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Le blog de Lucien PONS

« Les pères de l’euro n’étaient pas naïfs » assure l’économiste en chef du gouvernement, Pisani-Ferry. Agora-Vox.

19 Janvier 2014 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale

« Les pères de l’euro n’étaient pas naïfs » assure l’économiste en chef du gouvernement, Pisani-Ferry
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Le Radeau de La Méduse

« Les pères de l'euro n'étaient pas naïfs » lançait, depuis une tribune intitulée « Le début ou la fin de l'euro ? », en 2012, le Commissaire (général) à la stratégie et à la prospective (CGSP), Pisani-Ferry.

Les fautifs, ce sont les chefs d'état de l'époque, Chirac, Kohl, Mitterrand. Ils avaient confié aux premiers la tâche d'achever (au sens de parfaire) la planification de l'Europe économique. En retour, les chefs d'états n'avaient pas assez bien écouté leur précieux conseil.

Cette thèse de Pisani-Ferry devrait intéresser les Français qui ont soif de vérité sur l'origine du désastre économique de l'euro ; un échec qui fait dire à Angela Merkel au Conseil européen de décembre 2013 (paraphrase) : « l'Europe s'achemine, tel un somnambule, vers sa destruction, comme en 14 ! » (la source est donnée plus bas).

Certains pourraient se fier exclusivement au prestige de Pisani-Ferry, et prendre sa thèse pour argent comptant. Mais un détail a piqué notre curiosité, qui nous a incité à prendre du recul. Ce détail, c'est que le centre de réflexion économique qu'il a fondé, Bruegelle plus influent auprès des instances européennes, est justement présidé par un père fondateur de l'euro, Jean-Claude Trichet.

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« braver l'océan dans une petite embarcation »

Voici le paragraphe contenant la thèse de Pisani-Ferry (que nous avons traduit de l'anglais) :

À la fin, les ‘leaders’ de l'époque—particulièrement le Chancelier Kohl, le Président Mitterrand, et son successeur Chirac—décidèrent de braver l'océan dans une petite embarcation. [...] Certains, comme le Pdt de la Commission européenne, Jacques Delors déploraient ouvertement cette approche. Reconnaissant la contrainte politique, les architectes de l'euro n'en étaient pas, pour autant, naïfs. Il savaient que leur création n'était pas complète [...] Mais ils pensaient qu'une dynamique de réformes se mettrait en place, aboutissant à une unification politique. (Pisani-Ferry, 2012)

Nous allons tenter de réfuter cette thèse de trois manières. La première réfutation considère cet extrait d'un discours de Delors, en 1997 (1) :

Je ne crois pas à la vertu de la théorie du « cliquet ». Celle-ci est que l'intégration économique crée, comme par magie, l'intégration politique. Je n'ai jamais pensé que l'union économique et monétaire, pour laquelle j'ai travaillé si dur, pourrait, comme certains l'affirment, servir de tremplin à l'union politique. (Delors ; discours prononcé à l'Aspen Institute, en 1997, intitulé « Notre mission historique : réunifier l'Europe »)

Il nous semble que ce passage est en contradiction avec cette partie de la thèse de Pisani-Ferry : « ils pensaient qu'une dynamique de réformes se mettrait en place, aboutissant à une unification politique ». Nous avons dit « semble », parce que c'est un texte éminemment politique, qui nourrit de grands desseins pour l'Europe, pétri de références historiques, et qui, donc, nécessite un décryptage approfondi pour en retirer la substantive moelle. Ce serait nous entraîner sur un autre terrain que l'architecture de l'euro.

La deuxième réfutation c'est que Trichet a vigoureusement défendu la petite embarcation contre ses détracteurs (de poids), de façon explicite, non équivoque, et invariable depuis 1999 : ce sont les actes qui comptent, pas les regrets. La troisième réfutation c'est que l'embarcation prétendument supérieure, prônée avant 1999 par les pères de l'euro, mais refusée par les chefs d'états, était de toute façon une embarcation inadaptée.

Nous verrons qu'il y a en fait une quatrième réfutation, involontaire et de pure forme, de la part du correspondant pour Libération à Bruxelles, Quatremer.

La deuxième réfutation commence ici.

Trichet n'est pas le moindre des pères fondateur de l'euro (condition nécessaire pour notre première réfutation). Relayant l'impulsion de Delors, qui avait posé les bases de l'euro, en 1989, Trichet, avait « négocié au nom de Paris chaque virgule de tous [...] les aspects monétaires » du traité de Maastricht, en 1992, confie t-il à Le Point, en octobre 2013. Le poids de la garantie apportée par Trichet à l'euro est à la mesure du prestige dévolu à ses fonctions successives, en particulier à la tête de la BCE, de 2003 à 2011. Le haut fonctionnaire Jean-Pierre Jouyet résume leur place respective : « Trichet a été au système monétaire européen ce que Delors a été à la Commission et à la Communauté européenne ».

De quel côté les convictions de Trichet (post 1999) font-elle pencher la balance : pour, ou contre, la thèse de Pisani-Ferry ? C'est la question que nous allons examiner, en deux étapes.

 

« L'euro est une curiosité [...] Un peu comme un miracle »

La première étape de notre deuxième réfutation, c'est de se familiariser avec la série de billets (voici le plus représentatif) que nous avons consacrée au vice de l'euro.

Nous avons conclu que le processus aboutissant à la monnaie unique s'est fait à marche forcée : au mépris des lois économiques connues, contre l'establishment économique américain (2), et malgré la réticence du public. Et les « experts monétaires », unis par des convictions telles que la nécessité de combattre l'inflation, ont joué un rôle d'entraînement déterminant (nous avons, dans le billet donné en lien, fourni une source des plus sérieuses, intitulée « Le rôle du rapport Delors dans l'unification monétaire : l'influence des réseaux »).

Le résultat, quinze ans après le lancement de l'euro, en 1999, c'est, dans certaines régions d'Europe (Grèce, Espagne), une dévastation économique, cruellement en terme de chômage, équivalente à celle de la grande dépression des années 1930. En comparaison, cette autre grande union monétaire, les États-Unis, ont, en 2010, de façon très nette, inversé leur courbe du chômage.

« Du point de vue scientifique, l'euro est une curiosité des plus intéressantes. Un peu comme un miracle. Je doute que ce sera une grande réussite... Mais ce sera en tout cas intéressant de voir le passage de la théorie à la pratique » (Milton Friedman, 2000, tiré de "An interview by John B. Taylor with Milton Friedman", notre traduction, de l'anglais)

La persistance d'un déséquilibre entre le nord et le sud de la zone euro, consécutive à la crise financière de 2008, puis la crise de l'euro, est la réalisation du scénario noir envisagé par l'establishment économique américain qui, de Friedman à Krugman, s'étaient penchés sur le rapport Delors.

Quel était la raison de ce scénario noir ? C'était le vice de l'euro, c'est à dire l'absence de mécanisme pour mutualiser le risque macroéconomique entre les états. Autrement dit, un budget fédéral capable, comme aux États-Unis, de résorber les chocs asymétriques. Et, effectivement, les courbes de chômages des différents états des États-Unis, ont traversé la crise financière de 2008 en demeurant synchrones.

L'auteur de ce billet, Bonneteau, demande fermement qu'on ne plagie pas ses billets. Citez ses billets (lien html, OK).

« Certains ont reproché à l'architecture de l'euro... »

La deuxième (et dernière) étape de notre deuxième réfutation passe en revue les convictions de Trichet sur l'architecture de l'euro.

« Les principales préoccupations entourant l'Union Économique et Monétaire [...] M. Trichet, quant à lui, a tenté de contrer les commentaires négatifs sur l’absence de budget fédéral centralisé en Europe [...] » (Intervention devant le Parlement du Canada en 1999)

« Certains ont reproché à l'architecture de l'euro son absence de budget fédéral capable de surmonter, via la redistribution fiscale [des zones les moins touchées vers les plus sinistrées], un choc asymétrique. C'est précisément pour combler cette lacune que les Pacte de Stabilité et de Croissance [imposant des contraintes budgétaires] a été instauré. Il permet de réfuter la critique comme suit. [...] ». (Trichet, discours à Dublin, en 2004 ; Source : The Irish Economy).

« Notre message a toujours été de dire que, dans le contexte d'une monnaie unique sans fédération politique, il faut avoir un cadre de stabilité, notamment budgétaire, extrêmement fort [...] » (Trichet, entretien avec Les Échos, en 2011)

Ainsi, on peut affirmer, que Trichet a vigoureusement défendu la petite embarcation, dont il avait le commandement, contre ses détracteurs (de poids), de façon explicite, non équivoque, et invariable depuis 1999. C'est difficilement réconciliable avec la thèse de Pisani-Ferry, quelqu'aient été ses prises de position avant 1999 (nous les verrons plus bas).

Son discours à Dublin, en 2004 (3), permet de mieux connaître les arguments qui sous-tendent sa réplique contre les détracteurs (l'establishment économique américain).

En aparté, il ne faut pas chercher plus loin que le discours de Trichet, pour trouver la justification de la règle d'or budgétaire (sous toutes ses variantes : Pacte de Stabilité et de Croissance, two packs, six packs ... de quoi y perdre son latin) qui tient lieu de politique économique pour la zone euro. On trouve la traduction de ce modèle de pensée jusque dans les voeux du Président de la République.

En aparté, le livre de Pisani-Ferry, « Le réveil des démons », du moins d'après ce qui transparaît dans une synthèse de l'institut dirigé par Delors, n'accorde pas de place à la controverse opposant l'establishment économique américain à Trichet au chapitre décrit comme suit : « Ensuite il fait réapparaître les débats qui faisaient rage entre les économistes quant à la meilleure approche à adopter pour une monnaie unique... ».

« Vers une intégration radicale, sinon c'est l'explosion de l'euro »

Nous abordons maintenant notre troisième réfutation de la thèse de Pisani-Ferry.

Récapitulons la section « L'euro est une curiosité [...] Un peu comme un miracle ». Les États-Unis sont robustes aux chocs asymétriques grâce à leur budget fédéral. Au regard de ce risque, la crise financière a mis à jour la fragilité de la zone euro. Ce contraste valide la raison du scepticisme de l'establishment économique américain (invalide le discours de Trichet) envers l'euro, le vice de l'euro, c'est à dire l'absence de budget fédéral.

L'euro va exploser si l'eurozone ne procède pas à une intégration radicale. La situation est aussi périlleuse qu'il y a 100 ans, à l'aube de la première guerre mondiale [VO : Der Euro wird „explodieren“, wenn die Euro-Zone nicht zu einer radikalen Integration übergeht. Die Lage ist ähnlich gefährlich wie vor hundert Jahren – als es danach zu einem Weltkrieg kam.] (Angela Merkel, Conseil européen, propos rapportés, décembre 2013)

L'implication immédiate du raisonnement qui précède c'est que, pour corriger le vice de l'euro, la zone euro doit se doter d'un budget fédéral. En la matière, le modèle éprouvé, c'est les États-Unis (la grande embarcation). Tout ordre de grandeur inférieur, c'est de l'expérimentation. Or, les monnaies nationales, elles aussi, sont éprouvées. C'est parmi les options sûres, c'est à dire capables de résister aux chocs asymétriques, qu'il est optimal de choisir. C'est à la contrainte politique de révéler, parmi ces optimums, lequel est le bon.

Le cas de Delors est déjà traité dans notre billet « Gouvernance économique, passerelle vers le fédéralisme ? » et il tombe sous la critique que nous venons d'énoncer. Ce qu'il prônait en 1997, d'après ce qu'il affirme en 2011, c'est, en fait, un ersatz du fédéralisme. Autrement dit, une « petite embarcation » améliorée ; un choix sous-optimal.

La partie narrative de la thèse de Pisani-Ferry (il aurait proposé aux chefs d'états...) est compatible avec celle de Delors. 

L'ersatz de Delors contient un volet sur des sanctions renforcées pour les règles budgétaires. C'est le discours de Trichet, renforcée. Lui aussi, à fait des déclarations en ce sens après son mandat à la BCE (3). C'est dérisoire.

Delors sous-estimait la gravité du vice de l'euro en 1997, et il n'a pas changé de paradigme. En corollaire, il sous-estimait aussi le saut politique requis pour corriger le vice de l'euro. Ce faisant, les dirigeants actuels sont devant un dilemme cornélien : monnaies nationales ou fédéralisme (total).

« Mitterrand, prophétique »

La tendance qui se dessine, c'est de proposer une petite embarcation avec un cockpit sur-dimensionné prévu, en réalité, pour le fédéralisme (“full-fledged”). Afin, naturellement, de faciliter son avènement, quand le moment sera opportun, c'est à dire lorsque la population sera manipulable à souhait (songer au traité de Lisbonne). Ce fédéralisme latent, est illustré comme suit :

Jean-Claude Trichet propose un saut fédéral pour sauver l'euro. [Il s'agirait d]'« une confédération d’États souverains d’un type entièrement nouveau » doté d’un « ministère des finances de l’Union. Celui-ci ne gérerait pas nécessairement un important budget fédéral,[...] » (Tiré du blog de Quatremer, à Libération, Les coullisses de Bruxelles, 2011)

On apprend d'ailleurs du même billet que ce serait une idée ancienne de Trichet (5), mais les Allemands l'avaient refusée. Ceci tend à corroborer, ici encore, la partie narrative de la thèse de Pisani-Ferry (qui a dit quoi), pour la période avant 1999. 

Quatremer, qu'un directeur de recherche au CNRS décrit comme « n’en fini[ssant] pas de voir des complots partout depuis que son objet chéri[ ,l'euro,] est en crise et attaqué de toutes parts », ne s'est manifestement pas aperçu que ce que (re-)propose Trichet, c'est une petite embarcation avec un gros cockpit : « Les évènements récents donnent pourtant raison à [Trichet], vingt ans plus tard. », dit-il. C'est la suite qui est intéressante :

« En octobre 1990, François Mitterrand, prophétique, avait prévenu qu’une monnaie unique sans gouvernement européen ne survivrait pas longtemps. » (Quatremer, 2011)

Au total, donc, 4 réfutations de la thèse Pisani-Ferry (Mitterrand, fautif), dont une, de pure forme, de Quatremer.

 

(1) Version originale du discours de Delors, en 1997 : “I do not believe either in the virtues of the so-called ratchet theory according to which political progress emerges as if by magic from economic integration. I have therefore never believed that the Economic and Monetary Union - for which I worked so hard - would, as some claimed, serve as a springboard for political union.”

(2) Nous nous focalisons sur les économistes américains parce que leur travaux ont été recensés, selon les règles de l’art, de façon exhaustive (170, provenant pour 130 d’universitaires et 40 de la FED), dans une étude de la Commission européenne à l’occasion du dixième anniversaire de l’euro, en 2009. Ils motivaient le cadre retenu comme suit : ce sont les américains qui dominent la pensée économique et ils ont l’expérience d’une monnaie unique, celle des États-Unis. D'autres justifications sont fournies ici.

(3) Discours à Dublin en 2004. Voici la suite (notre traduction) : « Il permet de réfuter la critique comme suit. Premièrement, les états membres se surveillent mutuellement quant au respect de ce pacte. Deuxièmement, l'orthodoxie budgétaire est synonyme de constitution d'un matelas de sécurité qui pourra être utilisé en cas de coup dur. Troisièmement, fixer des limites sur les finances publiques, offre aux agents économiques un environnement plus prévisible. Cette réduction de l'incertitude, en retour, leur permet de se projeter dans le long terme, ce qui est porteur d'investissement et de croissance économique. En particulier, cela permet de détendre les taux d'emprunt de sorte à stimuler les financements. Enfin, la discipline des uns profite à leur voisins, le contraire impliquant des taux d'emprunt plus élevés chez les seconds. »

(4) Discours à New York, en 2011 (notre traduction) : « Comme vous le savez, la BCE défend farouchement le point de vue que le mécanisme de sanction doit répondre plus vite et de façon automatique aux contraventions [aux règles budgétaires]. [...] Des sanctions automatiques ne suffiront pas. Le mécanisme de surveillance macroéconomique, en particulier, doit fournir de claires incitations aux états membres pour qu'ils suivent des politiques vertueuses, en imposant des sanctions sitôt un écart est constaté. [...] Il faut pour cela mettre en place un cadre budgétaire solide dans chaque état membre. [...] Les européens doivent réformer leur cadre de gouvernance économique comme je viens de l'exposer. Nous ferions bien de marcher dans les pas de Alexander Hamilton, père du fédéralisme américain. [...] »

(5) « En fait, Jean-Claude Trichet reprend les idées que la France a défendues lors de la négociation du traité de Maastricht, en 1991 [...] le négociateur français n’était d’ailleurs autre que Trichet Jean-Claude, directeur du Trésor »

 

Le centre de réflexion économique fondé par Pisani-Ferry, et présidé par Trichet, dont sont membres l'État français et la BdF, est administré par des « personnalités prestigieuses aux horizons variés (gouvernement, entreprise, société civile, académique, et média) »

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