du nassérisme. Il observe les allées et venues de Kissinger dans la région et ne peut que soupçonner l’existence d’un projet des Etats-Unis pour la région. Il produira donc un  document circonstancié sur le plan Sadate-Kissinger qu’il présentera à Moscou  au Bureau Politique

Telle est au moins la présentation qu’en fait en 2012   le chroniqueur israélien d’origine russe Israël Shamir dans un article paru dans la revue étasunienne COUNTERPUNCH et repris depuis sur divers blogs et sites internet. Vladimir Vinogradov et tous les acteurs de l’éventuel complot : Sadate, Golda Meir sont morts. Un seul survivant : Henry Kissinger … Par contre il n’est paru aucune critique  de l’article d’Israël Shamir dont la traduction française suit.

 

             

L'histoire secrète de la Guerre du Kippour

Par ISRAEL SHAMIR

Je vous préviens tout de suite, cette information n’est pas comme les autres... Si ces écrits sont authentiques, ils remettent en question toute l'hégémonie américaine sur le monde. Et justement, cela est intéressant de les prendre en considération, alors que leur modèle économique est sur le point de s'effondrer. Est-ce que l'histoire ne chercherait pas tout simplement à rétablir la vérité ?

 J'ai récemment reçu à Moscou une chemise bleu-marine datée de 1975, qui contenait l'un des secrets les mieux gardés de la diplomatie du Moyen Orient et des USA. Le mémoire rédigé par l'ambassadeur soviétique au Caire Vladimir M. Vinogradov, apparemment le brouillon d'un rapport adressé au Politburo soviétique décrit la guerre d'octobre 1973 comme un complot entre les dirigeants israéliens, américains et égyptiens, orchestré par Henry Kissinger. Cette révélation va vous choquer, si vous êtes un lecteur égyptien. Moi qui suis un Israélien et qui ai combattu les Égyptiens dans la guerre de 1973, j'ai été choqué aussi, je me suis senti poignardé, et je reste terriblement excité par l'incroyable découverte. Pour un Américain cela pourra être un choc.

 À en croire le dit mémoire (à paraître in extenso dans le magazine prestigieux Expert de Moscou), Anouar al Sadate, qui cumulait les titres de président, premier ministre, président de l'ASU, commandant en chef des armées, avait conspiré de concert avec les Israéliens, avait trahi la Syrie son alliée, condamné l'armée syrienne à sa perte, et Damas à se retrouver bombardée, avait permis aux tanks de Sharon de s'engager sans danger sur la rive occidentale du Canal de Suez, et en fait, avait tout simplement planifié la défaite des troupes égyptiennes dans la guerre d'octobre 1973. Les soldats égyptiens et officiers se battirent bravement et avec succès contre l'armée israélienne - trop bien, même, au goût de Sadate, puisqu'il avait déclenché la guerre pour permettre aux USA de faire leur retour au Moyen Orient. Tout ce qu'il réussit à faire à Camp Davis, il aurait pu l'obtenir sans guerre quelques années plus tôt.

Il n'était pas le seul à conspirer: selon Vinogradov, la brave grand'mère Golda Meir avait sacrifié deux mille des meilleurs combattants juifs (elle ne pensait pas qu'il en tomberait autant, probablement) afin d'offrir à Sadate son heure de gloire et de laisser les USA s'assurer de positions solides au Moyen Orient. Le mémoire nous ouvre la voie pour une réinterprétation complètement inédite du traité de Camp David, comme un pur produit de la félonie et de la fourberie.

Vladimir Vinogradov était un diplomate éminent et brillant ; il a été ambassadeur à Tokyo dans les années 1960, puis au Caire de 1970 à 1974, co-président de la Conférence de Paix de Genève, ambassadeur à Téhéran pendant la révolution islamique, représentant au ministère des Affaires étrangères de l'URSS et ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. C'était un peintre de talent, et un écrivain prolifique ; ses archives comportent des centaines de pages d'observations uniques et de notes qui couvrent les affaires internationales, mais son journal du Caire tient la place d'honneur, et parmi d'autres, on y trouve la description de ses centaines de rencontres avec Sadate, et la séquence complète de la guerre, puisqu'il l'observait depuis le quartier général de Sadate au moment précis où les décisions étaient prises. Lorsqu'elles seront publiées, ces notes permettront de réévaluer la période post-nassérienne de l'histoire égyptienne.

Vinogradov était arrivé au Caire pour les funérailles de Nasser, et il y resta comme ambassadeur. Il a rendu compte du coup d'État rampant de Sadate, le moins brillant des hommes de Nasser, qui allait devenir le président par un simple hasard, parce qu'il était le vice-président à la mort de Nasser. Il avait aussitôt démis de leurs fonctions, exclu et mis en prison pratiquement tous les hommes politiques importants de l'Égypte, les compagnons d'armes de Gamal Abdel Nasser, et démantela l'édifice du socialisme nassérien.

Vinogradov était un fin observateur, mais nullement un comploteur ; loin d'être un doctrinaire têtu, c'était un ami des Arabes et il soutenait fermement l'idée d'une paix juste entre Arabes et Israël, une paix qui satisferaient les besoins des Palestiniens et assurerait la prospérité juive.

La perle de ses archives, c'est le dossier intitulé "La partie en jeu au Moyen Orient". Il contient quelque 20 pages dactylographiées, annotées à la main, à l'encre bleue, et il s'agit apparemment d'un brouillon pour le Politburo et pour le gouvernement, daté de janvier 1975, juste après son retour du Caire. La chemise contient le secret mortel de la collusion dont il avait été témoin. C'est écrit dans un russe vivant et tout à fait agréable à lire, pas dans la langue de bois bureaucratique à laquelle on pourrait s'attendre. Deux pages ont été ajoutées au dossier en mai 1975 ; elles décrivent la visite de Vinogradov à Amman et ses conversations informelles avec Abou Zeid Rifai, le premier ministre, ainsi que son échange de vues avec l'ambassadeur soviétique à Damas.

Vinogradov n'a pas fait connaître ses opinions jusqu'en 1998, et même à ce moment, il n'a pas pu parler aussi ouvertement que dans ce brouillon. En fait, quand l'idée de collusion lui eût été présentée par le premier ministre jordanien, il avait refusé d'en discuter avec lui, en diplomate avisé.

La version officielle de la guerre d'octobre 1973 dit que le 6 octobre 1973, conjointement avec Hafez al-Assad de Syrie, Anouar al Sadat déclencha la guerre, avec une attaque surprise contre les forces israéliennes. Ils traversèrent le canal de Suez et s'avancèrent dans le Sinaï occupé, juste quelques kilomètres. La guerre se poursuivant, les tanks du général Sharon avaient traversé à leur tour le canal, et encerclé la troisième armée égyptienne. Les négociations pour le cessez-le6feu avaient débouché sur la poignée de main à la Maison Blanche.

En ce qui me concerne, la guerre de Yom Kippour, comme nous l'avions appelée constitue un chapitre important de ma biographie. En tant que jeune parachutiste, j'ai combattu, pendant cette guerre, j'ai traversé le canal, j'ai pris les hauteurs de Gabal Ataka, j'ai survécu aux bombardements et aux corps-à-corps, j'ai enseveli mes camarades, tiré sur les chacals du désert, mangeurs d'hommes et sur les tanks ennemis. Mon unité avait été amenée par hélicoptère dans le désert, où nous avons coupé la ligne principale de communication entre les armées égyptiennes et leur base, la route Suez-le Caire. Notre position, à 101 km du Caire, a servi de cadre aux premières conversations pour le cessez-le-feu ; de sorte que je sais que la guerre n'est pas un vain mot, et cela me fait mal de découvrir que moi et mes camarades en armes n'étions que des pions jetables dans le jeu féroce où nous, les gens ordinaires, étions les perdants. Bien entendu, je n'en savais rien à ce moment, pour moi, la guerre était la surprise, mais je n'étais pas général à l'époque.

Pour Vinogradov, aucune surprise : de son point de vue, tant la traversée du canal par les Égyptiens que les incursions de Sharon étaient planifiées, agréées à l'avance par Kissinger, Sadate et Golda Meir. Le plan comportait d'ailleurs la destruction de l'armée syrienne au passage.

Pour commencer, il pose certaines questions : comment la traversée pourrait-elle avoir été une surprise alors que les Russes avaient évacué leurs familles quelques jours avant la guerre ? La concentration des forces était facile à observer, et ne pouvait pas échapper à l'attention des Israéliens. Pourquoi les forces égyptiennes n'ont-elles pas avancé après avoir traversé, et sont-elles restées plantées là ? Pourquoi n'y avait-il aucun plan pour aller plus loin ? Pourquoi y avait-il un large espace vide de 40 km, non gardé, entre la deuxième et la troisième armée, une brèche qui était une invitation pour le raid de Sharon ? Comment les tanks israéliens ont-ils pu ramper jusqu'à la rive occidentale ? Pourquoi Sadate avait-il refusé de les arrêter ? Pourquoi n'y avait-il pas de forces de réserve sur la rive occidentale ?

Vinogradov emprunte une règle chère à Sherlock Holmes qui disait : quand vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, aussi improbable cela soit-il, doit être la vérité. Il écrit : on ne saurait répondre à ces questions si l'on tient Sadate pour un véritable patriote égyptien. Mais on peut y répondre pleinement, si l'on considère la possibilité d'une collusion entre Sadate, les USA et la direction israélienne. Une conspiration dans laquelle chaque participant poursuivait ses propres objectifs. Une conspiration dans laquelle aucun participant ne connaissait tous les détails du jeu des autres. Une conspiration dans laquelle chacun essayait de rafler la mise, en dépit de l'accord commun.

Le plan de Sadate

Sadate était au point le plus bas de son pouvoir avant la guerre : il perdait son prestige dans son pays et dans le monde. Le moins diplômé et le moins charismatique des disciples de Nasser se retrouvait isolé. Il avait besoin d'une guerre, d'une guerre limitée avec Israël, qui ne se terminerait pas par une défaite. Une telle guerre l'aurait soulagé de la pression de l'armée, et il aurait retrouvé son autorité. Les USA étaient d'accord pour lui donner le feu vert pour la guerre, chose que les Russes n'avaient jamais fait. Les Russes protégeaient le ciel égyptien, mais ils étaient contre les guerres. Sadate devait s'appuyer sur les USA et se dégager de l'URSS. Il était prêt à le faire parce qu'il détestait le socialisme. Il n'avait pas besoin de la victoire, juste d'une non-défaite ; il avait l'intention d'expliquer son échec par la déficience des équipements soviétiques. Voilà pourquoi il avait imparti à l'armée une tâche minimale : traverser le canal et tenir la tête de pont jusqu'à ce que les Américains entrent dans la danse.

Le plan des USA

Les USA avaient perdu leur emprise sur le Moyen Orient, avec son pétrole, son canal, sa vaste population, au cours de la décolonisation. Ils étaient obligés de soutenir l'allié israélien, mais les Arabes n'arrêtaient pas de se renforcer. Il aurait fallu obliger Israël à plus de souplesse, parce que sa politique brutale interférait avec les intérêts américains. Si bien que les USA devaient conserver Israël en tant qu'allié, mais au même moment il leur fallait briser l'arrogance d'Israël. Les USA avaient besoin d'une occasion de "sauver" Israël après avoir autorisé les Arabes à frapper les Israéliens pendant un moment. Voilà comment les USA permirent à Sadate d'entamer une guerre limitée.

Israël

Les dirigeants israéliens se devaient d'aider les USA, leur principal fournisseur et soutien. Les USA devaient consolider leurs positions au Moyen Orient, parce qu'en 1973 ils n'avaient qu'un seul ami et allié, le roi Fayçal (Kissinger avait dit à Vinogradov que Fayçal essayait de l'endoctriner sur la malignité des juifs et des communistes). Si les USA devaient retrouver leurs positions au Moyen Orient, les positions israéliennes s'en trouveraient fortifiées d'autant. L'Égypte était un maillon faible, parce que Sadate n'aimait pas l'URSS ni les forces progressistes locales, on pouvait le retourner. Pour la Syrie, il fallait agir au plan militaire, et la briser.

Les Israéliens et les Américains décidèrent donc de laisser Sadate s'emparer du canal tout en contrôlant les cols de Mittla et de Giddi, la meilleure ligne de défense de toute façon. C'était le plan Rogers en 1971, et c'était acceptable pour Israël. Mais cela devait être le résultat d'une bataille, et non pas une cession gracieuse.

Pour ce qui est de la Syrie, il fallait la battre à plate couture, au plan militaire. Voilà pourquoi l'État-major israélien envoya bien toutes ses troupes disponibles sur la frontière syrienne, tout en dégarnissant le Canal, malgré le fait que l'armée égyptienne était bien plus considérable que celle des Syriens. Les troupes israéliennes sur le canal allaient se voir sacrifiées dans la partie, elles devaient périr pour permettre aux USA de revenir au Moyen Orient.

Cependant, les plans des trois partenaires allaient se voir quelque peu contrariés par la réalité du terrain ; c'est ce qui se produit généralement avec les conspirations, rien ne se passe comme prévu, dit Vinogradov, dans son mémoire...

Pour commencer, le jeu de Sadate se trouva faussé. Ses présupposés ne fonctionnèrent pas. Contrairement à ses espérances, l'URSS prit le parti des Arabes et commença à fournir par voie aérienne l'équipement militaire le plus moderne, aussitôt. L'URSS prit le risque d'une confrontation avec les USA ; Sadate ne croyait pas qu'ils le feraient parce que les Soviétiques étaient réticents envers la guerre, avant qu'elle éclate. Son second problème, selon Vinogradov, était la qualité supérieure des armes russes aux mains des Égyptiens. Elles étaient meilleures que l'armement occidental aux mains des Israéliens.

En tant que soldat israélien à l'époque, je ne puis que confirmer les paroles de l'ambassadeur. Les Égyptiens bénéficiaient de la légendaire Kalachnikov AK-47, le meilleur fusil d'assaut au monde, alors que nous n'avions que des fusils FN qui détestaient le sable et l'eau. Nous avons lâché nos FN pour nous emparer de leurs AK à la première occasion. Ils utilisaient des missiles  antichars  Sagger légers, portables, précis, qu'un seul soldat pouvait charger. Les  Saggers ont bousillé entre 800 et 1200 chars israéliens. Nous avions de vieilles tourelles de 105 mm sans recul, montées sur des Jeeps, et il fallait quatre hommes sur chacune (en fait un petit canon) pour combattre les chars. Seules les nouvelles armes américaines redressaient quelque peu l'équilibre.

Sadate ne s'attendait pas à ce que les troupes égyptiennes, entraînées par les spécialistes soviétiques, surpassent leur ennemi israélien, mais c'est ce qui se passa. Elles franchirent le canal bien plus vite que ce qui était prévu, et avec beaucoup moins de pertes. Les Arabes battaient les Israéliens, et c'était une mauvaise nouvelle pour Sadate. Il était allé trop loin. Voilà pourquoi les troupes égyptiennes s'arrêtèrent, comme le soleil au-dessus de Gibéon, et ne bougèrent plus. Ils attendaient les Israéliens, mais à ce moment les Israéliens étaient en train de combattre les Syriens. Les Israéliens se sentaient relativement tranquilles du côté de Sadate, et ils avaient envoyé toute leur armée au nord. L'armée syrienne reçut de plein fouet l'assaut israélien et commença à battre en retraite, ils demandèrent à Sadate d'avancer, pour les soulager un peu, mais Sadate refusa. Son armée resta plantée là, sans bouger, malgré le fait qu'il n'y avait pas un Israélien en vue entre le canal et les cols de montagne. Le dirigeant syrien Assad était convaincu à l'époque que Sadate l'avait trahi, et il le déclara franchement à l'ambassadeur soviétique à Damas, Muhitdinov, qui en fit part à Vinogradov. Vinogradov voyait Sadate tous les jours et il lui demanda en temps réel pourquoi ses troupes n'avançaient pas. Il ne reçut aucune réponse sensée : Sadate bredouilla qu'il ne voulait pas parcourir tout le Sinaï pour aller à la rencontre des Israéliens, qu'ils arriveraient bien jusqu'à lui tôt ou tard.

Le commandement israélien était bien ennuyé, parce que la guerre ne se passait pas comme ils s'y attendaient. Ils avaient de lourdes pertes sur le front syrien, les Syriens se retiraient, mais il fallait se battre pour chaque mètre ; seule la passivité de Sadate sauvait les Israéliens d'un revers. Le plan pour en finir avec la Syrie avait raté, mais les Syriens ne pouvaient pas contre-attaquer efficacement.

Il était temps de punir Sadate : son armée était trop efficace, son avance trop rapide, et pire encore ; il dépendait encore plus des Soviétiques, grâce au pont aérien. Les Israéliens mirent fin à leur avancée sur Damas et envoyèrent les troupes au sud, dans le Sinaï. Les Jordaniens pouvaient à ce moment-là couper la route nord-sud, et le roi Hussein offrit de le faire à Sadate et à Assad. Assad accepta immédiatement, mais Sadate refusa d'accepter l'offre. Il expliqua à Vinogradov qu'il ne croyait pas aux capacités de combat des Jordaniens. S'ils rentrent dans la guerre, c'est l'Égypte qui va devoir les tirer d'affaire. A un autre moment, il dit qu'il valait mieux perdre tout le Sinaï que de perdre un mètre carré en Jordanie : remarque qui manquait de sincérité et de sérieux, du point de vue de Vinogradov. Et voilà comment les troupes israéliennes marchèrent vers le sud sans encombre.

Pendant la guerre, nous les Israéliens savions aussi que si Sadate avançait, il s'emparerait du Sinaï en moins de deux ; nous examinions plusieurs hypothèses pour comprendre pourquoi il ne bougeait pas, mais aucune n'était satisfaisante. C'est Vinogradov qui nous donne la clé à présent ; Sadate ne jouait plus sa partition, il attendait que les USA interviennent. Et il se retrouva avec le raid de Sharon fonçant.

La percée des troupes israéliennes jusqu'à la rive occidentale du canal est la partie la plus sombre de la guerre, dit Vinogradov. Il demanda à l'État-major de Sadate au début de la guerre pourquoi il y avait une large brèche de 40 km entre les deuxième et troisième corps d'armées, et on lui répondit que c'était une directive de Sadate. La brèche n'était même pas gardée, c'était une porte grande ouverte, comme un Cheval de Troie tapi au fond d'un programme d'ordinateur.

Sadate n'accorda pas d'attention au raid de Sharon, il était indifférent à ces coups de théâtre. Vinogradov lui demanda de faire quelque chose, dès que les cinq premiers chars israéliens eurent traversé le canal, mais Sadate refusa, disant que ça n'avait pas d'importance militairement, que ce n'était qu'une "manœuvre politique", expression fort brumeuse. Il le redit plus tard à Vinogradov, lorsque l'assise israélienne sur la rive occidentale fut devenue une tête de pont incontournable. Sadate n'écouta pas les avertissements de Moscou, il ouvrit la porte de l'Afrique aux Israéliens.

Il y a place pour deux explications, dit Vinogradov : impossible que l'ignorance militaire des Égyptiens fût aussi grande, et improbable que Sadate eût des intentions cachées. Et c'est l'improbable qui clôt le débat, comme le faisait remarquer Sherlock Holmes.

Si les Américains n'ont pas stoppé l'avancée aussitôt, dit Vinogradov, c'est parce qu'ils voulaient avoir un moyen de pression pour que Sadate ne change pas d'avis sur tout le scénario en cours de route. Apparemment la brèche avait été conçue dans le cadre de cette éventualité. Donc, quand Vinogradov parle de "conspiration", il se réfère plutôt à une collusion dynamique, semblable à la collusion concernant la Jordanie, entre la Yeshuva juive et la Transjordanie, telle que l'a décrite Avi Shlaim : il y avait des lignes générales et des accords, mais qui pouvaient changer selon le rapport de force entre les parties.

Conclusion

Les USA ont "sauvé" l'Égypte en mettant un point d'arrêt à l'avancée des troupes israéliennes. Avec le soutien passif de Sadate, les USA ont permis à Israël de frapper durement la Syrie.

Les accords négociés par les USA pour l'intervention des troupes de l'ONU ont protégé Israël pour les années à venir (dans son document important mais différent, ses annotations au livre de Heikal « Road to Ramadan », Vinogradov rejette la thèse du caractère inévitable des guerres entre Israéliens et Arabes : d'après lui, tant que l'Égypte reste dans le sillage des USA, une telle guerre est à écarter. Effectivement, il n'y a pas eu de grande guerre depuis 1974, à moins de compter les "opérations" israéliennes au Liban et à Gaza.)

Les USA  ont sauvé Israël grâce à leurs fournitures militaires.

Grâce à Sadate, les USA  sont revenus au Moyen Orient et se sont positionnés comme les seules médiateurs et "courtiers honnêtes" dans la région.

Sadate entreprit une violente campagne antisoviétique et antisocialiste, dit Vinogradov, dans un effort pour discréditer l'URSS. Dans ses Notes, Vinogradov charge le trait, affirmant que Sadate avait répandu beaucoup de mensonges et de désinformation afin de discréditer l'URSS aux yeux des Arabes. Sa ligne principale était que l'URSS ne pouvait ni ne souhaitait libérer le territoire arabe alors que les USA  le pouvaient, le voulaient, et le faisaient.

Vinogradov explique ailleurs que l'Union soviétique était et reste opposée aux guerres d'agression, entre autres raisons parce que l'issue n'en est jamais certaine. Cependant, l'URSS était prête à aller loin pour défendre les États arabes. Et pour ce qui est de la libération, bien des années sont passées, et ont prouvé que les US ne voulaient ou ne pouvaient nullement en faire autant, alors que la dévolution du Sinaï à l'Égypte était toujours possible, en échange d'une paix séparée, et cela même sans guerre.

Après la guerre, les positions de Sadate s'améliorèrent nettement. Il fut salué comme un héros, l'Égypte eut la place d'honneur parmi les États arabes. Mais en moins d'un an, sa réputation se retrouva en lambeaux, et celle de l'Égypte n'a cessé de se ternir, dit Vinogradov.

Les Syriens avaient compris très tôt le jeu de Sadate : le 12 octobre 1973, lorsque les troupes égyptiennes s'arrêtèrent et cessèrent de combattre, le président Hafez al Assad dit à l'ambassadeur soviétique qu'il était certain que Sadate était en train de trahir volontairement la Syrie. Sadate avait permis la percée israélienne jusque sur la rive occidentale de Suez, de façon à offrir à Kissinger une occasion d'intervenir et de concrétiser son plan de désengagement, confia Assad au premier ministre jordanien Abu Zeid Rifai qui le dit à son tour à Vinogradov durant un petit-déjeuner privé qu'ils prirent chez lui à Amman. Les Jordaniens aussi soupçonnent Sadate de tricher, écrit Vinogradov. Mais le prudent Vinogradov refusa de rentrer dans ce débat, tout en ayant bien l'impression que les Jordaniens "lisaient dans ses pensées."

Lorsque Vinogradov fut désigné comme co-président de la Conférence de paix de Genève, il fit face à une position commune à l'Égypte et aux USA visant à saboter la conférence, tandis qu'Assad refusait tout simplement d'y participer. Vinogradov lui remit un avant-projet pour la conférence et lui demanda si c'était acceptable pour la Syrie. Assad répondit : Oui, sauf une ligne. Quelle ligne, demanda plein d'espoir Vinogradov, et Assad rétorqua : La ligne qui dit "la Syrie accepte de participer à la conférence." Et la conférence fut un fiasco, comme toutes les autres conférences et conversations diverses.

Quoique les soupçons formulés par Vinogradov dans son document secret soient venus à l'esprit de différents experts militaires et historiens, jamais jusqu'alors ils n'avaient été formulés par un participant aux événements, une personne aussi haut placée, aussi informée, présente aux moments clé, et en possession de tous les éléments. Les notes de Vinogradov permettent de déchiffrer et de retracer l'histoire de l'Égypte : désindustrialisation, pauvreté, conflits internes, gouvernement militaire, le tout étroitement lié à la guerre bidon de 1973.

Quelques années après la guerre, Sadate était assassiné, et son successeur désigné Hosni Moubarak entama son long règne, suivi par un autre participant à la guerre d'octobre, le  General  Tantawi. Obtenu par le mensonge et la trahison, le traité de paix de Camp David protège toujours les intérêts américains et israéliens. C'est seulement maintenant, alors que le régime de l'après Camp David commence à donner des signes d'effondrement, que l'on peut espérer quelque changement. Le nom de Sadate au panthéon des héros égyptiens était protégé jusqu'à maintenant, mais à la fin, comme on dit, tout ce qui est caché un temps s'avérera transparent.

P.S. En 1975, Vinogradov ne pouvait pas prédire que la guerre de 1973 et les traités qui en découlèrent allaient changer le monde. Ils scellèrent l'histoire de la présence soviétique et de sa prépondérance dans le monde arabe, même si les derniers vestiges en furent détruits par la volonté américaine bien plus tard : en Irak en 2003, et en Syrie, c'est maintenant qu'ils se voient minés. Ils ont saboté la cause du socialisme dans le monde, ce qui a été le commencement de sa longue décadence. L'URSS, l'État triomphant en 1972, le quasi gagnant de la guerre froide, finit par la perdre. Grâce à la mainmise américaine en Égypte, le schéma des pétrodollars se mit en place, et le dollar qui avait entamé son déclin en 1971 en perdant la garantie or se reprit et devint à nouveau la monnaie de réserve unanimement acceptée. Le pétrole des Saoudiens et des émirs, vendu en dollars, devint la nouvelle ligne de sauvetage de l'empire américain. Avec le recul et armés du mémoire de Vinogradov, nous pouvons affirmer que c'est en 1973-74 que se situe la bifurcation de notre histoire.

Traduction: Maria Poumier

 Source : Israelshamir.net, Leschroniquesderorschach, via conjointement Lodela971 sur LIESI et Le Veilleur par mail

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