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Le blog de Lucien PONS

Reprise] Couper les banques en deux, d’accord, mais comment ?, par ASI. Texte repris sur le blog d'Olivier Berruyer.

4 Décembre 2012 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Economie

 

Aujourd’hui, un excellent article d’Anne-Sophie Jacques pour Arrêt sur Images – honneur du journalisme à mon sens…

Regardez bien la vidéo de Stiglitz suivi de la réaction de Moscovici (et le script). C’est incroyable de pure bêtise…

Et l’aveu est cinglant : “La réforme, je la prépare avec les banquiers (sic. – tout est dit), avec les autorités de marché, avec les autorités de contrôle prudentiel, avec les syndicats…”. Voici pourquoi la réforme sera loupée…

Parmi les promesses de campagne sur lesquelles le gouvernement semble aujourd’hui (pour le moins) hésitant, ne pas oublier la séparation des activités bancaires voulue par le candidat Hollande. Elle est apparemment dans les tuyaux : un comité planche sur le sujet. Comment le gouvernement va-t-il séparer les activités d’investissement de spéculation ? Va-t-il trancher à la hache pour effrayer “l’adversaire finance” ou proposer un “on se quitte sans se quitter” ? A voir la composition du comité, autant vous le dire, le suspense est à son comble.

Parfois, on se dit qu’une campagne présidentielle c’est comme un repas de noce. Les préparatifs sont longs, ça coûte beaucoup d’argent, on galère sur la liste des invités, on galère pour le plan de table – ah non si tu mets Pierre à côté de Marie ils vont s’étriper – on stresse des mois, mais quand on y est c’est l’euphorie, l’allégresse. L’alcool aidant on fait gling-gling sur la coupe de champagne et viennent alors les déclarations émouvantes et les promesses enchanteresses. Mais le lendemain, devant la soupe à l’oignon, gérant comme on peut les bisons qui courent dans la tête, on déchante. J’ai vraiment dit ”nous avons un adversaire, dans cette campagne : ce n’est pas la droite, c’est le capitalisme financier, ce sont les marchés sans limite, c’est la recherche du profit jusqu’à l’indécence” ? Oui. Et même que tu as promis“la séparation des activités des banques qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives“.

Plan de table

L’heure de la promesse est venue. Mi-juillet, le ministre de l’économie Pierre Moscovici a “réuni le Conseil de régulation financière et du risque systémique (Corefris) afin de débattre des modalités de la réforme bancaire qui doit mettre en œuvre l’engagement du Président de la République de séparer les activités des banques utiles à l’investissement et à l’emploi de leurs opérations spéculatives“. Cette grande réforme bancaire sera prête à la fin de l’année. Comme vous êtes aussi naïf que moi, vous vous dites qu’une séparation, c’est pas bien compliqué, d’autant plus que la séparation des banques n’est pas chose nouvelle et qu’il suffit de reprendre le modèle appelé autrefoisGlass-Steagall act.

LES TORCHONS ET LES SERVIETTES

Mise en place sous Franklin Roosevelt, qui revient drôlement à la mode ces temps-ci, cette séparation fait partie d’un lot d’outils régulateurs décidés en 1933 pour permettre une sortie de la crise qui gangrenait les économies mondiales depuis le krach boursier de 29. Le principe était simple : les banques pouvaient utiliser les dépôts des épargnants pour les prêter aux ménages, aux entreprises ou aux autres banques mais elles ne pouvaient pas s’en servir pour acheter des titres. Pendant près de soixante-dix ans donc, les activités des banques US étaient strictement hermétiques. Pas question de mélanger les serviettes (les dépôts des clients) et les torchons (les activités d’investissement sur les marchés financiers). Ce principe a été remis en question dès les années 70 avec le développement de nouveaux produits financiers. Les banques de dépôt commencent à contourner le système. Laissez-nous jouer, suppliaient les banquiers aux abois. Promis on fera gaffe à l’argent de nos épargnants. Finalement, avec la création de Citigroup en 1998 (qui de fait mêlait les deux activités au mépris de la loi) les Etats-Unis décidèrent un an plus tard d’abroger le Glass-Steagall Act.

Depuis la crise de 2008 et la chute de Lehman Brothers, de nombreuses voix exigent un retour à des activités distinctes, et pas seulement des voix attendues comme celle de Joseph Stiglitz. En juillet, Sandy Weill, l’ex-patron de Citigroup à l’origine de l’abrogation du Glass-Steagall Act, s’est prononcé pour une séparation des activités de dépôts et d’investissement. Un comble ! Mais certains, comme le Figaro, y ont vu un peu de malice : “l’annonce est aussi une pique lancée par le vénérable Weill à son ancien adjoint et protégé, Jamie Dimon. Évincé et humilié par Sandy Weill en 1998, Dimon a fini par créer, en 2004, JPMorgan Chase. Et le nouveau roi de Wall Street, bien que fragilisé par une perte de trading géante – près de 6 milliards de dollars -, continue, lui, de défendre les vertus du modèle de la banque universelle”. Un vieux banquier repenti sinon rancunier.

Figaro Sandy Weill

 

QUATRE RAPPORTS ET UN ENTERREMENT

Le modèle existe, donc reprenons-le. Ben non, ce serait trop simple. Du coup, plusieurs règles ont éclos chacune dans son coin. Aux Etats-Unis, la règlementation Volcker (du nom de l’ancien président de la FED, la banque centrale américaine) interdit aux banques de spéculer sur les marchés pour leur propre compte et s’oppose également à ce que les activités spéculatives des banques bénéficient de la protection de l’Etat en cas de difficultés. Au Royaume-Uni, la Commission bancaire indépendante présidée par John Vickers a pondu un rapport qui préconise la filialisation des activités de dépôts et leur interdiction de spéculer sur les marchés financiers. Troisième rapport : celui du gouverneur de la Banque de Finlande Erkki Liikanen présenté à la Commission européenne le 02 octobre dernier. Encore un nouveau cas de figure : la banque universelle est laissée intacte et les activités de trading sont filialisées à l’intérieur des grands groupes bancaires. Ces trois modèles proposent des séparations pas tout à fait séparées. On se quitte sans vraiment se quitter. On se quitte mais on continuera de partir en vacances ensemble et à se voir le week-end. Voyez ? Seul le retour Glass-Steagall Act est de fait une séparation consommée. On reprend nos billes et c’est chacun chez soi.

Résumons : si on souhaite séparer les activités des banques, on a le choix entre Volcker, Vickers, Liikanen ou le Glass-Steagall Act II (que des noms à coucher dehors, entre nous). Laquelle de ces solutions choisira le gouvernement français ? Peut-être planche-t-il sur une cinquième voie ? Personne ne le sait. Mais il y a fort à parier que la séparation choisie sera molle. Je ne lance pas les paris au hasard, j’ai deux indices. Le premier est la composition même du comité chargé de la réforme bancaire. Ils sont huit, dont sept énarques : le ministre de l’économie Pierre Moscovici, Christian Noyer, gouverneur de la banque de France, Jean-Philippe Thierry, vice-président de l’Autorité de contrôle prudentiel, Gérard Rameix, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF), Jérôme Haas, président de l’Autorité des normes comptables et trois autres personnalités qualifiées choisies ”en raison de leurs compétences dans les domaines monétaire, financier ou économique”. Qui sont ces trois autres personnalités qualifiées (manqueraient plus qu’elles ne le soient pas) ? Il suffit de fouiller un peu, de recouper les infos, et leurs noms ne sont plus un secret : nous avons Florence Lustman, inspecteur général des finances, Jacques de la Rosière, ex-directeur général du FMI et ancien conseiller de Michel Pébereau quand il était patron de BNP Baribas, et un autre ancien conseiller de Pébereau, Jean-François Lepetit. Selon le site Solidarité et progrès, ce dernier est d’ailleurs l’auteur d’un rapport sur le risque systémique publié en avril 2010 (pdf) qui considère toute forme de séparation bancaire comme “contreproductive“. De son côté, selon La Lettre A citée par Olivier Berruyer, de la Rosière a déclaré au Financial time du 26 septembre qu’une réforme interdisant ou bannissant certaines activités était une “erreur“. Ça promet.

Deuxième indice : le premier ministre en personne. Invité le 8 octobre à l’émission de France 3 Le monde d’aprèsanimée par Franz-Olivier Giesbert qui tenait ce soir-là le rôle de pourfendeur de banquiers, Pierre Moscovici a pris ses distances par rapport à la promesse de campagne de Hollande : “je pense que si on sépare, on risque de fragiliser les deux activités” a-t-il déclaré. “Le modèle français de banque universelle a été plutôt plus résistant pendant la crise que d’autres. (…) Il y a autre chose que j’ai en tête, c’est que la banque, c’est une industrie ; une industrie qui emploie, en France, 400.000 personnes” et de rappeler que le total des crédits en cours accordés aux entreprises atteignait 800 milliards d’euros. Pour le ministre, donc, “il faut réguler, pas affaiblir“. Ça ressemble étrangement à un enterrement de promesse sous nos yeux ébahis.

Voyez plutôt :

 

 

“IL EST REGRETTABLE QU’EN FRANCE, ON SACHE DÉJÀ CE QU’ON VEUT FAIRE”

Soucieux d’équilibrer le débat, FOG avait également invité à cette émission Thierry Philipponnat, secrétaire général de Finance watch, une ONG portée en son temps par le député européen Pascal Canfin devenu ministre depuis. Si si.Du développement. Entendons-nous : cet ancien professionnel de la finance ne peut être taxé de dangereux gauchiste. Il a travaillé pour UBS Londres et BNP Paribas avant de s’engager au Parlement européen dans le contre-lobbying sur la régulation financière. De corvée de télé ce soir-là, j’avais le sentiment que Philipponnat était copieusement coupé au montage. Du coup je lui ai posé la question, et en effet, les deux tiers de ses interventions sont passées à la trappe. “Le jeu du montage” me dit-il, fair-play. Il regrette seulement la disparation d’une toute petite information qui venait tempérer la conversation sur ce fabuleux marché des changes, marché qui permet la transaction de nos tout autant fabuleux Airbus : “j’ai juste précisé que la vente de produits à l’international qui suppose en effet de passer par ce marché représente seulement 4% des transactions. Le reste n’est que de la spéculation. Et on parle d’un marché qui brasse 4000 milliards de dollars par jour.”

Tant que je le tenais au bout du fil, je l’ai interrogé sur la grande réforme bancaire à la française. L’homme est poli, il ne me dira donc pas que ce comité c’est du flan mais il compare la méthodologie utilisée par les commissions Vickers ou Liikanen et celle du comité français. Selon lui, il n’y a pas photo. D’ailleurs, il n’a même pas été – et visiblement ne sera pas – auditionné. Il regrette qu’en France “on sache déjà ce qu’on veut faire“. Comprendre : tout est déjà décidé. “C’est dommage, car les enjeux sont considérables, l’impact de ces choix sur la société est énorme.” Pour lui, la première chose à faire c’est de “protéger le contribuable. On ne doit pas se leurrer : étant donné la taille de nos banques, il est évident qu’on ne pourra pas les laisser tomber.”

Elles sont si grosses que ça, nos banques à nous ? “Oui. La totalité des banques françaises représentent quatre fois notre économie. BNP Paribas, à elle seule, représente une fois notre PIB. Cette taille hors norme pose également un autre problème : plus une banque a une taille importante, plus elle bénéficie du soutien de l’Etat car on ne la laissera pas tomber, plus elle a un avantage de financement sur son activité, plus ça crée une distorsion de concurrence vis-à-vis des autres banques. Il s’en suit une distorsion de l’activité bancaire : l’Etat soutenant les banques, elles peuvent se financer moins cher, on assiste donc un gonflement de l’activité bancaire qui est faite au détriment de l’activité traditionnelle et au profit de l’activité de banques de marchés dont certaines ont une utilité mais dont beaucoup sont totalement inutiles.

Philipponnat

Thierry Philipponnat

 

A QUI PROFITENT LES BANQUES UNIVERSELLES ?

Un chiffre, un seul, mais il est très parlant : 10% de l’activité bancaire en France consistent à financer les entreprises. Si on ajoute les 12% qui servent à financer les particuliers, on arrive à 22%. Conclusion : moins d’un quart de l’activité des banques en France servent à l’économie réelle (la moyenne est de 28% pour l’ensemble des banques européennes). Vous aviez entendu ce chiffre vous ? Moi non. J’ai entendu Pierre Moscovici vanter les 800 milliards d’euros de crédits en cours accordés aux entreprises. 800 milliards sur les 8 000 milliards brassés, ça fait bien 10%, mais le chiffre ne fait pas le même effet. De la même manière, Moscovici insiste sur cette industrie qui emploie 400 000 personnes. “A son niveau de ministre, personne ne lui a dit que si on avait des banques plus petites et mieux diversifiées ce ne sont pas 400 000 emplois qu’on aurait mais 600 000″ regrette Philipponnat. “Présenté comme ça, c’est mieux non ? Non. Dans le doute, surtout on ne touche à rien. Pourtant, un jour ou l’autre il faudra se poser la question : à qui ce système profite-t-il ? Aux actionnaires ? Même pas, les actions des banques sont en chute libre. A la société ? Non plus. Aux clients ? Aux employés ? Pas plus. Restent les patrons des grosses banques. Eux ont gagné beaucoup d’argent.” Combien ? Si vous avez regardé le documentaire Le bal des vautours diffusé sur Arte, vous savez que les principaux dirigeants financiers mondiaux totalisent 95 milliards de dollars de salaire alors qu’ils ont accumulé 1 000 milliards de perte.

Philipponnat insiste sur le terme grosse banque – il parlera même de supermarché bancaire puis se reprendra. Car le secteur – et notamment en France – est très concentré. Pourtant il existe plus de 8 000 banques en Europe, 6 000 dans la seule zone euro. Quand on parle de la séparation des activités bancaires aux dirigeants de banques de taille disons raisonnable, qui ont une activité comprise entre 100 et 200 millions d’euros, ils sont tous pour. Oui, mais quel genre de séparation préconise-t-il ? Vickers ? Volcker ? Liikanen ? Aucun des trois. Philipponnat prône une séparation pure et simple, une séparation hermétique car c’est la seule efficace. “A partir du moment où les deux entités, celle qui fait du trading et le reste sont dans le même groupe, comment peut-on s’assurer qu’il n’y aura pas de fuites d’un côté ou de l’autre? Certes il y a des règles sur le thème vous n’avez pas le droit de dépasser vos ratios de solvabilité mais en cas de crise, ça ne tiendra jamais.”

Cela dit, même une solution tranchée n’est pas à l’abri d’un détricotage en règle. Voyez un énoncé simplissime comme celui de la réglementation Volcker : interdiction aux banques de spéculer sur les marchés pour leur propre compte. Il a été tellement interprété puis modifié par une batterie de juristes qu’aujourd’hui cette règle ressemble à une usine à gaz dont on dit qu’on ne peut plus l’appliquer. Y a un côté parabole du parapluie, vous ne trouvez pas ? Ce sac de nœud fait sourire Volcker en personne, comme me le raconte Philipponnat : “il y a un débat intéressant aux Etats-Unis en ce moment. On essaie de savoir si JPMorgan aurait perdu autant si la réglementation Volcker avait été en place. Eh bien on trouve une dizaine d’experts qui, dans des articles très fournis, répondent non à cette question, et une autre dizaine d’experts qui, dans des articles tout aussi sérieux, répondent que oui. Savez-vous pourquoi ? C’est Volcker qui me l’a dit. J’ai eu la chance de le rencontrer en avril 2012 et je lui ai posé cette même question sur JPMorgan. Il a hésité deux secondes et m’a répondu dans un grand sourire : «oh vous savez, avec les juristes, tout est possible». Ce qui signifiait que sa règle avait été vidée de sa substance par les raffinements juridiques à l’infini.”

Pour se préserver des raffinements, une seule solution : sortir la hache. Non ?

Shining

 
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