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Le blog de Lucien PONS

Présidentielle J-54 : la campagne vue par Gilles Perret.

3 Mars 2012 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Politique intérieure

 Présidentielle J-54 : la campagne vue par Gilles Perret.

Jusqu'au 1er tour tour de l'élection présidentielle, Télérama.fr publie le journal de campagne collectif de cent personnalités du monde culturel. Aujourd'hui, le documentariste Gilles Perret

Pour une fois, je me lève à l’heure où les ouvriers partent au boulot. Il a neigé sur Quincy, mon hameau haut-savoyard. Je déneige la voiture. Destination Annecy où je prendrai le train pour Paris. Plusieurs rendez-vous avec la presse m'y attendent pour parler de la sortie de mon film De mémoire d'ouvriers. Pas la grande presse, bien sûr. Il y a bien longtemps que les ouvriers n’y ont plus accès. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : ils représentent 23 % des actifs et n’occupent que... 2 % de l’espace médiatique. Depuis trente ans, ils ont fait place aux managers, aux DRH ou aux traders. Le mot même d'« ouvrier » a  disparu. La division de la classe ouvrière et la « ringardisation » de ce monde-là portent ses fruits. Posez la question dans une classe d'école pour savoir qui est fils ou fille d’ouvriers aujourd'hui. Personne ! Leurs parents sont sans doute opérateur, collaborateur, agent, technicien, mais pas ouvrier…

Quand on parle d’eux dans les journaux, c’est pour nous dire qu’ils seraient prêts à voter à 35% pour le Front national. Mais, comment pourrait-il en être autrement tant ils ont été laissés à l’abandon depuis l’avènement du néolibéralisme ? Et puis, ce chiffre en cache un autre, plus rarement évoqué :  70% des ouvriers ne votent tout simplement pas ou plus. Faites le calcul - comme mes réflexes d’ex-scientifique m'incitent à le faire : 35% que multiplie les 30% d’ouvriers qui votent égalent 10,5 %. Pas tout à fait la même chose non ?

Reste à convaincre ces 70 % d’abstentionnistes
d’aller voter pour les intérêts de leur classe sociale, plutôt que de se tirer une balle dans le pied en choisissant Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen. Et là, il y a du boulot. Il faut expliquer sans cesse d’où vient la situation sociale de notre pays. Rappeler encore et encore qu'elle est le résultat d'un rapport de force, loin du consensus. Pas toujours évident tant la transmission de l’histoire sociale a du mal à se faire, ainsi que l'expliquent les ouvriers eux-mêmes dans cet extrait vidéo de De mémoires d’ouvriers [le documentaire de Gilles Perret, en salles le 29 février 2012. NDLR]

A mon échelle de documentariste, je tente de contribuer à cette éducation populaire avec l’approche la plus cinématographique possible, en évitant le dogmatisme et les vérités assénées. En travaillant sur l’émotion et la complexité humaine. En utilisant l’histoire, la mémoire, les archives pour rappeler d’où nous venons, dire où nous en sommes et envisager là où nous pourrions aller.

Il neige encore un peu. La route est glissante mais la pente est droite, comme aurait dit un ancien premier ministre adepte des pistes de ski savoyardes. En descendant la vallée, je passe près de deux sites industriels où mon père a travaillé jadis. Une usine d’électrométallurgie et une usine de machine-outil. Toutes deux ont aujourd’hui disparu. Sans être une région sinistrée, le pays de Savoie vit à l'heure de la désindustrialisation au profit du tourisme.
J’ai encore en mémoire les discours, pas si anciens, de responsables politiques qui nous promettaient un avenir économique radieux, basé uniquement sur le tourisme et les services. La production, c’était sale, d’un autre temps, c’était bon pour les autres. Mais sans usines et sans boulot, comment se payer ces services et partir en vacances ? Ces responsables politiques : de piètres visionnaires prompts à mettre en avant Bernard Tapie, les réussites individuelles et le « bling bling », au détriment des ouvriers. Piètres visionnaires dont nous payons aujourd’hui les errances au prix fort.

Avec la campagne, les ouvriers retrouvent droit de cité dans le discours des candidats. Une sorte de génération spontanée quinquennale ! Je me demande toujours comment des ouvriers peuvent accepter de servir de tapisserie à Nicolas Sarkozy lors de ses interventions dans les usines, alors qu’il n’a fait que les desservir depuis cinq ans ? Le candidat du pouvoir d’achat disait-il. Mais, le pouvoir d’achat pour qui ? On le sait maintenant, et ce sont les ouvriers eux-mêmes qui en parlent le mieux.




Dans la voiture, France Inter annonce la fermeture probable de l’usine d’aluminium Rio Tinto, dans la vallée de la Maurienne. Un exemple caricatural des conséquences que peuvent avoir sur les territoires des décisions lointaines, prises par Jospin et Chirac en 2002 au sommet européen de Barcelone. Ils signaient l’ouverture au marché de l’électricité pour les professionnels à l’horizon 2012… Aujourd'hui, nous y sommes et cette libéralisation du secteur de l'énergie interdit à EDF de pratiquer des tarifs avantageux pour cette usine qui en est grande consommatrice d'électricité. La fameuse atteinte à la libre concurrence. Si rien n'est fait, ce sont 800 familles qu’on aura sacrifiées parce que le politique et, à travers lui, le citoyen, aura cédé le pouvoir au seul marché.

La neige tombe toujours, mais le vent tourne.
La modernité va à nouveau changer de camp. Depuis 2008, on a eu le temps de se rendre compte que l'évolution n'allait pas dans le bon sens. Le modèle libéral, vendu comme indépassable dans les années 1980, a sérieusement du plomb dans l'aile. On sent un désir de reprendre en main notre avenir de façon collective. L’enjeu est de taille si nous ne voulons pas que l’histoire finisse mal. Il faut que les citoyens reprennent le pouvoir aux financiers. Il faut réintégrer des règles dans le commerce et sortir non seulement l’énergie, mais aussi l’eau et le crédit, du seul secteur marchand. Il faut lutter partout contre la désindustrialisation pour maintenir les populations sur leurs territoires. Reprendre la main quoi.
Il ne neige plus. Je gare ma voiture au parking. Le TGV attend à quai. En route pour Paris. Trois heures de train pour écrire cette tribune. La campagne électorale bat son plein. Notre campagne de lancement du film débute artisanalement, dans le doute et l’espérance.

Ma mondialisation et  pour la plupart réalisés dans les Alpes, dont il est originaire. Les réalités du monde politique et économique sont ses thèmes de prédilection. Le film Walter, retour en résistance inspirera le livre Indignez-vous ! à Stéphane Hessel. Fasciné par la montagne, le documentariste a également réalisé le portrait de Marc Batard dans L'homme qui revient de haut, grand prix du festival de Banff au Canada.
Dans
De mémoires d'ouvriers, en salles le 29 février 2012, il pose son regard sur un monde dont il est issu, tentant de définir ce qu'il était, ce qu'il est et ce qu'ils pourrait devenir.

 

Gilles Perret est l'auteur de douze documentaires, dont
Le 27 février 2012    -    Mis à jour le 28 février 2012
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