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Le blog de Lucien PONS

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Lancement d’un missile missile balistique intercontinental (ICBM) par les Etats-Unis et menaces de guerre contre la Russie

1 Mars 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #AMERIQUE, #La guerre, #La Russie, #L'OTAN., #Europe supranationale, #La France, #Terrorisme

Lancement d’un missile missile balistique intercontinental (ICBM) par les Etats-Unis et menaces de guerre contre la Russie

Atlas missle, test number 449

L’Armée de l’air américaine a lancé le 26 février un missile nucléaire Minuteman III à partir d’un bunker souterrain sur la côte californienne, le second tir d’essai de cette sorte de missile balistique intercontinental (ICBM) non armé en l’espace d’une semaine.

Le missile qui a frappé une zone d’essai dans les eaux de l’atoll de Kwajalein, à quelque 2.500 miles (4000 kilomètres) au sud-ouest d’Honolulu, porte normalement trois ogives ciblées indépendamment, chacune de 20 fois la puissance destructrice des bombes qui ont tué jusqu’à 350.000 personnes à Hiroshima et Nagasaki en 1945. Pour le vol de jeudi, il portait un paquet d’instruments d’essai.

Pour bien s’assurer que le sens politique de ces deux lancements rapprochés (il n’y a eu que 15 de ces tests depuis 2011) n’échappe à personne, Robert Work, le secrétaire adjoint américain à la Défense, a nommé spécifiquement dans une interview le 26 février la Russie et la Chine et qualifié les tirs d’essai de « signal … que nous sommes prêts à nous servir d’armes nucléaires pour défendre notre pays si nécessaire ».

Cette déclaration très inhabituelle et extrêmement provocatrice de la volonté de Washington de mener une guerre nucléaire survenait dans le contexte de tensions croissantes avec la Chine en mer de Chine méridionale et avec la Russie en Syrie et en Europe de l’Est. La menace nucléaire fut accompagnée de rodomontades de hauts responsables du Pentagone témoignant devant le Congrès des États-Unis en faveur d’une augmentation des dépenses d’armes américaines.

Il y eut le 24 février le témoignage, devant la Commission des forces armées de la Chambre des représentants, de l’amiral Harry Harris, chef du Commandement du Pacifique de l’US Navy, qui a appelé à une escalade majeure des opérations navales américaines anti-chinoises en mer de Chine méridionale et a accusé Pékin de rechercher « l’hégémonie en Asie de l’est », un impératif stratégique que Washington est lui-même déterminé à atteindre par des moyens militaires.

Il y eut le lendemain, devant la même commission, les remarques plus incendiaires encore du général Philip Breedlove, commandant suprême allié de l’OTAN en Europe et chef du Commandement européen des États-Unis. Breedlove a décrit la Russie comme « agressive » et « en train de renaître » et accusa Moscou d’avoir « choisi d’être un adversaire et [de] constitue[r] une menace existentielle à long terme » pour les Etats-Unis.

« Les Etats-Unis et l’OTAN doivent adopter une approche tous azimuts de la sécurité – considérer la gamme complète des problèmes de sécurité dans toutes les directions et [assurer] que nous utilisons tous les éléments de la puissance de notre nation », a dit Breedlove. En insistant sur « tous les éléments » de la puissance américaine, le général de l’Armée de l’air parlait de l’arsenal nucléaire du Pentagone.

Breedlove a fustigé l’intervention depuis cinq mois de la Russie en Syrie, qu’il a accusée « d’avoir aggravé le problème de façon dramatique», vraisemblablement en perturbant la tentative de Washington d’obtenir un changement de régime par une guerre où Al-Qaïda sert de principale force par procuration des Etats-Unis sur le terrain. Il est allé jusqu’à accuser Moscou de « militariser » la vague de migrants poussés par la guerre civile syrienne, orchestrée par Washington, et les guerres d’Irak et d’Afghanistan, à fuir en Europe.

« Pour contrer la Russie, Eucom [le Commandement européen des États-Unis], en collaboration avec ses alliés et partenaires, dissuade la Russie aujourd’hui et se prépare à se battre et à gagner si nécessaire », a déclaré Breedlove. La folie des remarques de Breedlove n’était pas que jouée. Que le commandant des forces américaines en Europe parle ouvertement de se préparer à « combattre et gagner » contre la Russie ressemble à une invitation à un holocauste nucléaire.

Les remarques de Breedlove furent complétées par celles du secrétaire américain à la Défense Ashton Carter. Il a déclaré à la Commission de la Chambre chargée des questions budgétaires que les prétendues « rodomontades nucléaires » de Moscou avait remis en cause « l’engagement à la stabilité stratégique » de la direction russe et « son respect de la prudence profonde que les dirigeants de l’âge nucléaire montraient devant les menaces à l’aide d’armes nucléaires ». Comme l’ont démontré les événements récents, Washington ne partage ni cet engagement ni cette prudence.

Le ministère russe de la Défense a lié, non sans justification, cette rhétorique belliqueuse au débat sur le budget militaire américain et fait remarquer que la même « marée montait chaque année ». Mais ce serait une dangereuse erreur de sous-estimer les préparatifs avancés engagés par Washington pour la guerre mondiale en général et pour une confrontation militaire avec la Russie en particulier.

Le projet de budget du Pentagone comprend cette année 3,4 milliards de dollars pour l’ « Initiative européenne de réassurance », quadruplant son financement par rapport à l’an dernier. Cette somme énorme est destinée à payer la rotation continue d’unités de combat américaines dans les anciennes républiques baltes soviétiques et dans trois pays d’Europe orientale. Cela équivaut à un siège militaire permanent de la frontière occidentale de la Russie. En outre, elle financera le prépositionnement de matériel militaire américain, dont des chars et de l’artillerie lourde, dans la même zone pour permettre le déploiement rapide d’unités militaires beaucoup plus importantes. Elle servira également à développer la formation et fournir plus d’armes aux Etats farouchement anti-russes de la région.

Ces deux dernières années, profitant de la crise provoquée par le coup d’Etat soutenu par l’Occident en Ukraine et de l’annexion de la Crimée après son approbation par référendum populaire, Washington et ses alliés ont procédé à un renforcement militaire de plus en plus provocateur dont le but est l’intimidation, l’assujettissement et finalement, le démembrement de la Fédération Russe. Cela comprenait la création d’une « force de réaction rapide » pouvant compter sur 40.000 soldats de l’OTAN et incluait une série sans précédent d’exercices militaires à distance de frappe de la Russie.

Deux groupes de réflexion étroitement liés à l’appareil militaire et de renseignement américain ont publié récemment des rapports à l’appui de ce renforcement. Le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) a publié en février une étude commanditée par l’Armée américaine d’Europe. Il a fait valoir qu’« un changement radical tant dans le paradigme de sécurité européenne que transatlantique exige[ait] la réévaluation d’une gamme complète de mesures requises pour que les Etats-Unis puisse mieux dissuader la Russie d’actes aventuristes similaires dans et autour du territoire de l’alliance ».

Le 26 février, le Conseil de l’Atlantique, virtuellement un bras de l’OTAN, a publié une étude, intitulée «Alliance à risque: renforcement de la défense européenne », qui prône un renforcement militaire majeur dans toute l’Europe. Visant à structurer la discussion au sommet de l’OTAN à Varsovie en juillet, elle déclare: « Le renforcement de la défense européenne fournira des ressources pour aider à dissuader la menace en provenance de l’Est et à l’emporter sur les dangers venant du Sud ».

Rédigée par de hautes personnalités politiques et militaires, l’étude examine la situation militaire de la Grande-Bretagne, qu’elle qualifie d’«évidée», ainsi que celle de la France, de l’Allemagne, de la Norvège, de l’Italie et de la Pologne.

La section sur l’Allemagne dénonce la « forte tendance anti-militariste » dans la population et fait valoir que « les dirigeants politiques et les commentateurs doivent convaincre et éduquer le public sur l’importance d’une politique défensive plus forte ».

La section sur la Pologne, rédigée par Tomasz Szatkowski, sous-secrétaire d’Etat au ministère polonais de la Défense nationale est la plus glaçante. Elle plaide pour le développement par Varsovie d’une « dissuasion non nucléaire » contre la Russie qui « se composerait de nouvelles capacités, telles des ogives plus puissantes sur les missiles de croisière, de nouveaux types d’armes (par exemple, la technologie des micro-ondes) et les capacités de cyber-offensives et de Forces d’opérations spéciales subversives ».

Dans les coulisses, sans rien dire à la population américaine ou mondiale, les responsables américains et de l’OTAN ont discuté de changer la politique nucléaire occidentale et les règles d’engagement, sous prétexte que Moscou avait violé le Traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire (INF), une allégation que la Russie a démentie.

Pour se préparer à une guerre nucléaire agressive, le gouvernement Obama a mis au point un programme de modernisation des armes nucléaires de mille milliards de dollars. Celui-ci envisage le déploiement sur les 30 prochaines années de nouvelles générations de bombardiers à longue portée, de sous-marins nucléaires, d’ICBM et de missiles de croisière. Dans le budget 2017 du Pentagone, actuellement discuté, le gouvernement a demandé 9,2 milliards dollars pour l’Administration de la sécurité nucléaire nationale, un département du ministère de l’Énergie, pour le développement des stocks d’ogives nucléaires de Washington.

Bill Van Auken

Article paru en anglais, WSWS, le 27 février 2016

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Rapport de situation de Donetsk: Concours sanglants et chaos au sein des FAU sur fond de préparation cachée pour une offensive - 29 février 2016

1 Mars 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Ukraine, #La France, #l'Allemagne, #La Russie, #AMERIQUE, #le nazisme, #L'OTAN., #Europe supranationale

"La situation dans la République populaire de Donetsk reste tendue. Durant la semaine écoulée, la partie ukrainienne a violé 164 fois le cessez-le-feu, et bombardé 668 fois le territoire de la République, y compris 343 bombardements avec des armes lourdes. Durant la journée écoulée, l'armée ukrainienne a bombardé 273 fois le territoire de la République au cours de 25 violations du cessez-le-feu," a rapporté lundi le commandant en second de l'armée de Donetsk Edouard Bassourine, en soulignant que "les autorités politiques et militaires ukrainiennes se sont retirées de la mise en œuvre des accords signés et de l'évolution de la situation vers la résolution pacifique du conflit", et "sous couvert de leurs rotations, essayent de cacher la véritable situation sur la ligne de contact, et, très probablement, les préparatifs d'une offensive contre la RPD", "incluant des formes cyniques d'encouragement des soldats", alors que "les observateurs de l'OSCE rapportent aussi l'occupation systématique de localités et le transport d'armes et d'équipement militaire par les soldats ukrainiens dans la zone tampon." "En annonçant des victoires fictives, les autorités militaires essayent de rehausser le prestige des forces armées ukrainiennes et de cacher tout le chaos qui existe dans les unités," a indiqué Bassourine.

"Les bombardements les plus intensifs, y compris ceux impliquant des armes lourdes prohibées par les accords de Minsk, ont été menés contre les localités de Zaïtsevo, Spartak, Staromikhaylovka, Zhabounki, Dokouchaevsk, Vesyoloye, la zone de l'aéroport et le centre Volvo, ainsi que les districts de Petrovsky et Kouibyshevsky à Donetsk.

Lors des bombardements, l'ennemi a utilisé 14 fois des mortiers de 120 mm, 143 fois des mortiers de 82 mm, dont 122 obus tirés sur la localité de Kominternovo. L'ennemi a aussi utilisé 86 fois des véhicules de combat d'infanterie, ainsi que différents types de lance-grenades, des systèmes antiaériens et des armes légères.

D'après la mission de l'OSCE, dans les sites de stockage des armes et de l'équipement ukrainiens, les observateurs ont enregistré l'absence de quatre lance-roquettes multiples "Ouragan" de 220 mm, 12 lance-roquettes multiples "Grad" BM-21 de 122 mm, sept obusiers MSTA-B de 152 mm, 44 chars d'assauts, quatre mortiers et un canon antichar D-44 de 85 mm. Ce n'est pas la première fois qu'est aussi notée la présence d'armes et d'équipement non enregistrés auparavant. Les observateurs de l'OSCE rapportent aussi l'occupation systématique de localités et le transport d'armes et d'équipement militaire par les soldats ukrainiens dans la zone tampon.

Toutes les violations enregistrées par la mission de l'OSCE dans les sites de stockage des armes et équipements militaires ukrainiens sont ignorées et, comme nous pouvons le voir dans les rapports de l'OSCE, aucune décision n'est prise à leur sujet. En d'autres termes, les autorités politiques et militaires ukrainiennes se sont retirées de la mise en œuvre des accords signés et de l'évolution de la situation vers la résolution pacifique du conflit. Je voudrais attirer votre attention sur le fait que l'aggravation de la situation militaire et politique dans le Donbass a habituellement lieu à la veille d'une réunion des ministres des Affaires étrangères au format Normandie.

Ce sont les civils qui souffrent toujours d'une telle politique et de l'échec de la misse en œuvre des accords. Le concours sanglant entre les commandants des divisions bombardant les localités pacifiques a déjà porté ses résultats. Durant la semaine écoulée, quatre soldats des forces armées de la RPD sont morts et un autre a été blessé. Parmi les civils, trois personnes ont été blessées et deux enfants ont eu une commotion cérébrale suite à l'explosion d'obus ukrainiens.

Les activités des unités des forces spéciales du ministère de l'Intérieur ukrainien visant à identifier et arrêter les informateurs de la RPD près de la ligne de contact ont abouti à la disparition de deux personnes, un homme et une femme dans la zone de la localité de Zhovanka.

Nos services de renseignement continuent d'enregistrer des mouvements constants de l'équipement des FAU dans les directions de Gorlovka, Donetsk et Marioupol, à la fois vers les localités de la zone de l'OAT et tout le long de la ligne de contact. Après avoir analysé le transport des soldats et de l'équipement militaire, nous pouvons en conclure que les autorités politiques et militaires ukrainiennes, sous couvert de leurs rotations, essayent de cacher la véritable position des unités sur la ligne de contact et la présence là-bas d'armes prohibées; en d'autres termes, une violation des accords de Minsk sur le retrait des armes, et, très probablement, les préparatifs d'une offensive contre la RPD.

Dans le même temps, en parallèle à de telles mesures, les autorités ukrainiennes donnent de fausses informations à propos d'une augmentation du nombre d'attaques de la part des forces armées de la RPD et trompent les représentants de la mission de l'OSCE, en accusant la RPD de ne pas respecter les accords de Minsk. Les représentants ukrainiens auprès du CCCC y contribuent pleinement. Ils continuent de fournir de fausses informations sur ce qui se passe dans la zone de conflit, montrant en particulier, des rapports vidéos et photos de prétendus bombardements menés depuis le territoire de la RPD. Je voudrais vous rappeler que dans les villes de Donetsk et Gorlovka, il n'y a pas de représentants de la partie ukrainienne au sein du CCCC. Pour autant que nous le sachions, la partie ukrainienne ne veut pas d'eux dans ces zones afin de continuer à mentir cyniquement et à inventer différentes excuses pour ses actions visant à interrompre les accords de Minsk.

D'après une interception radio, le commandement ukrainien continue de montrer une attitude cynique envers ses propres troupes. En particulier, un représentant du service du personnel des FAU du ministère de la Défense est arrivé dans la 28e brigade mécanisée et a amené plus d'une centaine de médailles "Pour leur courage en captivité". Cela a provoqué une réaction mitigée du commandant de la brigade qui a frappé le représentant en question. Ce fait indique que le commandement ukrainien se moque ouvertement de ses soldats et ne recule devant rien, pas même des formes cyniques d'encouragement des soldats, car la captivité est une honte pour tout soldat et rien d'autre.

Récemment, ont eu lieu des enfumages plus fréquents de la partie ukrainienne à propos de la prétendue occupation des localités de Zaïtsevo et Shirokino, avec même quelques preuves qui ont été présentées. Je voudrais vous rappeler que les forces armées de la RPD ont quitté unilatéralement la localité de Shirokino afin de faire baisser la tension dans la direction du Sud. Alexander Hug avait donné sa parole qu'une zone démilitarisée serait créée dans cette localité, et que seuls les civils pourraient y rester. Les autorités ukrainiennes essayent de cacher l'orgie en cours dans les unités des FAU. Il y a des affrontements ouverts entre bataillons nationalistes et unités des FAU survenant sur fond de mauvais approvisionnement financier et de redistribution des sphères d'influence dans les localités et aux points de passages dans la zone de l'OAT et tout le long de la ligne de contact. Je crois qu'en annonçant des victoires fictives, les autorités militaires essayent de rehausser le prestige des forces armées ukrainiennes et de cacher tout le chaos qui existe dans les unités.

Jusqu'à ce que la partie ukrainienne commence à appliquer les accords de Minsk, la paix sur la terre du Donbass est hors de question," a indiqué Bassourine.

Commandant en second Edouard Bassourine, traduction officielle depuis l'anglais par Úlfdís Haraldsdóttir

Agence DONi News

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De la décomposition politique par Jacques Sapir.

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #Le capitalisme;, #Les transnationales, #Le grand banditisme, #Le fascisme

De la décomposition politique

Président français François Hollande© Benoit TessierSource: Reuters
Président français François Hollande

L'Union européenne «ne fait plus rêver». C'est même plutôt un rêve qui s’est transformé en cauchemar. Quelles sont les solutions politiques et économiques pour sortir de cette impasse ? L'économiste Jacques Sapir cherche des réponses.

L’une des caractéristiques de la situation actuelle est le désenchantement vis-à-vis du «rêve» européen. L’Europe, et en particulier sous sa forme de l’Union européenne, ne fait plus rêver. Elle inquiète et elle fait même peur. Le «rêve» s’est transformé en cauchemar, d’Athènes à Paris, en passant par Rome, Lisbonne et Madrid. Les causes en sont multiples : chômage de masse, politiques d’austérité à répétition dont le poids est toujours porté par les mêmes, mais aussi montée des réglementations liberticides et des détournements de souveraineté, enfin des comportements scandaleux à l’échelle internationale comme on peut le voir dans la gestion calamiteuse de la question des réfugiés ou dans l’alignement sur la politique étatsunienne avec le soutien apporté, de fait, aux néo-nazis qui sévissent à Kiev. Ce désenchantement se traduit par la montée des remises en cause de l’Union européenne, dont le débat sur une sortie possible de la Grande-Bretagne (ce que l’on appelle le «Brexit») est l’un des exemples. Il provoque en retour la crise ouverte des élites politiques, et en particulier en France où la «construction européenne» avait depuis longtemps quitté le domaine de la raison pour entrer dans celui du dogme religieux. C’est ce qui explique le spectacle de décomposition accélérée que donnent les deux partis anciennement dominant de la vie politique française, le parti «socialiste» et l’ex-UMP rebaptisée «Les Républicains».

C’était ce traité, [le TSCG] qu’il fallait combattre et non pas pleurer sur ses conséquences

Précis de décomposition

Cette décomposition est aujourd’hui une évidence au sein du P«S». La tribune co-signée par Mme Martine Aubry et quelques autres, tribune dont on a déjà parlé, en est l’un des symptômes. Dans cette «rupture», qui semble bien aujourd’hui actée, entre deux lignes que pourtant tout rapproche et en particulier leur européisme, ce sont les querelles d’égo qui ont d’abord parlé. Et ceci est symptomatique d’une décomposition politique quand on n’est plus capable de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire, ou que l’on en vient à considérer des questions de personnes comme essentielles. De fait, la cohérence du gouvernement, et des partis qui le soutiennent, est déterminée par le vote du Traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (le TSCG), vote qui fut obtenu en septembre 2012. Ce Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, contient en réalité trois mensonges pour le prix d’un. Quelle stabilité, quand on voit dans le rapport récent du FMI, que les mêmes mécanismes qui ont été mis en œuvre depuis 2010 n’ont fait qu’aggraver la crise? Quelle stabilité encore quand on voit la dépression que connaissent les pays en crise? Parler de stabilité est ici un mensonge flagrant. Quelle coordination, encore, quand on sait qu’il n’y a de coordination qu’entre des agents libres et des Etats souverain, alors c’est à une autorité hiérarchique que l’on a affaire, et qu’il n’y a dans ce traité qu’asservissement à des agences dites indépendantes ? J’écrivais en octobre 2012 : «Ce traité organise en fait le dépérissement de la démocratie en Europe avec la fin de l’autorité suprême des Parlements nationaux en matière budgétaire. Or, il faut s’en souvenir, c’est par le consentement à l’impôt que commence la démocratie».

La décomposition sévit aussi dans l’opposition

Quelle gouvernance, enfin, dans un traité qui s’est avéré inapplicable et qui n’a pas eu d’autres fonctions que d’être violé à peine signé ? Mais ce traité désastreux a bien été l’inspiration des diverses mesures prises par François Hollande et ses divers gouvernements. C’était ce traité qu’il fallait combattre et non pas pleurer sur ses conséquences. Ceci ne rappelle que trop cette célèbre phrase de Bossuet qui s’applique, hélas, parfaitement à cette situation : «Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance» (Bossuet J.B., Œuvres complètes, vol XIV, éd. L. Vivès, Paris, 1862-1875, p. 145. Cette citation est connue dans sa forme courte «Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils chérissent les causes»).

Mais, la décomposition sévit aussi dans l’opposition. La «primaire» que les «Républicains» veulent organiser n’est pas seulement une injure aux institutions, dont ce parti devrait, de par ses origines, être le meilleur défenseur. Elle se traduit par une surenchère de petites phrases, des postures dont raffolent certains dirigeants politiques, le verbe haut et les coups bas. Car, entre MM. Fillon, Juppé, Le Maire et Sarkozy, où sont les différences ? Un peu plus ou un peu moins d’austérité ? Quelques cadeaux en plus ou en moins pour le MEDEF ? Le jeunisme brouillon contre la calvitie couverte d’erreurs ? Ce sera, toujours, le même alignement sur Bruxelles, sur l’Union européenne et sur l’Allemagne. Il faut espérer qu’une voix se lève pour faire entendre un autre discours. Mais, en attendant, nous avons droit au même spectacle que celui donné par les «solfériniens».

Enfin, des histrions proposent des candidatures de fantaisie, comme celle de Nicolas Hulot, sans se soucier du programme qui pourrait la sous-tendre. Cette focalisation sur des personnalités est bien la preuve que nous sommes dans un espace politique complètement décomposé.

La zone euro n’a plus d’autre choix que de s’engager toujours plus dans dans une politique de déflation ou de disparaître

Les causes de cette décomposition

Pourtant, l’heure est grave. La situation de la France n’a d’égal que la crise que connaît l’Union européenne. Il suffit de lire ce qu’écrit un auteur «européiste», mais pourtant lucide, pour s’en convaincre. Car cette crise qui perdure a une origine. Cette destruction de l’ensemble du cadre économique et social que nous connaissons en France vient de ce que l’euro favorise ou impose dans les différents pays membres. Mais, elle découle aussi du cadre politique implicite qui se met en place à propos de l’euro dans les pays de la zone euro. Aujourd’hui, la plupart des européens sont désormais conscients des effets négatifs sur l’économie de la monnaie. On sait ce qu’elle entraîne, et ce qui était prévisible depuis près de dix ans (voir J. Bibow, (2007), "Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This", in J. Bibow et A. Terzi (dir.), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (N. Y.), Palgrave Macmillan, 2007) : croissance faible et montée du chômage. La crise de la zone euro est désormais une évidence, même pour les idéologues les plus bornés.

L’attractivité de l’Euro mais aussi de l’Union européenne est en train de s’effacer

Aucun des problèmes fondamentaux posés dès l’origine n’a été résolu, et leurs effets désormais s’accumulent. Les solutions partielles qui ont été proposées, et présentées comme des avancées historiques vers une Europe fédérale, posent en réalité bien plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. La zone euro n’a plus d’autre choix que de s’engager toujours plus dans dans une politique de déflation, dont les conséquences cumulées sont redoutables pour les peuples des pays qui la composent, ou de disparaître.

L’attractivité de l’Euro mais aussi de l’Union européenne est en train de s’effacer. La faute en revient aux politiques d’austérité qui ont été mises en œuvres ouvertement pour «sauver» l’euro, c’est à dire pour résoudre la crise des dettes souveraines. Or, ces politiques ont plongé les pays qui les ont appliquées dans des récessions très profondes (Baum A., Marcos Poplawski-Ribeiro, et Anke Weber, (2012), « Fiscal Multipliers and the State of the Economy », IMF Working papers, WP/12/86, FMI, Washington DC. Blanchard O. et D. Leigh, (2013), « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers », IMF Working Paper, WP/13/1, FMI, Washington D.C.). Il faudra que très rapidement les dirigeants des différents pays en prennent acte et soit trouvent des thèmes susceptibles de refonder cette attractivité, soit comprennent que l’on ne peut durablement faire vivre des institutions contre la volonté des peuples.

La montée de l’exaspération populaire est aujourd’hui palpable, et sur l’ensemble des terrains

Pour des comités d’action de la révolte sociale

Les quolibets et les insultes que le président de la République a subis au salon de l’Agriculture le matin du samedi 27 février sont exemplaires de l’exaspération d’une profession, mais au-delà des Français. Or, les problèmes de l’agriculture française, dont les sources sont multiples et où le rôle de la grande distribution est à signaler, seraient largement réduits si une différence de 40% s’établissait entre le franc retrouvé et le deutsche mark. Cella correspond à ce que donnent les calculs dans le cas d’une dissolution de la Zone euro, soit une dépréciation de 10% pour le franc et une appréciation de 30% pour le DM. Notons encore que c’est l’Union européenne qui s’oppose à la signature d’accords garantissant les prix d’achat aux producteurs, au nom du sacro-saint respect de la «concurrence libre et non faussée». Le gouvernement français aurait parfaitement les moyens de régler cette crise en jouant sur les prix et non par des suppressions de cotisations, qui ne sont que des palliatifs temporaires.

La montée de l’exaspération populaire est aujourd’hui palpable, et sur l’ensemble des terrains. C’est ce qui explique le retentissement des manifestations du salon de l’Agriculture le 27 février. De la calamiteuse «loi Travail» à la situation dramatique des agriculteurs, de la révolte des enseignants contre la réforme du collège et le discours de l’éducation nationale à la casse des services publics et de l’esprit public (avec son corollaire, la laïcité) sur l’ensemble du territoire, il est temps que ces diverses colères trouvent leur débouché politique. Ce débouché ne peut être qu’une position radicalement opposée à l’euro et renvoyant l’Union européenne à une réforme immédiate. Ce débouché doit prendre la forme d’un rejet immédiat des deux partis, le P«S» et les «Républicains» dont la cogestion de la France au sein de l’idéologie européiste a produit la situation actuelle. Cela impose de dire haut et fort que nous ne voterons en 2017 ni Hollande, ni Aubry, ni aucun des clones que nous produira cette «gauche» déshonorée, ni pour Juppé, ni pour Sarkozy, ni aucun de ces clowns issus de la matrice européiste.

Cette convergence des luttes doit s’organiser, si possible avec l’aide des syndicats, ce qui serait naturellement souhaitable, mais s’il le faut sans eux. Un grand mouvement de comités d’action de la révolte sociale est possible. Ces comités doivent avoir deux principes directeurs : la volonté de faire converger les luttes et le rejet clair et sans ambiguïté du cadre européen avec la volonté affirmé de retrouver notre solidarité. Telle pourrait être la meilleure sortie possible de la situation de décomposition politique dans laquelle nous nous trouvons.

DU MÊME AUTEUR : L’indécence et l’impudence de la tribune de Martine Aubry

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La « Destinée manifeste » et l’exceptionnalisme américain

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #AMERIQUE, #La Russie, #La République, #La France, #Europe supranationale

 

. Voici donc la première série de billets d’Édouard…

[Americain Progress (1872) – John Gast : Allégorie de la « Destinée manifeste » représentée par Columbia – la personnification féminine des États-Unis au XIXe siècle – guidant les colons américains vers les ténèbres sauvages de l’Ouest pour y apporter la lumière (et en profite pour câbler le télégraphe au passage)1]

L’origine de la fondation des États-Unis découle d’une vision idéaliste et religieuse. La découverte du « Nouveau Monde » devait permettre la construction d’un état idyllique, en opposition aux nations décadentes d’Europe2. Dès 1630, l’avocat puritain et fondateur de la Colonie de la baie du Massachusetts, John Winthrop, dans son sermon « A Model of Christian Charity », déclara que les puritains du Nouveau Monde avaient la mission divine de construire une « Cité sur la colline » (City upon a hill)3 ; expression tirée de l’Évangile selon Matthieu (5:14) : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ». La Révolution américaine et l’apparition de la première nation républicaine et démocratique forgèrent le concept d’ « exceptionnalisme américain ». En effet, la Déclaration d’indépendance de 1776 et la Constitution américaine de 1787 mentionnèrent des principes et des valeurs, dont la vocation était d’être appliqués à l’ensemble de l’humanité.

À son retour de voyage, Alexis de Tocqueville déclara :

« La situation des Américains est donc entièrement exceptionnelle, et il est à croire qu’aucun peuple démocratique n’y sera jamais placé. » [Alexis de Tocqueville, 1835-1840, De la démocratie en Amérique]

Cette conception justifia alors l’idée que les États-Unis étaient dotés d’une « Destinée manifeste », et qu’une mission civilisatrice leur avait été dévolue afin de répandre leur modèle sur l’ensemble du continent4. En 1812, lorsque les États-Unis profitèrent des conquêtes napoléoniennes pour porter la guerre aux colonies britanniques du Canada, Andrew Jackson, alors général en chef et futur président des États-Unis d’Amérique, révéla déjà des prétentions impériales :

« Nous allons nous battre pour défendre notre droit au libre-échange et pour ouvrir le marché aux produits de notre sol » […] « les jeunes hommes d’Amérique sont animés par l’ambition d’égaler les exploits de Rome ». [Andrew Jackson, 1812, University of Tennesee]

Le terme de « Destinée manifeste » apparut pour la première fois en 1844, dans un article du directeur de la Democratic Review, John O’Sullivan :

« Notre Destinée Manifeste [consiste] à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année» [John O’Sullivan, cité p. 23 de Nouailhat Yves-Henri, Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours, 2003]

Ainsi, les Américains avaient pour mission divine de s’implanter démographiquement et institutionnellement sur l’ensemble du continent nord-américain. Pour parvenir à la création de cet État exceptionnel, les fondateurs des États-Unis décidèrent de limiter l’implication américaine dans la politique européenne. Ceci se traduisit à travers la doctrine du « non-engagement », , dont Thomas Jefferson (1801-1809) fut l’un des avocats :

« J’ai toujours considéré comme fondamental pour les États-Unis de ne jamais prendre part aux querelles européennes. Leurs intérêts politiques sont entièrement différents des nôtres. Leurs jalousies mutuelles, leur équilibre des puissances (forces), leurs alliances compliquées, leurs principes et formes de gouvernement, ils nous sont tous étrangers. Ce sont des nations condamnées à la guerre éternelle. Toutes leurs énergies sont dévolues à la destruction du travail, de la propriété et des vies de leurs peuples. » [Thomas Jefferson, 1823, Source]

La volonté messianique d’expansion des dirigeants américains fut sécurisée avec la doctrine Monroe (1823) qui sanctuarisa le territoire continental en condamnant toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » comme celle des États-Unis dans les affaires européennes.

À partir de la fin du XIXe siècle, les États-Unis, une fois leurs frontières continentales fixées, cherchèrent à exporter leurs valeurs marchandes et culturelles dans le reste du monde. Dès lors, la notion de « Destinée manifeste » se divisa entre deux visions des relations internationales, l’une réaliste et l’autre idéaliste. Théodore Roosevelt utilisa la « Destinée manifeste » pour justifier l’interventionnisme des États-Unis au-delà de leurs frontières nationales. Son discours de 1904, « corollaire à la doctrine Monroe », affirma que les États-Unis avaient le devoir d’intervenir en Amérique Latine et aux Caraïbes, lorsque leurs intérêts étaient menacés :

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, même à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. » [Théodore Roosevelt, Discours prononcé au Congrès, 6 décembre 1904, Wikipedia]

Cette « police internationale » initiée par la vision réaliste de Roosevelt, avait pour objectif premier, non pas la propagation du modèle américain, mais la répression des déviances politiques faisant obstacle aux intérêts des États-Unis5.

Pour le président américain Thomas Woodrow Wilson, les États devaient se conformer à des règles internationales représentées par des institutions supranationales. Wilson se servit du concept de « Destinée manifeste » pour légitimer le fait que les États-Unis avaient la mission d’apporter la liberté et la justice au reste du monde :

« Je crois que Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté. » [Woodrow Wilson, cité par Ronald Steel, Mr Fix-it, in New York Review of Books, 5 octobre 2000, pp.19-21]

À la suite de la Première Guerre mondiale, il représenta les États-Unis comme le ”sauveur de monde”, porteur d’un modèle exceptionnel à vocation universelle :

« L’Amérique est la seule nation idéale dans le monde […] L’Amérique a eu l’infini privilège de respecter sa destinée et de sauver le monde […] Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice. » [Woodrow Wilson, cité par Bernard Vincent, La Destinée Manifeste, Messène, Paris, 1999]

L’idéologie impérialiste et suprémaciste américaine, représentée par les concepts de « Destinée manifeste » et d’ « exceptionnalisme américain », est donc l’héritière des visions réaliste et idéaliste de Roosevelt et Wilson.

Bien que le concept d’ « exceptionnalisme américain » date des années 1830, l’expression « American exceptionalism » fut utilisée pour la première fois en 1929, lorsque Joseph Staline condamna les propos des membres du Parti communiste américain, qui considéraient que les États-Unis étaient indépendants des lois marxistes de l’Histoire, « grâce à leurs ressources naturelles, leurs capacités industrielles, et à l’absence d’une importante lutte des classes ». Staline dénonça alors « l’hérésie de l’exceptionnalisme américain »6. La Grande Dépression mit à mal la théorie de l’exceptionnalisme américain, et en juin 1930, lors du congrès national du Parti communiste américain à New York, il fut déclaré que :

« La tempête de la crise économique aux Etats-Unis a renversé le château de cartes de l’exceptionnalisme américain, ainsi que le système tout entier des théories opportunistes et des illusions qui ont été forgées sur le mythe de la prospérité du capitalisme américain. » [Johnpoll, Bernard K, A Documentary History of the Communist Party of the United States, Vol. II, Westport, Conn: Greenwood Press, 1994, p. 196]

 Dans le contexte historique de la Guerre froide, la doctrine américaine Truman – opposée à la future doctrine soviétique Jdanov – s’inspira du concept de « Destinée manifeste » quant au devoir de protection des « peuples libres » :

 « Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement […]. Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin […]. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier. […] de maintenir la liberté des États du monde et à les protéger de l’avancée communiste. » [Harry Truman, Congrès des États-Unis, 12 mars 1947, Wikipedia]

Ce « soutien économique et financier », à travers le plan Marshall, permit de faire entrer les nations européennes dans la zone d’influence américaine. Malgré les tensions induites par le contexte de Guerre froide, les présidents américains continuèrent à faire référence à « l’exceptionnalisme américain » et à leur « Destinée manifeste ». En 1961, le Président John F. Kennedy reprit l’expression « City upon a hill » de Winthrop et déclara :

« Plus que n’importe quel peuple sur Terre, nous portons les fardeaux et acceptons les risques sans précédent – de part leur taille et leur durée – non pas pour nous seuls mais pour tous ceux qui souhaitent être libres. » [John F. Kennedy, 1961, Foreign Policy]

Le président Jimmy Carter affirma quant à lui dans son discours du 2 mai 1977 :

« Nous avons notre forme de gouvernement démocratique que nous pensons être la meilleure. Dans tout ce que je fais concernant la politique intérieure ou extérieure, j’essaie de faire en sorte que les gens réalisent que notre système fonctionne […] et que cela puisse servir d’exemple à d’autres. » [Jimmy Carter, 1977, Source]

À partir des années 1980, Ronald Reagan fit la synthèse entre le réalisme de Roosevelt et l’idéalisme wilsonien. D’un côté, il chercha à provoquer la chute de l’URSS en la désignant comme « l’Empire du mal »7, en l’entraînant dans la « Guerre des étoiles », et en finançant les opposants au communisme dans plusieurs pays. D’autre part, Reagan renoua avec la « Destinée manifeste » en se faisant le défenseur de la diffusion de la démocratie dans le monde :

« Dans le monde entier aujourd’hui, la révolution démocratique gagne en force […]. Nous devons être fermes dans notre conviction que la liberté n’est pas uniquement la prérogative de quelques privilégiés mais un droit inaliénable et universel pour tous les êtres humains. » [Ronald Reagan, Discours du 8 juin 1982, in Les relations internationales au temps de la guerre froide, Paul Vaiss, Klaus Morgenroth, 2006, p.181]

Après l’effondrement de l’URSS, l’administration du président Georges Bush lança le concept de « Nouvel Ordre Mondial », dont le but était d’assurer la suprématie des États-Unis et la sécurité de leurs alliés :

«  Nous nous devons aujourd’hui, en tant que peuple, d’avoir une intention de rendre meilleure la face de la nation et plus douce la face du monde. » [George Bush, 1989, Current Documents, p. 4]

Sous la présidence de Bill Clinton, la diffusion du modèle politique américain à travers le monde se conjugua avec la défense du libéralisme économique :

« Notre stratégie de sécurité nationale est donc fondée sur l’objectif d’élargir la communauté des démocraties de marché tout en dissuadant et en limitant la gamme des menaces qui pèsent sur notre nation, nos alliés et nos intérêts. Plus la démocratie et la libéralisation politique et économique s’imposeront dans le monde, notamment dans les pays d’importance stratégique pour nous, plus notre nation sera en sécurité et plus notre peuple sera susceptible de prospérer. » [Extrait du document Stratégie de sécurité nationale, présenté par le Conseil de sécurité Nationale de l’administration Clinton (1994-96), Source]

L’administration Clinton reprit à son compte l’exceptionnalisme américain en créant l’expression de « nation indispensable » pour caractériser les États-Unis d’Amérique vis-à-vis du reste du monde.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une radicalisation de la stratégie internationale des États-Unis, notamment à travers l’élaboration d’une politique étrangère « hyper-interventionniste ». Sous l’influence des néo-conservateurs américains8, les États-Unis ont ouvertement planifié le renversement des régimes qui étaient alors hostiles aux intérêts américains :

« Les États-Unis s’efforceront constamment d’attirer le soutien de la communauté internationale, mais n’hésiteront pas à agir seuls, si nécessaire, afin d’exercer leur droit à la défense, en agissant de façon préventive contre les terroristes, dans le but de les empêcher de causer des dommages au peuple américain et au pays. » [Stratégie de Sécurité Nationale de l’administration Bush en 2002, Source]

C’est encore au nom de la « Destinée manifeste », de l’ « exceptionnalisme américain », que les États-Unis sont pris la décision d’entrer en guerre contre « l’axe du mal », sans estimer nécessaire de recevoir l’aval de l’ONU. Pour les néo-conservateurs américains, cette violation du droit international n’est pas condamnable. En effet, l’ « exceptionnalisme américain » comporte également un aspect psychologique qui est « l’inculpabilité de l’américanisme, c’est-à-dire l’impossibilité absolue que l’américanisme puisse être coupable dans le sens d’un acte répondant à une intention, une appréciation, un jugement mauvais ». Les États-Unis d’Amérique sont ainsi considérés comme « bien absolu et justice pure », et par conséquent, « rien de ce que fait l’Amérique dans le reste du monde ne peut être objectivement mauvais pour le reste du monde »9. Ainsi, au regard du passé, l’administration Bush est moins le symbole d’une rupture que de la mise en œuvre de l’idéologique « néo-conservatrice », alliant l’idéalisme théorique wilsonien au réalisme pratique de Roosevelt :

« […] pour la première fois, le wilsonisme serait réaliste puisqu’il ne s’affirmerait plus par l’intermédiaire d’une organisation internationale impuissante ou suspecte, mais par celui d’un empire irrésistible et bienveillant. » [Pierre Hassner et Justin Vaisse, Questions Internationales, p. 55]

Plus récemment, l’ « exceptionnalisme américain » a été placé au centre du débat politique américain. Le 4 avril 2009, lors d’une conférence de presse tenue à Strasbourg, Barack Obama déclara :

« Je crois dans l’exceptionnalisme américain, exactement comme je suspecte que les Britanniques croient dans l’exceptionnalisme britannique et les Grecs croient dans l’exceptionnalisme grec. » [Barack Obama, 2009, conférence de presse à Strasbourg, The American Presidency Project]

En 2010, un sondage a révélé que 80 % des Américains soutenaient l’idée que les États-Unis « possèdent un caractère unique, qui en fait le plus grand pays du monde », et que seulement 58 % d’entre eux affirmaient que « Barack Obama le pense également »10. Dans un objectif purement électoraliste, les Républicains se sont alors emparés de ce concept et l’ « exceptionnalisme américain » a été au cœur du débat de la campagne présidentielle11.

Aujourd’hui, les moyens d’accomplir la « Destinée manifeste » des États-Unis diffèrent selon le contexte, l’emplacement géographique et la présence ou non de matières premières. D’après l’article de Philippe Grasset (DeDefensa) « Notre exceptionnalisme-suprémacisme » :

« les pays européens, ont endossé cette dialectique prédatrice caractérisant aujourd’hui l’Occident dans son entier. […] L’exceptionnalisme-suprématisme a complètement envahi l’UE, à visage découvert, véritablement comme une doctrine active de fonctionnement […]  Ce qui était sur le moment le simple résultat d’une mécanique bureaucratique est devenue une sorte de doctrine activiste, fondée sur l’affirmation d’une sorte de supériorité morale, psychologique et technologique comme un équivalent postmoderniste à la supériorité raciale et ethnique des suprématismes des XIXème-XXème siècles. » [Philippe Grasset, 4 juin 2014, Dedefensa]

À suivre dans le billet suivant : Florilège de discours de dirigeants américains (1973-2008) 

Edouard

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Destin%C3%A9e_manifeste 
  2. http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/usa/usa1.htm 
  3. http://en.wikipedia.org/wiki/American_exceptionalism 
  4. http://fr.wikipedia.org/wiki/Destin%C3%A9e_manifeste 
  5. http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/usa/usa3.htm 
  6. Pease, Donald E. Editors: Bruce Burgett and Glenn Hendler. “Exceptionalism”, pp.108–112, in Keywords for American Cultural Studies. NYU Press, 2007 
  7. Ronald Reagan, Discours sur l’état de l’Union de 1985 
  8. voir les révélations de Wesley Clark : https://www.youtube.com/watch?v=vE4DgsCqP8U 
  9. http://www.dedefensa.org/article-l_inculpabilite_comme_fondement_de_la_psychologie_americaniste_06_05_2006.html 
  10. http://www.gallup.com/poll/145358/americans-exceptional-doubt-obama.aspx 
  11. http://www.slate.fr/monde/62941/elections-usa-2012-exceptionnalisme-obscurantisme 

 

92 réponses à La « Destinée manifeste » et l’exceptionnalisme américain [1/4] : Histoire de deux concepts essentiels

Commentaires recommandés

incognito Le 08 décembre 2014 à 05h47
 
 

Les nazis se sont crus exceptionnels, certains juifs le croient, il y a aussi une eschatologie musulmane à travers l’histoire, le communisme s’est cru exceptionnel etc..;
Sauf que la réalité de la puissance américaine est un leurre. Le dollar est en sursis, ils peuvent encore pour quelques années jouer leur rôle de prédateur grâce à leur monnaie et à la finance.
Leur puissance industrielle vient en grande partie de l’exode des scientifiques européens fuyant à la fois le communisme et le nazisme. Que serait leur industrie spatiale sans les scientifiques nazis qui les ont instruit? Que serait leur puissance nucléaire? Que serait leur puissance informatique?
C’est un pays qui usurpe la puissance et non qui la crée. Une grande supercherie donc.

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Maria Zakharova à RT : «Nous n’avons plus le temps de jouer, les terroristes sont déjà parmi nous»

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La Turquie, #AMERIQUE, #La Russie, #La guerre, #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #Ukraine, #Terrorisme, #le nazisme, #Europe supranationale

Source : Youtube, 21-02-2016

Capture d’écran 2016-02-26 à 17.46.04

La Russie a été durement critiquée pour sa campagne contre Daesh et accusée par les médias occidentaux d’avoir provoqué des morts civils lors de ses frappes en Syrie. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères était l’invitée de l’émission «In the Now» pour répondre à ses diverses accusations et pour livrer son point de vue de la situation internationale actuelle.

Source : Youtube, 21-02-2016

44 réponses à Maria Zakharova à RT : «Nous n’avons plus le temps de jouer, les terroristes sont déjà parmi nous»

Commentaire recommandé

DUGUESCLIN Le 28 février 2016 à 05h55

La Russie n’a pas la culture des super héros invincibles, des “rambos” qui partent faire la guerre partout dans le monde vaincre tous les méchants de la planète.
Ils ne sont ni conquérants ni agresseurs. Ce qu’ils veulent, c’est vivre en paix, que les hommes se respectent entre eux.
Mais ce que les atlantistes ne veulent pas voir, c’est qu’il est dans la mentalité russe de défendre leur patrie au prix de leur vie.
Celui qui se défend trouve en lui-même la force de combattre parce qu’il n’a pas d’autre choix qu’un agresseur n’a pas car son combat n’est pas motivé par la justice.
Si l’armée russe est aussi forte ce n’est pas pour agresser qui que ce soit mais pour préserver la paix dans leur pays. Les russes n’aiment pas la guerre, mais ils la font totalement si on les y contraint.
C’est parce que je vais régulièrement en Russie que je peux recueillir ce que je rapporte.

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RPS FIERS. SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #Europe supranationale, #AMERIQUE, #L'OTAN.

RPS FIERS. SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!

SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!

Le RPS FIERS apporte son soutien sans aucune réserve à nos paysans qui se battent pour survivre, sans survie de nos agriculteurs c'est la mort annoncée de toutes nos campagnes et la certitude pour nous de ne plus jamais manger de produits sains.

L'Union Européenne a commencé son entreprise de destruction de la paysannerie française, destruction programmée afin de pouvoir importer à grands frais et à grandes pollutions les aliments OGM et les viandes aux hormones qui sont produits sur les terrains pollués au gaz de schistes sur le sol des USA.

Le CETA, accord signé entre le Canada et l'UE et qui va entrer en vigueur dans les mois qui viennent et le TAFTA qui va être signé entre les USA et l'UE sont mortifères pour notre agriculture, nos commerçants, nos artisans et nos PME et donc mortifères pour nos campagnes.

Ces accords ont été signés sans demander l'avis des populations et l'acte 3 de la décentralisation et la loi NOTRe qui font disparaître nos communes, nos départements et notre nation n'ont pour but que de nous empêcher de nous défendre contre les tribunaux d'exception qui vont être mis en place par les multinationales.

Nous avons besoin de nos paysans pour que nous et nos enfants puissions continuer à nous nourrir correctement. Tous ceux qui protègent la terre et la nature protègent notre avenir. Nos commerçants, artisans et PME n'ont pas besoin d'être "uberisés", en d'autres termes réduits à devenir des esclaves des grandes multinationales, leur savoir-faire est un gage de qualité de vie pour tous les citoyens.

Pour que vivent nos paysans, pour que vive notre beau pays de France, pour nous et nos enfants, pour ne pas avoir à subir le CETA, le TAFTA et tous les méfaits des multinationales, nous n'avons qu'une seule solution : brisons les chaînes de l'UE, de l'Euro et de l'OTAN qui nous entraînent dans une guerre avec la Russie!

NI UE, NI EURO, NI OTAN, UNE FRANCE INDÉPENDANTE ET UNE RÉPUBLIQUE SOCIALE!

RPS FIERS. SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!
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“Merci patron !” : “C’est ‘Bienvenue chez les Ch’tis’, mais de gauche” par Denis Demonpion

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Europe supranationale, #La nation ., #Le syndicalisme, #Le socialisme, #La lutte des classes, #Le grand banditisme

Source : Le Nouvel Obs, Denis Demonpion, 25-02-2016

mercipatron

Avec “Merci patron !”, charge féroce et engagée contre le milliardaire Bernard Arnault, le journaliste François Ruffin réalise son premier film. Interview.

Auteur du pamphlet “Les Petits soldats du journalisme”, collaborateur du “Monde diplomatique” et longtemps reporter pour l’émission “Là-bas si j’y suis” de Daniel Mermet sur France Inter, François Ruffin, 41 ans, est le fondateur et rédacteur en chef de la revue “Fakir”.

“Merci patron !”, sorti en salles ce mercredi, est la première réalisation d’un journaliste engagé qui se défend d’être réalisateur. Ce documentaire en forme de satire sociale s’en prend à l’impact humain des méthodes de Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH et première fortune de France, en peignant le combat “de pieds nickelés picards contre le Goliath du luxe”. Interview.

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

– J’ai grandi à Amiens, dans une région où, quand on voit les boîtes qui ferment les unes après les autres, les gens qui sont laissés sur le carreau, on n’a pas le même rapport à la société qu’à Paris. “L’Obs” même apparaît un peu décalé. J’avais été frappé par la délocalisation d’une usine Yoplait de 89 employés pas loin de chez moi. L’hebdomadaire municipal, “Le Journal des Amiénois”, n’y avait pas consacré une ligne, préférant titrer sur le carnaval fou et gratuit. Ce mensonge par omission m’a convaincu de lancer en 1999 mon propre journal “Fakir” que l’on continue à vendre à la criée. Nous en vendons chaque fois 15.000 exemplaires dont 6.000 par abonnement.

Puis en 2001 le fabricant Whirlpool a, lui aussi, délocalisé son usine de lave-linge en Slovaquie. A la faveur d’une étude économique, j’ai appris qu’il y avait deux marchés de lave-linge, un pour celui qui s’ouvre sur le dessus, l’autre sur le devant. Avant cela, il y avait eu le démantèlement de l’empire textile Boussac, racheté par Bernard Arnault, qui avait promis de maintenir des emplois. Or les usines sont aujourd’hui des friches industrielles et les ouvriers ont perdu leur emploi.

Comme le couple Klur, ces anciens salariés de Kenzo [groupe LVMH de Bernard Arnault, NDLR], chez qui vous faites irruption dans le film et que vous aidez à sortir de la mouise, alors qu’ils sont sous la menace d’être expulsés de chez eux ?

– J’ai toujours été animé par un sentiment d’injustice. Quand vous la dénoncez, de même que la précarité, ça reste de l’ordre du concept. Mais quand vous êtes confronté à une situation comme celle des Klur, vous la ressentez dans vos tripes. Vous êtes alors habité par une sorte de rage qui vous ferait soulever des montagnes.

Qu’est-ce qui a provoqué chez vous ce sentiment d’injustice ?

– Cela m’est venu très tôt. Dès la fin de l’école primaire. [Silence. Il porte les yeux sur son hot-dog] Je n’ai pas envie d’en dire plus car je ne souhaite pas entrer dans les arcanes de la famille.

En regardant “Merci Patron !”, on pense au réalisateur Michael Moore et à sa critique sociale de la société américaine, notamment dans ses documentaires “Roger et moi” sur la désindustrialisation de Détroit après la fermeture des usines Ford, et “Bowling for Columbine” sur la libre-circulation des armes à feu aux Etats-Unis.

– On a raison de penser ça. Les films de Michael Moore sont des séquences de trois ou cinq minutes, mais pas une histoire racontée de A à Z. Sauf dans “Roger et moi”, qui a été pour moi un vrai choc quand je l’ai vu. Pour ma part, je ne suis pas un réalisateur. Je me situe sur le terrain de l’information. J’ai fait ce film par inadvertance. Contrairement aux cinéastes qui lorsqu’ils sortent un film parlent toujours du suivant, moi je n’en ai pas un deuxième en cours.

Cela dit, j’ai eu beaucoup de chances au moment de le réaliser. Je le dis sans modestie : c’est un film exceptionnel, un film comme il n’en existe pas d’autres. La chance a été que Bernard Arnault nous envoie un émissaire quand on l’a contacté pour qu’il vienne en aide à ses anciens salariés. Au fond, c’est lui qui fait le film.

Sans l’envoi de cet émissaire qui est en réalité un commissaire chargé de la sécurité au sein du groupe de luxe, le film n’existait pas ?

– J’ai toujours quinze scénarios dans la tête. Mais c’est le plus beau qui s’est produit. Sans cela, nous serions allés les emmerder aux journées particulières que le groupe organise chaque année pour le public.

Quand vous exigez (et obtenez) sous la menace de tout divulguer à la presse, que Bernard Arnault verse 40.000 euros au couple et trouve un emploi au mari, n’avez-vous pas craint qu’il vous attaque pour chantage ou extorsion de fonds ?

– Cette idée ne m’a pas effleuré un instant. Quand je fais quelque chose, je ne me pose pas de questions juridiques. Le droit est fait pour être tordu. Il est sujet à interprétation et dépend du rapport de force au moment de l’application du texte de loi. Quand j’ai tourné cette scène, je rigolais. Dans le passé, avec “Fakir”, j’ai eu pas mal de procès pour diffamation. Je les ai tous gagnés, sauf un, à titre personnel, pour un livre dans lequel je faisais une blague sur un restaurateur.

Un procès est toujours une épreuve et de ce point de vue. Je suis admiratif de Denis Robert et du travail qu’il a réalisé sur Clearstream [la chambre de compensation luxembourgeoise, NDLR] ainsi que de sa capacité à ne pas s’écrouler. Je ne sais pas comment il a fait… Putain ! Chapeau.

En dehors de Michael Moore, quels sont vos modèles ?

– J’ai plein d’admiration pour des genres et des gens très divers. Cela va des westerns – d’où le clin d’œil aux “Sept Mercenaires” dans “Merci Patron !” quand on va chercher ceux qui vont nous prêter main forte pour partir en croisade contre Bernard Arnault – à Frank Capra. J’aime aussi beaucoup Jean-Yves Lafesse et ses calembours politiques.

Quand j’étais gosse, je me moquais des gens qui venaient à la maison. Pour m’excuser ma mère disait toujours : “Il est taquin. Vous le connaissez… Il est taquin”. Oui, je suis blagueur. Quand je travaillais pour l’émission de Daniel Mermet sur France Inter “Là-bas si j’y suis”, j’y apportais de la blague en politique. Et j’ai pour Cavanna une admiration sans borne. Je connais tout de lui. Comme pour Renaud dont j’apprécie beaucoup le travail sur la langue.

Et politiquement ?

– Je suis entré en politique en “isolé” sans appartenance aucune. Comme pour “Fakir”, créé en totale indépendance. J’ai la plus grande méfiance pour les partis. J’ai cependant beaucoup apprécié la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Il y avait un élan. Mais revenir en arrière comme ça comme il l’a fait c’est du suicide. Quand je vois le désarroi actuel de la “gauche” – j’y mets des guillemets – je me dis que “Merci Patron !” est peut-être le début de quelque chose. Il parle aux intellos et au populo. Il fonctionne. C’est “Bienvenue chez les Ch’tis”, mais de gauche.

Propos recueillis par Denis Demonpion

Source : Le Nouvel Obs, Denis Demonpion, 25-02-2016

« Merci patron ! », de François Ruffin

Un film d’action directe

par Frédéric Lordon

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Comme on ne risque pas d’avoir les studios Universal sur le dos et qu’en réalité il ne s’agit pas tout à fait d’un film à suspense, on peut révéler l’intrigue de Merci patron !, de François Ruffin (1). C’est l’histoire de Serge et Jocelyne Klur, employés d’Ecce, filiale du groupe LVMH, plus exactement employés de son usine de Poix-du-Nord, jadis chargée de la confection des costumes Kenzo. « Jadis », car, mondialisation oblige, le groupe a cru bon d’en délocaliser toute la production en Pologne. Moyennant quoi les Klur ont été invités à se rendre employables ailleurs. Cependant, ils explorent méthodiquement la différence entre employables et employés. Depuis quatre ans. Evidemment, la fin de droits a été passée depuis belle lurette, on tourne à 400 euros par mois, la maison est fraîche — forcément, il n’y a plus de chauffage, et il a fallu se replier dans la seule pièce habitable. Au rayon des vertus tonifiantes, on compte aussi l’élimination de tout excès alimentaire et l’adoption de saines résolutions diététiques ; on peut même aller jusqu’à parler de rationnement — Noël avec une tartine de fromage blanc, les amis de la frugalité apprécieront.

On en est là, c’est-à-dire déjà sur un grand pied, quand survient un avis de saisie de la maison, ni plus ni moins, à la suite d’une ardoise d’assurance de 25 000 euros. Pour les Klur, qui considèrent qu’on est « un gros », voire « un capitaliste », à partir de 3 000 euros par mois, c’est là tomber d’un coup dans des ordres de grandeur qui font sortir de la Voie lactée. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs de tirer des conséquences pratiques. En l’occurrence sous la forme du projet, si c’est ça, de foutre le feu à la maison — la seule chose que les Klur aient vraiment eue à eux et dont ils ont tiré à peu près tout ce que l’existence leur a réservé de joies.

On ne fait pas plus local que le cas Klur. Et on ne fait pas plus global non plus. Car les Klur offrent en concentré un résumé presque complet du système. Pourtant, contrairement à bon nombre de ceux qui ont traité avant lui de la condition salariale à l’époque néolibérale, le film de François Ruffin n’a aucune visée analytique ou pédagogique. C’est un film d’un autre genre, difficilement identifiable, d’ailleurs, au regard des catégories cinématographiques habituelles. Le plus juste serait sans doute d’en dire qu’il est un film d’action directe. Car Ruffin, qui a Bernard Arnault dans le collimateur depuis un moment, veut littéralement faire quelque chose de la situation des salariés d’Ecce. En 2008, déjà, il avait fait débouler impromptu les licenciées à l’assemblée générale des actionnaires de LVMH (2). Cette fois, ce sera l’attaque frontale : Klur-Ruffin contre Arnault. L’époque néolibérale enseignant que si l’on ne demande pas avec ce qu’il faut de force, on n’obtient rien, Klur-Ruffin va demander. Avec ce qu’il faut de force. En l’occurrence : 45 000 euros de dédommagement pour réduction à la misère, plus un contrat à durée indéterminée (CDI) quelque part dans le groupe pour Serge ! Et sinon, campagne de presse. Pas Le Monde, pas France Inter, pas Mediapart : Fakir, journal fondé par Ruffin et basé à Amiens. Tremblez, puissants !

C’est à ce moment que le film passe d’un coup dans la quatrième dimension, et nous avec. Car dans le cortex frontal de l’éléphant, l’attaque du moustique a semé un sacré foiridon. Et le puissant se met à trembler pour de bon. On ne peut pas raconter ici la série des hilarantes péripéties qui y conduisent, mais le parti pris de spoiler commande au moins de donner tout de suite la fin de l’histoire : Bernard Arnault s’affale ! On se pince. C’est simple, on ne peut pas y croire. On se dit que le projecteur est couplé à un diffuseur de champignons, qu’on est victime. Or tout est vrai. Comme la physique contemporaine a établi l’existence de l’antimatière, la physique sociale de Merci patron ! nous découvre l’univers parallèle de l’antilutte des classes : tout s’y passe comme dans l’autre, mais à l’envers. C’est l’opprimé qui fait mordre la poussière à l’homme aux écus. On se doute que cette irruption de l’univers inversé dans l’univers standard est un événement rare. Mais on l’a vue, de nos yeux vue ! Alors il faut bien y croire. Avec cet effet particulier que la reddition de l’entendement donne aussitôt l’irrésistible envie de renouveler les résurgences du bon univers dans le mauvais, et pourquoi pas de l’y transfuser totalement.

Passé l’incrédulité, le premier effet de ce film à nul autre pareil, c’est donc de donner le goût des ambitions révisées à la hausse. En commençant par prendre l’exacte mesure de ce qu’il annonce. D’abord, le cauchemar de la droite socialiste : lutte des classes pas morte ! Ça n’était pourtant pas faute d’avoir rédigé toutes les variantes possibles et imaginables de son acte de décès. C’est que, de la lutte des classes, on peut dire ce qu’on veut : que son paysage s’est complexifié ; que le feuilletage de la couche intermédiaire des « cadres » a créé une vaste catégorie d’êtres bifaces, partie du côté du capital (par identification imaginaire), partie du côté du salariat (par statut) ; que cette nouvelle sociologie a fait perdre à la polarisation de classes sa netteté originelle, etc. De la lutte des classes, donc, on peut dire tout cela. Mais certainement pas qu’elle a disparu. Pour en réapercevoir le noyau, il faut cependant monter des opérations de court-circuit, qui font revenir à l’os : typiquement, les ouvrières d’Ecce faisant effraction parmi les actionnaires de LVMH en train de discuter des dividendes, soit le face-à-face pur du capital exploiteur et du travail exploité. Ou alors les Klur : la misère directement rapportable à la valorisation du capital.

Evidemment, ce sont là des spectacles que la droite socialiste voudrait beaucoup s’épargner, et qu’elle s’emploie d’ailleurs à conjurer autant qu’elle peut par toutes les armes de la dénégation. A l’image de la fondation Terra Nova qui, en 2011, s’était mise en devoir d’expliquer que les classes populaires (« populaires » pour ne même plus avoir à dire « ouvrières ») étaient, sinon sociologiquement inexistantes, en tout cas politiquement inintéressantes : ça n’était plus pour elles que la droite socialiste devait penser sa politique. Comme on sait, le problème avec les morts mal tués et mal enterrés, c’est qu’ils reviennent. Ici, les morts font tout de même 25 % de la population active, auxquels ajouter 25 autres pour cent d’employés — une sacrée armée de zombies. Et la promesse de nuits agitées pour tous ceux qui auront pris leurs entreprises de déréalisation pour le réel même. Il faut croire que les spectres gardent le pouvoir d’en terroriser encore quelques-uns, si l’on en juge par l’empressement de Bernard Arnault à dépêcher les sbires de sa sécurité pour négocier contre euros le silence des Klur. Le secrétaire général du groupe, un hiérarque du Parti socialiste, convaincu que le progressisme consiste essentiellement en la progression des dividendes, est à lui seul un résumé sur pattes de toute l’histoire de son parti, doublé d’un fameux cornichon, dont toutes les savantes manœuvres vont conduire Bernard Arnault à la double déconfiture : payer et la publicité !

Ainsi, il arrive aux classes « populaires » de revenir du néant où on a voulu les enfouir, et d’en revenir avec quelque fracas. C’est là sans doute la seconde bonne nouvelle de l’évangile selon saint Klur : il se pourrait que cet ordre social soit beaucoup plus fragile qu’on ne le croit. On commence en tout cas à se poser de sérieuses questions lors de cette scène sublunaire qui voit un ex-commissaire des renseignements généraux, devenu barbouze privé pour l’empire du sac à main, négocier avec les Klur devant une caméra cachée (lui cherche un magnétophone sous une chaise…) et devenir quasi hystérique à l’évocation de Fakir. Que la campagne de presse passe par Le Monde, Mediapart ou par François Hollande, il n’en a cure. Mais Fakir ! Et c’est Molière chez les Picards, avec, à la place de Diafoirus qui trépigne « Le poumon ! », l’ex-commissaire Machin devenu maboule : « Fakir ! Fakir ! » — on le menacerait de tout envoyer à CNN ou au pape, il continuerait de glapir comme un possédé : « Fakir ! »

Rendu à ce point du visionnage, et totalement éberlué, on tente soi-même de reprendre pied pour former à nouveau quelques idées générales. D’ailleurs, avec l’aide du commissaire lui-même ! Qui, du fond de son sens commun de flic, est détenteur d’une philosophie politique à l’état pratique : pourquoi Fakir, qui est tout petit ? Parce que, explique le commissaire, « c’est les minorités agissantes qui font tout ». Si des Klur coachés par le camarade Ruffin ont le pouvoir de mettre Bernard Arnault à quatre pattes, c’est bien qu’en face, on a peur. Confusément conscience que tant de vilenies accumulées ne pourront pas rester éternellement impunies, et peur. Mais alors quid de dix, de cent Klur-Ruffin, d’une armée de Klur-Ruffin ? Et puis décidés à obtenir autre chose que la simple indemnisation de la misère ? Et si l’espoir changeait de camp, si le combat changeait d’âme ?

Le propre des films d’action directe, c’est qu’ils propagent leurs effets bien après leur dernière image. De celui-ci, on sort chargé comme une centrale électrique et avec l’envie de tout renverser — puisque, pour la première fois, c’est une envie qui nous apparaît réaliste. Ecrasés que nous étions par la félonie de la droite socialiste, par l’état d’urgence et la nullité des boutiques de la gauche, Merci patron ! nous sort de l’impuissance et nous rebranche directement sur la force. Ça n’est pas un film, c’est un clairon, une possible levée en masse, un phénomène à l’état latent. De cet événement politique potentiel, il faut faire un événement réel.

Frédéric Lordon

Economiste
 
Source : Le Nouvel Obs, Denis Demonpion, 25-02-2016

 

 

20 réponses à “Merci patron !” : “C’est ‘Bienvenue chez les Ch’tis’, mais de gauche” par Denis Demonpion

Commentaires recommandés

Alberto Le 28 février 2016 à 09h07
 
 

François Morel sur France Inter fait l’éloge de Merci Patron ! Il propose qu’on donne les prix de meilleurs acteurs à Serge Klur dans le rôle de Serge Klur et Jocelyne Klur dans le rôle de Jocelyne Klur. Sans oublier le prix de meilleur film étranger, tant ce film est différent de ceux habituellement distribués.
 

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La vie dorée d'une femme dans le socialistan eurôlatre

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Le syndicalisme, #Le socialisme, #La lutte des classes, #Europe supranationale, #Le grand banditisme, #Les transnationales, #La nation .

La vie dorée d'une femme dans le socialistan eurôlatre

24 février,

Claire travaille dans une entreprise qui doit faire face à une pointe de production. Son patron, en conformité avec le nouveau code du travail, a décidé de porter la journée de travail à 12h pendant 16 semaines.

Claire doit donc travailler de 7h à 19h45 en comptant les trois pauses de 15 minutes prévues, y compris pour le repas.

Comme le temps d'habillage et de douche ne fait plus partie du temps de travail, Claire doit pointer une fois habillée le matin et avant de passer au vestiaire le soir, elle doit donc être sur place de 6h45 à 20h.

Comme elle a 1h de déplacement depuis son domicile et qu'elle doit poser ses enfants chez la nounou, elle doit sortir de chez elle à 5h15 pour y revenir à 21h15.

Claire doit donc mettre son réveil à 4h15 et espère se mettre au lit à 22h15 au plus tôt. Les enfants sont réveillés avant 5h pour rentrer chez eux à 22h15 pour aller se coucher directement. Bien sûr à ces heures, impossible de faire quelques courses d'appoint ou de faire les devoirs avec les enfants.

Comment cette femme va tenir 16 semaines à ce rythme ? Comment pourra-t-elle discuter avec son mari ? Voir ses amis ? Lire ?

Qu'elles seront les relations avec ses enfants ? Quelle éducation leur donnera-t-elle ?

Reprendra-t-elle sa carte au PS ?

Restera-t-elle européiste (si elle pouvait passer au-dessus de la propagande et connaître la vérité)?

Yannick Herve

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Crise agricole: 25 000 éleveurs au bord de la faillite

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Agriculture, #La France, #La finance dérégulée, #Europe supranationale, #La République

Crise agricole: 25 000 éleveurs au bord de la faillite

Le 12 Fév 2016

Crise agricole: 25 000 éleveurs au bord de la faillite

Les agriculteurs mécontents continuent à manifester en France pour défendre des professionnels à bout de nerfs face à des prix désespérément bas.

Alors que le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll doit rencontrer les agriculteurs lors d’un colloque jeudi, la crise agricole n’en finit pas de faire des ravages chez les éleveurs.

Avec des prix sur les marchés au plus bas et une grande distribution toujours plus exigeante sur les prix, 25 000 éleveurs selon le ministère de l’Agriculture sont au bord de la faillite.


Illustration avec un éleveur de porc, rencontré par notre journaliste François Chevré.

Source: lcp

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La France agricole en faillite

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Agriculture, #La France, #La finance dérégulée, #Europe supranationale, #La République

La France agricole en faillite

Le 17 Février 2016

La France agricole en faillite

 

 

 

 

Nouvelle journée d’action des paysans en colère ce mercredi à Rennes. Le siège du salon de l’agriculture, fin février, est programmé

Rares sont sans doute les agriculteurs français à connaître le nom de l’historien Gaston Roupnel. Beaucoup feraient bien, pourtant, d’utiliser pour leurs slogans des extraits de son livre majeur: «L’histoire de la campagne française». publié en 1932. Pas un chapitre où le lien charnel, vital, existentiel entre l’hexagone et la paysannerie n’est souligné. «Cette terre encore mouillée de ses frais limons glaciaires» écrivait-il. «L’homme y était déjà fixé sur chaque terroir par des liens éternels». Une phrase symbole de l’abysse qui, depuis, s’est creusée sous les pieds des agriculteurs, devenus aujourd’hui une caste minoritaire, voire marginalisée, dans un pays que leurs prédécesseurs ont façonné. «Ce n’est pas une crise de nature économique. C’est une crise existentielle dont le pays entier va payer le prix», s’époumonait encore lundi, juste avant le Conseil européen des ministres de l’agriculture, le patron du principal syndicat agricole FNSEA, Xavier Belin.

Blocage routier de la ville bretonne de Vannes en début de semaine. Nouvel assaut prévu sur Rennes, ce mercredi, pour en couper les rocades d’accès. Mouvements annoncés sur plusieurs plate-formes de la grande distribution alimentaires en région Rhône Alpes. Alerte rouge autour du 53ème salon de l’agriculture à Paris, qui ouvrira ses portes à Paris le 27 février. La vérité est que le malaise agricole français est bien plus qu’une crise économique liée à l’abandon des quotas laitiers européens en 2015, ou à l’écroulement des cours mondiaux du porc: «C’est une faillite sociale et politique juge Vincent, un responsable du centre national des jeunes agriculteurs en Bretagne, région phare de la contestation. Etre paysan aujourd’hui en France, c’est voir le pays entier vous tourner le dos et penser que vous êtes inutile».

Les raisons de la faillite sont connues. Elles tiennent, surtout, à l’implosion d’un modèle agricole protecteur, conçu dans les années soixante alors que les paysans représentaient six millions d’emplois, soit près de 30% du marché du travail. Impossible, alors, de dissocier les communes rurales du monde agricole. Les éleveurs, particulièrement sinistrés aujourd’hui, règnent à l’époque sur les mœurs politiques de régions comme la Bourgogne, la Bretagne, ou le Limousin. La viande de Charolais, ou celle de Salers, dominent sans partage le monde bovin. Et les meilleurs taureaux français fécondent les troupeaux en Amérique Latine, ou en Australie. Problème: la filière hexagonale n’en a tiré aucune leçon. Plutôt que de miser sur l’étiquette, sur la qualité et sur le marketing synonyme, les syndicats paysans et leurs cortèges d’élus ont préféré se partager les subventions arrachées à Bruxelles. «Regardez ce que les viticulteurs ont réussi», explique un économiste de France Stratégie, l’ancien commissariat au plan. En 2015, les exportations de spiritueux français ont battu tous les records (11,7 milliards d’euros de recette, en hausse de 8% par rapport à 2014). Le reste du monde rural français, en revanche, est exsangue. «Car personne, malgré quelques labels de qualité, n’a pensé l’avenir en termes de concurrence et d’image.»

L’ancien ministre de l’agriculture Bruno Le Maire, aujourd’hui candidat aux primaires présidentielles de la droite, fait partie de ceux qui fulminent le plus contre son successeur depuis 2012, le socialiste sarthois Stéphane Le Foll, revenu lundi presque bredouille de Bruxelles. Son combat? «Le soutien urgent aux prix. Il est indispensable et incontournable», explique-t-il au Temps. Il faut remettre de la régulation sur les marchés agricoles. Sauf que le système, reconnaissent les experts, est vérolé. Depuis une décennie, la distribution de 9 à 10 milliards d’euros d’aides par an a été surtout happée par les gros producteurs. Lesquels ont laissé s’éroder la compétitivité de leurs exploitations. Comment ne pas prendre en compte, par ailleurs, la diminution du nombre d’exploitations agricoles? Il en existe aujourd’hui quelque 300 000 contre 386 000 en 2000 et plus du double dans les années 70. Et leur production représente 1,7% du PIB au lieu de 4% dans les années 80.

«La France agricole n’existe plus. Il y a différentes filières, différentes réalités et surtout des inégalités profondes. Le modèle n’est plus. Il ne faut pas un plan global mais du sur mesure», admet un syndicaliste paysan. «Il faut rebâtir une exception agricole Française», complète l’universitaire nantais François Collart-Dutilleul. Avec un chiffre en tête, qui sonne comme une épitaphe: dans une étude publiée en octobre 2013, l’institut national de veille sanitaire affirmait que le suicide est la troisième cause de mort dans le monde agricole, après les cancers et les maladies cardiovasculaires.

Source: letemps.ch

 
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