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Le blog de Lucien PONS

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La question préalable des sources de la série « Apocalypse Staline » sur France 2

7 Janvier 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire, #La Russie, #La France, #La République, #Les média, #Comité pour une Nouvelle résistance, #Culture

 
 

La question préalable des sources de la série « Apocalypse Staline » sur France 2

Les trois heures de diffusion de la série « Apocalypse Staline » diffusée le 3 novembre 2015 sur France 2 battent des records de contrevérité historique, rapidement résumés ci-dessous.

Une bande de sauvages ivres de représailles (on ignore pour quel motif) ont ravagé la Russie, dont la famille régnante, qui se baignait vaillamment, avant 1914, dans les eaux glacées de la Baltique, était pourtant si sympathique. « Tels les cavaliers de l’apocalypse, les bolcheviques sèment la mort et la désolation pour se maintenir au pouvoir. Ils vont continuer pendant 20 ans, jusqu’à ce que les Allemands soient aux portes de Moscou. […] Lénine et une poignée d’hommes ont plongé Russie dans le chaos » (1er épisode, « Le possédé »).

Ces fous sanguinaires ont inventé une « guerre civile » (on ignore entre qui et qui, dans cette riante Russie tsariste). L’enfer s’étend sous la houlette du barbare Lénine, quasi dément qui prétend changer la nature humaine, et de ses acolytes monstrueux dont Staline, pire que tous les autres réunis, « ni juif ni russe », géorgien, élevé dans l’orthodoxie mais « de mentalité proche des tyrans du Moyen-Orient » (la barbarie, comprend-on, est incompatible avec le christianisme). Fils d’alcoolique, taré, contrefait, boiteux et bourré de complexes (surtout face au si brillant Trotski, intelligent et populaire), dépourvu de sens de l’honneur et de tout sentiment, hypocrite, obsédé sexuel, honteux de sa pitoyable famille, Staline hait et rackette les riches, pille les banques, etc. (j’arrête l’énumération). On reconnaît dans le tableau de cet « asiate » les poncifs de classe ou racistes auxquels le colonialisme « occidental » recourt depuis ses origines.

Vingt ans de souffrances indicibles infligées à un pays contre lequel aucune puissance étrangère ne leva jamais le petit doigt. Il y a bien une allusion sibylline aux années de guerre 1918-1920 qui auraient fait « dix millions de morts » : les ennemis bolcheviques sont encerclés partout par une « armée de gardes blancs ». On n’aperçoit pas la moindre armée étrangère sur place, bien qu’une cinquantaine de pays impérialistes étrangers eussent fondu, de tous les points cardinaux sur la Russie, dont la France, l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis, etc. (c’est au 2e épisode seulement, « L’homme rouge », qu’on apprend que Churchill a détesté et combattu l’URSS naissante : quand ? comment ?).

Pour échapper à cette intoxication sonore et colorée, le spectateur aura intérêt à lire l’excellente synthèse de l’historien Arno Mayer, sympathisant trotskiste auquel son éventuelle antipathie contre Staline n’a jamais fait oublier les règles de son métier : Les Furies, terreur, vengeance et violence, 1789, 1917, Paris, Fayard, 2002. L’ouvrage, traduit par un gros éditeur pour des raisons que je ne m’explique pas, vu les habitudes régissant la traduction en France, compare aussi les révolutions française et bolchevique. Comparaison particulièrement utile après une ère Furet où la française a été aussi malmenée que la russe [1]. Pour Mme Clarke et M. Costelle comme pour les historiens et publicistes qui ont occupé la sphère médiatique depuis les années 1980, la Terreur est endogène, et dépourvue de tout rapport avec l’invasion du territoire par l’aristocratie européenne. Et, de 1789 à 1799, expérience atroce heureusement interrompue par le coup d’État, civilisé, du 18 Brumaire (9 novembre 1799), la France a vécu sous les tortures des extrémistes français (jacobins), mauvaise graine des bolcheviques.

« Le peuple soviétique » est soumis sans répit aux tourments de la faim notamment à « la famine organisée par Staline au début des années trente, catastrophique surtout en Ukraine », où elle aurait fait « 5 millions de morts de faim », victimes de l’« Holodomor » [2] , à la répression permanente, incluant les viols systématiques, aux camps de concentration « du Goulag » (« enfer pour les Russes du désert glacé », où toutes les femmes sont violées aussi) si semblables à ceux de l’Allemagne nazie (un des nombreux moments où les séquences soviétique et allemande sont « collées », pour qu’on saisisse bien les similitudes du « totalitarisme »). Mais il gagne la guerre en mai 1945. On comprend d’ailleurs mal par quelle aberration ce peuple martyrisé pendant plus de vingt ans a pu se montrer sensible, à partir du 3 juillet 1941, à l’appel « patriotique » du bourreau barbare qui l’écrase depuis les années 1920. Et qui a, entre autres forfaits, conclu « le 23 août 1939 » avec les nazis une « alliance » qui a sidéré le monde, l’indigne pacte germano-soviétique, responsable, en dernière analyse, de la défaite française de 1940 : « Staline avait tout fait pour éviter la guerre, il avait été jusqu’à fournir à Hitler le pétrole et les métaux rares qui avaient aidé Hitler à vaincre la France ».

Il est vrai que l’hiver 1941-1942 fut exceptionnellement glacé, ce qui explique largement les malheurs allemands (en revanche, « le général Hiver » devait être en grève entre 1914 et 1917, où la Russie tsariste fut vaincue avant que les bolcheviques ne décrétassent « la paix »). Il est vrai aussi que l’aide matérielle alliée a été « décisive » dès 1942 (épisodes 2 et 3), avions, matériel moderne, etc. (4% du PNB, versés presque exclusivement après la victoire soviétique de Stalingrad).

Il n’empêche, quel mystère que ce dévouement à l’ignoble Staline, qui vit dans le luxe et la luxure depuis sa victoire politique contre Trotski, alors que « le peuple soviétique » continue d’être torturé : non pas par les Allemands, qu’on aperçoit à peine dans la liquidation de près de 30 millions de Soviétiques, sauf signalement de leur persécution des juifs d’URSS, mais par Staline et ses sbires. Ainsi, « les paysans ukrainiens victimes des famines staliniennes bénissent les envahisseurs allemands ». Ce n’est pas la Wehrmacht qui brûle, fusille et pend : ces Ukrainiens « seront pendus par les Soviétiques revenus, » et filmés à titre d’exemples comme collabos. Staline fait tuer aussi les soldats tentés de reculer, tendance bien naturelle puisque le monstre « déclare la guerre à son peuple » depuis 1934 (depuis lors seulement ?), qu’il a abattu son armée en faisant fusiller des milliers d’officiers en 1937, etc.

La critique mot à mot de ce « documentaire » grotesque s’avérant impossible, on consultera sur l’avant-guerre et la guerre l’ouvrage fondamental de Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953. New Haven & London : Yale University Press, 2006, accessible désormais au public français : Les guerres de Staline, 1939-1953, Paris, Delga, 2014 [3]. La politique d’« Apaisement » à l’égard du Reich hitlérien fut l’unique cause du pacte germano-soviétique, que les « Apaiseurs » français, britanniques et américain avaient prévue sereinement depuis 1933 comme la seule voie ouverte à l’URSS qu’ils avaient décidé de priver d’« alliance de revers ». Cette réalité, cause majeure de la Débâcle française, qui ne dut strictement rien à l’URSS, est absente des roulements de tambour de Mme Clarke et de M. Costelle. On en prendra connaissance en lisant Michael Jabara Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999, traduit peu après : 1939, l’alliance de la dernière chance. Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Les presses de l’université de Montréal, 2001 ; et mes travaux sur les années 1930, Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2010 (2e édition) et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008.

La seule émission de France Inter du 30 octobre au matin (disponible sur Internet jusqu’au 28 juillet 2018) a donné une idée des conditions du lancement « apocalyptique », tous médias déployés, de cette série Staline qui rappelle, par les moyens déployés, l’opération Livre noir du communisme en 1997. Elle éclaire aussi sur les intentions des réalisateurs installés depuis 2009 dans la lucrative série « Apocalypse » (http://apocalypse.france2.fr/

La musique et le son de ces trois heures éprouvantes sont adaptées à leurs objectifs. La « colorisation », qui viole les sources photographiques, porte la marque de fabrique de la série « Apocalypse » : elle s’impose pour attirer « les jeunes gens », faire sortir l’histoire de la case poussiéreuse où elle était confinée, argue Isabelle Clarke, éperdue de gratitude (bien compréhensible) à l’égard de France 2 qui « a remis la grande histoire en prime time (sic) » ; aussi modestement, le coauteur Daniel Costelle attribue cette place d’honneur sur nos écrans domestiques à la qualité du travail accompli par le tandem depuis les origines de la série (2009). La « voix de Mathieu Kassovitz » est jugée « formidable » par les auteurs et leur hôtesse, Sonia Devillers : l’acteur débite, sur un ton sinistre et grandiloquent, le « scénario de film d’horreur » soviétique et stalinien qui fascine tant Mme Clarke.

Pour que la chose soit plus vivante, les auteurs, qui font « des films pour [s’]enthousiasmer [eux]-mêmes », ont décidé qu’ils n’auraient « pas de parti pris chronologique » : ils ont plus exactement pris le parti de casser la chronologie, par de permanents retours en arrière supposés rendre le « travail un peu plus interactif ». La méthode empêche toute compréhension des événements et des décisions prises, 1936 ou 1941 précédant l’avant Première Guerre mondiale, le conflit et 1917, une de ses conséquences. On sautille sans arrêt d’avant 1914 à 1945 dans chaque épisode et en tous sens : il est d’autant plus impossible de reconstituer le puzzle des événement morcelés que les faits historiques sont soigneusement épurés, sélectionnés ou transformés en leur exact contraire (c’est ainsi que les perfides bolcheviques auraient attaqué la Pologne en 1920, alors que c’est Varsovie qui assaillit la Russie déjà envahie de toutes parts). On nous explique souvent que le montage d’un film est fondamental, l’escroquerie « Apocalypse Staline », qui y ajoute le mensonge permanent et les ciseaux du censeur, le confirme.

La conjoncture est au surplus du côté des auteurs :

1° la propagande antisoviétique est depuis 1917 obsédante en France comme ailleurs en « Occident », mais elle a été infléchie pendant quelques décennies, à la fois par une fraction du mouvement ouvrier (surtout) et des intellectuels et par les circonstances, en particulier celles qui ont précédé et accompagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est plus le cas depuis les années 1990 où le mouvement ouvrier, toutes tendances confondues, s’est aligné sur les développements du Livre noir du communisme : seul défenseur de l’URSS depuis la naissance de la Russie soviétique, le PCF ne cesse depuis 1997 d’expier ses affreuses années staliniennes et de déplorer sa non-condamnation du si funeste pacte germano-soviétique. Rappelons que sa mise en œuvre offrit aux Soviets un répit de près de deux ans et leur permit de doubler les effectifs de l’armée rouge à leurs frontières occidentales (portés de 1,5 à 3 millions d’hommes). Laurent Joffrin, dans un article qui se veut nuancé sur le « bourreau » Staline, auquel cependant « nous devons beaucoup », a légitimement relevé qu’il était délicat naguère de raconter en France absolument n’importe quoi sur l’URSS mais que l’obstacle a été levé par les rapports de forces internationaux et intérieurs (http://www.liberation.fr/planete/2015/11/02/staline-gros-sabots-contre-un-bourreau_1410752).

2° La liquidation de l’histoire scientifique française de l’URSS a été d’autant plus aisée depuis les années 1980 que l’offensive antisoviétique et anticommuniste s’est accompagnée d’une entreprise de démolition de l’enseignement général de l’histoire, soumis à une série de « réformes » toutes plus calamiteuses les unes que les autres. Le corps enseignant du secondaire l’a déploré, mais sa protestation n’est plus guère soutenue par des organisations autrefois combatives sur le terrain scientifique comme sur les autres. « Les jeunes gens », auxquels la casse de l’enseignement historique inflige désormais 1° la suppression de pans entiers de la connaissance, 2° l’abandon de la chronologie, sans laquelle on ne peut pas saisir les origines des faits et événements, et 3° le sacrifice des archives originales au fameux « témoignage », se sont trouvés, s’ils ont eu le courage de supporter les trois heures de ce gavage, en terrain particulièrement familier.

3° L’histoire scientifique relative à la la Russie, anglophone notamment, est en fort développement depuis une vingtaine d’années mais elle est en général inaccessible au public français : les ouvrages idoines sont traduits dans les six mois, les autres pratiquement jamais, sauf exception. Quelques-uns de ces « trous » percés dans le Rideau de Fer de l’ignorance historique du monde russe ont été mentionnés ci-dessus. Quoi qu’il en soit, quand les ouvrages sérieux sont traduits, ils sont ensevelis dans le néant, tous médias confondus.

Isabelle Clarke admet qu’« Apocalypse Staline » ne relève pas de la catégorie de l’histoire, elle le revendique même. Elle se déclare fascinée par l’immense travail de Svetlana Alexievitch, dont l’attribution du prix Nobel de littérature d’octobre 2015 rappelle le couronnement « occidental » de l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne (https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Soljenitsyne), lauréat de 1970, avec des motivations semblables. Quelles que soient ses éventuelles qualités littéraires, Mme Aleksievitch n’a été promue que pour des raisons idéologico-politiques, conformément à une tradition d’après-guerre que la documentariste et historienne britannique Frances Stonor Saunders a exposée en 1999, dans un ouvrage essentiel sur la Guerre froide culturelle : c’est l’intervention expresse des États-Unis, via l’action clandestine pratiquée sur les questions culturelles (comme sur les les opérations politiques et même militaires) par le truchement de la CIA ou d’institutions financées par elle. Ce fut en l’occurrence via le Congress for Cultural Freedom (CCF) fondé, après une série d’initiatives préalables, en juin 1950, et qui bloqua l’attribution du prix Nobel de littérature à Pablo Neruda au début des années 1960 : Neruda fut écarté en 1964, au profit de Jean-Paul Sartre, dont Washington suivait de près et appréciait les démêlés avec le PCF, mais qui eut l’élégance de le décliner [4]. Le pouvoir positif de soutien des États-Unis, depuis 1945, aux « dissidents » ou à des anticommunistes très divers a été aussi efficace que leur capacité de nuisance contre les intellectuels combattus : le Nobel de littérature a récompensé un nombre tout à fait disproportionné d’adversaires notoires du communisme en général et de l’URSS ou de la Russie en particulier : la consultation systématique est éclairante :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Nobel_de_litt%C3%A9rature#Ann.C3.A9es_1960

Isabelle Clarke se félicite du « travail de témoignage » réalisé par Svetlana Aleksievitch, grâce à laquelle « les crimes communistes », jamais jugés, ont enfin pu être recensés : en l’absence d’instruction et d’accès aux faits, il a fallu compter sur les témoignages, très longs à obtenir, et autrement plus éclairants que la recherche historique. Ces témoignages égrenés au fil des trois films, jamais liés à l’établissement des faits, forment donc la trame historique du « scénario de film d’horreur ». Svetlana Aleksievitch ne prétend pas, elle, faire œuvre d’historienne. Obsédée par la quête de l’Homo sovieticus, concept proclamé impossible, puisqu’on ne saurait changer les humains en changeant le mode de production, l’auteur de La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement (traduction publiée en 2013 chez Actes Sud) (http://www.actes-sud.fr/la-fin-de-lhomme-rouge-de-svetlana-alexievitch) « enregistre sur magnétophone les récits des personnes rencontrées, et collecte ainsi la matière dont elle tire ses livres : “Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne” » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Svetlana_Aleksievitch).

Nous sommes donc avisés que ce spectacle « émotionnel » et « occidental », organisé à grand tapage par les responsables de la série « Apocalypse Staline », est fondé sur de la littérature antisoviétique larmoyante, appréciée et récompensée comme telle par « l’Occident » civilisé.

Quand on passe à « l’histoire » stricto sensu, le bilan est pire, et caractérisé par des pratiques malhonnêtes et non explicitées. Isabelle Clarke se flatte d’avoir « remis en prime time (sic) la grande histoire » et de ne pas avoir négligé l’histoire qu’elle aime moins que la littérature : elle aurait étudié tous les ouvrages « recommandés par nos conseillers historiques » : « Robert Service, Jean-Jacques Marie, Simon Sebag Montefiore » (ce dernier toujours traduit dans les mois qui suivent ses publications anglophones), dont les travaux sont caractérisés par une vision à peu près caricaturale du monstre, avec des nuances dont le lecteur de leurs travaux peut seul juger. Quels « conseillers historiques » ? On a pourtant le choix parmi les historiens français de l’URSS, presque également soviétophobes et médiatiques : aucune carrière académique n’étant depuis trente ans ouverte à un spécialiste de l’URSS soviétophile, il n’en existe pas.

Dans la rubrique « crédits » du 3e épisode, figure la mention de citation(s) d’un seul ouvrage d’historien, le Staline de Jean-Jacques Marie, spécialiste du monstre sur la base d’ouvrages de seconde main (les seules autres citations proviennent de Mme Aleksievitch). Les « conseillers historiques » allégués n’ont pas été mentionnés, mais on relève, parmi les sept personnalités qui ont fait l’objet de « remerciements », juste nommées mais non présentées, un seul « historien » présumé : Pierre Rigoulot (les six autres sont artistes ou spécialistes techniques [5]).

M. Rigoulot dirige l’institut d’histoire sociale, fondé en 1935 par Boris Souvarine, célèbre et précoce transfuge du communisme (1924) qui, fut, selon une tradition née en même temps que le PCF, embauché par le grand patronat français. Souvarine, trotskiste proclamé antistalinien (catégorie de « gauche » très appréciée pour la lutte spécifique contre les partis communistes [6]), fut employé comme propagandiste par la banque Worms. Il fut un des rédacteurs de la revue les Nouveaux Cahiers, fondée en 1937 en vue de la scission de la CGT, financée et tuteurée par le directeur général de la banque Jacques Barnaud, futur délégué général aux relations économiques franco-allemandes (1941-1943). La revue, qui chanta sans répit les louanges d’une « Europe » sous tutelle allemande, fut publiée entre la phase cruciale de la scission, d’origine patronale, de la CGT (n° 1, 15 mars 1937) [7], et la Débâcle organisée de la France (n° 57, mai 1940). Souvarine y voisinait avec la fine fleur de la « synarchie » issue de l’extrême droite classique (Action française) qui allait peupler les ministères de Vichy : il n’y était requis qu’en tant que spécialiste de (l’insulte contre) l’URSS et de la croisade contre la république espagnole assaillie par l’Axe Rome-Berlin [8].

Cette « petite revue jaune », qui attira bien des « collaborations », selon l’expression du synarque et ami de Barnaud, Henri Du Moulin de Labarthète, chef de cabinet civil de Pétain [9], est annonciatrice de presque tous les aspects de la Collaboration. Elle est conservée dans les fonds d’instruction de la Haute Cour de Justice des Archives nationales (W3, vol. 51, en consultation libre : régime de la dérogation générale, série complète jusqu’au n° de décembre 1938) et des archives de la Préfecture de police (série PJ, vol. 40, sous dérogation quand je l’ai consultée). Le lecteur curieux constatera que « Boris Souvarine, historien » (ainsi qualifié au 3e épisode, « Staline. Le maître du monde »), dans ses articles, réguliers, dresse entre 1937 et 1940 un portrait de l’URSS (et) de Staline en tout point conforme à ce que le spectateur français a appris, le 3 novembre 2015, sur le cauchemar bolchevique. Souvarine partit pour New York en 1940, y passa la guerre, et prit alors contact avec les services de renseignements alors officiellement voués à la seule guerre contre l’Axe (notamment l’Office of Strategic Services (OSS), ancêtre de la CIA, mais fort antisoviétiques. Il ne revint en France qu’en 1947 C’est le soutien financier clandestin du tandem CCF-CIA qui lui permit d’éditer et de faire triompher son Staline : en panne d’éditeur et de public de la Libération à la fin des années 1940, le chef de l’« Institut d’Histoire sociale et de Soviétologie » (définitivement reconstitué en mars 1954) accéda ainsi au statut d’« historien » que lui accorde « Apocalypse Staline » [10].

Deuxième « historien », non signalé comme tel, mais « remercié » dans les crédits, Pierre Rigoulot, présumé cheville ouvrière des films sur Staline, fait peser sur les trois épisodes de la série une triple hypothèque.

1°. M. Rigoulot n’est pas un historien mais un idéologue, militant au service de la politique extérieure des États-Unis, officiellement apparenté depuis les années 1980 aux « néo-conservateurs », selon Wikipedia, qu’on ne saurait taxer d’excessive complaisance pour le communisme : aucun des ouvrages qu’il a rédigés sur l’URSS, la Corée du Nord (sa nouvelle marotte depuis sa contribution sur le sujet dans Le Livre noir du communisme), Cuba, ne répond aux exigences minimales du travail scientifique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Rigoulot)

2°. Faussaire avéré sous couvert de prendre la défense « des juifs », il a été, pour son ouvrage L’Antiaméricanisme (éditions Robert Laffont, 2005), condamné en diffamation par jugement de la 17e chambre du TGI de Paris, le 13 avril 2005, « ayant inventé de toutes pièces [une] fausse citation » antisémite (absente) d’un ouvrage de Thierry Meyssan, adversaire manifestement jugé sans péril (même référence en ligne).

3°. L’IHS, que M. Rigoulot a rejoint en 1984 comme bibliothécaire, puis « chargé des recherches et publications », et dont il est le directeur, n’est pas une institution scientifique : c’est une officine de Guerre froide et, après la Libération, de recyclage des collaborationnistes de sang et/ou de plume issus de l’extrême droite classique et de la gauche anticommuniste. Cet organisme a été depuis la Libération financé par la banque Worms, le CNPF et, quasi officiellement, par la CIA. Il a été intimement lié à Georges Albertini, second de Marcel Déat déjà employé avant-guerre par la banque Worms et recyclé à sa sortie de prison (1948) dans la propagande anticommuniste et antisoviétique de tous ces bailleurs de fonds. On trouvera sur tous ces points une ample bibliographie, fondée à la fois sur les archives policières françaises (de la Préfecture de police) et sur les fonds américains qui établit la convergence de tous les auteurs [11]

Les trois volets d’« Apocalypse Staline » traitent, et sur le même ton haineux, tous les thèmes serinés depuis sa fondation par l’IHS, notamment ceux du Goulag (« la terreur et le goulag sont la principale activité du Politburo », 3e épisode, « Staline. Le maître du monde »), dont M. Rigoulot a fait depuis 1984, date de son entrée dans cette officine, un des thèmes privilégiés de ses travaux, et de l’« Holodomor », « organisé » par Staline.

On pourrait proposer au spectateur de visionner, en supprimant le son de cette projection grotesque, les bandes de « rushs » (les auteurs des films prétendent avoir livré du pur document brut, particulièrement authentique, mais le film de fiction, soviétique d’ailleurs, y occupe une part non négligeable). Il percevrait ainsi immédiatement qu’on pourrait faire une tout autre histoire de l’URSS sous Staline que celle qui s’appuie sur un matériau frelaté.

Là n’est pas l’essentiel. Le service public de télévision français a une fois de plus, en matière d’histoire, bafoué les principes minimaux de précaution scientifique et ridiculisé les spectateurs français, en leur servant un brouet de pure propagande antisoviétique : il avait déjà ouvert, entre 2011 et 2013, le service public aux seuls héritiers de Louis Renault, venus se lamenter, avec ou sans historiens complices, sur la spoliation de leur grand-père quasi résistant. Est-il normal que la société France Télévisions, financée par la redevance versée par tous les contribuables, se prête à une opération digne du « ministère de l’information et de la propagande » de Göbbels ? On attend le « débat » qu’impose la malhonnêteté avérée de l’entreprise. J’y participerai(s) volontiers.

Annie Lacroix-Riz

[1Atmosphère historiographique générale depuis l’ère Furet, Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine toujours sous influence, Delga-Le Temps des cerises, 2012

[2À propos de ce concept emprunté, non pas à l’Ukraine soviétique de l’entre-deux-guerres mais né dans la Galicie polonaise, et devenu un thème allemand et américaine de la stratégie de scission URSS ou « Russie »-Ukraine depuis 1933, ma mise au point archivistique et bibliographique « Ukraine 1933 mise à jour de novembre-décembre 2008 », http://www.historiographie.info/ukr33maj2008.pdf ; et Mark Tauger, ouvrage à paraître chez Delga en 2016 sur les famines en Russie tsariste et en Union Soviétique, dont je rédigerai la préface.

[3Voir aussi Lacroix-Riz, « Le rôle de l’URSS dans la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) », mai 2015, http://www.les-crises.fr/annie-lacroix-riz-le-role-de-lurss-dans-la-deuxieme-guerre-mondiale/

[4Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse, la Guerre froide culturelle Denoël, 2004 ; traduction de The cultural Cold War : the CIA and the world of art and letters, New York, The New Press, 1999, origine de la pagination présente, p. 347-351 sur Neruda ; sur Sartre, souvent cité, index.

[5Seuls les noms des sept sont cités, pas leur qualité : Emi Okubo est musicien ; Sonia Romero, artiste ; Karine Bach, monteuse sur France Télévisions ; Thomas Marlier, réalisateur ; Kévin Accart, assistant monteur ; Philippe Sinibaldi, gérant de société de production.

[6Frédéric Charpier, Histoire de l’extrême gauche trotskiste : De 1929 à nos jours, Paris, éditions 1, 2002.

[7Lacroix-Riz, Impérialismes dominants, réformisme et scissions syndicales, 1939-1949, Montreuil, Le Temps des cerises, 2015, chap. 1, et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008, chap. 3 et 6.

[8Sur Jacques Barnaud, tuteur depuis 1933-1934 de l’héritier présomptif de Jouhaux René Belin, directeur de cabinet de Belin (juillet 1940-février 1941) et véritable ministre du Travail quand son pupille occupait officiellement le poste ; sur les Nouveaux Cahiers, Lacroix-Riz, Le choix de la défaite, De Munich à Vichy et Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Paris, Armand Colin, 2013.

[9Du Moulin de Labarthète, « La synarchie française », article publié le 25 mai 1944 dans la revue helvétique Le Curieux, sous le pseudonyme de Philippe Magne, joint au rapport de « l’inspecteur spécial » de la PJ Vilatte, chargé à la Libération de l’enquête « sur la synarchie », 1er juin 1947, PJ 40, Barnaud, APP.

[10Roger Faligot et Rémi Kauffer, « La revanche de M. Georges » (Albertini), in Éminences grises, Paris, Fayard, 199, p. 150 (p. 135-170) ; Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil (1940-1947), Paris, Hachette, 2007 ; Peter Coleman, The Liberal Conspiracy : the Congress for Cultural Freedom and the Struggle for the Mind of Postwar Europe, New York, Free Press, 1989, index, ouvrage non traduit dans lequel Pierre Grémion, Intelligence de l’Anticommunisme : Le Congrès pour la Liberté de la Culture à Paris 1950-1975, Paris : Fayard, 1997, a très largement puisé ; Lacroix-Riz, « La Banque Worms et l’Institut d’histoire sociale » et « Des champions de l’Ukraine indépendante et martyre à l’institut d’histoire sociale », http://www.historiographie.info/champuk.pdf

[11N. 10, et Jean Lévy, Le Dossier Georges Albertini. Une intelligence avec l’ennemi. L’Harmattan-Le Pavillon 1992 ; Charpier, Génération Occident, Paris, Seuil, 2005 ; La CIA en France : 60 ans d’ingérence dans les affaires françaises Paris, Seuil, 2008 ; Les valets de la guerre froide : comment la République a recyclé les collabos, Paris, François Bourin éd., Paris, 2013 ; BenoîtCollombat et David Servenay, dir., Histoire secrète du patronat : de 1945 à nos jours. Paris, La Découverte, Arte éditions, 2e édition, 2014 (dont article de Charpier) ; Lacroix-Riz, tous les op. cit. supra ; Saunders, op. cit., etc.

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Conférence à Nice le 27 janvier 2016. « L’état de violence au Proche-Orient et la question kurde », avec Hamit Bozarslan, historien et politologue,

4 Janvier 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire, #Culture, #Comité pour une Nouvelle résistance, #La France

Conférence à Nice le 27 janvier 2016. « L’état de violence au Proche-Orient et la question kurde », avec Hamit Bozarslan, historien et politologue,

Madame, Monsieur, chers amis du Cercle Condorcet,

L’année 2016 débutera par une conférence, suivie d’un débat,  le mercredi 27 janvier à 18h30 à l’Espace-Associations,12 ter place Garibaldi à Nice sur le thème :

« L’état de violence au Proche-Orient et la question kurde », avec Hamit Bozarslan, historien et politologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et auteur de nombreux ouvrages sur le Proche-Orient, la Turquie, la question kurde et les mouvements révolutionnaires. Eminent spécialiste de cette région, il développera les analyses les plus récentes du conflit kurde insérées dans une perspective historique et géopolitique et ses deux derniers ouvrages seront mis en vente lors de la conférence (« Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 » CNRS-Editions et « Histoire de la Turquie. De l’Empire à nos jour » Tallandier-Texto. 2015). Pour la connaissance de tous ses travaux et recherches, consulter Hamit Bozarslan sur le site http://cespra.ehess.fr

Nous vous prions de diffuser cette information autour de vous et serons ravis de vous retrouver à l’occasion de cette conférence d’une grande actualité.

Avec nos bien cordiales salutations.

Pour le Cercle Condorcet, le président (Roger Le Fers) 

 

 

 

Conférence à Nice le 27 janvier 2016. « L’état de violence au Proche-Orient et la question kurde », avec Hamit Bozarslan, historien et politologue,
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Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ? par Jean LEVY

4 Janvier 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #l'Allemagne, #Europe supranationale, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #Culture, #Chroniques du fascisme ordinaire

Publié par Jean Lévy

 

Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY
Leçon d'histoire : qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ?  par Jean LEVY

De la répression sociale et politique

à la collaboration antinationale

 

Manuel Valls a déclaré à la presse le 27 décembre 2015  : 

«  Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation (…) même s’il est né français ».

 

Cette disposition, selon le président de la République, doit figurer dans la Constitution, qu'il s'apprête à faire modifier à cet effet par le Parlement réuni en Congrès.

Les médias, nous-mêmes, avons déjà annoncé ce projet.

Et les critiques les plus véhémentes se font entendre contre ce projet liberticide. Avec raison, toutes dénoncent la césure entre citoyens français que le projet imposerait. 

Mais, l'énoncé du délit - "atteintes aux intérêts de la nation" - devrait également provoquer la levée en masse des Français attachés aux valeurs fondamentales de la République rappelées dans la "Déclaration des droits de l'homme et du citoyen".

Car qui définit ces "atteinte aux intérêts de la nation" ?

Les juges, en principe, mais plutôt les préfets. Mais à partir de quels critères ? Ceux définis par le pouvoir politique de plus en plus contesté par les masses populaires. Pour se protéger de leur colère, qui peut s'organiser et éclater à tout moment, nos gouvernants inventent en permanence une juridiction répressive d'exception, que Hollande-Valls veulent rendre permanente.

Il serait facile de taxer "d'atteinte aux intérêts de la nation" toute mobilisation sociale ou toute expression politique contraire aux orientations prises à l'Elysée ou à Matignon.

Serait-ce dériver dans le "Complotisme" que de supposer aujourd'hui un tel scénario ? 

Non, car il ne s'agit pas de prophéties, mais d'un regard porté sur notre propre histoire. Celle-ci nous enseigne qu'un gouvernement de la Troisième république finissante, dont le chef fut, deux ans avant une des figures du Front populaire, Edouard Daladier, pris en octobre 1938 des décrets visant à réprimer des "menées antinationales", selon l'expression officielle de l'époque. 

Parmi les mesures prises, l'instauration de "camps d'internement administratifs" pour "étrangers indésirables", dont le premier ouvrira en Lozère, à Rieucros, début mars 1939. Les autorités y parquèrent juifs et antifascistes pourchassés, venus de Pologne et d'Allemagne, avant d'y interner les communistes dès septembre 1939. 

L'occupant nazi, un an après, y puisa ses otages...

Mais, diriez-vous, nous ne sommes pas à la veille d'une guerre - allez savoir...- et le gouvernement n'a pas ouvert de camps.

Certes, mais demain ?

Car des similitudes se font jour avec ces années 38-39.

D'abord, les mesures prises alors contre les étrangers voisinaient avec une politique de réaction sociale. Un ministre de l'époque, Paul Reynaud, claironnait "Finie la semaine des deux dimanches", s'en prenant à la semaine de 40 heures, instituée deux ans plus tôt. Et le même gouvernement réprimait durement une grève générale, le 30 novembre 1938, licenciant massivement les grévistes - par dizaines de milliers - et faisant condamner les "meneurs" à quatre mois de prison ferme, démoralisant ainsi la classe ouvrière.

D'autre part, ce même pouvoir pratiquait parallèlement une politique antinationale, trahissant ses alliances, offrant la Tchécoslovaquie à la bête nazie lors de la conférence de Munich et promettait au ministre d’Adolf  Hitler, en visite à Paris, le 6 décembre de la même année, de "mettre les communistes à la raison". 

Ce qu'il fit un an plus tard.

Toujours au nom des "menées antinationales...". 

Certes, les temps ont bien changé. Mais pas tant que ça...

Ne sommes-nous pas engagés aujourd'hui comme à Montoire, en octobre 1940, sur la voie de la collaboration politique, économique et sociale avec une Allemagne dominatrice dans une "Europe nouvelle" ? 

Certes, Hitler et ses SS ont sombré dans le néant sous les coups de l'Armée rouge. Mais leurs bailleurs de fonds, les descendants des Krupp et des Thyssen, sont toujours là, plus puissants que jamais. 

Ce sont eux qui sont aux leviers de commande de l'Union européenne, en "collaboration" avec leurs homologues français. Les lois ne sont plus écrites à Paris mais à Bruxelles. Le franc a laissé la place à un nouveau mark, l'Euro, et la Banque de France n'est plus qu'une coquille vide. La finance décide à Francfort.  

Et ce sont toujours les masses populaires qui paient l'addition.

Mais jusqu'à quand ?

C'est la question que se posent nos gouvernants.

Et ils prennent leurs précautions, question maintien de l'ordre.

Pour eux, l'urgence, c'est l'état d'exception qu'ils veulent rendre permanent. Pour se protéger d'une colère populaire, encore étouffée, mais qui peut, un matin,  d'un coup exploser, l'oligarchie tente de la détourner
vers une guerre communautaire, pour dresser les uns contre les autres les Français abusés.

A nous de déjouer la manœuvre en unissant contre l'oligarchie sans patrie, autour de la Nation, pour sa souveraineté, tous les citoyens épris de liberté - toutes catégories - victimes de l'argent-roi et de ses courtisans, de la course au profit, dans une France réduite en colonie.

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Pas d’alliance avec Staline contre Hitler » (Général Hollande) et un retour sur l'histoire par Jean LEVY

18 Octobre 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La Russie, #La France, #AMERIQUE, #le nazisme, #Le fascisme, #L'OTAN., #Histoire, #Europe supranationale

Publié par Jean Lévy

 

 

Décembre 1944 : le général de Gaulle scelle à Moscou la "belle et bonne alliance" avec Staline...De Gaulle serait-il un "rouge-brun" ?

Décembre 1944 : le général de Gaulle scelle à Moscou la "belle et bonne alliance" avec Staline...De Gaulle serait-il un "rouge-brun" ?

Réveil Communiste

 

Lu sur LGS

Le gouvernement français refuse toute alliance avec Staline. Estimant qu’une solution politique est nécessaire pour « mettre le gouvernement russe et l’opposition en capacité de former un gouvernement de consensus », De Gaulle a rappelé à Roosevelt la priorité : « L’avenir de la Russie passe par le départ de Staline » (1). Depuis son nid d’aigle, Hitler a salué la clairvoyance du Français, lui promettant en récompense 70 journalistes actrices vierges, le jour venu.

Vous me remplacez quelques noms propres par Bachar el-Assad, Syrie, François Hollande et c’est plus clair. Théophraste R. (Co-rédacteur de « L’Histoire pour les nuls de la rue de Solférino) ».

(1) Lequel Bachar « ne mérite pas d’être sur cette terre » selon Fabius qui réserve son opinion sur les tueurs d’enfants palestiniens ou sur les saoudiens virtuoses du sabre .

Commentaire de Jean LEVY: 

Un peu d'histoire du passé pour comprendre le présent

En septembre 1939, le gouvernement français et la Chambre des députés (du PS à la droite), interdisent le Parti communiste et sa presse, font la chasse à ses militants. La peine de mortest votée en avril 1940, pour "propagande communiste". La raison donnée à cette répression : en refusant de condamner le pacte de non-agression signé le 23 août 39 entre l'Allemagne et l'URSS, les communistes en ne désavouant pas les Soviétiques, "soutiennent Hitler", d'où l'accusation de "menées antinationales

La Résistance communiste, avec le cortège de sang de ses dizaines de milliers de victimes montre l'inanité de ces calomnies.

L'histoire est toute autre  : prenant acte du refus de la France et de la Grande-Bretagne de signer une alliance militaire contre l'Allemagne, l'URSS veut gagner du temps, sachant que le plan de Hitler c'est de l'attaquer prioritairement, et que, pour le moins, la France et la Grande-Bretagne resteront neutres, escomptant une victoire nazie sur le "bolchévisme". La signature à Montoire, un an plus tard, du traité de collaboration entre le gouvernement de Vichy et le IIIème Reich, laisse même penser que la France aurait pu se joindre à la coalition antisoviètique l'année précédente. En effet, le gouvernement Pétain-Laval est issu du vote massif de ces mêmes parlementaires anticommunistes qui ont mis fin à la République, le 10 juillet 40. 

Si Staline n'avait pas signé le fameux pacte, et ainsi gagné deux années pour parfaire sa défense, qui dit que l'Union soviétique aurait gagné la guerre ? Et sans les victoires de l'URSS à Stalingrad et à Koursk, qui peut penser que le débarquement allié ait eu lieu en juin 44, permettant la libération de la France ?

Pourtant aujourd'hui, la même bourgeoisie, qui hier collaborait avec l'ennemi, après avoir tenté de détruire le PCF, s'en tient, toujours animée par ses intérêts de classe, à sa version truquée des faits, agitant le pacte de non-agrssion entre Staline et Hitler, comme une trahison de la France de la part des communistes.

Le général de Gaulle, en décembre 1944, signant la "bonne et grande alliance" avec Staline et l'Union soviétique, sachant que l'histoire implique naturellement, pour le bien des deux nations,  l'entente entre la France et la Russie.

ll ne chausserait pas aujourd'hui les bottes de l'impérialisme comme le font François Hollande et sa clique à propos de la Syrie et de son président, Bachar al-Assad.

De Gaulle serait villipendé pour une telle attitude par la meute politico-médiatique aux ordres de l'oligarchie financière...Le général ne serait-il pas traité de "rouge-brun" comme c'est la mode aujourd'hui ?

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l'indien par Gilbert Bécaut. Histoire d’un génocide oublié.

17 Octobre 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Culture, #Comité pour une Nouvelle résistance, #AMERIQUE, #Histoire

l'indien par Gilbert Bécaut

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Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...

15 Octobre 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La mondialisation, #La guerre, #L'OTAN., #Histoire, #Culture

Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...

Il est des pays dont le nom seul résonne comme aux plus hauts mystères de l'Ailleurs: Pérou, Tibet, Afghanistan, Abyssinie, Yémen. On a énuméré là quelques-unes de ces hautes terres où l'homme s'est entêté à accrocher à flanc de montagne la fleur extrême de la civilisation: repaires mal accessibles mais d'autant mieux fascinants qu'ils figurent, à l'abri de la banalisation imposée par le siècle.

Parmi ces lieux, le Yémen a sans doute été de tout temps celui qui a étonné les voyageurs:

Royaume de l'architecture spontanée où le moindre village est une œuvre d'art, partie de l'encens et du café, forteresse de la montagne "sculptées" par des générations de jardinier-terrassiers-hydrauliciens d'une ingéniosité inégalée, dernier refuge enfin d'un islam tolérant (le zaïdisme).

Le Yémen est comme une île; et l'isolationnisme fut sa politique, au temps de ces Imams sans visage (les seuls souverains dont aucun portait n'a jamais été publié) qui préférait, comme l'imam Yahia, rejetant hautainement l'idée d'un prêt bancaire en 1947, "brouter de l'herbe plutôt que de voir des étrangers dans son pays".
Au pays de la reine de Saba, le temps n'est pas un puits où l'on se pense, comme en Occident, mais une source où l'on s'abreuve.
C'est du Cosmos que nous est venu le Yémen. Conscient du miracle que constitue à soi seule cette civilisation située quasi hors du Temps.
Cette culture bizarrement préservée - mais déjà fragilisée. Nombre d'images que l'on verra reproduite ici, ne pourront plus jamais être captée par un objectif, tant la violence des bombes saoudiennes s'ingénie à détruire ce que les siècles avaient épargné...
 

Amir Forotan 
 

Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...

Regardez ces photos magnifiques. Les cowboys, comme leurs compères nazis, de Dresde à Nagasaki, du musée de Bagdad à Palmyre, des monuments du passé islamique de La Mecque à ceux de Tombouctou, de ceux de Médine à Bamiyan, du Yémen aux ruines antiques de Libye, des mosquées aux églises de Palestine, des sites amérindiens aux cultures papoues, cherchent partout la même chose, détruire le patrimoine culturel de l'humanité, détruire le savoir et le passé ...pour enlever aux humains l'espoir de l'avenir et laisser les hommes le nez sur le guidon d'un présent éternel à la fois sombre et clinquant... Voilà les sacrifices exigés par le Dieu "Marché", autrefois appelé Mamon et ses divinités subalternes ayant pour nom "intégrisme" ou "littéralisme".

Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...
Le Yémen, quel pays magninifique !!! images à couper le souffle...

Pendant que Daech détruit Palmyre, l'Arabie saoudite détruit Sana'a et son inestimable patrimoine architectural.
Voici d'autres photos et le site internet où les trouver:
http://imgur.com/a/kLxB7

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5 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #L'Italie., #Europe supranationale, #Economie, #Le fascisme, #Le socialisme, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance

Publié par Jean Lévy

 

<a title="Réveil Communiste 1) Exergues choisis pour la philosophie de Gramsci : Cahier de Prison 11, § 12 " class="permalink" data-cke-saved-href="http://canempechepasnicolas.over-blog.com/2015/07/pourquoi-publier-des-textes-de-gramsci-sur-reveil-communiste.html" href="http://canempechepasnicolas.over-blog.com/2015/07/pourquoi-publier-des-textes-de-gramsci-sur-reveil-communiste.html" critique..."="" diffuser="" surtout="" et="" aussi="" signifie="" cela="" »,="" originales="" «="" découvertes="" des="" ment="" individuelle="" faire="" seulement="" pas="" ne="" culture="" nouvelle="" une="" créer="" sl-processed="1">Pourquoi publier des textes de Gramsci sur &quot;Réveil Communiste&quot; ?

Réveil Communiste

 

 

1) Exergues choisis pour la philosophie de Gramsci :

 

Cahier de Prison 11, § 12

 

"Créer une nouvelle culture ne signifie pas seulement faire individuelle­ment des découvertes « originales », cela signifie aussi et surtout diffuser critique­ment des vérités déjà découvertes, les « socialiser » pour ainsi dire et faire par con­sé­quent qu'elles deviennent des bases d'actions vitales, éléments de coordination et d'ordre intellectuel et moral. Qu'une masse d'hommes soit amenée à penser d'une ma­nière cohérente et unitaire la réalité présente, est un fait « philosophique » bien plus important et original que la découverte faite par un « génie » philosophique d'une nouvelle vérité qui reste le patrimoine de petits groupes intellectuels."


"(...) un mouvement philosophique est-il à considérer comme tel seulement lorsqu'il s'applique à développer une culture spécialisée, destinée à des groupes restreints d'intellectuels ou au contraire n'est-il tel que dans la mesure où, dans le travail d'élaboration d'une pensée supérieure au sens commun et scientifiquement cohérente, il n'oublie jamais de rester en contact avec les « simples » et, bien plus, trouve dans ce contact la sources des problèmes à étudier et à résoudre?" 

 

"(...) il existe réellement des gouvernés et des gouvernants, des dirigeants et des dirigés. Toute la science et l'art politiques se fondent sur ce fait primordial, irréductible (...). Ce fait étant acquis, il faudra voir comment on peut diriger de la manière la plus efficace (une fois définis certains buts) et comment, en conséquence, assurer la meilleure préparation aux dirigeants (c'est plus précisément l'objet de la première section de la science et de l'art politiques) et comment d'autre part, on ap­prend à connaître les lignes de moindre résistance ou lignes rationnelles conduisant à l'obéissance des dirigés et des gouvernés. Dans la formation des dirigeants, ce qui est fondamental, c'est le point de départ : veut-on qu'il y ait toujours des gouvernés et des gouvernants, ou bien veut-on créer les conditions qui permettront que disparaisse la nécessité de cette division ? C'est-à-dire part-on du principe de la division perpétuelle du genre humain ou bien ne voit-on dans cette division qu'un fait historique, répon­dant à certaines conditions ?

 

2) Pourquoi publier des textes de Gramsci sur Réveil Communiste ?

 

Gramsci fut un ennemi déclaré du jargon philosophique et des obstacles de langage que les autres philosophes dressent volontairement ou non pour soustraire leurs œuvres à la critique des « simples ». On peut le lire directement. Mais il ne put empêcher que sa pensée souffrît de distorsions, qui quoi qu’on en ait dit, ne sont pas venues du coté de Togliatti et de la direction du PCI du vivant de celui-ci, mais plutôt des courants universitaires petit bourgeois qui ont cru pouvoir s’en inspirer en se lançant dans les « études culturelles » des groupes sociaux subalternes, des marginaux de l'histoire, de la culture populaire, en abandonnant la perspective révolutionnaire qui en fait l'intérêt. Autre exemple de malentendu : si Gramsci étudia avec finesse et intelligence, loin de tous les clichés anticléricaux l’organisation et la politique de l’Église catholique romaine, ce ne fut pas par sympathie tendancielle pour cette institution, ce fut pour lui reprendre ses armes, et en déterminer les points faibles pour travailler à la ruine complète de son influence politique en Italie.

Les textes de Gramsci s’ils sont publiés ne sont pas très accessibles pour autant : l’œuvre de Gramsci est essentiellement composée d’articles de presse, de rapports politiques, de lettres privées ou politiques, de courtes brochures souvent à l’état de brouillons fragmentaires, et enfin des célèbres notes des 33 « Cahiers de Prison » qui contiennent en 2400 pages des milliers de paragraphes brefs (de deux lignes à 20 pages) non classés, sur des sujets divers souvent étroitement liés à conjoncture politique et culturelle italienne du début du XXème siècle, fort peu connue aujourd’hui. La volonté de la part des éditeurs bourgeois de fournir un texte pour les besoins de l’érudition et de l’Université a aggravé ce désordre, puisque les regroupements thématiques de la première édition des Cahiers qui étaient pour l’essentiel justifiés ont été abandonnés. Publier des extraits choisis sur des blogs permet de rentrer à nouveau directement dans l’œuvre du grand penseur communiste italien.

Ensuite il se trouve que Gramsci traine encore une fausse réputation de modéré postmoderne qu’il s’agit de réfuter par l'appel au texte en le dégageant de la gangue des commentaires inspirés par les intellectuels du PCI louvoyant dans la période du "compromis historique".  

Loin de mettre de l’eau dans son vin, il représente une tentative de penser la révolution socialiste sur le terrain même des métropoles capitalistes, là où la victoire se décidera, une fois constaté que les sociaux démocrates ont pris l’avantage le plus souvent au sein du mouvement ouvrier des pays industrialisés, et que la révolution n’a triomphé dans la « guerre de mouvement » que dans des pays opprimés, au tout début de leur industrialisation ( Russie, Chine, Cuba) ou dans le contexte de la décolonisation et de la libération nationale (Viet Nam, Yougoslavie, Corée).

Il mène une lutte philosophique en praticien du matérialisme dialectique qu'il nomme "philosophie de la parxis" pour éviter la censure carcérale, et pour éviter la tentation dogmatique inhérente aux étiquettes, et il lutte contre les déviations de cette théorie vers le matérialisme grossier (manifestée par le manuel pédagogique de Boukharine publié en URSS) ou vers la dialectique idéaliste (manifestée par Benedetto Croce, le pape de la philosophie italienne pendant plus d'un demi siècle).

Gramsci n’est donc pas le penseur de l’eurocommunisme, mais au contraire le penseur machiavélien du prince moderne, personnifié à son époque ni plus ni moins par Staline. Il nous indique la voie d’une réhabilitation moderne (et non nostalgique) du passé de la révolution, qui est indispensable à la bataille culturelle.

C’est aussi le principal théoricien marxiste qui ait réfléchi au fascisme, comme phase crue du capitalisme en crise politique et non comme le phénomène inouï et incompréhensible qui défie la théorie, bien loin des impasses de l’école de Francfort, pour laquelle on ne saurait penser depuis Auschwitz.

Ce n’est pas enlever au mérite des fondateurs du marxisme que de constater que leur pensée politique, malgré de fulgurants aperçus, n’est pas à la hauteur de leur pensée économique et même de leurs concepts philosophiques. Gramsci, à la suite de Lénine, et au-delà de lui, est le grand explorateur de la culture, de la superstructure, comme champ de bataille de la lutte des classes. Et il pose la nécessité d’utiliser le marxisme comme science et comme philosophie rationnelle, et non comme repère électoral-identitaire tribal.

Enfin Gramsci nous apprend à être patients, sans être attentistes ni passifs, dans la longue et déjà séculaire guerre position que nous menons contre le capital.

Pour prolonger la lecture de la sélection en ligne sur Réveil Communiste, on pourra se reporter à la source (l’anthologie dirigée par André Tosel qui vient d’être rééditée aux Temps des Cerises), mais aussi à la récente et stimulante anthologie commentée publiée par Razmig Keucheyan, aux Édition la Fabrique, intitulée « Guerre de mouvement et guerre de  position ».

Si on veut se reporter directement aux Cahiers de Prison, lire en priorité les numéros  10, 11, 12, 13, 14, 15, 19 et 22.

GQ, 27 décembre 2014

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Sept territoires perdus par la Russie

2 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire, #La Russie

Sept territoires perdus par la Russie

Contribution à la compréhension du concept de «Monde Russe»,  ce texte a été publié le 24 juin 2015 sur le blogue russophone «no globalism». Il est introduit par le commentaire suivant : Si l’on ne prend pas en compte la chute de l’Empire de Russie et le démembrement de l’URSS, la perte territoriale la plus célèbre, encourue par la Russie, et qui fut également la plus importante, est celle de l’Alaska. Mais notre pays a perdu d’autres territoires. Nous nous en souviendrons brièvement ici.
TP1
1.Le Littoral Sud de la Caspienne (1723-1732)
Grâce à sa victoire sur les Suédois, Pierre Ier perça une «fenêtre sur l’Europe». Il entreprit par ailleurs d’en percer une autre vers l’Inde. En 1722-1723, il entama à cette fin une randonnée dans la Perse, ravagée par les guerres intestines. Le fruit de cette randonnée consista en ce que tout le littoral méridional et occidental de la Mer Caspienne se retrouva sous la domination de la Russie. Mais la Transcaucasie, ce ne sont pas les Pays baltes ; la conquête de ces territoires s’avéra beaucoup plus facile que celle des possessions baltes de la Suède, par contre s’y maintenir fut beaucoup plus difficile. L’armée russe frappée par les épidémies et harcelée par les montagnards, perdit la moitié de ses effectifs. Exténuée par les guerres et les réformes de Pierre, la Russie fut incapable de payer le prix d’une acquisition aussi coûteuse, et en 1732, ces territoires furent repris par la Perse.

TP2
2.Prusse Orientale ((1758-1762)
En résultat de la Seconde Guerre Mondiale, une partie de la Prusse Orientale et Koenigsberg revinrent à la l’URSS. Il s’agit aujourd’hui de Kaliningrad et de l’oblast qui porte le même nom. Mais jadis il fut un temps où déjà ces terres firent partie de la Russie. En 1758, alors que sévissait la Guerre de Sept ans (1756-1763), l’armée de Russie occupa Koenigsberg et l’entièreté de la Prusse Orientale. Un oukase de l’Impératrice Élisabeth fit de la région un gouvernorat général, et les membres de la population prussienne prêtèrent serment en qualité de sujets russes. Le célèbre philosophe Emmanuel Kant fut sujet de Russie. On conserve une lettre dans laquelle le fidèle sujet de la couronne de Russie, Emmanuel Kant sollicite de la part de l’Impératrice Élisabeth Petrovna la charge de professeur ordinaire. Le décès inopiné d’Élisabeth Petrovna en 1761 changea le cours des choses. Le trône de Russie fut occupé par Pierre III, dont les sympathie envers la Prusse et son Roi Friedrich étaient bien connues. Il remit à la Prusse toutes les conquêtes opérées par la Russie au cours de cette guerre, et retourna les armes contre ses alliés. Catherine II, qui renversa Pierre III, fit montre de tout autant de sympathie envers Friedrich, confirmant les accords de paix et en particulier, la restitution de la Prusse Orientale.

TP3
3.En Méditerranée : Malte (1798-1800) et les Îles Ioniennes (1800-1807)
En 1798, en chemin vers l’Égypte, Napoléon mis à sac l’Île de Malte, sur laquelle régnait l’Ordre des Chevaliers hospitaliers, fondé dès l’époque des croisades. Se relevant de la dévastation, les chevaliers élurent l’Empereur de Russie Paul Ier en qualité de Grand Maître de l’Ordre. Le blason de l’Ordre fut intégré aux armoiries de l’État de Russie. Ce fut le seul signe extérieur signifiant que l’île se trouvait sous la souveraineté de la Russie. En 1800, les Anglais prirent Malte. A la différence de la domination plutôt formelle de l’Île de Malte, le pouvoir de la Russie s’exerça de façon nettement plus réelle sur les Îles Ioniennes, toutes proches des côtes grecques. En 1800, l’escadre russo-turque, sous le commandement de l’Amiral Ouchakov conquit l’Île de Corfou, fortifiée par les Français. On fonda la République des Sept Îles, officiellement sous protectorat turc, mais en réalité sous administration russe. Lors de la Paix de Tilsit, signée en 1807, l’Empereur Alexandre Ier céda secrètement les îles à Napoléon.

TP4
4.La Roumanie (1807-1812, 1828-1834)
Ce fut en 1807 que, pour la première fois, la Roumanie, ou plus précisément les deux royaumes distincts de Moldavie et de Valachie, passèrent sous la souveraineté de la Russie, pendant l’épisode 1806-1812 des guerres russo-turques. La population des deux royaumes prêta serment de fidélité à l’empereur, et tous ces territoires furent administrés par la Russie. Mais en 1812, l’invasion de Napoléon obligea la Russie à conclure à la hâte un traité de paix avec la Turquie, et dans ce contexte, au lieu des deux royaumes, elle dû se satisfaire de la seule Bessarabie (aujourd’hui appelée Moldavie), partie orientale du Royaume de Moldavie.
Le pouvoir de la Russie fut de nouveau établi sur les deux royaumes au cours de la guerre russo-turque de 1828-1829. Une fois la guerre terminée, les troupes furent maintenues dans ces territoires et les deux royaumes furent à nouveau administrés par la Russie. De plus, Nicolas Ier, alors qu’il éteignait à l’intérieur de la Russie même toute velléité d’accéder à certaines formes de liberté, décida d’octroyer une constitution à ses nouveaux territoires. Il est vrai qu’elle porta l’appellation de «règlement organique» ; pour Nicolas Ier, le terme même de constitution revêtait un caractère par trop «séditieux». La Russie aurait volontiers transformé la Moldavie et la Valachie sur lesquelles elle exerçait son pouvoir, de jure. Mais sur le plan concret, l’Angleterre, la France et l’Autriche l’en empêchèrent et en 1834, l’armée russe se retira de ces territoires. Finalement, la Russie perdit toute influence sur les deux royaumes après sa défaite lors de la guerre de Crimée.

TP5
5.Kars (1877-1918)
En 1877, au cours de l’épisode 1877-1878 de la guerre russo-turque, Kars fut prise par l’armée de Russie. Lors du Traité de San Stefano, Kars et Batoumi, entre autres, revinrent à la Russie. De nombreux colons russes vinrent s’établir dans l’oblast de Kars. La construction de la ville fut mise en œuvre selon des plans élaborés par les architectes russes. De nos jours encore, avec ses rues au tracé strictement parallèle  et perpendiculaire, ses bâtiments caractéristiques de la Russie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, Kars contraste nettement avec l’urbanisme chaotique des villes turques environnantes. Kars rappelle très fort les anciennes villes de Russie. Par le Traité de Brest-Litovsk, les bolcheviques cédèrent Kars à la Turquie.

TP6
6.La Mandchourie (1896-1920)
En 1896, la Chine octroya à la Russie le droit de construire un chemin de fer à travers la Mandchourie, afin de relier la Sibérie et Vladivostok : la voie ferrée chinoise/orientale. Les Russes reçurent le droit d’affermer une bande de territoire de chaque côté de cette voie ferrée. De façon concrète, la construction de cette ligne fit de la Mandchourie un territoire dépendant de la Russie, sous administration russe, occupée par l’armée russe, surveillée par la police russe, la justice étant aux mains de tribunaux russes. Dès lors, les colons russes y accoururent. Le gouvernement de Russie commença à examiner un projet consistant à intégrer la Mandchourie au sein de l’Empire, sous l’appellation de « Russie-jaune ». Suite à la défaite de la Russie lors de la guerre russo-japonaise, le Sud de la Mandchourie passa dans la sphère d’influence du Japon, et après la révolution, l’influence russe en Mandchourie se mit à décroître. Finalement, en 1920, les troupes chinoises occupèrent les établissements russes, y compris Harbin, et la voie ferrée, mettant ainsi un terme au projet de « Russie jaune ».

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7.Port-Arthur, la soviétique. (1945-1955)
En raison de l’héroïque défense de Port-Arthur, beaucoup de gens se souviennent que cette ville fit partie de l’Empire de Russie jusqu’à la défaite de celui-ci lors de la guerre russo-japonaise. Mais le fait que Port-Arthur fit, un temps, partie de l’URSS est beaucoup moins connu. En 1945, après la défaite de l’armée japonaise du Guandong, un accord signé avec la Chine rendit Port-Arthur à l’Union Soviétique pour trente ans, en qualité de base navale. En 1952, l’URSS et la République Populaire de Chine s’entendirent pour remettre la ville à cette dernière. Et à la demande de la partie chinoise, compte tenu de la tension qui caractérisait la situation internationale autour de la guerre de Corée, les forces armées soviétiques continuèrent à occuper Port-Arthur jusqu’en 1955.

Les sept illustrations proviennent de l’article original, accessible ci-dessous.
Source.

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La Grèce au XXe siècle : Grecs courageux

2 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Grèce, #Europe supranationale, #Economie, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #Chroniques du fascisme ordinaire, #Le fascisme, #La dette

Fainéants, fraudeurs, inciviques, ingrats… Les Grecs ont tous les défauts du monde si l’on en croit certains commentaires de la presse européenne.

Il est une qualité toutefois qu’on ne saurait leur dénier, le courage. Et aussi la résilience, la capacité à surmonter les épreuves, notamment celles qu’ils ont subies au cours du XXe siècle du fait des Turcs, des Allemands ou encore des Britanniques.

De la « Grande Catastrophe » à l’agression italienne (1922-1940)

Pour la Grèce, le cycle ouvert par les guerres balkaniques en 1912 s’achève en 1922 par la « Grande Catastrophe » : l’arrivée dans ce petit pays pauvre (4,7 millions d’habitants) de 1,5 million de réfugiés, souvent démunis de tout, chassés « à chaud »de la République turque en gestation ou « échangés » en vertu du traité de Lausanne (24 juillet 1923).

Évacuation de Smyrne à partir du 15 mai 1919

La société grecque sort durablement déstabilisée de cette décennie de conflits. Le 4 août 1936, le général Ioánnis Metaxás instaure une dictature inspirée du fascisme italien, sous l’autorité du roi Georges II.

Ioannis Metaxas (1871-1941)

Malgré cette proximité idéologique, Mussolini attaque la Grèce le 20 octobre 1940.

Metaxás repousse l’ultimatum italien. Son« Όχι » (Non) provoque un enthousiasme patriotique auquel participe jusqu’au Parti communiste (KKE), persécuté la veille encore.

Bien qu’inférieure en nombre et plus encore en matériel, l’armée hellénique repousse l’attaque lancée depuis l’Albanie jusqu’à plus de 50 km au nord de la frontière. Mais du même coup, elle contraint Hitler à sauver son allié de l’humiliation.

Les troupes allemandes pénètrent en Grèce le 6 avril 1941.

L’occupation allemande (1941-1945)

Metaxás meurt de maladie en janvier 1941 et le général Georgios Tsolakoglou capitule en Macédoine occidentale.

Par une décision sans équivalent, Hitler lui-même rend hommage à la combattivité des Grecs en libérant les prisonniers de guerre… dont beaucoup constitueront les premiers maquis !

Les Allemands hissent la croix gammée au-dessus de l'Acropole le 27 avril 1941 (Bundesarchiv)

Le 27 avril 1941, la croix gammée flotte sur l’Acropole.

Tandis que le roi, le Premier ministre et une partie des troupes se replient en Crète, la Résistance s’active dans le pays.

Dès l’arrivée des nazis sur l’Acropole, l’evzone qui avait la garde du drapeau grec s’en enveloppe et se jette dans le vide ; puis le 30 mai 1941, deux étudiants, Manólis Glézos et Lakis Sandas, en arrachent le drapeau nazi.

En ville, les manifestations populaires contre les occupants se multiplient, contraignant par exemple les nazis, cas unique, à renoncer au Service du travail obligatoire.

Les maquis eux-mêmes débordent d’activité et font par exemple sauter le viaduc du Gorgopotamos, ce qui a pour effet de couper le chemin de fer de Thessalonique au Pirée qui approvisionne l’Afrikakorps.

Dans les régions montagneuses où Italiens et Allemands n’osent plus s’aventurer, la population expérimente des formes inédites d’autogouvernement.

La répression est d’autant plus sauvage : après la Pologne et l’URSS, la Grèce connaîtra les pertes humaines et matérielles les plus considérables en Europe (8% à 9% de morts dans la population ; 1,5% en France) sans compter une famine qui tuera entre 250.000 et 300.000 des 7,36 millions de Grecs.

Cynisme britannique

Dès la fin 1942, Churchill crée les conditions d’une autre tragédie en préparant le retour du roi, bien que celui-ci ait été discrédité par son rôle sous le régime Metaxás. Les agents britanniques favorisent par l’argent et les armes les mouvements monarchistes au détriment de l’EAM/ELAS (Front national de libération/Armée populaire grecque de libération), marqué à gauche et sous influence communiste.

Les juifs de Thessalonique (80% des juifs de Grèce) sont déportés entre mars et août 1943 : plus de 75% des 48.974 juifs de Grèce du Nord sont gazés à Auschwitz dès leur arrivée, et une centaine affectés au Sonderkommando.

La terreur se déchaîne à la périphérie des bastions des maquis. Wehrmacht et SS y brûlent les récoltes, tuent le bétail, empoisonnent les puits. 2300 otages sont exécutés dans le seul Péloponnèse de novembre 1943 à juillet 1944 ; d’autres sont encagés en tête des trains afin de dissuader les saboteurs. Les Allemands multiplient les« Oradour » : 700 hommes et adolescents de Kalavryta, à l’est de Patras, sont massacrés à la mitrailleuse le 13 décembre 1943.

Femmes rescapées du massacre de Distomo (10 juin 1944)

Komeno de l’autre côté du Golfe de Corinthe, Klissoura en Macédoine, Distomo, non loin de Delphes, sont d’autres localités martyres.

Dans ce dernier cas, le carnage dure trois jours, du 10 au 13 juin 1944 (il est concomitant du massacre d’Oradour). Le pope est décapité, les hommes sont torturés, pendus ou abattus, les femmes violées, on leur coupe les seins ou leur ouvre le ventre, des enfants sont éviscérés…

Au total, près de 900 villages seront rasés et 500 autres en grande partie détruits.

Le massacre de Distomo (Béotie), samedi 10 juin 1944 (Bundesarchiv)

À Athènes et au Pirée, les Allemands et leurs supplétifs grecs bouclent périodiquement les quartiers populaires.

Le Premier ministre Alexis Tsipras rend hommage aux martyrs de Kaisiriani le 26 janvier 2015 (DR)

Durant ces bloka, les maisons sont pillées et la population rassemblée sur une place où les suspects, désignés par des délateurs cagoulés, sont souvent torturés en public, avant d’être envoyés au camp de concentration d’Haïdari, pendus ou fusillés sur place, comme les 200 habitants de Kaisariani, le « petit Stalingrad » (1er mai 1944), auxquels le Premier ministre Alexis Tsipras est allé rendre hommage le jour de sa prise de fonction le 26 janvier 2015.

À la Libération, dans ce pays ravagé, l’armement maritime est la seule activité qui peut repartir rapidement et faire rentrer des devises, raison pour laquelle elle est alors défiscalisée.

Nombre d’armateurs ont en effet mis leur flotte au service des Alliés et reçoivent, pour compenser leurs pertes, des liberty ships américains ainsi que des navires italiens. Car l’Italie et la Bulgarie payent des dommages de guerre à la Grèce, contrairement à l’Allemagne qui en sera exemptée…

La guerre civile (1945-1949)

Partage des Balkans à Moscou entre Churchill et Staline (octobre 1944), archives nationales de Londres

Cette Libération est cependant pleine de désillusions. Les 9-10 octobre 1944, lors d’une rencontre à Moscou, Churchill et Staline scellent un « accord des pourcentages » qui donne à la Grande-Bretagne (en accord avec les États-Unis) 90% d’influence en Grèce, contre 10% à l’URSS.

Le 14, les Britanniques défilent dans Athènes sous les acclamations de la foule.

Pourtant, le général anglais Ronald Scobie va se comporter davantage en gouverneur de colonie qu’en libérateur. Il s’oppose à l’amalgame des résistants dans l’armée régulière et bloque la formation d’un gouvernement d’union nationale.

Incapable de se faire entendre, l’EAM tente alors d’établir un rapport de force par l’insurrection : le 12, les Anglo-gouvernementaux ne contrôlent plus que quelques km2 dans Athènes et les installations portuaires du Pirée.

Mais Churchill, au grand scandale de Roosevelt, envoie des renforts et fait mitrailler par la RAF les quartiers qui avaient déjà été victimes des bloka allemands quelques semaines plus tôt.

Après un plébiscite sur le retour du roi, le 1er septembre 1946, les libertés individuelles et publiques sont restreintes et la terreur s’amplifie contre les anciens résistants communistes. En réponse, ceux-ci créen l’Armée démocratique (AD) le 28 octobre 1946. C’est le début d’une atroce guerre civile.

Markos Vafiadis en 1931 (1906, Erzurum ; 23 février 1992, Athènes)

Sous le commandement d’un ancien résistant, Markos Vafiadis, l’AD remporte d’importants succès sans toutefois être soutenue par Staline.

De l’autre côté, les Anglais cèdent la place aux Américains, qui dotent l’armée royaliste de conseillers et de puissants moyens.

La guerre civile prend officiellement fin le 16 octobre 1949 en ayant fait au moins 150.000 morts. Mais les exécutions se poursuivront jusqu’en mai 1955.

Aider les Allemands plutôt que les Grecs (1950-1953)

Tous les gouvernements grecs de l’après-guerre demeurent sous l’étroite surveillance des États-Unis, et c’est en réaction à la situation en Grèce et en Turquie que le président américain Truman énonce, le 12 mars 1947, sa nouvelle doctrine de politique étrangère, en application de laquelle est mis en œuvre le Plan Marshall. Mais en Grèce, à cause de la guerre civile, cette aide sera dirigée à 60% vers l’armée.

Le montant des dommages de guerre dus à la Grèce par l’Allemagne est évalué à 7,2 milliards de dollars mais, dans le souci de faciliter le redressement de la nouvelleRépublique Fédérale Allemande, les accords de Londres du 27 février 1953 organisent un défaut de paiement de l’Allemagne.

L’Allemagne voit alors ses différentes dettes réduites (entre 45% et 60%), bénéficie d’un moratoire de cinq ans et d’un rééchelonnement de long terme pour le paiement du solde, les annuités étant limitées à 5% du revenu de ses exportations. Enfin, le règlement des réparations se trouve renvoyé à la conclusion d’un traité de paix avec les Alliés, lui-même conditionné à la réunification.

La question des réparations ne sera de nouveau soulevée qu’en 1996, par le ministre des Affaires étrangères socialiste Pangalos. Mais c’est la crise de 2008-2009 qui la relance véritablement.

L’intransigeance allemande vis-à-vis de la dette grecque aboutit à une paupérisation de masse ainsi qu’à une crise humanitaire sans résultat économique probant. Elle ravive le souvenir de l’Occupation et de la famine, diffusant du même coup dans l’opinion l’idée que si l’Allemagne refuse toute remise de dette à la Grèce, celle-ci se trouve justifiée à lui réclamer le paiement de la dette de guerre jamais payée.

Mais lors de la réunification et précisément pour repousser toute éventuelle demande, le chancelier Helmut Kohl avait obtenu que le traité de Moscou, dit « quatre plus deux » (12 septembre 1990), n’apparaisse pas formellement comme un traité de paix, ce qui a permis à l’Allemagne d’échapper à ses engagements dont l’Italie, la Bulgarie ou la Hongrie ont dû pour leur part s’acquitter.

En janvier 2015, l’arrivée au pouvoir de la coalition Syriza/Grecs indépendants a relancé le dossier des réparations.

En Allemagne même, dès 2011, l’ex-chancelier Helmut Schmidt a mis en garde ses compatriotes contre une politique égoïste (« Nos excédents sont en réalité les déficits des autres. Nos créances sont leurs dettes. ») risquant de réveiller « le sentiment latent de méfiance » généré en Europe par « notre histoire monstrueuse et unique ».

Si Die Linke et les Verts ont reconnu depuis longtemps l’existence d’un problème à régler par la négociation, le gouvernement continue à le nier. Pourtant, lors d’un débat au Bundestag en mars 2015, Thomas Oppermann, président du groupe SPD, a déclaré que « les crimes des nazis n’ont pas de date d’expiration ».

Enfin, c’est le président fédéral, Joachim Gaucke, qui, dans un entretien du 2 mai 2015 à la Süddeutsche Zeitung, déclare : « Nous ne sommes pas seulement des gens qui vivent aujourd’hui, à cette époque, nous sommes aussi les descendants de ceux qui ont laissé derrière eux un sillage de destruction en Europe pendant la seconde guerre mondiale, en Grèce entre autres. (…) Pour un pays conscient de son histoire comme le nôtre, il est juste d’envisager la possibilité qu’il puisse y avoir des réparations ».

Source : Olivier Delorme, pour Herodote, le 24 juin 2015.

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Et je vous donne aujourd’hui votre Quatremer de ce jour :

Il est marqué dessus : NON, 28 octobre 1940, jour où la Grèce a dit NON à l’ultimatum de Mussolini, qui l’a attaquée…

 

 

7 réponses à La Grèce au XXe siècle : Grecs courageux

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Quand la CIA finançait la construction européenne.

25 Juin 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #La France, #Europe supranationale

Quand la CIA finançait la construction européenne

 

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De 1949 à 1959, en pleine guerre froide, les Américains, par l’intermédiaire de leurs services secrets et du Comité pour l’Europe unie, versent l’équivalent de 50 millions de dollars actuels à tous les mouvements pro-européens, parmi lesquels ceux du Britannique Winston Churchill ou du Français Henri Frenay. Leur but, contenir la poussée soviétique…

A 82 ans, Henri Frenay, le pionnier de la Résistance intérieure, fondateur du mouvement Combat, arbore une forme intellectuelle éblouissante malgré sa surdité de l’oreille droite et sa récente opération de l’estomac. Pourtant, il n’a plus que trois mois à vivre. En ces jours de mai 1988, il me parle de l’Europe dans son appartement de Boulogne-sur-Seine. De cette Europe fédérale dont il a révé en vain entre 1948-1954. De la dette aussi que, en cas de succès, le Vieux Continent aurait contracté envers les Américains, ceux notamment du ” Comité “. Et d’insister une fois, deux fois, dix fois, tandis que moi, je m’interroge : pourquoi diable ce mystérieux ” Comité ” revient-il à une telle fréquence dans nos conversations ? Pourquoi ? Mais parce que Frenay me confie, avec il est vrai d’infinies précautions de langage, son ultime secret : l’aide financière occulte de la CIA via l’American Committee for United Europe – le Comité – à l’Union européenne des fédéralistes dont il a été le président. Pour reconstituer cette filière inédite, il me faudra une quinzaine d’années. Un jeu qui en valait la chandelle puisqu’il me permet d’ouvrir, pour les lecteurs d’ Historia, la porte d’un des compartiments les plus secrets de la guerre froide…

Tout commence à l’automne 1948. Déjà coupée en deux, l’Europe vit sous la menace d’une invasion totale par l’armée rouge. Au ” coup de Prague ” en février, vient de succéder en juin le blocus de Berlin. Un petit cénacle de personnalités de l’ombre jette alors les bases de l’American Committee for United Europe, l’ACUE – son existence sera officialisée le 5 janvier 1949 à la maison de la Fondation Woodrow-Wilson de New York. Politiques, juristes, banquiers, syndicalistes vont se méler au sein de son conseil de direction. De hautes figures gouvernementales aussi comme Robert Paterson, le secrétaire à la Guerre ; James Webb, le directeur du budget ; Paul Hoffman, le chef de l’administration du plan Marshall ; ou Lucius Clay, le ” proconsul ” de la zone d’occupation américaine en Allemagne.

Bien tranquilles, ces Américains-là ? Non, car la véritable ossature de l’ACUE est constituée d’hommes des services secrets. Prenez son président, William Donovan. Né en 1883 à Buffalo, cet avocat irlando-américain au physique de bouledogue, surnommé ” Wild Bill ” par ses amis, connaît bien l’Europe. En 1915, il y remplissait déjà une mission humanitaire pour le compte de la Fondation Rockefeller. Deux ans plus tard, Donovan retrouvait le Vieux Continent pour y faire, cette fois, une Grande Guerre magnifique. Redevenu civil, ” Wild Bill ” va se muer en missus dominicus du gouvernement américain. Ses pas d’émissaire officieux le portent vers l’Europe pour des rencontres parfois imprévues. En janvier 1923, alors qu’ils goà»tent un repos bien mérité, sa femme Ruth et lui devront ainsi subir une soirée entière les vociférations d’un autre habitué de la pension Moritz de Berchtesgaden. Dix-sept ans plus tard, l’agité, un certain Adolf Hitler, s’est rendu maître de la partie continentale de l’Europe, et c’est ” Wild Bill ” que Franklin Roosevelt, inquiet, dépéche à Londres s’enquérir auprès de Winston Churchill du potentiel britannique face à l’avancée nazie.

En juin 1942, Donovan, homme de confiance du président démocrate pour les affaires spéciales, crée l’Office of Strategic Services (OSS), le service secret américain du temps de la Seconde Guerre mondiale dont il devient le chef et qu’il quittera à sa dissolution, en septembre 1945, sans perdre le contact avec l’univers du renseignement : ” Wild Bill ” tisse des liens privilégiés avec la Central Intelligence Agency, la CIA, créée officiellement le 15 septembre 1947 par une loi sur la sécurité nationale signée par le successeur de Roosevelt, Harry Truman.

Prenez le vice-président de l’ACUE Walter Bedell Smith, ancien chef d’état-major d’Eisenhower pendant la Seconde Guerre mondiale puis ambassadeur des Etats-Unis à Moscou. A partir d’octobre 1950, celui que ses amis surnomment le ” Scarabée ” ( beetle en anglais) va prendre les commandes de la CIA. 1950, c’est justement l’année o๠des universitaires comme Frederick Burkhardt et surtout William Langer, historien à Harvard, lancent la section culturelle de l’ACUE. Ces deux proches de Donovan ont servi autrefois dans les rangs de l’OSS. Langer en a dirigé le service Recherche et Analyse et, excellent connaisseur de la politique française, a méme commis après-guerre un ouvrage savant qui s’efforçait de dédouaner Le Jeu américain à Vichy (Plon, 1948).

Prenez surtout Allen Dulles. A l’été 1948, c’est lui qui a ” inventé ” le Comité avec Duncan Sandys, le gendre de Churchill, et George Franklin, un diplomate américain. Principal associé du cabinet de juristes Sullivan & Cromwell, Dulles n’impressionne guère de prime abord avec ses fines lunettes, ses éternelles pipes de bruyère et ses vestes en tweed. Sauf qu’avec ce quinquagénaire, un maître espion entre dans la danse.

Retour à la case Seconde Guerre mondiale. Chef de l’OSS à Berne, Dulles noue en février 1943 des contacts avec la délégation de Combat en Suisse. Un temps, il assurera méme le financement du mouvement clandestin. ” Coup de poignard dans le dos du général de Gaulle “, s’insurge Jean Moulin au nom de la France libre. ” Survie de la Résistance intérieure menacée d’étranglement financier “, rétorque Frenay. Pensant d’abord à ses camarades dénués de moyens, aux maquisards en danger, il ne voit pas pourquoi Combat devrait se priver d’un argent allié versé, c’est convenu, sans contrepartie politique. Cette ” affaire suisse ” va empoisonner un peu plus encore ses rapports avec Moulin.

En 1946, Dulles démissionne des services secrets… pour en devenir aussitôt l’éminence grise, prenant une part prépondérante à la rédaction du texte de loi présidentiel sur la sécurité nationale. Cofondateur à ce titre de la CIA (pour les initiés : l’Agence ou mieux, la Compagnie), Dulles pense qu’en matière d’action clandestine, privé et public doivent conjuguer leurs forces. C’est lui qui a déjà inspiré, par l’intermédiaire de ses amis du Brook Club de New York, le versement des subsides de grosses sociétés américaines à la démocratie chrétienne italienne menacée par un parti communiste surpuissant. En 1950, il va reprendre officiellement du service comme bras droit du Scarabée d’abord, comme son successeur à la téte de la CIA ensuite – de février 1953 à septembre 1961. Record de longévité d’autant plus impressionnant que son frère aîné John Forster Dulles, restera, lui, ministre des Affaires étrangères de 1953 à sa mort de maladie en mai 1959.

Etonnant creuset que l’ACUE, o๠des personnalités de la haute société et/ou de la CIA côtoient les dirigeants de la puissante centrale syndicale American Federation of Labor, l’AFL, dont ils partagent l’aversion du communisme. Exemples : David Dubinsky, né en 1892 à Brest-Litovsk, en Russie, dirige le Syndicat international de la confection pour dames (ILGWU) : 45 000 adhérents à son arrivée en 1932, 200 000 à la fin des années 1940 ! Ennemi acharné des nazis hier (les syndicalistes proches de l’ACUE sont presque tous juifs), c’est aux commies , les ” cocos “, qu’il en veut dorénavant. Jay Lovestone aussi. Conseiller politique de l’AFL, ce Lituanien d’origine sait de quoi il parle : avant sa brutale exclusion puis sa lente rupture avec le marxisme, il fut, entre 1925 et 1929, le secrétaire général du PC américain ! Autre recrue de choix du Comité, Arthur Goldberg, le meilleur juriste de l’AFL. Futur secrétaire au Travail du président Kennedy puis juge à la Cour supréme, Goldberg, né en 1908, a dirigé l’aile syndicale de l’OSS. A ce titre, il fut en son temps le supérieur hiérarchique d’Irving Brown, son cadet de deux ans. Brown, représentant de l’AFL pour l’Europe et grand dispensateur de dollars aux syndicalistes modérés du Vieux Continent. Puisant dans les fonds secrets de la toute jeune CIA, laquelle finance depuis 1946 toutes les opérations anticommunistes de l’AFL, ce dur à cuire ne ménage pas, par exemple, son soutien à Force ouvrière, la centrale syndicale née fin 1947 de la scission de la CGT (lire ” Derrière Force ouvrière, Brown, l’ami américain ” dans Historia n° 621 de décembre 1997). Pure et dure, la ligne Brown contraste d’ailleurs avec celle, plus nuancée, de la CIA. A la Compagnie, on aurait préféré que les non-communistes restent dans le giron de la CGT, méme contrôlée par le PCF…

C’est qu’au-delà des hommes, il y a la stratégie d’ensemble. Face à l’Union soviétique, Washington développe deux concepts clés : le containment (l’endiguement) et plan Marshall. L’idée du containment , revient à un diplomate russophone, George Kennan, qui la développe dès juillet 1947 dans un article de la revue Foreign Affairs : ” L’élément majeur de la politique des Etats-Unis en direction de l’Union soviétique doit étre celui d’un endiguement à long terme, patient mais ferme, des tendances expansionnistes russes. “

Le plan Marshall, lui, porte la marque de son inventeur le général George Marshall, chef d’état-major de l’US Army pendant la guerre, et désormais ministre des Affaires étrangères du président Truman. En apportant une aide massive aux pays d’Europe ruinés, les Etats-Unis doivent, selon lui, faire coup double : un, couper l’herbe sous le pied des partis communistes par une hausse rapide du niveau de vie dans les pays concernés ; deux, empécher leur propre industrie de sombrer dans la dépression en lui ouvrant de nouveaux marchés.

Pour le tandem Marshall-Kennan, pas de meilleur outil que la CIA (lire l’interview d’Alexis Debat, page 51). Et c’est naturellement un autre ancien de l’OSS, Franck Wisner Jr, qu’on charge de mettre sur pied un département autonome spécialisé dans la guerre psychologique, intellectuelle et idéologique, l’Office of Policy Coordination ! Si ce bon vieux ” Wiz ” ne fait pas partie du Comité, ses hommes vont lui fournir toute la logistique nécessaire. Mais chut ! c’est top secret…

L’ACUE allie sans complexe une certaine forme de messianisme américain avec le souci de la défense bien comprise des intéréts des Etats-Unis. Messianique, cette volonté bien ancrée de mettre le Vieux Continent à l’école du Nouveau Monde. Phare de la liberté menacée, l’Amérique a trouvé, la première, la voie d’une fédération d’Etats, succès si resplendissant que l’Europe n’a plus qu’à l’imiter… Cet européanisme made in Washington comporte sa part de sincérité : ” Ils m’appellent le père du renseignement centralisé, mais je préférerais qu’on se souvienne de moi à cause de ma contribution à l’unification de l’Europe “, soupire ainsi Donovan en octobre 1952.

De sa part de calcul aussi. Car en décembre 1956, trois mois avant sa mort, le méme Donovan présentera l’Europe unie comme ” un rempart contre les menées agressives du monde communiste “. En d’autres termes, un atout supplémentaire de la stratégie américaine conçue par Marshall, Kennan et leurs successeurs : construire l’Europe, c’est remplir un vide continental qui ne profite qu’à Staline, donc, en dernier ressort, protéger les Etats-Unis.

Ajoutons une troisième dimension. Dans l’esprit des hommes de la Compagnie, rien de plus noble qu’une action clandestine au service de la liberté. Tout officier de la CIA le sait : les Etats-Unis sont nés pour une bonne part du soutien des agents de Louis XVI, Beaumarchais en téte, aux insurgés nord-américains. Ainsi l’opération American Committee, la plus importante, et de loin menée, par l’Agence en Europe pendant la guerre froide, se trouve-t-elle justifiée par l’Histoire.

Pour chaleureuse qu’elle soit, l’amitié franco-américaine ne saurait toutefois distendre le ” lien spécial ” entre Grande-Bretagne et Etats-Unis. En foi de quoi, Comité et Compagnie tournent d’abord leur regard vers Londres. Hélas ! Churchill, battu aux législatives de 1945, ronge ses griffes dans l’opposition. Le nouveau secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères, Ernest Bevin, a bien proclamé le 2 janvier 1948 aux Communes : ” Les nations libres d’Europe doivent maintenant se réunir. ” N’empéche que ses collègues du cabinet travailliste et lui repoussent avec horreur la perspective d’une véritable intégration continentale. Non pas que Bevin craigne de s’affronter aux communistes : deux jours après son discours de janvier, il créait un organisme clandestin de guerre idéologique, l’Information Research Department. Ce méme IRD qui, jugeant La Ferme des animaux et 1984 plus efficaces que mille brochures de propagande, va contribuer à diffuser partout dans le monde les oeuvres de George Orwell. Mais la carte Europe unie, alors là , non !

Cette carte, Churchill la joue-t-il de son côté par conviction profonde ou par aversion pour ses rivaux politiques de gauche ? Le fait est que le 19 septembre 1946 à Zurich, le Vieux Lion appelle à un axe anglo-franco-allemand, élément majeur selon lui d’une ” espèce d’Etats unis d’Europe “. Qu’en mai 1948, Duncan Sandys, taille aux mesures de son homme d’Etat de beau-père le Congrès européaniste de La Haye. Qu’en octobre 1948, Churchill crée l’United European Movement – le Mouvement européen. Qu’il en devient président d’honneur aux côtés de deux démocrates-chrétiens, l’Italien Alcide De Gasperi et l’Allemand Konrad Adenauer, et de deux socialistes, le Français Léon Blum et le Belge Paul-Henri Spaak. Malheureusement pour les ” amis américains “, cette tendance ” unioniste ” ne propose, à l’exception notable de Spaak, que des objectifs européens limités. Reconstruction économique et politique sur une base démocratique, d’accord, mais sans transfert, méme partiel, de souveraineté.

Le Comité et la tendance ” fédéraliste “, dont Henri Frenay émerge comme la figure emblématique, veulent, eux, aller beaucoup plus loin. Aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale, Frenay, patriote mondialiste, a conçu l’idée d’un Vieux Continent unifié sur une base supranationale. En novembre 1942, révélera quarante ans plus tard Robert Belot dans le remarquable travail sur Frenay qui vient de lui valoir l’habilitation à diriger des recherches à l’Université, le chef de Combat écrivait au général de Gaulle qu’il faudrait dépasser l’idée d’Etat-Nation, se réconcilier avec l’Allemagne après-guerre et construire une Europe fédérale. Logique avec lui-méme, Frenay se jette dès 1946 dans cette croisade européaniste aux côtés d’Alexandre Marc. Né Lipiansky à Odessa en 1904, ce théoricien du fédéralisme a croisé la trajectoire de Frenay à Lyon en 1941, puis après-guerre. A rebours de l’européanisme de droite inspiré des thèses monarchistes maurrassiennes ou du catholicisme social, les deux amis s’efforcent de gauchir le fédéralisme français alors fort de ” plusieurs dizaines de milliers d’adhérents “, ainsi que me l’assurera l’ancien chef de Combat en 1988.

Orientée à gauche, l’Union européenne des fédéralistes, l’UEF, est créée fin 1946. Elle va tenir son propre congrès à Rome en septembre 1948. Frenay en devient le président du bureau exécutif, flanqué de l’ex-communiste italien Altiero Spinelli, prisonnier de Mussolini entre 1927 et 1937 puis assigné à résidence, et de l’Autrichien Eugen Kogon, victime, lui, du système concentrationnaire nazi qu’il décortiquera dans L’Etat SS (Le Seuil, rééd. 1993). A ces trois dirigeants d’atténuer le profond malaise né de la participation de nombreux membres de l’UEF au congrès de La Haye, o๠Churchill et son gendre Sandys les ont littéralement roulés dans leur farine ” unioniste “.

Faut-il choisir entre le Vieux Lion et le pionnier de la Résistance intérieure française à l’internationalisme si radical ? Perplexité au Comité, donc à la CIA. Pour Churchill, sa stature d’homme d’Etat, d’allié de la guerre, sa préférence affichée pour le ” grand large “, les Etats-Unis ; contre, son refus acharné du modèle fédéraliste si cher aux européanistes américains et bientôt, ses violentes querelles avec le très atlantiste Spaak. En mars 1949, Churchill rencontre Donovan à Washington. En juin, il lui écrit pour solliciter le versement de fonds d’urgence (très riche à titre personnel, l’ancien Premier ministre britannique n’entend pas puiser dans sa propre bourse). Quelques jours plus tard, Sandys appuie par courrier la demande de son beau-père : de l’argent, vite, sinon le Mouvement européen de Churchill s’effondre. Comité et CIA, la principale bailleuse de fonds, débloquent alors une première tranche équivalant à un peu moins de 2 millions de nos euros. Elle permettra de ” préparer ” les premières réunions du Conseil de l’Europe de Strasbourg, qui associe une assemblée consultative sans pouvoir réel à un comité des ministres statuant, lui, à l’unanimité.

Pour soutenir leurs partenaires du Vieux Continent, ACUE et CIA montent dès lors des circuits financiers complexes. Les dollars de l’oncle Sam – l’équivalent de 5 millions d’euros entre 1949 et 1951, le méme montant annuel par la suite – proviennent pour l’essentiel de fonds alloués spécialement à la CIA par le Département d’Etat. Ils seront d’abord répartis sous le manteau par les chefs du Mouvement européen : Churchill, son gendre, le secrétaire général Joseph Retinger, et le trésorier Edward Beddington-Behrens. En octobre 1951, le retour de Churchill à Downing Street, résidence des premiers ministres anglais, ne tarira pas ce flot : entre 1949 et 1953, la CIA va en effet verser aux unionistes l’équivalent de plus de 15 millions d’euros, à charge pour eux d’en redistribuer une partie à leurs rivaux de la Fédération, la tendance de droite du fédéralisme français, laquelle reverse ensuite sa quote-part à l’UEF. Sommes substantielles mais sans commune mesure avec la manne que l’appareil stalinien international, le Kominform, investit au méme moment dans le financement souterrain des PC nationaux et des innombrables ” fronts de masse ” : Fédération syndicale mondiale de Prague, Mouvement de la paix, mouvements de jeunes, d’étudiants, de femmes…

Pour Frenay, c’est clair : l’Europe fédérale constitue désormais le seul bouclier efficace contre l’expansionnisme communiste. Mais comment aller de l’avant quand le nerf de la guerre manque si cruellement ? L’UEF n’est pas riche. Son président encore moins, dont la probité est reconnue de tous – après son passage au ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, Frenay, ancien officier de carrière sans fortune personnelle, a quitté l’armée au titre de la loi Diethelm de dégagement des cadres. Comme au temps de ” l’affaire suisse “, le salut financier viendra-t-il de l’allié américain ? Oui, assurent dès l’été 1950 les hommes de l’ACUE à un représentant français de l’UEF en visite à New York. Conforme à la position officielle du gouvernement américain en faveur de l’intégration européenne, leur aide ne sera soumise à aucune contrepartie politique ou autre, condition sine qua non aux yeux d’Henri Frenay. Et de fait, à partir de novembre 1950, l’ACUE va financer secrètement à hauteur de 600 000 euros l’une des initiatives majeures de Frenay et des fédéralistes de gauche : la création à Strasbourg, en parallèle du très officiel Conseil de l’Europe, d’un Congrès des peuples européens, aussi appelé Comité européen de vigilance.

S’associeront à ce projet des socialistes (Edouard Depreux), des religieux (le père Chaillet, fondateur de Témoignage chrétien ), des syndicalistes, des militants du secteur coopératif, des représentants du patronat et méme… des gaullistes tels Michel Debré ou Jacques Chaban-Delmas. Mal conçue médiatiquement, l’affaire échoue de peu. Raison de plus pour accentuer le soutien financier, oeuvre du secrétaire général de l’ACUE, Thomas Braden. Connu pour ses opinions libérales, cet ami du peintre Jackson Pollock, n’a pas hésité quand Donovan, son ancien patron à l’OSS, lui a demandé de quitter la direction du musée d’Art moderne de New York.

En juillet 1951, Frenay effectue à son tour le voyage des Etats-Unis sous les auspices du Congrès pour la liberté de la culture – une organisation que nous retrouverons bientôt. L’occasion de rencontrer les dirigeants du Comité et ceux de la Fondation Ford (mais pas ceux de la CIA avec lesquels il n’entretiendra jamais de rapports directs) pour leur faire part des besoins matériels des fédéralistes. Message reçu ” 5 sur 5 ” par les Américains…

A cette date, Braden ne figure plus parmi les dirigeants officiels de l’ACUE. En vertu du principe des vases communicants, l’agent secret esthète vient en effet de rejoindre Dulles à la CIA. Les deux hommes partagent cette idée de bon sens : face aux communistes, ce ne sont pas les milieux conservateurs qu’il faut convaincre, mais la gauche antistalinienne européenne, dont Frenay constitue un des meilleurs représentants. Braden va plus loin : ” Comme l’adversaire rassemblé au sein du Kominform, structurons-nous au plan mondial par grands secteurs d’activité : intellectuels, jeunes, syndicalistes réformistes, gauche modérée… “, plaide-t-il. D’accord, répond Dulles. Naît ainsi la Division des organisations internationales de la CIA. Dirigée par Braden, cette direction centralise, entre autres, l’aide de la Compagnie via l’ACUE aux fédéralistes européens. En 1952, l’American Committee for United Europe finance ainsi l’éphémère Comité d’initiative pour l’assemblée constituante européenne, dont Spaak sera président et Frenay, le secrétaire général.

Brouillés avec la ” Fédération “, leur rivale de droite qui servait jusque-là d’intermédiaire pour le versement des fonds CIA-ACUE par le truchement du mouvement churchillien, les amis de Frenay sont très vite au bord de l’asphyxie. Pour parer à l’urgence, Braden, virtuose du financement souterrain au travers de fondations privées plus ou moins bidon, va, cette fois, mettre en place une procédure de versements directs aux fédéralistes de gauche par des antennes para-gouvernementales américaines. A Paris, plaque tournante des opérations de la CIA en Europe avec Francfort, on opérera par le biais de l’Office of Special Representative, conçu à l’origine pour servir d’interface avec la toute jeune Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), ou de l’US Information Service (USIS). Par la suite, un bureau ACUE proprement dit sera ouvert.

Jean Monnet : des liens troubles avec les services américains

Comme Jean Monnet, président de la Ceca, Frenay caresse, en cette année 1952, l’idée d’une armée européenne, pas décisif vers l’Europe politique selon lui. L’ACUE approuve chaudement. Prévue par le traité de Londres de mars 1952, cette Communauté européenne de défense comprendrait – c’est le point le plus épineux -, des contingents allemands. Reste à faire ratifier le traité par les parlements nationaux. Frenay s’engage avec enthousiasme dans ce nouveau combat. Pour se heurter, une fois encore, à de Gaulle, qui refuse la CED au nom de la souveraineté nationale et, déjà , du projet ultrasecret de force atomique française, ainsi qu’aux communistes, hostiles par principe à tout ce qui contrarie Moscou. D’après les éléments recueillis par Robert Belot – dont la biographie du chef de Combat devrait sortir ce printemps au Seuil -, Frenay demandera méme à l’ACUE de financer l’édition d’une brochure réfutant… les thèses gaullistes sur la CED.

Staline meurt en mars 1953. L’année suivante, Cord Meyer Jr, un proche de la famille Kennedy, remplace Braden à la téte de la Division des organisations internationales de la CIA. Mais 1954 verra surtout cet échec cuisant des européanistes : l’enterrement définitif de la CED. Découragé, Frenay abandonne alors la présidence de l’Union européenne des fédéralistes. A partir d’octobre 1955, les ” amis américains ” reportent donc leurs espoirs sur un nouveau venu, le Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe de Jean Monnet. Lié à Donovan et surtout à l’ambassadeur américain à Paris, David Bruce, un proche de Franck Wisner, Monnet est trop fin connaisseur du monde anglo-saxon pour accepter directement les dollars de la CIA. Compte tenu de sa prudence de Sioux, l’aide américaine à son courant européaniste devra emprunter d’autres voies. En 1956, Monnet se voit ainsi proposer l’équivalent de 150 000 euros par la Fondation Ford. Une offre qu’il décline, préférant que cet argent soit versé au professeur Henri Rieben, un économiste et universitaire suisse pro-européen qui vient d’étre nommé chargé de mission aux Hautes Etudes commerciales de Lausanne. Rieben utilisera ces fonds en toute transparence financière pour créer un Centre de recherches européen.

En 1958, le retour du général de Gaulle, radicalement hostile aux thèses fédéralistes, annihile les derniers espoirs de l’UEF et de ses amis américains. Dissolution de l’ACUE dès mai 1960 puis cessation des financements occultes par la CIA s’ensuivent. En douze ans, la Compagnie aura quand méme versé aux européanistes de toutes tendances l’équivalent de 50 millions d’euros sans étre jamais prise la main dans le sac ! Mais pourra-t-on préserver longtemps le grand secret ?

La première alerte éclate dès 1962. Trop précise sur les financements américains, une thèse universitaire sur les mouvements européanistes doit étre ” enterrée ” d’urgence en Angleterre. Ce remarquable travail est l’oeuvre du fils d’un camarade de résistance de Frenay, Georges Rebattet, créateur en avril 1943 du Service national maquis. Georges Rebattet, le successeur en 1952 de Joseph Retinger comme secrétaire général d’un Mouvement européen dont il a d’ailleurs assaini pour une bonne part le financement.

Deuxième secousse au milieu des années 1960. L’étau de la américaine (le New York Times et la revue gauchiste Ramparts ) se resserre sur une des filiales du ” trust ” Braden-Meyer, le Congrès pour la liberté de la culture o๠se côtoyaient des intellectuels antitotalitaires européens de haute volée – Denis de Rougemont, Manhès Sperber, Franz Borkenau, Ignazio Silone, Arthur Koestler ou, par éclipses, Malraux et Raymond Aron. Financé par la CIA au travers de la Fondation Fairfield, le Congrès édite en français l’une de ses revues les plus prestigieuses, Preuves . Jouant la transparence, Braden jette alors son pavé dans la mare. ” Je suis fier que la CIA soit immorale “, déclare-t-il en 1967 au journal britannique Saturday Evening Post , auquel il confie des révélations sensationnelles sur le financement occulte par la CIA du Congrès pour la liberté et sur le rôle d’Irving Brown dans les milieux syndicaux. Silence radio, en revanche, sur le soutien aux mouvements européanistes, le secret des secrets…

Ultime rebondissement à partir de juin 1970, quand le conservateur anglais pro-européen Edward Heath arrive à Downing Street. A sa demande, l’Information Research Department lance une vaste campagne pour populariser sous le manteau l’européanisme dans les médias et les milieux politiques britanniques. En 1973, l’Angleterre fait son entrée dans le Marché commun ; le 5 juin 1975, 67,2 % des électeurs britanniques ratifient la décision par référendum. Dans ce renversement de tendance en faveur de l’Europe, un homme s’est jeté à corps perdu : nul autre que le chef de la station de la CIA de Londres, Cord Meyer Jr. Ce bon vieux Cord qui remplaçait vingt ans plus tôt son copain Braden à la téte de la Division des organisations internationales de la Compagnie.

Par Rémi Kaufer  : http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=6744

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