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Le blog de Lucien PONS

Monsieur le président... Sur le blog de DESCARTES.

10 Mai 2014 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Les élections européennes de mai 2014.

100x120-ct.jpgPublié le 10 Mai 2014 par Descartes  

Monsieur le président, je vous écris une lettre, que vous ne lirez probablement pas car vous n’avez pas le temps.

Pendant que vous alliez à Mont… pardon, sur la Baltique rendre visite à cette chère chancelière du Reich… pardon, d’Allemagne (1), je me suis infligé le pénible devoir de lire la prose présidentielle publiée par cette vénérable institution qu’est le journal de référence de nos élites. Pour être plus précis, la tribune intitulé « L’Europe que je veux » parue dans l’édition datée du 8 mai 2014.

Il paraît que cette tribune vous a été suggérée par toutes sortes de conseilleurs – vous savez, ceux qui ne sont pas payeurs – inquiets de la mollesse de la campagne pour les élections européennes du 25 mai et du silence présidentiel sur ces questions. Que vous ayez cédé à leurs sirènes, soit. Que vous ayez choisi pour vous exprimer le journal des soi-disant élites, pourquoi pas. Mais est-ce si difficile de trouver une plume de qualité pour mettre en forme votre pensée – si toutefois vous en avez une - et en faire autre chose qu’un défilé de lieux communs ? Est-il si difficile de trouver quelqu’un capable de trouver des références historiques et littéraires consistantes, de donner au texte un souffle ?

Il est vrai que la meilleure plume du monde ne peut mettre du génie là où il n’y en a pas. Mais elle peut tout de même en donner l’illusion, et l’illusion est importante en politique. Sous la plume de François Mitterrand, l’Europe était quand même une imposture, mais une imposture lyrique. Sous celle de votre porte-plume, c’est un devoir d’ENA en deux parties et deux sous-parties. Et encore, un mauvais devoir d’énarque, parce qu’on peut reconnaître aux anciens de cette école, à défaut du style, une certaine culture littéraire et historique, ce que le rédacteur de ce texte n’a, de toute évidence, pas. Après avoir lu ce texte, on n’a pas beaucoup avancé dans la connaissance de l’Europe que vous voulez, mais on a du mal à réprimer l’impression que vous n’avez pas vous-même la moindre idée qui aille au delà des pétitions de principe du genre « la France veut une Europe de progrès » - qui voudrait une Europe de régression ? – et la répétition des poncifs habituels sur « l’Europe c’est la paix ».

D’abord, votre plume semble avoir un petit problème de géographie. Ainsi il est écrit :

« Et pourtant, le même continent, les mêmes peuples, les mêmes nations se sont relevés et connaissent depuis lors la plus longue période de paix jamais vue dans leur histoire. Les villes ont été rebâties, le niveau de vie a décuplé, la disparition des frontières a assuré la libre circulation des personnes, et la multiplication des échanges a favorisé le retour à la prospérité. L'Europe s'est élargie. Elle est devenue le plus vaste ensemble d'Etats démocratiques et la plus grande économie du monde. A quoi devons-nous cette résurrection inouïe, cette renaissance exceptionnelle ? A l'union ! A l'union des citoyens, à l'union des économies, à l'union des nations

Dans ce paragraphe, on parle de l’Europe au sens du « continent » comme il est indiqué dans la première phrase. On est donc étonné d’apprendre que l’Europe – comme continent – se serait « élargie ». Quels sont, pour vous, les pays qui ne faisaient pas partie du continent européen en 1945 et qui en sont aujourd’hui ? Mais à cette erreur géographique s’ajoute une erreur historique : si les nations se sont relevées après 1945, si elles ont rebâti des villes, si le niveau de vie a décuplé, tout cela a été une affaire largement nationale et a été achevé bien avant la naissance de l’UE et de « la disparition des frontières » et « l’union des économies ». Les « trente glorieuses » se sont faites dans un contexte de fermeture relative des frontières et de respect sourcilleux de la souveraineté économique et monétaire de chaque Etat. L’Acte Unique en 1988 et la naissance de l’UE dans les années 1990, les deux actes qui marquent « l’union » dont parle le texte marquent au contraire l’entrée de l’Europe dans une période de croissance relativement faible et une stagnation du niveau de vie moyen. On peut toujours parler du « rattrapage » des pays de l’Est européen, mais la croissance à deux chiffres en Slovénie (deux millions d’habitants) ou en Lituanie (trois millions) peine à balancer la stagnation italienne ou française (cent millions à eux deux). La croissance moyenne de l’UE est faible, et celle de la zone euro encore plus. Difficile dans ces conditions de prétendre que « l’union, c’est la prospérité ».

Et de ce poncif, on passe à un autre. Celui, inévitable, de « l’Europe, c’est la paix ». Dans ce cas, il n’y a pas comme dans le précédent d’inexactitude historique. La période de construction européenne a coïncidé avec la plus longue période de paix qu’ait connu le continent. L’erreur, c’est de voir dans cette coïncidence un rapport de cause à effet. Et cette erreur dérive d’une vision idéaliste des causes de la guerre. Voici ce qui est écrit :

« Nous devons nous souvenir, nous Français, de ce que nous devons à l'Europe. Nous devons nous rappeler l'avertissement solennel de François Mitterrand, dans son dernier discours devant le Parlement européen : « Le nationalisme, c'est la guerre ! » Nous l'avons vu il y a soixante-dix ans, quand la civilisation a failli succomber. Nous l'avons encore vu, hélas, dans l'ex-Yougoslavie déchirée par une guerre ethnique. Nous en observons encore aujourd'hui la menace, aux confins de l'Ukraine et de la Russie. Alors répétons cette évidence fondatrice : l'Europe, c'est la paix ! »

Comme souvent, il faut se méfier des « évidences », fussent-elles « fondatrices ». On ne fait pas des guerres par « nationalisme », on les fait par intérêt matériel. Dire qu’on a envoyé des millions d’hommes à la mort en 1914-18 et qu’on a récidivé en 1939-45 juste par « nationalisme », c’est se moquer du monde. La guerre en Europe a été déclenchée par des intérêts. Et jusqu’aux années 1930, c’était une bonne affaire. 1914-18 a certainement tué beaucoup de gens, mais elle a aussi enrichi pas mal de monde. Pas seulement les « profiteurs de guerre », mais aussi les intérêts coloniaux qui ont vu disparaître un concurrent et se sont partagés les restes de son empire. La guerre, disait Clausewitz, est la continuation de la politique par d’autres moyens. Et la réciproque est aussi vraie.

Mais avec la guerre de 1939-45, les choses changent. La puissance des armes et des explosifs, le caractère massif des destructions qui fait que la guerre touche non seulement les militaires payés pour la faire mais de plus en plus les civils et surtout l’appareil productif, le coût croissant du capital humain font que la guerre devient trop chère par rapport aux avantages qu’on peut en espérer. Cette réalité devient flagrante avec l’invention de la bombe atomique, arme de destruction massive par excellence. Si on ne fait plus la guerre en Europe, ce n’est pas parce qu’on est devenus « amis ». Si vous voulez voir un exemple de la fragilité de telles « amitiés », regardez la Yougoslavie : sept nations qui ont partagé pendant un demi-siècle non seulement une monnaie unique, mais un vrai gouvernement fédéral comme le rêvent nos eurolâtres. Ce qui ne les a pas empêchés de s’étriper joyeusement lorsque les intérêts des différentes nations sont devenus trop divergents.

Regardez le vaste monde. Où se fait-on la guerre ? Dans les régions ou le capital humain est bon marché – populations faiblement éduquées et démographies importantes – et le capital susceptible d’être détruit faible. Là ou la guerre risquerait de détruire des investissements humains et matériels coûteux, on trouve d’autres moyens de s’assurer une position dominante ou de contrôler et appauvrir un adversaire. La guerre économique, a remplacé les opérations militaires. C’est un progrès sans doute, mais on est très loin de pouvoir proclamer le règne de la paix. Et surtout, cela n’a aucun rapport avec « l’Europe ».

Après ces poncifs, clairs à défaut d’être consistants, le discours devient confus. Vous semblez admettre que « L'Union déçoit. Elle révèle son impuissance face à un chômage qui sévit depuis tant d'années et dont les premières victimes sont les jeunes. Elle est à la peine avec ses institutions et ses règles compliquées. Elle est décalée quand ses injonctions exigent des sacrifices au lieu de renforcer les protections. » Mais après cette admission, on s’attendrait à ce que vous tiriez des conclusions sur les mesures à prendre. Et bien, c’est exactement le contraire : après avoir dit que l’Union est impuissante et incapable de s’occuper des problèmes prioritaires, vous consacrez plusieurs paragraphes à démontrer que tous ceux qui proposent de changer quelque chose ont tort. Alors, faut-il agir ? « Oui, il faut réguler le commerce mondial. Oui, il faut défendre nos industries. Oui, il faut lutter contre le dumping social. Mais frapper de taxes nouvelles les produits que nous consommons tous les jours aux prix les plus bas, ce serait le décrochage et, bientôt, l'appauvrissement. » En d’autres termes, « oui, il faut faire quelque chose, mais sans rien toucher ». Dès lors que ça toucherait « les produits que nous consommons tous les jours aux prix les plus bas », c’est hors de question. Or, il faut se rendre à l’évidence : comment on fait pour « défendre nos industries », comment peut-on « lutter contre le dumping social » sans augmenter le prix des « produits que nous consommons au prix le plus bas » ? Le président croit-il vraiment que si les pays qui nous fournissent ces « produits au prix le plus bas » adoptaient nos normes sociales, les prix resteraient les mêmes ?

La confusion est encore plus grande lorsqu’il s’agit du contexte institutionnel. Vous expliquez que « Les Français peuvent décider et imposer souverainement leur préférence. Car il n'y a pas qu'une seule Europe possible. L'Union n'est pas une obligation. Elle laisse les nations libres. Libres de choisir l'Europe ou de la quitter. Et surtout libres de choisir une Europe frileuse ou une Europe volontaire ». Sauf qu’on voit mal comment les français pourraient « imposer souverainement leur préférence » lorsqu’il s’agit de choisir entre les « Europes possibles ». L’Europe, jusqu’à nouvel ordre, est régie par des traités ratifiés à l’unanimité, et non par les « préférences souveraines » du peuple français. La seule « préférence souveraine » que le peuple français puisse « imposer », c’est de rester dans les traités ou de les dénoncer. Tout le reste est matière de négociation, et non de « imposition ».

Et pour finir, vous avez recours à l’envolée lyrique : « A cette Europe de la dilution, j'oppose l'Europe de la volonté. Celle qui agit là où on l'attend, qui clarifie ses modes de décision, allège ses procédures, avance plus vite avec les pays qui le veulent, se concentre sur les défis à venir. Cette Europe est celle qui, à partir de la zone euro, redonne de la force à l'économie, met fin à l'austérité aveugle, encadre la finance avec la supervision des banques, fait de son grand marché un atout dans la mondialisation et défend sa monnaie contre les mouvements irrationnels. C'est une Europe qui investit sur de grands projets grâce à de nouveaux instruments financiers. C'est une Europe qui en termine avec la concurrence sociale et fiscale ». Et qui institue la semaine des sept dimanches. Pourquoi pas, après tout ? A l’heure d’écrire une lettre au père Noël, pas de raison de se priver. Mais où est la réalité de cette « opposition » ? Permettez-moi de vous rappeler qu’un président de la République, monsieur le président, n’écrit pas en philosophe, mais en homme d’action. Or, ce discours est dans le domaine de l’incantation. C’est à la portée de n’importe quel imbécile de décrire une Europe idéale, ou nous serions tous riches et heureux. On attend d’un président qu’il nous explique comment il y arrive. Comment compte-t-il par exemple persuader l’Europe de « mettre fin à l’austérité aveugle », cette même austérité aveugle que son premier ministre met en œuvre en déclarant que c’est la seule politique possible ?

A cela suit le couplet électoral : « Le 25 mai prochain, chacun sera appelé à se prononcer sur la voie à suivre. Le résultat de ce scrutin déterminera la direction que l'Europe prendra pour les cinq prochaines années, et les responsables qui l'incarneront. Pour la première fois, les électeurs, par leur vote, désigneront le futur président de la Commission européenne. Combien le savent aujourd'hui ? » Croyez-vous vraiment ça ? Pensez-vous vraiment que le résultat de ce scrutin peut changer quelque chose à la « direction que l’Europe prendra » ? Que le fait que ce soit X plutôt que Y qui préside la Commission a la moindre importance alors que la Commission n’est que la gardienne des traités – sous le contrôle sourcilleux de la Cour de Justice de l’Union – et que ces traités sont, on nous le répète, inamovibles ?

Vous affirmez avec trémolo dans la voix que « sortir de l’UE, c’est sortir de l’Histoire ». L’Histoire, vous savez, monsieur le président, est une affaire longue, très longue. L’UE n’est, à cette échelle, qu’un épiphénomène. Si ma mémoire ne me trahit pas, Mongénéral avait dit en son temps « dans cent ans, il n’y aura peut-être plus d’Union Soviétique, mais il y aura toujours une Russie ». La même chose peut être dite de l’Union européenne. Un peuple « sort de l’Histoire » lorsqu’il perd toute volonté autonome de peser sur les évènements. Lorsqu’il accepte qu’il n’y a pas de politique alternative. Lorsqu’il admet qu’on lui impose de l’extérieur des institutions, des modes de vie, des organisations qu’il n’a pas choisies. Lorsqu’il oublie qu’en tant que souverain, il n’est soumis à d’autre règle que celle qu’il fait lui-même. C’est cela, monsieur le président, « sortir de l’Histoire ». Et si c’est cela qui vous préoccupe, il est encore temps de changer de politique.

Voilà, monsieur le président, les quelques idées que j’aurais voulu faire arriver jusqu’à vous. Sans illusion, mais avec la conviction de faire mon devoir de citoyen. Veuillez croire, Monsieur le président, à l’expression du profond respect que m’impose votre investiture, sinon votre personne.

PS: si j'en crois les dernières informations, Angela Merkel a confirmé que le candidat du parti ayant obtenu le plus d'élus au parlement européen ne sera pas automatiquement nommé président de la Commission. Elle ne fait d'ailleurs que confirmer ce qu'elle avait dit déjà en octobre 2013, en faisant un lecture exacte du texte des traités. Qu'en pensez-vous, monsieur le président ? Êtes vous en mesure de garantir aux électeurs qui se rendront aux urnes que leur vote, comme vous dites, désignera le président de la Commission ? Ou c'est là encore une de ces promesses non tenues auxquelles la construction européenne nous a habitués ?

Descartes

(1) Si vous trouvez le parallèle osé, je voudrais vous poser une question: qui à votre avis à écrit «« De cette guerre surgira inévitablement une nouvelle Europe. On parle souvent d'Europe, c'est un mot auquel, en France, on n'est pas encore très habitué. On aime son pays parce qu'on aime son village. Pour moi, Français, je voudrais que demain nous puissions aimer une Europe dans laquelle la France aura une place qui sera digne d'elle. (...) Ainsi donc (...) nous voilà placés devant cette alternative : ou bien nous intégrer, notre honneur et nos intérêts vitaux étant respectés, dans une Europe nouvelle et pacifiée, ou bien nous résigner à voir disparaître notre civilisation. » ? Pas trouvé ? Il s'agit de Pierre Laval, dans son discours du 22 juin 1942. Celui-là même ou il déclare "je souhaite la victoire de l'Allemagne".

 

http://descartes.over-blog.fr/2014/05/monsieur-le-president.html

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