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Le blog de Lucien PONS

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9 Mai 1945. Une offense à la mémoire. Honte au président français!

5 Avril 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La République, #La France, #La nation ., #Europe supranationale, #AMERIQUE, #La mondialisation, #la liberté, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #Le fascisme

9 Mai 1945. Une offense à la mémoire

Les refus successifs de Angela Merkel, François Hollande et David Cameron d'être présents à Moscou le 9 Mai 2015 pour célébrer l'anniversaire du 9 Mai 1945, destiné à marquer la victoire de l'URSS sur l'Allemagne nazie et honorer les morts russes tombés dans la Grande Guerre patriotique, conjuguent l'offense délibérée à la pure bêtise.

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Il s'agit d'abord d'affaiblir Vladimir Poutine dans l'esprit des citoyens russes, en laissant penser que, par la faute de sa politique en Ukraine et en Crimée, il est en train de brouiller la Russie avec toute l'Europe. Or manifestement, ce sera le contraire qui se produira. Attaquée, la Russie se resserrera autour de son gouvernement et de ses valeurs. 

C'est aussi de la pure bêtise car on ne voit pas les avantages que tirera l'Europe de cette insulte à la Russie. Manifestement, à un moment où, se sentant rejetée par l'Europe, sous la pression incessante de l'Amérique, la Russie toute entière s'investit dans la construction d'un nouvel ordre international tourné vers l'Asie, cet affront ne fera qu'accélérer le mouvement.

Au plan intérieur des politiques européennes, par ailleurs, on peut penser que de plus en plus de citoyens allemands, français et britanniques reprocheront à leurs dirigeants de les enfermer dans des politiques de sanctions dont ils ressentent les inconvénients croissants. De les enfermer aussi dans des politiques qui sont confusément ressenties, au moins sur le continent proprement dit, comme la négation de siècles d'histoire au cours desquels les échanges entre l'Europe et la Russie avaient produit les résultats  culturels les plus riches. Merkel et Hollande ne sortiront pas grandis de cet épisode peu glorieux.

Le plus coupable aux yeux de l'histoire sera François Hollande. On pourrait comprendre qu'Angela Merkel marque une certaine réserve à l'égard de la commémoration d'une victoire sur son pays, de la même façon que la France ne s'enthousiasme pas de la célébration par l'Europe de la bataille de Waterloo. « Right or wrong, my country ». Mais François Hollande ne peut en rien exciper de cet argument. Il se comporte simplement en cette affaire du 9 mai comme le petit porte-serviette de Barack Obama et de John Kerry.

Il est certain que Charles de Gaulle n'aurait rien fait de la sorte. Quant aux morts de l'escadron de chasse 2/30 Normandie Niemen, tombés sur le front russe, une nouvelle fois leur mémoire ne sera pas évoquée.

15/03/2015
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Stay-behind, réseaux d’ingérence américains : les précurseurs

14 Mars 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Comité pour une Nouvelle résistance, #Les Antifafs., #Politique étrangère, #Politique intérieure, #L'OTAN., #Histoire

13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 21:42

 

 

 Un petit retour sur le passé, à la recherche d'autres pièces du puzzle. Des choses que beaucoup d'entre nous savent déjà, mais qu'il n'est pas mauvais de rappeler, des racines du présent qui peuvent nous aider à mieux comprendre ce qui se trame aujourd'hui. Tant il semble parfois que seul ceux qui ont appris l'histoire dans  les films de Walt Disney et autres Hollywood productions, où dans les programmes strictement dirigés de l'enseignement officiel peuvent ignorer que depuis des décénnies s'opérentune élimination systèmatique de ceux qui résistent à l'emprise hégémoniste de cet empire qui vise la domination du spectre total... spectre étant un mot qui lui ressemble. Nous ne sommesplus ici dans une histoire de couleur politique, mais bien dans la mise en évidence de ces fils qui tissent la trame du passé et servent de racines à l'avenir, Une petite prospection dans les archives de Voltaire, un texte d'avant le 11 septembre, une date fort surinvestie, un élément parmi d'autres qui n'a pris une telle ampleur que parce que chacun y a mis du sien pour la lui accorder, or de tout sens de la réalité qui nous dit que les morts des deux tours et les quelques dégâts latériel sont bien peu de choses à côtés des crimes, tortures et perversions pratiquées par ceux qui en ont pris prétexte pour intensifier leur marche hégémoniste. Le 11 septembre aurait du garder sa vraie dimension, celle d'une anectode dans une guerre longue et terriblement meurtrière et dans la genèse de ses Forces d'Opérations Spéciales telles qu'elles sont conçues et fonctionnent à présent dans une étroite collusion avec les métastases du nazisme à travers la planète.

 

 

Contrôle des démocraties

Stay-behind : les réseaux d’ingérence américains

 

Suite aux enquêtes de deux juges vénitiens, le président du Conseil italien confirme en 1990 l’existence du réseau Gladio. Ce réseau émane d’une structure beaucoup plus vaste, le « stay-behind », mis en place par les américains après la seconde guerre mondiale pour lutter contre l’influence communiste. Les citoyens des démocraties occidentales sont-ils réellement libres de leurs choix ?

 

Réseau Voltaire | Paris (France) | 20 août 2001 ligne-rouge.gif
 
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Les réseaux d’ingérence américains

 

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Chargés d’instruire les affaires du crash d’un avion militaire secret, en 1973, à Maghera, et celle d’un attentat à la voiture piégée, à Paetano, les juges vénitiens Felice Casson et Carlo Mastelloni recueillent des témoignages et des documents tendant à prouver qu’un gouvernement secret contrôlerait l’Italie dans l’ombre des institutions officielles. Alors qu’ils convoquent en leur cabinet plusieurs dirigeants politiques du pays, le président du Conseil, Giulio Andreotti, rend publique le 27 octobre 1990 une déclaration authentifiant l’existence d’une telle superstructure, le Gladio : « Après la Seconde Guerre mondiale, la peur de l’expansionnisme soviétique et l’infériorité des forces de l’OTAN par rapport au Kominform conduisirent les nations d’Europe de l’Ouest à envisager de nouvelles formes de défense non conventionnelles, créant sur leur territoire un réseau occulte de résistance destiné à œuvrer en cas d’occupation ennemie, à travers le recueil d’informations, le sabotage, la propagande, la guérilla [...] À la lumière des événements récents et significatifs qui ont bouleversé l’Europe de l’Est, le gouvernement s’impose de revoir toutes les dispositions en matière de guerre non orthodoxe et de promouvoir toute initiative propre à vérifier, tant sur le plan politique que sur celui de la technique militaire, l’actuelle utilité et la validité des systèmes de protection du territoire national ».

Les révélations fracassantes de Giulio Andreotti débouchèrent sur une pénible question : tout au long de la guerre froide, les démocraties occidentales ont-elles été manipulées par les services spéciaux de l’Alliance atlantique, au point que la démocratie elle-même n’aurait été qu’un simulacre ? Pour y répondre, des commissions d’enquête parlementaires ont été constituées en Italie [1], en Suisse [2] et en Belgique [3]. Le résultat de ces investigations [4] est si pénible que d’autres États, comme la France, ont préféré s’enfoncer dans la dénégation.

L’existence des stay-behind était pourtant un secret de polichinelle. En 1952, la presse allemande avait révélé les activités d’un groupe d’extrême droite, le Bundesdeutscherjungend, dont les militants, armés par les services secrets de l’Alliance atlantique, préparaient l’assassinat des principaux leaders de la gauche en cas d’invasion soviétique. L’Alliance entendait ainsi prévenir la constitution d’un gouvernement fantoche imposé par l’Armée rouge.

Le réseau stay-behind est mentionné, en 1976, dans le rapport de la commission d’enquête parlementaire américaine sur la CIA présidée par le sénateur Frank Church [5]. Des informations plus précises ont été rendues publiques, en 1978, par l’ex-chef des stay-behind et ex-patron de la CIA, William Colby, dans son autobiograhie [6]. De nombreux détails ont été publiés, en 1982, par le colonel Alfred H. Paddock [7], ancien commandant du 4e Groupe d’action psychologique. Toujours en 1982, l’enquêteur du Bureau des investigations spéciales [8], John Loftus, a révélé les conditions de recrutement des stay-behind parmi les agents nazis. Le journaliste et historien Gianni Flamini a décrit leur action en Italie dans son monumental ouvrage [9] (1981 à 1984). Enfin, la redéfinition des actions du stay-behind a été officiellement analysée lors d’un colloque organisé, en 1988, par l’US National Strategy Information Center [10].

Aussi abondante qu’elle soit, cette documentation reste parcellaire et donne une image biaisée du système. Des documents du département d’État américain, ultérieurement déclassifiés et publiés, la complètent utilement et font apparaître un dispositif global d’ingérence dans la vie démocratique des États alliés bien plus large que les seuls stay-behind.

Retracer la formation et l’histoire du plus secret des services secrets n’offre pas seulement un intérêt rétrospectif pour la face cachée de la politique occidentale depuis 1947. Ce service, dont l’existence n’a été reconnue que pour affirmer qu’il appartenait au passé, ne serait-il pas toujours actif ? Alors qu’il était censé n’avoir jamais existé, il a officiellement été dissous trois fois : d’abord en 1952, puis en 1973, enfin en 1990. Et, s’il est toujours actif, manipulant en sous-main les institutions publiques, les démocraties occidentales ne sont-elles que des leurres ?

La création du stay-behind

Pour répondre à ces questions, un retour historique s’impose. Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, un service de contre-espionnage américain, la branche X2 de l’OSS (Office of Strategic Services), fut chargé de localiser les agents nazis restés sur place après le repli de la Wehrmacht : les « stay-behind ». Plutôt que de les arrêter et de les fusiller, James Jesus Angleton, patron du X2, et le général William J. Donovan, directeur de l’OSS, décidèrent d’en retourner le plus grand nombre et de les enrôler en vue de la Guerre mondiale suivante, celle qui opposerait le « monde libre » au « péril communiste » [11]. Il fallait faire vite, avant que les mouvements de résistance n’identifient eux aussi les stay-behind et ne les épurent.

Cette opération débuta en Italie avec le retournement du chef des escadrons de la mort (Decima Mas), le prince Valerio Borghese, qui révéla les noms de ses agents pour les sauver. Puis elle fut conduite dans tous les territoires anciennement occupés par le Reich. Ainsi, les stay-behind français furent identifiés et recrutés après le retournement du secrétaire général de la police, René Bousquet. À la capitulation de l’Axe, l’opération fut étendue à l’Allemagne elle-même jusqu’à retourner le général Reinhard Gehlen, ex-chef du service secret de la Wehrmacht sur le front de l’Est. Après dix mois de « traitement » aux États-Unis par Frank G. Wisner, Gehlen fut amnistié et se vit confier la création et la direction du Bundesnachrichtendienst (BND), le service secret de l’Allemagne fédérale [12]. L’opération fut planifiée par Allan Dulles, alors chef de poste de l’OSS à Berne. Il s’appuya sur les contacts informels qu’il avait eus, depuis la mi-1942, avec deux tendances du parti nazi en vue de conclure une paix séparée [13]. Les agents nazis, fascistes et oustachis, dont les fonctions étaient publiques ne pouvaient être réemployés en Europe. Ils furent donc déplacés en Amérique latine où ils pouvaient être utilisés. Leur exfiltration fut réalisée par le Saint-Siège, qui partageait leur logique, sous la responsabilité de Mgr Giovanni Battista Montini [14]. En France, le tri des agents de nationalité allemande fut opéré au camp d’internement du Coudray-Morancez (Eure-et-Loir), sous le couvert du séminaire de l’abbé Franz Stock [15].

En 1946, le président Harry S. Truman s’attela à la reconversion de l’économie et des institutions de guerre américaines. Prenant acte des difficultés que son pays avait rencontrées pendant la Seconde Guerre mondiale, il décida de doter les États-Unis d’une industrie de guerre et de services secrets permanents. Cette décision était légitime au regard de l’improvisation dans laquelle son pays s’était trouvé pendant le conflit, elle révélait aussi la difficulté de reconvertir l’énorme machine de guerre américaine à l’économie de paix. Truman dut faire face à de vives oppositions politiques, des deux bords, pour faire entériner sa décision. Selon les préconisations du général William J. Donovan, directeur de l’OSS, la nouvelle Agence centrale de renseignements (CIA) devait se substituer partiellement aux services de la Marine, de l’Armée de terre, et du Secrétariat d’État. Elle ne devait pas se contenter de recueillir des renseignements, mais devait aussi pouvoir agir à l’étranger, en violation de la souveraineté des États. Si Truman valida la première proposition, il renonça à la seconde. Officiellement, le National Security Act, validé par le Congrès en 1947, pérennise en temps de paix un dispositif militaire général qui comprend une agence de renseignements extérieurs, la CIA, dénuée de toute compétence pour conduire des « opérations spéciales ». L’Organisation Gehlen en Allemagne et le réseau stay-behind dans toute l’Europe n’avaient donc plus de raison d’être et auraient dû être démantelés.

Néanmoins, à l’occasion de débats sur les conditions d’occupation de l’Allemagne vaincue, la conférence des ministres des Affaires étrangères à Moscou montra qu’il était impossible aux pays tiers de ne pas se positionner dans le conflit USA-URSS. La première, la France choisit son camp, celui des Anglo-Américains. C’était le début d’une guerre non déclarée et sans opérations militaires conventionnelles, la guerre « froide ». Revenant illégalement sur la décision du Congrès, Harry S. Truman institua en secret un nouveau service pour conduire des opérations de guerre en temps de paix. L’Organisation Gehlen et le réseau stay-behind en fournirent immédiatement les fondements.

La seule base juridique des opérations spéciales est la National Security Council Directive on Office of Special Projects (NSC 10/2) du 18 juin 1948. Classée top secret, elle n’a été rendue publique que cinquante ans plus tard [16]. Cette directive stipule que les opérations du réseau seront planifiées et conduites sous l’autorité d’un Bureau administrativement rattaché à la CIA et, en temps de guerre, en coordination avec l’état-major. Le chef de ce bureau est nommé par le secrétaire d’État, agréé par le directeur de la CIA, puis confirmé par le Conseil national de sécurité. Initialement, ce Bureau disposait d’une autonomie complète et n’était rattaché à la CIA que pour bénéficier d’un financement légal. En cas de désaccord entre le Bureau d’une part, et directeur de la CIA d’autre part, ou le Secrétaire d’État, ou encore le Secrétaire à la Défense, le litige ne pouvait être tranché que par le Conseil national de sécurité. Chaque autorité concernée devait désigner un officier de liaison auprès du Bureau et lui transmettre toute information requise, de sorte que le secret de l’existence même du Bureau fut conservé. La compétence du Bureau est ainsi définie : « Toutes activités, conduites ou favorisées par le Gouvernement contre des États ou des groupes hostiles, ou de soutien d’États ou de groupes amis, mais qui sont planifiées et exécutées de sorte que la responsabilité d’aucun Gouvernement [successif] des États-Unis ne puisse apparaître aux personnes non-autorisées, ou que, si elles sont découvertes, le Gouvernement des États-Unis puisse en dénier plausiblement la responsabilité. Précisément, de telles opérations comprennent toute activité secrète en relation avec : la propagande ; la guerre économique ; l’action préventive directe, incluant le sabotage, l’anti-sabotage, les mesures de destruction et d’exfiltration ; la subversion d’États hostiles, incluant l’assistance aux mouvements de résistance, aux guérillas locales et aux groupes de libération en exil ; et le soutien aux éléments anticommunistes locaux dans les États menacés du monde libre. Ces opérations ne comprennent pas les conflits armés conduits par des forces militaires reconnues, l’espionnage, le contre-espionnage, la couverture ou la tromperie pour des opérations militaires ».

L’organisation interne du réseau a été définie dans un mémorandum secret, rédigé par le premier directeur du Bureau à l’attention du directeur de la CIA [17]. Il est divisé en cinq groupes fonctionnels :
- le Groupe de guerre psychologique (presse, radio, rumeurs, etc.) ;
- le Groupe de guerre politique (aide à la résistance dans les États communistes, aide aux mouvements en exil, aide aux mouvements anticommunistes dans les pays libres, encouragement aux transfuges) ;
- le Groupe de guerre économique (empêchement d’achat de fournitures, manipulation des marchés, marché noir, spéculation sur les monnaies, contrefaçon, etc.) ;
- le Groupe d’action directe préventive (aide aux guérillas, sabotage, contre-sabotage, destruction, exfiltration, stay-behind) ;
- le Groupe « divers ».

Pour Truman et son équipe, la nouvelle guerre n’est pas de type conventionnel et n’oppose pas les États-Unis à l’URSS, mais elle est politique, économique et psychologique et oppose l’Occident au communisme. L’intérêt des États-Unis devient la défense des valeurs de ses « pères fondateurs » [18], donnant ainsi une dimension religieuse, sinon mystique, à la guerre froide. Tous les moyens doivent être mobilisés pour que les Occidentaux se reconnaissent dans le camp américain, s’identifient au « monde libre », se préparent à se sacrifier pour lui.

Le stay-behind n’est qu’une arme particulière dans cette croisade. L’expression « stay-behind » était utilisée par les services britanniques pour désigner ses agents restés en arrière de la ligne de front. Ils pouvaient avoir pour mission d’organiser une résistance locale en bénéficiant du parachutage d’armes et de moyens de transmission. Pendant la guerre froide, l’idée de ne pas attendre une occupation soviétique de l’Europe occidentale pour y préparer l’infrastructure de réseaux de résistance parut logique. De même l’idée de recruter, pour un réseau atlantiste de ce type, des anticommunistes habitués à l’action secrète allait de soi. Outre les agents nazis retournés par l’OSS, Carmel Offie continua à recruter des personnels dans les milieux d’extrême droite pour la nouvelle structure américaine. Concernant la faction ultramontaine [19] des catholiques, les Anglo-Américains passèrent un accord global avec le Saint-Siège par l’entremise du cardinal Francis Spellman.

Développement du stay-behind

Si les stay-behind avaient pour seule finalité de préparer la résistance en cas d’occupation, chaque État aurait pu s’en doter, de sa propre initiative et sous sa seule autorité. Mais dans la mesure où l’on considérait que les communistes occupaient déjà partiellement, sur le plan idéologique tout au moins, l’Europe occidentale, il devenait indispensable que les stay-behind échappent à des gouvernements dans lesquels l’ennemi pouvait entrer par la voie électorale à tout moment.

Forts de ce raisonnement, des accords tripartites furent signés entre les États-Unis, le Royaume-Uni et chacun de leurs alliés autorisant Washington à agir sur leurs territoires à leur insu, de manière à les défendre face à l’infiltration communiste.

En 1949, les premiers accords furent intégrés dans un système multilatéral incluant la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, la France et le Royaume-Uni. Il était géré par le Comité clandestin de l’Union occidentale (CCUO). Suite à la signature du Traité de l’Atlantique-Nord, ce système fut ouvert à de nouveaux États, et plus tard encore à des États neutres géographiquement situés aux marges de l’OTAN. Le CCUO devint alors le Comité clandestin de planification (CPC, Clandestine Planning Committee) puis, en 1958, le Comité allié de coordination (ACC, Allied Coordination Committee).

Le fondement juridique de ce dispositif est fourni par des protocoles secrets du Traité de l’Atlantique-Nord. Il n’est pas intégré pour autant à l’Organisation du Traité (OTAN), de sorte que le retrait français de l’OTAN (1966-95) n’a nullement impliqué son retrait du dispositif. La supervision du CCUO-CPC-ACC est assurée par les Anglo-Américains qui se sont réparti des zones d’influence : aux Britanniques le Benelux et la péninsule ibérique, aux Américains, tout le reste. La présidence du Comité est « tournante », elle revient à tour de rôle à chaque État membre.

Selon le colonel Oswald Le Winter, ancien officier traitant du Gladio au sein de la CIA, les protocoles additionnels du Traité de l’Altantique-Nord stipulent notamment que les États membres renoncent à poursuivre les agissements de groupes d’extrême droite lorsque ceux-ci sont utilisés pour les besoins du service. Ces documents auraient été signés pour la France par Robert Schuman, alors président du Conseil.

Aux États-Unis, ce service secret fut initialement dénommé Bureau pour la coordination politique (OPC). Son premier directeur fut Frank G. Wisner [20]. Il a été choisi par le secrétaire d’État, le général George Marshall, sur une liste [21] de six noms établie par son conseiller George F. Keenan en relation avec Allan Dulles. Irving Brown, représentant du syndicat AFL-CIO à Paris, et Norris Chapman, diplomate en poste à Paris, y figurent. Décrivant cette période, William Colby écrit : « Débordant de dynamisme et d’intelligence, Wisner ne ménagea pas sa peine et, en quelques mois, faisant largement appel à ses anciens collègues de l’OSS, mit sur pied, dans le monde entier, une espèce de nouvel ordre des Templiers, chargé de défendre la liberté occidentale contre l’obscurantisme communiste... et la guerre ».

Au début des années cinquante, le général Walter B. Smith, nouvellement nommé directeur de la CIA, exigea que le Bureau ne soit pas seulement administrativement rattaché à l’Agence, mais qu’il soit subordonné à son autorité. Il finit par obtenir sa fusion avec la Direction de la planification de l’Agence, en août 1952. Les autorités américaines admirent à cette occasion que l’OPC avait existé et prétendirent qu’elles venaient de le dissoudre. Elles ne pouvaient en effet reconnaître la fusion puisque les activités de l’ex-OPC restaient illégales. Le général Smith s’adjoignit le concours d’Allan Dulles, ex-chef de l’OSS et frère du secrétaire d’État John F. Dulles.

En contrepartie de sa perte d’indépendance, Frank G. Wisner disposa de moyens accrus, notamment d’un Centre de guerre psychologique, installé à Fort Bragg sous le commandement du major-général Robert A. McClure. Ce Psychological Warfare Center prit ultérieurement le nom de Special Warfare School (1956-68), puis d’Institute for Military Assistance (1969-83), et enfin de John F. Kennedy Special Warfare Center and School (depuis 1983). Fort Bragg est devenu l’une des plus importantes bases militaires dans le monde. C’est là que stationnent les unités spéciales, les « bérets verts ».

Selon le rapport Church, le réseau disposait déjà, en 1952, de trois mille collaborateurs, de quarante-sept postes à l’étranger et d’un budget annuel de deux cents millions de dollars. Wisner a toujours revendiqué comme exploits de son service la création de syndicats non communistes en Europe (1947-50), le renversement de Mossadegh en Iran (1953) et celui de Jacopo Arbenz au Guatemala (1954). Des opérations moins probantes ont été conduites en Albanie, en Ukraine, en Pologne et en Corée [22]. L’OPC étendait donc ses activités hors d’Europe.

En 1958, Richard M. Bissell succéda à Frank G. Wisner. Puis, Richard M. Helms, Desmond Fritzgerald, Thomas H. Karamessines et William E. Colby.

Depuis 1968, le Comité de liaison (CCUO-CPC-ACC) a été renforcé, selon une articulation et des modalités obscures, par une réunion annuelle de contact des services secrets européens, le Club de Berne.

En mars 1973, le dispositif fut à nouveau remodelé et la Direction prit sa dénomination actuelle de Direction des opérations. Elle fut dirigée par William Nelson, puis William Wells, John N. McMahon, Max C. Hugel, John H. Stein, Clair E. George, Richard F. Stolz. C’est dans cette période que les activités du stay-behind furent renforcées en Amérique latine. Une coordination des services argentins, boliviens, chiliens, etc. est mise sur place pour terroriser et éliminer les leaders des oppositions. Cette coordination peut compter sur le soutien des stay-behind espagnols, français, portugais, etc. pour espionner et assassiner ceux qui s’enfuient en Europe. C’est l’opération Condor, dont la direction opérationnelle est confiée à Klaus Barbie. Les responsables militaires latino-américains du stay-behind furent formés à l’US School of Americas de Fort Benning (Géorgie), devenue en 2001 Western Hemispheric Institute for Security Cooperation (WHISC) par des professeurs provenant de Fort Bragg. L’École des Amériques a été vivement critiquée après la publication de ses manuels internes et la révélation des cours de torture qui y étaient prodigués.

Simultanément, le stay-behind met en place une organisation internationale politico-militaire, la loge Propaganda Due (P2), régulièrement affiliée au Grand Orient d’Italie. Elle sert d’instrument privilégié pour articuler guerre politique et opérations spéciales. Licio Gelli, le grand-maître de la P2, avait été l’officier fasciste de liaison entre l’X2 de l’OSS et la Decima Mas du prince Valerio Borghese lors de la constitution du stay-behind en Italie. Son association réunissait plusieurs milliers de personnalités du monde de la politique, des armées, de la finance, de l’Église et des arts, dont neuf cent vingt-trois Italiens. Gelli était devenu un personnage central du dispositif atlantiste au point de figurer comme invité spécial aux cérémonies d’investiture de Bush, Carter et Reagan. La P2 établissait un pont entre les stay-behind et les agents des autres groupes du dispositif. Elle a été dissoute et ses membres font l’objet de diverses poursuites judiciaires aussi bien pour leur implication dans des tentatives de coups d’État que pour leur rôle dans la faillite du Banco Ambrosiano. Seules les listes des membres italiens et argentins de la loge ont été publiées.

Selon nos informations, la loge P2 a été reconstituée sous le couvert d’une ONG suisse de jumelage de communes dans le monde. Cette association disposant d’un statut consultatif auprès des Nations Unies, le fils de Licio Gelli, qui en assure la présidence, a pu participer à la dernière assemblée générale de l’ONU.

En 1986, les armes du Gladio, enfouies dans des conteneurs disséminés dans toute l’Europe, furent remplacées. Le réseau fut doté du matériel de transmission crypté le plus sophistiqué, le Harpoon. Ces acquisitions furent facturées par les Américains à chaque État membre.

En 1990, éclata en Italie le scandale du Gladio. Officiellement les stay-behind furent dissous partout en Europe. En réalité, ils continuèrent à fonctionner sans rien changer, sous le commandement de Thomas A. Twetten, puis de David Cohen.

Actuellement, le « Maître plan » du Pentagone prévoit de séparer à moyen terme les activités de guerre politique, économique et psychologique, des opérations spéciales. De la sorte, les militaires ne seraient plus cantonnés à des opérations commandos, mais pourraient s’investir massivement dans la guerre spéciale, qui reste en temps de paix sous contrôle du Département d’État. Il semble néanmoins que cette restructuration soit difficile à mettre en œuvre. (cette option a été abandonnée, au profit des structures conjointes sous direction des opérations spéciales, du Pentagone et du président. Anne)

En outre, le développement d’une formation aux Affaires civiles à Fort Bragg a pour objet de préparer des personnels aptes à administrer des territoires occupés, dans le cadre de missions de maintien de la paix, et à y maximiser l’influence américaine [23].

Le stay-behind français

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Les dirigeants internationaux de l’AFL-CIO
A droite, Irwing Brown (1911-1989), responsable du stay-behind pour les milieux de gauche et étudiants en Europe. Il se vantait d’avoir financé aussi bien l’UNI que la MNEF et d’avoir formé personnellement Jean-Christophe Cambadélis et Lionel Jospin.

Pour ce qui concerne la France, en 1947, James J. Angleton prit contact avec Henri Ribière, le patron du SDECE. Ribière, qui revenait de déportation, étant malade, c’est son adjoint, le colonel Pierre Fourcaud, qui transmit la proposition au premier président du Conseil de la IVe République, Paul Ramadier, qui l’accepta. Le 4 mai, Ramadier renvoya les ministres communistes de son cabinet, puis il autorisa le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, à négocier un accord militaire secret avec les États-Unis. Des discussions furent conduites par le général Pierre Billote et le général George Marshall, de décembre 1947 à mai 1948, dans un fort près de New York.

Selon les accords conclus, seul le président du Conseil est tenu informé de l’activation du « stay-behind » local, d’abord dénommé « Mission 48 », puis « Arc-en-ciel » [24]. Il peut se faire communiquer les noms des agents opérant sur son territoireen envoyant un émissaire consulter la liste mise à jour à son attention au siège de la CIA américaine ou de l’Intelligence Service britannique. Le réseau comprend une cellule occulte au sein des principaux services militaires officiels (Sécurité militaire, services extérieurs, etc.) et civils (Renseignements généraux, Secrétariat général de la Défense nationale, etc.). Ainsi, lors de la création du stay-behind, le service 259/7 du SDECE, dirigé par Jacques Locquin, reçoit comme instruction de préparer l’exfiltration du gouvernement vers l’Afrique du Nord en cas d’invasion soviétique. De même, le chef des forces françaises d’occupation en Allemagne, le général d’armée Pierre Kœnig, est chargé de mettre en place des nœuds d’interception le long des axes potentiels de pénétration de l’Armée rouge.

Les agents sont recrutés sur le double critère de la compétence et de l’anticommunisme. Compte tenu des réseaux cagoulards [25] du colonel Pierre Fourcaud, il peut s’agir aussi bien d’anciens résistants que d’anciens agents nazis retournés et recyclés. Ils peuvent recevoir une formation commando au sein de la 11e Brigade parachutiste de choc à Cercottes (Loiret). Cette unité est constituée par le capitaine Paul Aussaresses. Selon la hiérarchie officielle, elle dépend du service Action des services secrets extérieurs (SDECE) placé sous le commandement du colonel Jacques Morlanne [26] mais, selon la hiérarchie occulte, elle dépend de l’OTAN par l’entremise du lieutenant-colonel Jacques Foccart. Éventuellement, à partir de 1952, les agents peuvent recevoir une formation complémentaire en guerre psychologique au Psychological Warfare Center de la CIA à Fort Bragg (Caroline du Nord). Une cellule du stay-behind, liée au SDECE, le « Brain Trust Action », est subordonnée à l’« Executive Action » de la CIA, pour exécuter des meurtres politiques. Pour permettre à des civils de se former au 11e Choc, le ministre des Anciens combattants, François Mitterrand, autorise l’utilisation de l’Association des réservistes volontaires parachutistes (ARVP). Et pour faciliter leur disponibilité, les Américains proposent des emplois de couverture. Par exemple, deux responsables régionaux du stay-behind, Gilbert Beaujolin et François Durand de Grossouvre (alias « Monsieur Leduc »), créent une société commerciale qui bénéficie aussitôt de la concession exclusive d’embouteillage de Coca-Cola [27].

Des cellules du réseau sont installées à l’abri de structures acquises à la lutte anticommuniste. Ainsi le groupe de l’ex-milicien Paul Touvier se trouve-t-il organisé au sein d’un ordre secret de chevalerie, la Militia Sanctæ Mariæ ; celui d’André Voisin au sein de l’association Réconciliation française ; ou celui de Roger Patrice-Pelat à l’intérieur d’une société ésotérique, l’Ordre du Prieuré de Sion. Ces cellules peuvent être rattachées à divers organismes de l’OTAN. En général, elles obéissent au CCUO-CPC-ACC, mais elles peuvent aussi être directement subordonnées au Supreme Headquarter Allied Powers Europe (SHAPE).

En 1947, l’OPC fut impliqué dans le Plan Bleu, une tentative de libération des épurés emprisonnés à Fresnes et de renversement de la République au profit de l’amiral Paul Auphan. L’affaire ayant avorté avant d’être lancée, John Foster Dulles rencontra discrètement le général De Gaulle, en décembre, afin d’envisager avec lui une opération de ce type si les communistes gagnaient les élections. À la même période, c’est par le biais d’Irwing Brown [28] et de Carmel Offie [29] que l’OPC provoqua la scission de la CGT et la création de Force ouvrière, ainsi que l’instrumentalisation d’une dissidence trotskiste contre les communistes orthodoxes. En 1958, le Bureau organisa l’accession au pouvoir de De Gaulle. Mais c’est encore le Bureau qui, en 1961, songea à remplacer De Gaulle par un autre général et encouragea le putsch des généraux d’Alger.

À l’initiative du major belge, J-M. Bougerol et du baron Benoît de Bonvoisin [30], le Bureau a utilisé comme couverture plusieurs associations sectaires [31]. Elles étaient toutes financées par l’entremise du Public Information Office (PIO) [32] de l’OTAN à Bruxelles. Ainsi, dans les années 70, l’Ordre souverain et militaire du Temple de Jérusalem (OSMTJ) fut utilisé par Charly Lascorz et le député Claude Marcus en lien avec le SAC de Jacques Foccart ; de même pour l’Ordre rénové du Temple (ORT) de Raymond Bernard et de Julien Origas [33], puis de Luc Jouret. Enfin, l’Ordre du Temple solaire (ORT) de Luc Jouret [34] et Joseph Di Mambro.

Le 12 novembre 1990, alors que l’Italie se débattait dans le scandale Gladio, le ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, reconnu qu’un Glaive avait existé en France. Maniant la langue de bois, il assura qu’il était resté dormant et ne s’était jamais ingéré dans la vie politique intérieure. Le lendemain, le président François Mitterrand indiqua qu’il avait récemment ordonné au général Jean Heinrich [35], qui le dirigeait en qualité de chef du service Action de la DGSE, de le dissoudre.

Le stay-behind dans le monde

L’existence du stay-behind a été officiellement reconnue en Allemagne, en Autriche (réseau Schwert), en Belgique, au Danemark, en Espagne, en France (Rose des vents), en Grèce (Toison rouge), en Italie (Gladio), au Luxembourg, en Norvège, aux Pays-Bas, au Portugal, au Royaume-Uni, en Suède, en Suisse et en Turquie. Aucune investigation n’a été conduite au sein des institutions de l’Union européenne, bien que de nombreuses informations laissent à penser que le stay-behind en contrôle les rouages essentiels.

On peut citer plusieurs coups d’État, réussis ou manqués, qui peuvent lui être imputés : outre les événements de 1958 et 1961 en France, les complots Sogno et Borghèse en Italie, le coup des colonels en Grèce, celui contre Makarios à Chypre [36]. À ces opérations de vaste envergure, il convient d’ajouter de nombreuses opérations de déstabilisation politique et des assassinats comme celui du Premier ministre suédois, Olof Palme.

 

10_ArmeesOTAN_Web-vol.jpgPour en savoir plus : lire l’ouvrage de référence, Les Armées Secrètes de l’OTAN, par Daniele Ganser, éditions Demi-lune, 2007.

[1] Relazione sulla vicenda « Gladio » presentatat dal Presidente del Consiglio dei Ministri (Andreotti) communicata alla Presidenza il 26 febbraio 1991, Senato della Repubblica, X Legislativa, Doc XXVII, n° 6.

[2] Rapport de la Commission d’enquête parlementaire chargée de clarifier les faits d’une grande portée survenus au Département militaire fédéral, 1990.

[3] Rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur l’existence en Belgique d’un réseau de renseignements clandestin international Sénat, 1er octobre 1991, n° 1117-4.

[4] Gladio, sous la dir. de J. Willems, EPO éd., 1991 ; Gladio, Das Erbe des Kalten Kriesges, A. Müller, 1991 ; L’Affaire Gladio, les réseaux secrets américains au cœur du terrorisme en Europe, Jean-François Brozzu-Gentile, Albin Michel, 1994. Voir aussi le remarquable documentaire d’Allan Francovitch, Gladio, les meneurs de jeu, Observer Film Company, 1992.

[5] US Congress, Senate, Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities, Final Report, 94 th Cong., 2d sess., 1976. Des extraits du rapport Church ont été publiés en version française dans Les Complots de la CIA, manipulations et assassinats, Stock, 1976. Ils ne comprennent pas les passages relatifs au Gladio contenus dans les livres I et IV du rapport.

[6] Honorable Men, my Life in the CIA, traduit en français sous le titre 30 ans de CIA, William Colby, Presses de la Renaissance, 1978.

[7] US Special Warfare : its origins, Alfred H. Paddock, National Defence University Press, 1982.

[8] The Belarus Secret, 1982. Version française : L’Affreux secret, quand les Américains recrutaient des espions nazis. De Gehlen à Klaus Barbie. John Loftus, Plon, 1985.

[9] Il partido del golpe. Le strategie della tensione e del terrore dal primo centrosinistra organico al sequestro Moro, Gianni Flamini, Italo Bovolenta, 4 vol., 1981 à 1984.

[10] Political Warfare and Psychological Operations, Rethinking the US Approach, US National Strategy Information Center, National Defence University Press, 1989.

[11] OSS. The Secret History of America’s First Central Intelligence Agency, Tom Brower, University of California Press, 1972.

[12] L’Organisation Gehlen, Richard Gehlen, Presses de la Cité et Fayard, 1972. Une version abrégée a été publié par les éditions Saint-Clair, en 1975. Elle a été réalisée par un stay-behind, le négationniste David Irving.

[13] En violation de la Charte de l’Atlantique, l’OSS prit contact avec des dignitaires du Reich et de la Collaboration pour négocier une paix séparée USA-Allemagne et une alliance contre l’URSS. Il s’agissait en quelque sorte de renverser la logique cynique du pacte soviéto-germanique. La plupart des contacts eurent lieu à Berne, d’autres dans la péninsule ibérique. En 1942-43, Allan Dulles a notamment reçu en Suisse André Bettencourt, Pierre Guilhain de Bénouville et François Mitterrand.

[14] Futur pape sous le nom de Paul VI.

[15] Une messe solennelle a été célébrée à Chartres à l’occasion du 50e anniversaire de la mort de Franz Stock en présence du chancelier fédéral Helmut Kohl et du président du Sénat français, René Maunory. À cet occasion, M. Kohl a publié dans Le Monde du 25 février 1998 un hommage à l’abbé Stock, précurseur de la réconciliation européenne. Un procès en béatification a été ouvert à Rome.

[16] Foreign Relations of the United States, 1945-1950 Emergence of the Intelligence Establishment, Governement Printing Office, 1996.

[17] Op. cit.

[18] Les « pères fondateurs » sont des puritains, exilés par la Couronne britannique, venus trouver une « terre promise » dans le Nouveau monde.

[19] Les ultramontains sont des catholiques défendant la politique des papes contre les intérêts des Églises catholiques locales.

[20] Frank G. Wisner a dirigé le stay-behind de sa création à 1958. Il sombra dans l’alcoolisme et se serait suicidé en 1965. Son fils Frank Wisner II épousa Christine de Ganay (seconde femme de Pal Sarkozy) et s’occupa de Nicolas Sarkozy aux États-Unis.

[21] Mémorandum en date du 30 juin 1948 in Foreign Relations of the United States, 1945-1950 Emergence of the Intelligence Establishment, Governement Printing Office, 1996.

[22] Sur ces opérations, cf. The Use of Covert Paramilitary Activity as a Policy Tool : An Analysis of Operations Conducted by the US CIA, 1949-1951, Major D. H. Berger, US Marine Corps Command éd.

[23] Les Actions civilo-militaires. De l’urgence au développement : quels outils pour la France ?, rapport n° 3167, présenté par Robert Gaïa le 20 juin 2001, Assemblée nationale, Commission de la Défense. Ce rapport cite en exemple pour la France la cohérence de la doctrine américaine.

[24] Cf. la rubrique « stay-behind », in Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Jacques Baud, Lavauzelle éd., 1997. Voir aussi les rubriques « Opération Gladio » et « Des réseaux dormants dans toute la France » in Les Secrets de l’espionnage français de 1870 à nos jours, Pascal Krop, Jean-Claude Lattès éd., 1993.

[25] La Cagoule est un complot qui tenta de renverser la IIIe République. Pendant la Seconde Guerre mondiale, certains de ses membres choisirent la Collaboration en considérant qu’ils pourraient ainsi réaliser leur projet fasciste pour la France ; d’autres, par nationalisme, entrèrent en résistance, pensant que l’Occupation était un tribut trop lourd pour parvenir à leurs fins. Sous Vichy comme à la Libération, les cagoulards se prêtèrent mutuellement assistance.

[26] Jacques Morlanne est le pseudonyme d’Henri Fille-Lambie.

[27] La distribution revient à la Société parisienne de boisons gazeuses et aux Glacières de Paris, filiales des Pastis Pernod.

[28] Éminences grises, Roger Faligot et Rémi Kauffer, Fayard, 1992 ; « The Origin of CIA Financing of AFL Programs » in Covert Action Quaterly, n° 76, 1999.

[29] Carmel Offie, qui a joué un rôle central dans l’implantation de l’OPC en France, a été écarté par les macarthistes d’une partie de ses responsabilités en raison de son homosexualité.

[30] De Bonvoisin and Co, Philippe Brewaeys et Jean-Frédérick De Liège, EPO, 1992.

[31] Faux chevaliers, vrais gogos. Enquête sur les faux ordres de chevalerie, Patrice Chairoff, Jean-Cyrille Godefroy éd., 1985. Rapport de la Commission d’enquête parlementaire visant à élaborer une politique en vue de lutter contre les pratiques illégales des sectes et le danger qu’elles représentent pour la société et pour les personnes, particulièrement les mineurs d’âge, Chambre des Représentants de Belgique, n° 313/7, 28 avril 1997.

[32] Le PIO a été fermé en 1978, mais ses activités subsistent sous une autre appellation. Le PIO manipulait également le NEM Club, le CEPIC, la Confrérie des hospitaliers de Notre-Dame-d’Aulne, et la Milice de Jésus-Christ.

[33] Julien Origas, grand maître de l’ORT sous le pseudonyme d’Hubert de Frankenburg.

[34] Luc Jouret, médecin homéopathe pour la galerie était paracommando belge, engagé volontaire lors de l’opération Kolwezi, en 1978. Il était membre du Gladio, rémunéré par le PIO.

[35] En 1998, le général Jean Heinrich a refusé sa 5e étoile et a démissionné des armées. Il dirige aujourd’hui la société de sécurité Géos qui emploie de nombreux anciens du 11e Choc.

[36] The Cyprus Conspiracy. America, Espionnage and the Turkish Invasion, Brendan O’Malley and Ian Graig, Tauris & Co éd., 2001

Source : .Stay-behind : les réseaux d'ingérence américains [Réseau Voltaire]

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La honte ! 70 ans après..par Jean LEVY

13 Mars 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire, #le nazisme, #La France, #La République, #La Russie, #La nation ., #L'armée française, #AMERIQUE, #L'OTAN.

Publié par Jean Lévy

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De Paris à Berlin
De Paris à Berlin

De Paris à Berlin

La honte !

 

par Jean LEVY

 

70 ans après...

après le refus de Barack Obama,

ni Angela Merkel, ni David Cameron 

ne participeront à Moscou

le 9 mai 2015

aux cérémonies de la Victoire de l'Union soviétique,

sur l'Allemagne nazie...

 

François Hollande n'aurait pas encore pris sa décision ...

 

Mars 1945, à l'Ouest, les forces alliées traversent le Rhin. En Italie, la Wehrmacht tient encore la Lombardie. A l'Est, l'Armée soviétique franchit l'Oder après avoir libéré Varsovie et Cracovie et la Hongrie.

Wikipédia fait le point sur les opérations militaires en ce préprintemps d'il y a 70 ans: 

Sur le Front de l'Ouest, à la fin janvier, les Alliés ont contenu la contre-offensive des Ardennes. L'échec de la dernière offensive majeure des nazis à l'ouest achève d'épuiser les forces allemandes, les laissant mal armées pour résister aux assauts finaux des Alliés en Europe. Des pertes supplémentaires en Rhénanie finissent d'affaiblir la Wehrmacht, qui ne peut plus aligner que des éléments épars pour défendre la rive orientale du Rhin.

Sur le front de l'Est, la rupture du front de la Vistule et les échecs de la Wehrmacht en Hongrie contribuent à acculer davantage le Reich.

Ainsi, les succès soviétiques de l'hiver 1944-1945 incitent les responsables militaires du Reich à mettre en défense l'Oder, dernier grand obstacle naturel à l'Est de Berlin : l'un des proches de Hitler à l'OKW se montre favorable à la concentration de tous les moyens disponibles de la Wehrmacht sur le front oriental. Dix-huit divisions, ainsi qu'une majeure partie de l'armement lourd (blindés et artillerie lourde) et des moyens aériens, sont ainsi prélevées des fronts occidentaux et méridionaux pour être envoyée sur le front de l'Oder.

En ce printemps 45, il faut le dire, des tractations secrètes ont lieu en Suisse entre le maréchal allemand Kesselring, le n°3 de la SS, et Allan Dulles, le patron de l'OSS (la future CIA), par l'entremise de banquiers suisses et italiens, en vue de stopper la guerre à l'Ouest et retourner les forces alliées et allemandes contre l'Union soviétique...L'opération trahison tournera court : d'un côté, Roosevelt, comme de l'autre, Hitler, y feront obstacle.

Mais cette péripétie éclaire le choix ultérieur de la "guerre froide" contre l'URSS, décidée par les Etats-Unis, qui se déploiera dès 1947.

L'attitude prise aujourd'hui par les dirigeants des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de ...l'Allemagne de refuser d'honorer par leur présence les immenses sacrifices consentis pour la Victoire par les peuples soviétiques (plus de 20 millions de morts), leurs terres ravagées, leurs villes et leurs villages brûlés par milliers, cette attitude n'est pas simplement honteuse, elle est révisionniste, dans l'esprit hitlérien.

Car enfin, sans l'Armée rouge, ses 200 divisions sur le front de l'Est, leur offensive sur 2000 kms de Stalingrad à Berlin, les Alliés auraient été incapables de débarquer à l'Ouest, et, donc de participer à la libération de la France.

Nous devons celle-ci d'abord aux Soviétiques.

Il faut le dire et le redire par simple vérité historique.

La parade du 9 mai sur la place Rouge 

C'est si vrai que le général De Gaulle, en 1964, pour le vingtiéme anniversaire du débarquement en Normandie, refuse de participer aux cérémonies, déclarant alors : "Si vous croyez qu'ils sont venus pour nous libérer !"

Aujourd'hui, les infos laissent entendre que François Hollande "n'a pas encore pris sa décision" de se rendre ou pas à Moscou, le 9 mai prochain, pour représenter la France aux cérémonies du 70ème anniversaire de la victoire sur l'Allemagne nazie. 

Une absence au plus haut niveau de notre pays serait,  non  seulement un affront infligé aux peuples de l'ancienne Union soviétique, aux Russes, aux Bielorusses et aux Ukrainiens d'abord, dont les terres ont été les plus ravagées, mais aussi aux milliers et aux milliers de combattants clandestins et Français libres, tombés dans le combat commun pour la libération de la France, et qui savaient la part prise par les soldats et partisans soviétiques.

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Que madame Merkel ne célèbre pas les vainqueurs de Stalingrad, c'est un choix, mais que la France soit absente serait une honte !

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Il y a 70 ans, l'Armée rouge libérait le camp d'Auschwitz. Par jean Lévy.

27 Janvier 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Ukraine, #Europe supranationale, #La Russie, #La République, #La France, #Histoire, #le nazisme, #Terrorisme, #Le fascisme

27 janvier 2015 

Il y a 70 ans, l'Armée rouge libérait

le camp d'Auschwitz

     
Janvier 1945 : les marches de la mort
     En janvier 1945, l'Armée rouge approche d'Auschwitz. On commence à entendre le canon. Les nazis décident d'évacuer le camp. Le 18 janvier 1945, les déportés rassemblés par les S.S. sont jetés sur les routes. Commencent alors les terribles marches de la mort : à pied ou dans des wagons à ciel ouvert, les déportés sont transportés vers les camps encore en activité. Ceux qui ne peuvent pas suivre sont abattus.
Carte des marches de la mort 
Carte des marches de la mort à partir d'Auschwitz (Carte de Martin Gilbert - modifiée par ems soins)
     Près de 100.000 déportés sont ainsi jetés sur les routes. Des dizaines de milliers ne survivront pas.
 
Sur ces marches de la mort, voir le témoignage de Serge Smulevic

Ceux qui restent dans le camp

     A Auschwitz, ne sont restés que les malades et quelques déportés qui ont pu se cacher dans les baraques.
     Parmi ceux qui échappent à la Marche de la mort, il y a Primo Levi. Il attrape la scarlatine le 11 janvier 1945 et est hospitalisé au "K.B. Infektionabteilung". Il y reste quelques jours, fiévreux. Mais les rumeurs circulent.

L'arrivée de l'Armée Rouge

Les soldats de l'armée rouge entrent dans le camp, le 27 janvier 1945.
 

Les officiers soviétiques découvrent le camp

     Le général russe Petrenko, arriva à Auschwitz le 29 janvier 1945, trois jours après la libération du camp :

Des survivants très affaiblis

Une fillette au moment de la Libération d'Auschwitz 
Photographie de Stephen Bleyer prise lors d’un examen médical après la libération du camp alors qu’il avait 14 ans. 
M. Bleyer, ancien président du centre commémoratif de l’Holocauste à Montréal, ne s’est reconnu sur cette photographie que grâce à son numéro d’identification.(Panstwowe Muzeum w Oswiecim-Brzesinka / USHMM Photo Archives).
A peine 2000 des 7500 survivants du camp devaient vivre plus de quelques jours.
Déportés libérés, Auschwitz, 1945
  Déportés libérés, Auschwitz, 1945

Un groupe d'enfants juste après la libération d'Auschwitz 
Un groupe d'enfants juste après la libération d'Auschwitz
Photographie, 1945Museum d'Auschwitz-Birkenau, Neg.-Nr. 766
Croix Rouge Polonaise à Auschwitz, 1945 
Croix Rouge Polonaise à Auschwitz, 1945

Les cadavres

Les cadavres engorgent les allées d'Auschwitz. Le typhus se répand dans le camp. Les Soviétiques doivent ensevelir rapidement les corps dans des fosses communes. 
Les cadavres brûlés. 

 Autres découvertes

     A la libération,  les Soviétiques découvrent des piles de vêtements, de chaussures, lunettes, prothèses, des piles de bagages éventrés, de blaireaux, de peignes, de casseroles, et même des piles de cheveux, de dents en or...
Un tas de lunettes trouvé à Auschwitz. 
Un tas de lunettes trouvé à Auschwitz.
     Ils trouvent aussi la trace des expérimentations folles des "médecins" nazis. Ainsi, ils libèrent 90 jumeaux.
La porte du camp d'Auschwitz, en 1945 
La porte du camp d'Auschwitz, photographiée en 1945. Elle est ouverte désormais.
Libération d'Auschwitz par l'Armée Rouge 
Soldats soviétiques et déportés
au moment de la Libération du camp.
Soldats soviétiques libérant Auschwitz 
     Le jour de mon arrivée à Auschwitz, on avait compté sept mille cinq cents rescapés.
     Je n'ai pas vu de gens « normaux ». Les Allemands avaient laissé les impotents. Les autres, tous ceux qui pouvaient marcher, avaient été emmenés le 18 janvier. Ils avaient laissé les malades, les affaiblis ; on nous a dit qu'il y en avait plus de dix mille. Ceux qui pouvaient encore marcher, peu nombreux, se sont enfuis alors que notre armée s'approchait du camp.
Un soldat soviétique soutient une femme déportée 
Un soldat soviétique soutient une femme déportée
     Nous avons envoyé les unités sanitaires des 108e, 322e et 107e divisions sur le territoire du camp, les médecins de ces trois divisions ont mis en place des lieux pour se laver : tels étaient les ordres de l'armée.
Médecin militaire soviétique examinant un déporté, après la libération du camp. 
Médecin militaire soviétique examinant un déporté, après la libération du camp.
     Ces mêmes divisions ont organisé l'approvisionnement. On a envoyé des cuisines mobiles. Le deuxième jour, un régiment de réserve de l'armée est arrivé et a libéré nos soldats. [...]
     On m'a montré les pièces où l'on asphyxiait au gaz avant le crématoire. Le crématoire lui-même et une chambre à gaz avaient été dynamités.
Les ruines du crématoire II 
Les ruines de la chambre à gaz du Crématoire II. (Photo prise après la Libération. )
     J'ai vu aussi des enfants... C'était un tableau terrible : ils avaient le ventre gonflé par la faim, les yeux vagues, des jambes très maigres, des bras comme des cordes, et tout le reste ne me semblait pas humain, comme si c'était cousu. Les gamins se taisaient et ne montraient que les numéros qu'on leur avait tatoués sur le bras.
Des enfants libérés d'Auschwitz montrent leur tatouage. 
Des enfants libérés d'Auschwitz montrent leur tatouage.
(Lire un commentaire de Serge Smulevic sur cette photo)
     Ces gens n'avaient pas de larmes. J'ai vu comment ils essayaient de s'essuyer les yeux, mais ils restaient secs.
 
Général Petrenko, Avant et après Auschwitz , Flammarion, 2002

Dix jours hors du monde et hors du temps

L'annonce de l'évacuation

— Vous ne savez pas ? leur dis-le, demain on évacue le camp.
     Ils m'accablèrent de questions :
— Où ça ? A pied ?... Même les malades ? Même ceux qui ne peuvent pas marcher ?
     Ils savaient que j'étais un ancien du camp et que je comprenais l'allemand, et ils en concluaient que j'en savais là-dessus beaucoup plus que je ne voulais l'admettre.
     Je ne savais rien d'autre; je le leur dis, mais ils n'en continuèrent pas moins à me questionner. Quelle barbe! Mais c'est qu'ils venaient d'arriver au Lager, ils n'avaient pas encore appris qu'au Lager on ne pose pas de questions.

     Dans l'après-midi, le médecin grec vint nous rendre visite. Il annonça que même parmi les malades, tous ceux qui étaient en état de marcher recevraient des souliers et des vêtements, et partiraient le lendemain avec les bien-portants pour une marche de vingt kilomètres. Les autres resteraient au K.B., confiés à un personnel d'assistance choisi parmi les malades les moins gravement atteints. [...]

Faut-il partir avec les autres ?

     [Ce médecin grec] était déjà équipé pour la marche ; dès qu'il fut sorti, les deux jeunes Hongrois se mirent à parler entre eux avec animation. Leur période de convalescence était presque achevée, mais ils étaient encore très faibles. On voyait qu'ils avaient peur de rester avec les malades et qu'ils projetaient de partir avec les autres. Il ne s'agissait pas d'un raisonnement de leur part : moi aussi, probablement, si je ne m'étais pas senti aussi faible, j'aurais obéi à l'instinct grégaire; la terreur est éminemment contagieuse, et l'individu terrorisé cherche avant tout à fuir.[...]
     Ils étaient fous de s'imaginer qu'ils allaient pouvoir marcher, ne fût-ce qu'une heure, faibles comme ils étaient, et qui plus est dans la neige, avec ces souliers percés trouvés au dernier moment. J'essayai de le leur faire comprendre, mais ils me regardèrent sans répondre. Ils avaient des yeux de bête traquée.
     L'espace d'un court instant, l'idée m'effleura qu'ils pouvaient bien avoir raison. Ils sortirent par la fenêtre avec des gestes embarrassés, et je les vis, paquets informes, s'éloigner dans la nuit d'un pas mal assuré. Ils ne sont pas revenus; j'ai su beaucoup plus tard que, ne pouvant plus suivre, ils avaient été abattus par les S.S. au bout des premières heures de route.

     Moi aussi, j'avais besoin d'une paire de chaussures : c'était clair. Mais il me fallut peut-être une heure pour arriver à vaincre la nausée, la fièvre et l'inertie. J'en trouvai une paire dans le couloir (les prisonniers en partance avaient saccagé le dépôt de chaussures du K.B. et avaient pris les meilleures : les plus abîmées, percées et dépareillées traînaient dans tous les coins). [...] Je cachai les souliers et retournai au lit.
     Le médecin grec refit une apparition tard dans la nuit, coiffé d'un passe-montagne, un sac sur tes épaules. Il lança un roman français sur ma couchette : 
— Tiens, lis ça, l'Italien. Tu me le rendras quand on se reverra.
     Aujourd'hui encore, je le hais pour ces mots-là. Il savait que nous étions condamnés. [...]

     Nous restâmes donc sur nos grabats, seuls avec nos maladies et notre apathie plus forte que la peur.
     Dans tout le K.B. nous étions peut-être huit cents. Dans notre chambre, nous n'étions plus que onze, installés chacun dans une couchette, sauf Charles et Arthur qui dormaient ensemble. Au moment où la grande machine du Lager s'éteignait définitivement, commençaient pour nous dix jours hors du monde et hors du temps.

Dernière tournée d'un officier S.S.

      18 janvier. La nuit de l'évacuation, les cuisines du camp avaient encore fonctionné, et le lendemain matin, à l'infirmerie, on nous distribua la soupe pour la dernière fois. L'installation de chauffage central ne fonctionnait plus ; il y avait encore un reste de chaleur dans les baraques, mais à chaque heure qui passait, la température baissait, et il était clair que nous ne tarderions pas à souffrir du froid. Dehors il devait faire au moins 20° au-dessous de zéro ; la plupart des malades, quand ils avaient quelque chose sur la peau, n'avaient qu'une chemise.
     Personne ne savait ce que nous allions devenir. Quelques  SS.étaient restés là, quelques miradors étaient encore occupés.
     Vers midi, un officier S.S. fit le tour des baraques. Dans chacune d'elles, il nomma un chef de baraque choisi parmi les non-juifs qui étaient restés, et donna l'ordre d'établir immédiatement une liste séparée des malades juifs et non juifs. La situation semblait claire. Personne ne s'étonna de voir les Allemands conserver jusqu'au bout leur amour national pour les classifications, et il n'y eut plus aucun juif pour penser sérieusement qu'il serait encore vivant le lendemain.
     Les deux Français n'avaient rien compris et étaient terrorisés. Je leur traduisis de mauvaise grâce les paroles du S.S. ; leur peur m'irritait : ils n'avaient pas un mois de Lager, ils n'avaient pas encore vraiment faim, ils n'étaient même pas juifs, et ils avaient peur.
Déportés photographiés juste apès la libération du camp. 
Déportés photographiés juste après la libération du camp.
     On eut encore droit à une distribution de pain. Je passai l'après-midi à lire le livre laissé par le médecin : il était très intéressant et j'en garde un souvenir étrangement précis. Je fis également une incursion dans le service voisin, à la recherche de couvertures : de ce côté-là, beaucoup de malades avaient été déclarés guéris et leurs couvertures étaient restées libres. J'en pris quelques-unes assez chaudes.
     Quand il sut qu'elles venaient du Service Dysenterie, Arthur fit la grimace : « Y avait point besoin de le dire » ; en effet, elles étaient tachées. Quant à moi, je me disais que de toute façon, vu ce qui nous attendait, il valait mieux dormir au chaud.
     La nuit tomba bientôt, mais la lumière électrique continuait à fonctionner. Nous vîmes avec une tranquille épouvante qu'un S.S. armé se tenait au coin de la baraque. Je n'avais pas envie de parler, et je n'avais pas peur, sinon de la manière extérieure et conditionnelle que j'ai dite. Je continuai à lire jusqu'à une heure tardive.

Bombardement du camp

     Nous n'avions pas de montres, mais il devait être vingt-trois heures lorsque toutes les lumières s'éteignirent, y compris les projecteurs des miradors. On voyait au loin les faisceaux des éclairages photoélectriques. Une gerbe de lumières crues fleurit dans le ciel et s'y maintint immobile, éclairant violemment le terrain. On entendait le vrombissement des avions.
     Puis le bombardement commença. Ce n'était pas nouveau : je descendis de ma couchette, enfilai mes pieds nus dans mes souliers et attendis.
     Le bruit semblait venir de; loin, de la ville d'Auschwitz peut-être.
     Mais voilà qu'il y eut une explosion toute proche, et avant même que j'aie pu reprendre mes esprits, une seconde et une troisième à crever les tympans. Des vitres volèrent en éclats, la baraque trembla, ma cuillère, logée dans une fente de la cloison en bois, tomba par terre. [...]
     Quelques minutes plus tard, il fut évident que le camp avait été touché. Deux baraques étaient en flammes, deux autres avaient été pulvérisées; mais c'étaient toutes des baraques vides. On vit arriver des dizaines de malades, nus et misérables, chassés par le feu qui menaçait leurs baraques : ils demandaient à entrer. Impossible de les accueillir.
     Ils insistèrent, suppliant et menaçant dans toutes les langues ; il fallut barricader la porte. Ils continuèrent plus loin, éclairés par les flammes, pieds nus dans la neige en fusion. 
     Plusieurs traînaient derrière eux leurs bandages défaits. Quant à notre baraque, elle semblait hors de danger, à moins que le vent ne tournât.

     Les Allemands avaient disparu. Les miradors étaient vides.

Survivre au froid

     [...] On ne pouvait pas dormir; un carreau était cassé, et il faisait très froid. Je me disais qu'il nous fallait trouver un poêle, l'installer ici, et nous procurer du charbon, du bois et des vivres. Je savais que tout cela était indispensable, mais que je n'aurais jamais assez d'énergie pour m'en occuper tout seul. J'en parlai avec les deux Français.

     19 janvier. Les Français furent d'accord. Nous nous levâmes tous trois à l'aube. Je me sentais malade et sans défense, j'avais froid et j'avais peur.
     Les autres malades nous regardèrent avec une curiosité pleine de respect : ne savions-nous donc pas que les malades n'ont pas le droit de sortir du K.B. ? Et si les Allemands n'étaient pas encore tous partis ? Mais ils ne dirent rien, trop contents qu'il y eût quelqu'un pour tenter l'expérience.
     Les Français n'avaient aucune idée de la topographie du Lager, mais Charles était courageux et robuste, et Arthur avait du flair et le sens pratique des paysans. Nous sortîmes dans le vent d'une glaciale journée de brouillard, enveloppés tant bien que mal dans des couvertures.
     Je n'ai jamais rien vu ou entendu qui puisse approcher du spectacle que nous eûmes alors sous les yeux.
     Le Lager venait de mourir, et il montrait déjà les signes de la décomposition. Plus d'eau ni d'électricité : des fenêtres et des portes éventrées battaient au vent, des morceaux de tôles arrachées aux toits grinçaient, et les cendres de l'incendie volaient au loin très haut dans les airs. Les bombes avaient fait leur œuvre, et les hommes aussi : loqueteux, chancelants, squelettiques, les malades encore capables de se déplacer avaient envahi comme une armée de vers le terrain durci par le gel. Ils avaient fouillé dans toutes les baraques vides, à la recherche de nourriture et de bois; ils avaient violé avec une furie haineuse les chambres des Blockälteste grotesquement décorées et interdites la veille encore aux simples Häftlinge ; incapables de maîtriser leurs viscères, ils avaient répandu des excréments partout, salissant la neige précieuse, devenue seule source d'eau pour le camp tout entier.
     Attirés par les décombres fumants des baraques incendiées, des groupes de malades restaient collés au sol, pour en pomper un dernier reste de chaleur. D'autres avaient trouvé des pommes de terre quelque part et les faisaient rôtir sur les braises de l'incendie en jetant autour d'eux des regards féroces. Quelques-uns seulement avaient eu la force d'allumer un vrai feu, et faisaient fondre de la neige dans des récipients de fortune.
     Nous nous dirigeâmes vers les cuisines le plus rapidement possible, mais les pommes de terre étaient déjà presque épuisées. Nous en remplîmes deux sacs que nous confiâmes à Arthur. Au milieu des ruines du Prominenzblock, Charles et moi découvrîmes finalement ce que nous cherchions : un gros poêle en fonte, muni de tuyaux encore utilisables ; Charles accourut avec une brouette et nous y chargeâmes le poêle ; puis, me laissant le soin de le transporter à la baraque, il courut s'occuper des sacs. [...]
     Pendant ce temps, me tenant à grand-peine sur mes jambes, je m'efforçais de manœuvrer de mon mieux la lourde brouette. Tout à coup on entendit un bruit de moteur, et je vis un S.S. en motocyclette qui entrait dans le camp. Comme tous mes compagnons, à la vue de leurs visages durs, je fus envahi de terreur et de haine. Il était trop tard pour disparaître, et je ne voulais pas abandonner le poêle. D'après le règlement du Lager, j'étais censé me mettre au garde-à-vous et me découvrir. Je n'avais pas de chapeau et j'étais empêtré dans ma couverture. Je m'écartai de quelques pas de la brouette et fis une espèce de révérence maladroite. L'Allemand passa sans me voir, tourna à l'angle d'une baraque et disparut. Je sus plus tard quel danger j'avais couru. [...]

Le camp est désert

     20 janvier. L'aube parut : j'étais de service pour allumer le poêle. En plus d'une faiblesse générale, mes articulations douloureuses me rappelaient à chaque instant que ma scarlatine était loin d'être guérie. L'idée de devoir me plonger dans l'air glacial pour aller chercher du feu dans les autres baraques me faisait trembler d'horreur. [...]
     Il ne nous restait plus que deux jours de vivres (en l'occurrence des pommes de terre); pour l'eau, nous en étions réduits à faire fondre de la neige : l'opération était laborieuse car nous manquions de grands récipients ; on obtenait un liquide trouble et noirâtre, qu'il fallait filtrer.
     Le camp était silencieux. Nous croisions d'autres spectres affamés, partis eux aussi en expédition, la barbe longue, les yeux caves, les membres squelettiques et jaunâtres flottant dans des guenilles. D'un pas mal assuré, ils entraient et sortaient, revenant des baraques désertes avec les objets les plus hétéroclites : haches, seaux, louches, clous [...].
     Aux cuisines, deux de ces créatures se disputaient les quelques dizaines de pommes de terre pourries encore disponibles. [...]

L'armée allemande en déroute

     De mon lit, je voyais par la fenêtre un bon morceau de route : depuis trois jours déjà la Wehrmacht en fuite y défilait par vagues successives. Blindés, chars « tigres » camouflés en blanc. Allemands à cheval. Allemands à bicyclette. Allemands à pied, avec ou sans armes. Le fracas des chenilles résonnait dans la nuit bien avant l'apparition des tanks.
— Ça roule encore? demandait Charles.
— Ça roule toujours.
Cela semblait ne jamais devoir finir.

     21 janvier. Pourtant cela finit. A l'aube du 21, la plaine nous apparut déserte et rigide, blanche à perte de vue sous le vol des corbeaux, mortellement triste. [...]

« Ce serait vraiment dommage de se laisser sombrer maintenant »

     Moi, je me disais que dehors la vie était belle, qu'elle le serait encore, et que ce serait vraiment dommage de se laisser sombrer maintenant. J'éveillai ceux des malades qui somnolaient, et lorsque je fus certain qu'ils m'écoutaient tous, je leur dis, d'abord en français, puis dans mon meilleur allemand, que nous devions tous désormais ne plus penser qu'à rentrer chez nous, et que nous devions donc, dans la mesure de nos moyens, faire certaines choses, et éviter d'en faire d'autres. [...]

Les cadavres s'entassent

     22 janvier. Si c'est du courage que d'affronter le cœur léger un danger grave, ce matin-là Charles et moi nous fûmes courageux. Nous étendîmes nos explorations jusqu'au camp des S.S., situé juste de l'autre côté des barbelés électrifiés.
     Les gardes du camp avaient dû partir précipitamment. Nous trouvâmes sur les tables des assiettes à demi pleines de potage congelé que nous avalâmes avec une suprême jouissance, des chopes où la bière s'était transformée en glace jaunâtre ; sur un échiquier, une partie interrompue ; dans les chambres, quantité de choses précieuses.
     Nous prîmes une bouteille de vodka, différents médicaments, des journaux et revues, et quatre magnifiques couvertures matelassées, dont l'une est encore chez moi à Turin. Joyeux et inconscients, nous rapportâmes ce butin dans notre petite chambre, le confiant aux bons soins d'Arthur. On ne sut que le soir ce qui s'était passé juste une demi-heure après.
     Un petit groupe de S.S. probablement isolés mais armés avait pénétré dans le camp abandonné. Ayant trouvé dix-huit français installés dans le réfectoire de la S.S.-Waffe, ils les avaient tous abattus, méthodiquement, d'un coup à la nuque, alignant ensuite les corps convulsés sur la neige du chemin avant de s'en aller. Les dix-huit cadavres restèrent exposés jusqu'à l'arrivée des Russes ; personne n'eut la force de leur donner une sépulture.
     D'ailleurs, dans toutes les baraques désormais, certaines couchettes étaient occupées par des cadavres durs comme du bois, que personne ne prenait plus la peine d'enlever. La terre était trop gelée pour qu'on pût y creuser des fosses, de nombreux cadavres furent entassés dans une tranchée, mais dès les premiers jours l'amoncellement débordait du trou, et cet ignoble spectacle était visible de nos fenêtres. [...]

De l'autre côté des barbelés

     23 janvier. Notre réserve de pommes de terre était épuisée. Depuis plusieurs jours, le bruit courait qu'il y avait non loin du camp, quelque part de l'autre côté des barbelés, un énorme silo de pommes de terre.
     Il faut croire que quelque pionnier méconnu avait fait de patientes recherches, ou que quelqu'un connaissait l'endroit avec précision, car le matin du 23 un tronçon de barbelés avait été arraché, et une double procession de misérables entrait et sortait par cette brèche.
     Nous nous mîmes donc en route, Charles et moi, dans le vent de la plaine livide. Nous dépassâmes la barrière abattue.
— Dis donc. Primo, on est dehors !
     Eh bien oui ! pour la première fois depuis le jour de mon arrestation, je me trouvais libre, sans gardiens armés, sans barbelés entre ma maison et moi.
     Les pommes de terre étaient là, à quatre cents mètres du camp peut-être : un trésor. Deux très longues fosses, pleines de pommes de terre recouvertes de couches alternées de terre et de paille pour les protéger du gel. Personne ne mourrait plus de faim.
     Mais ce fut un rude labeur que leur extraction. Le gel avait rendu la surface du sol dure comme du marbre. En
donnant de grands coups de pioche, on arrivait à entamer la croûte et à mettre à nu la réserve [...].

Autour de nous, tout n'était que mort et destruction.

     24 janvier. La liberté. La brèche dans les barbelés nous en donnait l'image concrète. A bien y réfléchir, cela voulait dire plus d'Allemands, plus de sélections, plus de travail, ni de coups, ni d'appels, et peut-être, après, le retour. Mais il fallait faire un effort pour s'en convaincre, et  personne n'avait le temps de se réjouir à cette idée. Autour de nous, tout n'était que mort et destruction.
     Face à notre fenêtre, les cadavres s'amoncelaient désormais au-dessus de la fosse. En dépit des pommes de terre, nous étions tous dans un état d'extrême faiblesse : dans le camp, aucun malade ne guérissait, et plus d'un au contraire attrapait une pneumonie ou la diarrhée ; ceux qui n'étaient pas en état de bouger, ou qui n'en avaient pas l'énergie, restaient étendus sur leurs couchettes, engourdis et rigides de froid, et quand ils mouraient, personne ne s'en apercevait. [...]
     27 janvier. [...] Les Russes arrivèrent alors que Charles et moi étions en train de transporter [le cadavre de notre camarade] Somogyi à quelque distance de là. Il était très léger. Nous renversâmes le brancard sur la neige grise.
     Charles ôta son calot. Je regrettai de ne pas en avoir un.
 
Primo Levi, Si c'est un homme, Julliard, 1987
Les intertitres ont été ajoutés.
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L'outrage fait aux héros de la guerre ! La Russie est écartée et l'Ukraine invitée aux commémorations de la libération d'Auschwitz !

27 Janvier 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Ukraine, #Europe supranationale, #La France, #La République, #La Russie, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #le nazisme, #Le fascisme, #Terrorisme

L'outrage fait aux héros de la guerre !

 
La Russie est écartée et l'Ukraine invitée 
aux commémorations de la libération d'Auschwitz !
 
 
 
 
Il y a 70 ans l'armée rouge arrivait aux portes du camp d'Auschwitz en Pologne et révélait au monde l'ignominie criminelle de l'univers concentrationnaire organisé par le régime nazi pour éradiquer de la société allemande tous ceux qui n'étaient pas conformes à son image sociétale ethnocentrée.
 
En dehors des exploitations ultérieures, idéologiques ou politiques, des camps de concentrations nazis, force est de constater qu'une industrialisation du crime avait bel et bien été organisé dans de nombreux camps à la fin de la guerre, soit directement par des exécutions de masse, soit indirectement par un abandon sanitaire et nutritif mortels.
 
Parmi le réseau des camps de concentration mis en place par le régime nazi, Auschwitz est le plus symbolique. Créé en avril 1940, il deviendra avec son extension de Birkenau le plus grand camp de concentration jamais réalisé. Le nombre des déportés morts dans ce camp dépasse certainement plusieurs de centaines de milliers de tués (entre 900 000 et 1,1 million) 
 
Le 27 janvier 1945, il y a aujourd'hui 70 ans, ce camp était libéré par l'armée rouge, et il est devenu depuis le symbole de la ségrégation raciale pratiquée par le IIIème Reich, la commémoration de sa libération était donc logique et relevait d'un devoir de mémoire universel.
 
Or le Président Poutine, représentant la Russie, ce pays qui a donné dans la lutte contre l'Allemagne nazie 27 millions de morts, (soit plus de 16% de sa population) et dont l'armée a libéré ce camp de la mort d'Auschwitz n'est même pas invité aux cérémonies commémoratives !!!
 
Imaginons un instant une commémoration du débarquement de Normandie sans les américains !
 
Cette décision politique qui est une insulte à la Russie, est surtout un outrage à ses enfants qui se sont sacrifiés pendant la guerre, ainsi qu'à toutes les victimes de cette tragédie européenne.
Cette prise d'otage de la mémoire est infiniment lâche, immorale, et indigne de personnes élues et censées représenter leur peuple et leur Histoire.

Répondant à la polémique, le gouvernement polonais en prétendant n'avoir invité aucun Président étranger s'est couvert de honte et d’opprobre, car sa première ministre Ewa Kopacz a invité, toute honte bue, le président d'Ukraine Piotr Porochenko aux cérémonies commémoratives de la libération d'Auschwitz-Birkenau à Oswiecim. 

Nous avions déjà vu ce satrape aux mains couvertes de sang se pavaner dans les rues de Paris à l'occasion de la manifestation "je suis Charlie", mais là cela dépasse l'entendement, et quand on sait que ce nouveau maître de l'Ukraine sera présent à Auschwitz, cela fait gerber excusez moi l'expression ! 
Car ce criminel qui fait bombarder la population du Donbass depuis 8 mois a organisé 70 ans après le nazismepour "rééduquer" les dissidents au régime, la réouverture de camps de concentration au doux euphémisme de "camps de filtration"...
 
 
Une polémique honteuse 
 
Mais ce n'est pas tout, après que le 1er ministre Iatsenouk ait affirmé que c'est l'URSS qui avait attaqué l'Ukraine et l'Allemagne en 1941 (?!), le mercredi 21 janvier, le ministère polonais des Affaires étrangères Grzegorz Schetyna a lancé une nouvelle polémique, en affirmant qu’Auschwitz avait été libéré par des Ukrainiens.
 
Cette allégation historiographique, prouve bien que c'est la crise ukrainienne qui domine et perverti le regard porté sur le présent comme le passé de l'Europe. Alors que cet anniversaire devrait au contraire réunir les peuples dans une réflexion commune sur leur responsabilité devant l'Histoire, cette dernière est bassement instrumentalisée pour semer à nouveau la haine et la division !
 
 
Les soldats qui ont libéré le camp d'Auschwitz appartenaient à l'Armée rouge donc représentaient également l'ensemble des ethnies et peuples composant cet immense pays aux 11 fuseaux horaires, héritier de l'empire de la grande Catherine et de Pierre le Grand. 
 
Si il est vrai qu'une des premières unités a pénétrer dans l'enceinte du camp était commandée par le major soviétique d'origine juive ukrainienne, Anatoly Shapiro, les 100ème, 107ème, 108ème et 322ème divisions soviétiques qui menaient l'offensive dans cette région de Haute Silésie sur les localités d'Oświęcim (Auschwitz en allemand) et de Brzezinka (Birkenau en allemand) étaient composées de soldats de toute l'Union soviétique, géorgiens, tatars, arméniens, sibériens, russes, tchétchènes etc... et donc naturellement, aussi d'ukrainiens qui étaient à l'époque citoyens de l'URSS.
 
«Un de mes camarades le plus proche était Géorgien. Il y avait des Kazakhs, des Arméniens et bien sûr des Ukrainiens, mais nous étions avant tout une armée internationale. Nous étions tous unis, nous appartenions au peuple soviétique», témoigne Ivan Martynouchkine, 91 ans et vétéran russe de cet épisode de l'Histoire. Apprenant la manipulation de l'Histoire menée par la Pologne, le vétéran commentant les propos du ministre polonais des affaires étrangères : «Je ne veux pas lui répondre. A vrai dire, j’ai honte pour lui». 
 
Cette volonté de mettre en avant les soldats ukrainiens est moins un hommage les concernant qu'une intention délibérée de vouloir effacer les autres soldats russes de cette armée de libération. Une telle tentative de manipulation de l'Histoire est tout simplement immonde et relève du même esprit négationniste qui est tant décriée par les historiens de la Shoah, aujourd'hui étrangement silencieux sur cette réécriture abjecte du passé...
 
Personnellement j'ai honte notre Europe occidentale soit représentée par de tels faquins manipulant les mentalités et le passé jusqu'à outrager les morts...
 
Erwan Castel
 
Les réactions de la diplomatie russe
 
La victoire des soldats appartient au pays pour lequel ils se battent et non à celui de leurs origines, il est toujours ainsi depuis les celtes, les germains des centuries romaines défendant les limes de l'empire aux engagés volontaires de la Légion Étrangère française. Aussi à l'annonce de cette polémique honteuse, la diplomatie russe tout en retenue pour ne pas entacher le recueillement, a exprimé son indignation devant une telle propagande insultant les héros de l'Histoire.
 
 
«Il y avait là-bas des Russes, des Ukrainiens, des Tchétchènes, des Géorgiens, des Tatars et tenter de jouer dans cette situation sur les sentiments nationalistes est absolument sacrilège et cynique» 
 
 
 
Sergueï Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangères
 
 
 
«Nous devons comprendre nettement que toute tentative pour réécrire l’Histoire, réviser la contribution de notre pays à la Grande Victoire signifie, de fait, la justification des crimes du nazisme et ouvre la voie à la renaissance de cette idéologie meurtrière »
 
Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie 
 
Vladimir Poutine, un chef respectueux de cette Histoire qui lui lègue des valeurs et une vision fondatrices de l'Europe
__________
 
Sources de l'article
- Site "LA VOIX DE LA RUSSIE", le lien : ICI
- Site "LES MOUTONS ENRAGES", le lien : ICI
- Site "FRANCE 24", le lien : ICI
- Site "LIBERATION", le lien :  ICI et ICI
- Site "THE TIMES IF ISRAEL", le lien : ICI
- Site "FREENIOZZ.FR", le lien : ICI
 
 
 
 
 
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SUD-EST de L'UKRAINE: le combat des séparatistes russophones est-il légitime ? [Repères historiques]

25 Janvier 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Ukraine, #Histoire, #Europe supranationale

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Malgré les efforts diplomatiques, le Donbass ne connaît pas de trêve, suspendu entre l’agressivité du gouvernement central et le désir d’autonomie de la population. L’histoire politique et ethnoculturelle de la région est le seul repère pour comprendre le passé et le possible futur de cette région.

 

La connaissance historique de la civilisation slave-orientale est un enjeu fondamental pour comprendre la crise politique dans l’Est de l’Ukraine, son rapport avec la Russie et ses chances de pacification. La perspective la plus critiquable qu’on peut observer chez pas mal d’analystes occidentaux, c’est celle d’envisager la question en termes pour ainsi dire « légalistes ».

 

Dans la plupart des journaux et des médias qui critiquent farouchement le séparatisme des citoyens ukrainiens russophones, tout comme le soutien direct ou indirect que leur fournit Moscou, le problème se réduit en fait à la constatation que chaque État constitue une entité souveraine et la remise en cause de son intégrité territoriale serait en soi un attentat aux principes de la communauté internationale.

 

Ce raisonnement a été appliqué au référendum permettant le rattachement de la Crimée à Moscou tout comme à là révolte des populations du Donbass, qui réclament soit un statut particulier leur garantissant une très forte autonomie, soit l’union directe avec la Fédération Russe.

 

De cette façon, un millénaire d’histoire est complètement oublié afin de donner l’image d’une Russie autoritaire et agressive, qui utiliserait des minorités linguistiques pour ses buts impérialistes et à qui serait presque toute la faute de la guerre civile.

 

Mais qu’est-ce que l’Ukraine et, plus particulièrement, sa partie orientale?

 

Répondre à cette question est autant difficile que nécessaire. Au Moyen Âge, le territoire centrale de l’actuelle Ukraine et ses alentours ont été le berceau de la civilisation couramment appelée « slavo-orientale » qui s’est formée entre Xe et XIIIe siècle, c’est-à-dire avant la conquête mongole, et qui a donné naissance aux nationalités russe, ukrainienne et biélorusse (ou bien, selon l’ancienne terminologie, « grand-russe », « petite-russe » et « russe-blanche »). Il existe un débat décapant sur la paternité de l’ancienne Rus’ de Kiev, normalement jugée aïeule de la Russie moderne, mais dont un certain nationalisme ukrainien réclame d’une façon unilatérale l’héritage littéraire et culturel.

 

Quoi qu’il en soit, l’invasion mongole du XII/XIIIe siècle fut le décapage de l’histoire slavo-orientale entre un « avant » et un « après ». Moitié XIVe siècle, pendant que les régions orientales peu peuplées de l’actuelle Ukraine étaient encore sous l’influence des Mongoles, le centre et l’Ouest tombent sous l’influence polonaise, notamment après l’Union de la Pologne avec le Grand-duché de Lituanie, permettant aussi la domination directe sur la ville de Kiev et sur une partie de l’actuelle Biélorussie.

 

La zone la plus occidentale connaît aussi une forte incidence du catholicisme, avec l’Union de Brest en 1596 qui donne naissance aux « Uniates », c’est-à-dire les orthodoxes qui passent avec le Pape tout en gardant la liturgie byzantine. La ville de Léopol devient bientôt la plus polonisée.

 

Dans les terres russes, au contraire, c’est à la puissance de la principauté de Moscou à permettre le renversement de la Horde d’Or dans les steppes eurasiatiques : après la héroïque victoire du prince moscovite Dmitri dans la bataille de Koulikovo en 1380, Moscou va s’emparer des anciennes possessions tatares tel que Kazan’ (1552) et Astrakhan (1556), en jetant les bases de son futur Empire continental.

 

Qu’est-ce qu’il se passait à cette époque dans le territoire couvert par l’État Ukraine ? C’était seulement au sud de Kiev, et notamment dans la région de Zaporojié, que peu à peu va se former un sentiment d’unité grâce au phénomène des Cosaques, communauté ethno-politique réunie autour de la figure de l’ataman, le commandant militaire. Le XIVe siècle voit la naissance de la soi-disant « Zaporojskaïa Sitch», la formation politique des Cosaques de Zaporojié gardant une relative autonomie au sein de la Pologne-Lituanie.

 

Dès lors, le destin de l’Ukraine coïncide en fait avec les événements de ces Cosaques de Zaporojié, qui seront d’ailleurs un élément de premier plan dans la formation de la conscience identitaire ukrainienne, comme le témoigne leur présence dans l’œuvre de l’intelligentsia patriotique ukrainienne du XIXe siècle, par exemple dans les écrits du poète Taras Chevtchenko et de l’historien Mykhaïlo Hrouchevsky.

 

La condition de difficulté de la culture ukrainienne d’époque moderne est bien démontrée justement par l’oscillation de la communauté cosaque entre Polonais et Russes. En 1654, l’ataman cosaque Bogdan Khmelnitsky signe le célèbre traité de Pereïaslav avec le tsar Alexis Ier au cours de sa rébellion contre la présence polonaise.

 

C’est à cette date qu’on peut dater le commencement de l’influence de la Russie moderne sur Kiev, parce que en fait les Cosaques passaient alors sous l’autorité de Moscou. Quelques décennies plus tard, un autre ataman cosaque, Ivan Mazepa, décide de faire le contraire : pendant la guerre du Nord entre la Suède et l’Empire russe au début du XVIIIe siècle, il choisit de changer le champs et de s’allier avec les Suédois. La victoire russe détermine le complet assujettissement de la terre habitée par les populations contadines et les Cosaques de Zaporojié que dans les sources de cette époque est parfois déjà appelée « Ukraine » et non plus seulement « Rus’ ».

 

Il est certes légitime de débattre sur la politique de russification qui a suivi au XIXe siècle, lorsque l’Empire russe décide de limiter l’usage des langues locales (y compris le « petit-russe » ou ukrainien) qui constitue un objet constant de polémique.

 

Mais dans toute cette histoire il y a un point central qu’on ne peut pas oublier : comme on le vient d’exposer, le noyau ethnoculturel de l’Ukraine contemporaine n’était que sa partie centrale et occidentale, suspendue entre l’influence catholique et polonisante et la recherche d’une autonomie sur la base des coutumes et la culture des Cosaques. La région du Donbass et la Crimée elle-même, qui ont été au centre de la crise de 2014, sont en grand partie exclues du complexe rapport historique entre Russes et Ukrainiens tout simplement parce qu’elles avaient très peu à faire avec les Cosaques/Ukrainiens. 

 

C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’Empire russe va annexer ces régions : la Crimée est prise aux Ottomans et l’actuelle Ukraine de l’Est reçoit le nom de Novorossia, c’est-à-dire « Nouvelle Russie ». Et il faut dire que dès le début il s’agit de deux régions presque totalement russes, non pas « russifiées » sur un précédente base ukrainienne. Par exemple, la ville d’Odessa, symbole de la Mer Noire, a été bâtie par les Russes sous Catherine II en devenant bientôt la patrie de grandes personnalités culturelles; de même que Sébastopol, construite sur les ruines de l’ancienne colonie grecque de Kherson.

 

Au Donbass, Slaviansk a été dès le début un ville industrielle totalement russe : son nom signifie à l’origine « ville du sel », à cause des gisements de ce minéral.

 

En général, il est opportun de souligner que l’Empire russe a été une expérience historique très importante, qui a marqué profondément l’histoire de tout le continent euro-asien. C’est aux historiens et aux spécialistes d’éclaircir soigneusement les aspects positifs et négatifs que cet héritage a laissé dans les relations de la Russie avec les populations jadis soumises, un héritage qui n’est pas partagé partout d’une façon uniforme. Il y a une différence profonde, par exemple, entre l’envergure du débat sur le rôle de la Russie en Asie centrale et au Caucase et celui en Pologne et aux Pays Baltes (toutes ces régions ont été conquises par l’Empire de tsars entre XVIIIe et XIXe siècles).

 

Mais dans cette complexe histoire il y des points que personne ne saurait mettre sérieusement en cause : jusqu’à l’époque soviétique il n’a jamais existé un État ukrainien tel que nous le voyons aujourd’hui, ni un sentiment d’identité nationale unitaire et répandu de Léopol à Slavïansk. C’est après la Révolution d’octobre et la naissance des différentes républiques que l’Ukraine connaît son « élargissement » artificiel vers l’Orient, aggravé par le choix de Nikita Khrouchtchev d’y ajouter la Crimée en 1954.

 

Le bref raccourci historique qu’on vient d’exposer peut être considéré comme le point de départ pour une compréhension dépassionnée da la crise ukrainienne d’aujourd’hui. Si l’on tient compte de tous ces éléments du passé, il est évident que chaque solution envisagée pour mettre fin à la guerre civile doit se baser sur l’acceptation de l’appartenance des régions orientales de l’Ukraine non pas à une équivoque « sphère d’influence » russe ayant une signification seulement géopolitique, mais bien à l’histoire et à la culture russe en soi.

 

Après la rupture d’un équilibre ethnique déjà précaire suite aux évènements de Maïdan, la reconnaissance d’un statut particulier des ces régions par rapport à Kiev est en ce sens le choix le plus raisonnable, que ce soit à travers une nouvelle structure fédéraliste ou bien avec le retour à la Russie. Il ne s’agit pas d’idéologie ni de fantaisies impérialistes, mais bien de pragmatisme et conscience historique du passé, comme il arrive dans d’autres régions du monde.

 

Les Russophones du Sud-Est, dans leur écrasante majorité, ne pourraient jamais se passer de leur lien avec Moscou, tout comme le Québec ne saurait jamais couper ses racines françaises dans son rapport avec le Canada, ou bien l’Irlande du Nord qui demeure convaincue à affirmer à son appartenance culturelle au reste de l’île irlandaise, ou encore le Tyrol du Sud, faisant partie juridiquement de l’Italie mais qui reste historiquement et linguistiquement une composante de l’Autriche germanophone.

 

source:La voix de la russie

      

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Échanges divers sur la censure régnant à la bibliothèque PMF et dans les autres les bibliothèques universitaires, 16-22 janvier 2015. Par Annie Lacroix-Riz.

24 Janvier 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Je suis Charlie?, #Terrorisme, #la liberté, #La République, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance

Échanges divers sur la censure régnant à la bibliothèque PMF et dans les autres les bibliothèques universitaires, 16-22 janvier 2015

Cher amis,

Vous trouverez EN CLIQUANT ICI des échanges explicites sur la gravité de la censure et de l’autocensure qui sévissent, de plus en plus rigoureusement, dans les universités et notamment dans les sciences sociales, situation que reflète la « politique d’achat » des bibliothèques universitaires.

J’en reproduis tous les éléments, y compris ceux qui ont déjà été diffusés dans le premier message transmis, le 20 janvier 2015.

J’observe que si M. Molinier, bibliothécaire à la bibliothèque PMF de l’université Paris 1, n’est pas l’unique responsable de cette censure, il l’assume cependant pleinement, avec une arrogance non dépourvue de violence, surtout quand il ne connaît pas ses interlocuteurs. Le démontrent formellement 1° sa réponse négligente à un lecteur pris pour un étudiant, Godefroy Clair, et 2° plus brutalement encore, sa lettre à Pierre Moret, un correspondant qui a protesté contre les pratiques que j’avais mises en cause auprès du directeur de la bibliothèque universitaire PMF de Paris 1, Daniel Keller. Inutile de préciser que ces deux correspondants m’ont donné la liberté de mentionner leur nom.

Vous noterez également à quel point M. Molinier brocarde, dans son courriel à M. Moret (20 janvier 2015 11:36:37), la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de Nanterre bibliothèque (de 3e cycle) (et par ailleurs centre d’archives) vers laquelle je dirigeais systématiquement les étudiants et qui se caractérise par son souci de pluralisme et de qualité académique internationale : elle est ridiculisée pour avoir eu l’audace de détenir seule l’ouvrage, interdit partout ailleurs, et « qui a d'ailleurs très probablement été acquis au titre du dépôt légal et non par une procédure d'acquisition choisie. »

Les termes a priori et très probablement sont devenus des critères de raisonnement et de choix de la production académique offerte aux étudiants dans les établissements universitaires.

M. Keller, directement interpellé en tant que directeur de la bibliothèque PMF de Paris 1 par divers intervenants de cette affaire, a jusqu’ici (22 janvier 2015) chargé son subordonné Guillaume Molinier de répondre à toute demande ou protestation sans accuser réception d’aucun message.

Au cas où certains penseraient, comme m’en accuse Guillaume Molinier dans le message de plainte amère qu’il m’a envoyé le mardi 20 janvier 2015 15:00, que les puissants réseaux bolcheviques œuvrant en France, et notamment les miens, martyrisent des fonctionnaires scrupuleux remplissant leurs missions en toute neutralité et scientificité, je rappelle la réalité de la situation. Censure absolue contre les « dissidents », d’un côté et choix idéologiques affirmés, monocolores et unilatéraux, de l’autre, règnent de pair.

L’ouvrage sur Staline et l’URSS de 1939 à 1953 d’un historien reconnu « de référence » par une large communauté académique, Geoffrey Roberts, est exclu de presque toutes les bibliothèques universitaires en France (sauf sept, pour sa seule version originale en anglais) et de tout accès, pour sa version traduite parue en septembre 2014 chez Delga, petit éditeur indépendant. Les guerres de Staline a été exclu « a priori » à la bibliothèque PMF de Paris 1. Les « titres » des éditions Delga (dont M. Molinier a recensé quatorze, après coup), ont été présentés dans un premier temps à Godefroy Clair comme également exclus « a priori ». Cependant que dans la même bibliothèque, les productions non-scientifiques et strictement idéologiques consacrées à l’URSS en général et à Staline en particulier sont acquises de façon systématique.

La censure, et il convient d’y insister pour prévenir un éventuel argument de « procès stalinien », mis en avant depuis des lustres à la moindre critique d’un comportement inacceptable, ne vient pas des « réseaux » présumés. Elle ne provient que de l’institution académique qui a abdiqué des règles anciennes de fonctionnement reposant sur un certain « pluralisme » et surtout impliquant, en histoire, la diffusion d’ouvrages conformes aux normes méthodologiques universelles régissant cette discipline : ouvrages érudits rédigés sur la base de sources d’archives ou, pour les ouvrages de vulgarisation, synthèses réalisées à partir desdits travaux érudits.

À titre personnel, je tiens à rappeler, ayant fait mes études pour partie à l’université Paris 1 jusques et y compris ma thèse d’État soutenue en 1981, sous la direction de Jean Bouvier, que ladite université n’était pas un repaire de marxistes; que les doctorants marxistes ou marxisants représentaient des effectifs très modestes en histoire contemporaine (élèves, en particulier, du grand Pierre Vilar puis de Jean Bouvier); et que la majorité, écrasante, des non-marxistes, admettait que les minoritaires 1° disposassent d’un minimum de droits académiques, fussent-ils plus limités que les leurs. Et ceci même si les carrières des non-marxistes étaient en général beaucoup plus brillantes et rapides que celles des universitaires qui s’obstinaient à se réclamer de la conception de l’histoire de Marx et mettaient en cause le capitalisme ou doutaient que celui-ci fût le mode de production définitif.

J’affirme que les règles qui prévalent dans l’approvisionnement de la bibliothèque de 1er cycle (PMF) de l’université Paris sont strictement antagoniques avec celles qui régnaient dans cet établissement avant que la réaction académique n’y triomphât, comme ailleurs, triomphe précisément intervenu depuis le début des années 1980 (voir mon ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012).

J’observe enfin que la culture de l’impunité du plus fort idéologique permet à des fonctionnaires théoriquement au service du public universitaire de répondre avec mépris à des interlocuteurs courtois ou de ne pas répondre du tout, ceci en violation de toutes les règles de simple courtoisie et de savoir vivre ensemble (c’est à dessein que je néglige le tiret entre les deux infinitifs). L’affaire qui nous occupe est aussi courante que déontologiquement scandaleuse. Elle présente la seule originalité de pouvoir être rendue publique grâce aux traces écrites, rarissimes, d’une désinvolture quasi générale. Des milliers d’actes de censure ne peuvent « exploser » qu’une fois tous les vingt ans parce qu’un serviteur du public revendique par écrit les normes qu’il applique en permanence. Bref, à cause de la « maladresse » d’un censeur rendu imprudent par la toute-puissance habituelle exercée sans risque sur les minoritaires ou les timides. Je tiens à cet égard à remercier particulièrement mes deux correspondants, Godefroy Clair et Pierre Moret, d’avoir signalé ce qui ne paraît presque jamais au jour.

Il serait sain que les bibliothécaires (il en est sans doute dans ma liste de diffusion) choqués par des pratiques de censure et autocensure qui, habituellement, échappent à l’écrit, informent le public sur leur réalité. Il est de notre devoir commun de dénoncer et de combattre cette censure, particulièrement à l’heure où se profile un « Patriot Act » français annoncé sous couvert de lutte contre le terrorisme, dans une atmosphère qui rappelle les lois scélérates du ministre de l’intérieur Dupuy adoptées à une forte majorité par la Chambre des Députés à la faveur des « attentats anarchistes » de 1893-1894.

Ces projets politiques, ouvertement lancés peu après la tapageuse commémoration récupératrice de Jean Jaurès (de 2014) – dans le style « Je suis Jaurès » ‑, attestent l’hypocrisie des prétendus admirateurs de ce dernier. Car le leader socialiste assassiné en 1914 avait vivement dénoncé à la fois la manipulation policière des auteurs d’attentats (question sur laquelle nous ne pouvons encore nous prononcer) et l’exploitation éhontée de ces circonstances (question sur laquelle le doute n’est pas permis).

On observera d’ailleurs que le tapage récent sur les droits illimités à la « liberté d’expression » a été vite étouffé par la conjoncture. Merci, donc, d’en rappeler l’indispensable exercice en diffusant et en faisant largement diffuser le présent document.

Amitiés à tous,

Annie Lacroix-Riz

22 janvier 2015

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"Un village français" : une petite erreur sur une grande erreur.

24 Janvier 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #Culture, #Chroniques du fascisme ordinaire

"Un village français" : une petite erreur sur une grande erreur

 
Eric Conan
"Un village français" fait partie des meilleures séries télé françaises. De par la qualité de son scénario et celle de ses acteurs, mais aussi parce qu'elle est capable de retranscrire de façon scrupuleuse et juste la période de l’Occupation. Un éloge mérité qui autorise à rectifier malgré tout une petite erreur commise par son scénariste et co-producteur, concernant les regrets de Jean-Pierre Ingrand, un serviteur de Vichy.
Photo : Laurent Denis - France 3

La reprise d’Un village français, sur France 3, a provoqué nombre d’articles autour du thème de la sixième saison (les convulsions de la Libération) de cette excellente série historique diffusée depuis 2009. Dans le cadre d’un faux village du Jura, ses auteurs ont réussi à reconstituer artificiellement toutes les ambiances et tous les dilemmes de la vie des Français sous l’Occupation, de la pagaille de l’exode de 1940 à la débandade des collaborateurs en 1944, en passant par la constitution des maquis, les débuts des résistances, l’attitude des occupants et le fonctionnement de Vichy. 

Classée parmi les meilleures séries françaises pour la qualité de son scénario et celle de ses acteurs, Un village français est aussi l’incursion télévisée dans l’histoire de l’Occupation la plus scrupuleuse et la plus juste depuis très longtemps. Qu’il s’agisse du soin apporté aux décors et aux choix des costumes — d’une authenticité remarquable — que de la vérité des situations et des vécus historiques auxquels les conseils de Jean-Pierre Azéma ont épargné les simplismes et les anachronismes qui pullulent habituellement à la télé et au cinéma, Un village est une grande réussite.  

Cet éloge mérité autorise à noter une petite erreur commise par son scénariste et co-producteur, le talentueux Frédéric Krivine, non pas dans cette dernière saison, mais dans les commentaires qu’il a tenus à son propos. Son scénario propose un dialogue très bien tourné entre le maire du village, Daniel Larcher, symbole de l’attentisme bienveillant (joué par l’excellent Robin Renucci), et Servier, le sous-préfet cauteleux. Ils ont tous deux été associés à des décisions dont ils ne sont plus très fiers alors qu’ils s’interrogent sur leurs destins à l’approche de la Libération. Servier, faisant le bilan de son attitude vichyste depuis quatre ans, finit par lâcher : « Ce qui est difficile, ce n’est pas de faire son devoir, c’est de le discerner ». Frédéric Krivine a précisé à plusieurs reprises dans la presse que cette forte phrase était authentique et qu’elle lui avait « été inspirée par le compte-rendu du procès d’un ancien fonctionnaire de Vichy », ajoutant même : « Elle a guidé l’écriture du Village dès son développement, je l’avais même citée dans notre présentation de la série à France 3 ! ».  

A l'origine de la série : le cas Ingrand 

Frédéric Krivine ne nous en voudra pas de rectifier l’histoire de cette phrase à laquelle il accorde à juste titre autant d’importance. Elle n’a pas été prononcée au cours d’un procès puisque son auteur, Jean-Pierre Ingrand, l’un des grands commis de Vichy, a réussi à échapper au sien. Elle fut recueillie il y a près de 25 ans dans une confession àL’Express peu avant sa mort. Il se reprochait une erreur de discernement qui l’avait conduit à détenir un record de longévité collaboratrice en assurant à Paris, de juillet 1940 à janvier 1944, le poste de représentant du ministre de l'Intérieur auprès des occupants nazis. Un cas exceptionnel et symbolique. L'exception : ses regrets, rarissimes parmi les anciennes éminences grises de Vichy. Le symbole : celui du rôle qu'a joué dans cette période toute une cohorte de brillants hauts fonctionnaires, finissant par se trouver au cœur des événements les plus tragiques de la Collaboration, au terme d'un engagement devant plus à un carriérisme aveugle et à une conception technocratique du service de l'Etat qu'à des raisons strictement idéologiques. Ils restent les acteurs de ce paradoxe vichyste qui a vu de grands commis assumer, en maniant les rouages de l'administration, des déshonneurs et des crimes parfois plus lourds que ceux des ultracollaborationnistes, vociférants, mais dénués de véritables pouvoirs.  

Ingrand a exercé à Paris des compétences proches de celles d'un ministre de l'Intérieur en zone occupée, son instruction de mission, signée par Pétain le 11 août 1941, lui attribuant des pouvoirs de négociation de politique générale. Il avait autorité sur les 48 préfets de la zone Nord (« Fonctionnaire de valeur, mais prisonnier du régime ancien »,avait-il noté au début de l’Occupation sur le dossier du préfet Jean Moulin) et finira par assumer la création des tribunaux d'exception baptisés « Sections spéciales », lieux du reniement de toutes les traditions juridiques françaises, au service de l’occupant pour exécuter des otages communistes.  

Acquitté par coutumace 

Il finit par démissionner quand René Bousquet est remplacé par le chef de la Milice, Joseph Darnand à la tête de la police en janvier 1944. Lors de la Libération de Paris, prévoyant son sort, il se cache avec de faux papiers. Le 8 septembre, il est inculpé d'atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat et révoqué sans pension du Conseil d'Etat par un décret signé par de Gaulle. Dénoncé par sa concierge, il est arrêté et emprisonné à Fresnes le 22 mai 1945. Grâce à des témoignages de résistants qu’il avait protégés et de Frédéric Joliot-Curie qu'il avait aidé en 1940 à mettre le radium français à l'abri des Allemands, il est remis en liberté provisoire et son dossier classé le 27 mai 1947.  

Plusieurs conseillers d'Etat et résistants, qui ne digèrent pas cette issue, provoqueront l’ouverture d’une nouvelle procédure le 30 juillet 1947 : un mandat d'arrêt est lancé grâce à de nouveaux documents, provenant des archives allemandes de l'hôtel Majestic, et donnant des précisions sur sa collaboration avec les Allemands après l'évasion de prisonniers communistes du camp de Châteaubriant. Averti, Jean-Pierre Ingrand décide de fuir en Suisse. Puis en Argentine où il se recase à la Compagnie financière des chemins de fer de Santa Fe, filiale de la Banque de Paris et des Pays-Bas. 

Son procès vient tardivement. Le 6 novembre 1948, il est acquitté. Cas rarissime d'acquittement par contumace. Mais c’est l'époque des conciliations : I'année suivante, René Bousquet, chef de la Police de Vichy, sera relevé de ses condamnations, pour faits de résistance... 

Retrouvailles avec de Gaulle 
  

A Buenos Aires, Jean-Pierre Ingrand met ensuite ses talents d'administrateur au service de l'Alliance française. En vingt ans, il en fait le plus beau fleuron au monde, avec plus de 30 000 élèves et une multitude de succursales réparties dans tout le pays. Seul rappel du passé : lors de la visite du général de Gaulle au cours de son grand périple en Amérique latine, en octobre 1964, Margerie, ambassadeur de France en Argentine, le convoque et lui demande, étant donné son passé, et « pour éviter tout incident »,d'aller prendre quelques jours de vacances, par exemple au Brésil... Refus de l'ancien conseiller d'Etat révoqué en 1944 : il est chez lui à Buenos Aires, il est chez lui à l'Alliance française. De plus, il a connu de Gaulle à Bordeaux en juin 1940, lorsqu'il était sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans le gouvernement Reynaud, et il est curieux des retrouvailles. Tout se passe bien : il présente l'Alliance au Général, qui se contente de lui envoyer une apostrophe très gaullienne : « Alors… Ingrand… ça marche… l'Alliance française… à Buenos Aires ? »   

C’est à Buenos Aires, en 1991, peu avant sa mort, qu’il finira par lâcher à un journaliste de L’Express : « Je me suis trompé. Le plus difficile, en période de crise, ce n'est pas de faire son devoir, c'est de le discerner avec clairvoyance ».  

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Simone Weil, la colonisation est toujours un mal !

20 Janvier 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La paix, #La justice, #La France, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance

Simone Weil, la colonisation est toujours un mal !

« Comment ces choses-là ont-elles pu arriver ? Comment des Français qui, chez eux, n’auraient jamais songé à se livrer à une telle conduite, ont-ils fini par trouver normal qu’on traite ainsi d’autres êtres humains ? Pour trouver une réponse à cette question, il faut se tourner de nouveau vers L’Enracinement, l’autre volet de notre diptyque, et l’analyse qu’y fait Simone Weil du fait colonial. C’est ici que l’on trouvera les grands principes qu’elle élabora dans les dernières années, voire les derniers mois de sa vie, qui font que, pour elle, la colonisation est toujours un mal, et que sa critique ne se repose pas tout simplement sur une réflexe d’horreur devant la brutalité, physique ou morale. »

Suivons la lecture que fait J.P. Little de Simone Weil et de son appréhension de la colonisation.

Michel Peyret

La Revue des Ressources

Perspectives sur le colonialisme à travers L’Enracinement de Simone Weil

lundi 19 janvier 2015, par J.P. Little

(1)« Le problème d’une doctrine ou d’une foi pour l’inspiration du peuple français en France, dans sa résistance actuelle et dans la construction future, ne peut pas se séparer du problème de la colonisation (2). » Par cette constatation, tirée de l’essai « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français », écrit à Londres en 1943 et donc contemporain de la rédaction de L’Enracinement, Simone Weil fait un rapport très clair entre enracinement – la recherche d’une solution à l’effondrement de la France devant les forces allemandes – et le problème de la colonisation.
Je me propose ici d’examiner comment elle est arrivée à lier enracinement, thème de son essai majeur du même nom, et colonisation qui, au moment de la rédaction de L’Enracinement, semble faire partie intégrante de ce thème.
Prenons d’abord le volet colonisation de notre diptyque. En 1943, année de la rédaction de L’Enracinement, ce thème l’habite déjà depuis longtemps, fournissant l’une des constantes de sa pensée. Daniel Boitier a sans doute raison de dire que, autant on observe des ruptures, des renversements de position dans la pensée politique de Simone Weil prise dans son ensemble, autant on constate « une stricte continuité sur ce paradigme du colonialisme. De la Simone Weil militante à la Simone Weil des années 40, se maintient cette vigilance politique contre le colonialisme (3) », mûrie pourtant par l’angoisse des années qui ont précédé la déclaration de gue la rédaction de L’Enracinement, semble faire partie intégrante de ce thème.
Prenons d’abord le volet colonisation de notre diptyque. En 1943, année de la rédaction de L’Enracinement, ce thème l’habite déjà depuis longtemps, fournissant l’une des constantes de sa pensée. Daniel Boitier a sans doute raison de dire que, autant on observe des ruptures, des renversements de position dans la pensée politique de Simone Weil prise dans son ensemble, autant on constate « une stricte continuité sur ce paradigme du colonialisme. De la Simone Weil militante à la Simone Weil des années 40, se maintient cette vigilance politique contre le colonialisme (3) », mûrie pourtant par l’angoisse des années qui ont précédé la déclaration de guerre en 1939, et se manifestant dans tout un faisceau d’articles entre 1936 et 1938.
Le déclic remonte pourtant plus loin, à la publication en 1930 dans Le Petit Parisien d’une enquête sur l’Indochine par le journaliste Louis Roubaud. S’il se trouvait en Indochine à cette époque, c’est que des événements sanglants étaient en train de s’y passer : les nationalistes indochinois essayèrent de provoquer une mutinerie par les troupes indigènes contre les officiers et sous-officiers français qui s’y trouvaient stationnés. Cette tentative fut sauvagement réprimée, et Roubaud rend compte des exécutions qui ont suivi, saisissant l’occasion d’exposer les conditions de vie des Indochinois et les rapports entre ceux-ci et leurs maîtres coloniaux français. La lecture de cette enquête bouleversa Simone Weil, comme elle raconte dans un projet d’article qui a pour titre « Lettre aux Indochinois », écrit pendant l’hiver 1936-37. Elle associe cette lecture à l’Exposition coloniale de 1931, confondant peut-être dans son esprit la lecture de la série d’articles dans le journal avec l’annonce par Roubaud en février 1931 du livre qui allait en sortir (4). Quoi qu’il en soit, l’effet de sa lecture a eu un effet dévastateur sur la jeune philosophe, comme elle raconte dans cette « Lettre aux Indochinois », évoquant « la douleur » et « la honte » qu’elle a éprouvées devant les faits exposés par Roubaud :

« Je n’oublierai jamais. C’était au moment de l’Exposition coloniale. La sanglante affaire de Yen-Bay, suivie d’une sanglante répression, avait rappelé aux Français qu’il y avait une Indochine. Le Petit Parisien publiait en première page une enquête courageuse et documentée de Louis Roubaud. Je l’achetai tous les matins ; en déjeunant à la hâte, je dévorais l’article de Louis Roubaud. J’y voyais comment on recrutait les coolies, comment on les frappait, comment il arrivait à des contremaîtres blancs d’estropier ou de tuer à coups de pied des ouvriers annamites, devant leurs camarades trop terrorisés pour intervenir. Des larmes de honte m’étouffaient, je ne pouvais plus manger. » (Œuvres complètes [5], II 3, p. 121)

Soit dit en passant, la violence de sa réaction explique peut-être sa confusion des dates évoquée à l’instant : le contraste entre les faits racontés par Roubaud, et la grandeur éblouissante de la puissance coloniale mise en évidence par l’Exposition était flagrant, l’abîme entre le mythe soutenu par la République et la réalité qu’elle vient de découvrir trop béant. Elle sentait très vivement la contradiction entre les principes fondateurs de la République : la liberté, l’égalité, la fraternité auxquelles les Français aspiraient chez eux, et les conditions imposées aux peuples colonisés, par le fait même de la colonisation. N’y a-t-il pas contradiction en parlant de la « République coloniale » ? Question posée par les auteurs du livre du même titre, quand ils maintiennent que « La République est le lieu d’expression du peuple souverain. Ses habitants sont des citoyens. La colonie est le lieu d’expression de la force, de l’arbitraire. Ses habitants sont des sujets »(6). N’y a-t-il donc pas contresens ? C’est une contradiction qui a angoissé Simone Weil tout au long de sa réflexion sur le fait colonial.

Le choc qu’elle a reçu en lisant les articles de Roubaud s’explique facilement. À cette époque elle n’avait pas eu l’occasion de beaucoup entrer dans le monde des pratiques coloniales. Est-ce qu’elle connaissait déjà les écrits de Gide (Voyage au Congo [1927] et Retour au Tchad [1928]) ? Elle n’a fait la connaissance de Daniel Guérin, syndicaliste révolutionnaire et anticolonialiste, animateur du Cri du peuple, qu’au Puy-en-Velay en 1931-32. Déjà en tant qu’étudiante elle lisait L’Humanité qui publiait fréquemment des textes anticolonialistes, y compris des textes du journaliste Albert Londres, autre source pour Simone Weil d’information sur les colonies. Elle a dû être au courant du tract « Ne visitez pas l’Exposition coloniale » signé André Breton, Paul Éluard, Aragon, René Char, et d’autres noms moins connus du public, mais de tels écrivains, surréalistes et communistes de surcroît, n’avaient rien pour la séduire (7). Son information au sujet du colonialisme a dû être acquise au hasard de ses lectures, et il lui a fallu le reportage de Roubaud pour que le sujet lui entre dans la chair. Comme dans d’autres domaines, elle a dû souvent se sentir très seule. Son intransigeance, son sens de l’absolu, sa façon de trancher nettement devant tout sujet de discussion, ont dû souvent rendre difficile pour elle la collaboration avec autrui.
Les voies politique et syndicaliste l’ayant déçue, l’opposition au colonialisme devient donc très tôt une activité de choix. La « Lettre aux Indochinois », évoquée plus haut, et les autres articles qui l’ont suivie, semblent répondre à une remarque qu’elle fait dans une lettre écrite en 1934 à ses amis Urbain et Albertine Thévenon (dont elle a fait la connaissance par l’intermédiaire de Daniel Guérin, d’ailleurs). Dans cette lettre elle parle de sa « résolution de [se] retirer une fois pour toutes dans [sa] tour d’ivoire, et de n’en sortir que pour deux choses : lutte contre l’oppression coloniale, lutte contre les manœuvres de défense passive » (VSW, II, p. 9 – référence peut-être au pacifisme qu’elle maintenait encore à cette époque)(8).

Penchons-nous de plus près sur le texte de Roubaud, pour voir en plus de détail ce que Simone Weil y a trouvé. Qu’est-ce qui la frappe en premier lieu ? D’abord, et parce que c’est ce qu’il y a de plus évident, presque de plus banal : la cruauté quotidienne des pratiques d’un grand nombre de Blancs envers les Annamites. Je cite quelques exemples tirés d’un grand nombre mis en valeur par Roubaud : d’abord, l’évocation de la vie des ouvrières dans une usine où on travaille le coton, et en particulier celle de la petite Thi Va, fille de dix-sept ans. (Viet Nam, p. 105-106). Harcelée par le gros contremaître français, comme toutes les autres ouvrières, elle vit dans la peur d’une faute, qui sera punie par une injure, une gifle ou une amende, « et souvent l’injure, la gifle, l’amende combinées… ». Un jour un vol est découvert, et la voleuse (« la petite Haï, gamine de quinze ans ») arrêtée, attachée a un poteau. « Elle avait les mains liées autour du poteau », raconte Roubaud, « et paraissait beaucoup souffrir. » À l’arrivée du contremaître, tout le monde s’enfuit, chacune ayant peur « d’être soupçonnée de compassion ». « Celle qui courut le plus vite et le plus loin, » continue Roubaud, « fut Thi Va. Ce fut elle aussi qui se fit le plus remarquer et qui se désigna à la colère du contremaître. » Elle s’accroupit, essayant de se rendre invisible, mais le contremaître saute sur elle et, de ses lourds souliers, lui frappe le ventre. Quand elle reste immobile, il redouble les coups au hasard, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse. Il la fait transporter chez elle, d’où son frère l’emmène au commissariat, puis à l’hôpital. « Le lendemain et les jours suivants, » nous raconte Roubaud, « la jeune fille, atrocement blessée au ventre, gémissait de douleur. Mlle Thi Va était estropiée pour la vie » (Viet Nam, p. 105-106).

On s’imagine bien l’effet qu’a eu ce récit de la vie des travailleuses indochinoises sur la sensibilité de Simone Weil, encore à quatre ans de sa propre entrée en usine. Il n’est pas impossible que cette lecture ait été déterminante dans son projet de connaître la vie d’usine dans son propre pays.

« Autre scène : un chantier près du petit village de Dong. En pleine journée, il n’y avait plus d’eau dans les touques. Les travailleurs avaient soif. Quelques-uns obtinrent l’autorisation d’aller boire ; trois femmes non autorisées les suivirent vers le ruisseau.
Le surveillant les rattrapa avant qu’elles aient eu le temps de se désaltérer. Thi Tuong, vingt et un ans, Thi Nguyen, trente ans, enceinte de six mois, Thi Nhan, trente-six ans, mère de trois enfants, durent retirer leur caïcan et se coucher par terre. Le surveillant, avec une canne en rotin entourée de fil télégraphique, frappa dix coups pour chacune. » (Viet Nam, p. 111)

Ce ne sont là que deux exemples d’une brutalité quotidienne dont Roubaud a recueilli le témoignage. Il fait remarquer que ces assauts étaient rarement poursuivis, l’Européen ayant tous les droits. Quand ils l’étaient, le coupable était condamné à payer une amende dérisoire, ou, plus rare encore, encourait une peine de prison, normalement avec sursis.

O—

Comment ces choses-là ont-elles pu arriver ? Comment des Français qui, chez eux, n’auraient jamais songé à se livrer à une telle conduite, ont-ils fini par trouver normal qu’on traite ainsi d’autres êtres humains ? Pour trouver une réponse à cette question, il faut se tourner de nouveau vers L’Enracinement, l’autre volet de notre diptyque, et l’analyse qu’y fait Simone Weil du fait colonial. C’est ici que l’on trouvera les grands principes qu’elle élabora dans les dernières années, voire les derniers mois de sa vie, qui font que, pour elle, la colonisation est toujours un mal, et que sa critique ne se repose pas tout simplement sur une réflexe d’horreur devant la brutalité, physique ou morale.

D’abord il faut tenir compte des circonstances dans lesquelles elle a rédigé son texte. La mission que lui ont confiée les Forces Françaises Libres de Londres était d’élaborer des pensées sur les causes de la défaite, et faire des suggestions pour la reconstruction de la France une fois la guerre terminée. Et, comme chacun le sait, l’enracinement finit par occuper une place beaucoup moins grande dans son essai que le déracinement, qui devient pour elle la cause fondamentale de la défaite. Si la France s’est écroulée de façon si catastrophique devant l’avancée des forces allemandes, c’est parce qu’elle était profondément déracinée. Comme elle le dit :

« L’effondrement subit de la France, qui a surpris tout le monde partout, a simplement montré à quel point le pays était déraciné. Un arbre dont les racines sont presque entièrement rongées tombe au premier choc » (9).
Il est paradoxal que cette nation qui n’a pas pu tenir tête à l’invasion allemande est la même qui, après avoir soumis par la force les régions à l’intérieur de ce que nous appelons maintenant la France, s’est étendue un peu partout dans le monde, et par la conquête a créé un puissant empire. Ce n’est peut-être pas anodin que l’apogée de la puissance coloniale de la France, signalée par l’Exposition coloniale de 1931, ait eu lieu à peine une trentaine d’années avant que l’empire colonial ne se dissolve presque entièrement. Jusqu’au moment de l’Exposition, on peut dire que la France, dans son aventure coloniale, a exporté le déracinement dont elle souffrait, et ce faisant, elle a déraciné tous les peuples qu’elle a croisés sur son chemin. C’est que la France avait la version active de la maladie du déracinement ; selon Simone Weil,

« Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles ; ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort […] ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont encore ou ne le sont qu’en partie. » (E, p. 146)

Les Romains, cette « poignée de fugitifs qui se sont agglomérés artificiellement en une cité » avaient eux aussi la version active de la maladie, puisqu’« ils ont privé les populations méditerranéennes de leur vie propre, de leur patrie, de leur tradition, de leur passé, à un degré tel que la postérité les a pris, sur leur propre parole, pour les fondateurs de la civilisation sur ces territoires » (E, p. 147).

Et, bien sûr, la soif de conquête de l’Allemagne nazie rentrait dans le même moule. Bernanos, d’ailleurs, disait de l’hitlérisme que « c’est la Rome païenne qui revient » (E, p. 249), et Simone Weil elle-même a fait une analyse très serrée de ce rapprochement dans l’essai « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », dont la deuxième partie est consacrée à « Hitler et la politique extérieure de la Rome antique », et la troisième à « Hitler et le régime intérieur de l’Empire romain » (OC II 3, 181-198 et 199-219)(10).
Pour Simone Weil, c’est un principe de base que : « Qui est déraciné, déracine. Qui est enraciné ne déracine pas » (E, p. 147). Si on accepte ce principe, il est inévitable que le déracinement soit la conséquence de ce mouvement d’expansion, quand il s’accomplit par la force. « Il y a déracinement toutes les fois qu’il y a conquête militaire, et en ce sens la conquête est presque toujours un mal » (E, p. 143), constatation qu’on peut associer sans doute à son ancien pacifisme : elle ne voyait que trop bien que la confrontation entre l’Allemagne nazie et les autres pays d’Europe, bien que ce soit l’Allemagne l’agresseur, ne pouvait produire que les pires horreurs du déracinement. « Les conquêtes », écrit-elle encore, « ne sont pas de la vie, elles sont de la mort au moment même où elles se produisent » (E, p. 149). Bien entendu, on fait d’un cadavre ce qu’on veut, parce que le cadavre n’oppose aucune résistance.

C’est ainsi qu’elle met sur le compte de l’expansion coloniale de l’Europe, le déracinement du reste du globe. Elle nomme en particulier les « pays d’Orient, où depuis quelques siècles, mais surtout depuis cinquante ans, les Blancs ont porté la maladie du déracinement », le Japon, l’Indochine, l’Inde, la Chine (« très mystérieuse », selon Simone Weil), et la Russie (« qui l’est bien autant »). Le continent américain, fondé sur l’immigration, est tout aussi déraciné, selon elle, ce dont il faut se méfier, étant donnée, ajoute-t-elle avec prévoyance, « l’influence qu’il va probablement exercer » (E, p. 149).

On l’aura compris, le déracinement est fondamentalement la perte du passé, et « la perte du passé équivaut à la perte du surnaturel »(11). C’est le même mal chez soi qu’on répand partout par la conquête. « L’amour du passé, » pourtant, écrit-elle, « n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire, » et « l’opposition entre l’avenir et le passé est absurde » (E, p. 150). L’avenir n’a rien, ne nous donne rien ; pour la créer nous n’avons d’autre source, nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. Voilà pourquoi « de tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé » (E, p. 150). Nous reviendrons à ces « besoins de l’âme », dont le fondement est « cette réalité située hors du monde […] l’unique fondement du bien » (E, p. 96), et qui s’exprime par l’obligation (par opposition aux droits, que Simone Weil considère d’être de second ordre) envers l’être humain. Cette obligation elle-même n’est réelle que si elle se manifeste par l’intermédiaire des besoins terrestres de l’homme. Certains sont physiques, faciles à énumérer, et la conscience humaine n’a jamais varié sur ce point : ne pas laisser des êtres humains mourir de faim, de froid, ne pas les laisser souffrir d’un mal auquel on peut remédier, etc. D’autres, les « besoins de l’âme », sont plus difficiles à cerner, mais sont tout aussi vitaux que les besoins physiques.

Ce passé donc, le plus important des « besoins de l’âme », qu’il importe de conserver, est, pourrait-on dire, le côté concret de la notion plus abstraite de patrie, à laquelle il serait utile de nous tourner maintenant.

En dehors de la notion d’enracinement elle-même, la patrie est peut-être le concept le plus fondamental du grand essai de Simone Weil. Comme le dit Patrice Rolland dans son Avant-propos à l’édition complète : « Dans la France libre, comme presque partout ailleurs, la question de la patrie, en ce temps de guerre et d’occupation, est omniprésente »(12). Le texte est une méditation sur ce pour quoi on se bat, c’est-à-dire la mère patrie, rassemblement de toutes les valeurs et les pratiques qui traversent les âges pour unir une population, l’incitant, sous l’attaque, à la défendre jusqu’au sacrifice suprême si nécessaire. Mais Simone Weil maintient que la notion même de patrie a été faussée, corrompue par des idées de grandeur qu’elle appelle « cornéliennes », mais qui viennent plus immédiatement de la défaite de 1871 et du massacre de la Commune. Le vrai patriotisme est le contraire de la force ; la vraie patrie, comme toute chose qui a une valeur spirituelle, est fragile et peut être détruite, tout comme la civilisation cathare a été détruite par la Croisade contre les Albigeois. (On entend dire parfois, presque en boutade, que pour Simone Weil, le fait d’avoir disparu est la preuve même de la valeur spirituelle d’un peuple.) L’attitude qu’il convient d’avoir envers une telle civilisation est ainsi celle de la compassion (E, p. 250, 251). On songe à sa tragédie Venise sauvée quand elle écrit :

« La compassion pour la fragilité est toujours liée à l’amour pour la véritable beauté, parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d’une existence éternelle et ne le sont pas. » (E, p. 251)

Pour revenir à la situation de la France : selon Simone Weil, l’humiliation de la défaite de 1871 orientait la pensée de la jeunesse bourgeoise vers la conception la plus médiocre de la grandeur nationale, qui repose sur la force. D’après les débats de l’époque, il est clair que la perception était largement répandue, quoique non universellement partagée, que la France se devait d’être colonisateur, puisque toutes les autres puissances européennes avaient la même ambition, et s’y refuser serait une politique d’abdication. Comme le maintenait Jules Ferry à l’Assemblée nationale le 28 juillet 1885 :

« Puisque la politique d’expansion coloniale est le mobile général qui emporte à l’heure qu’il est toutes les puissances européennes, il faut que [le pays] en prenne son parti, autrement il arrivera […] ce qui est advenu à d’autres nations qui ont joué un très grand rôle il y a trois siècles, et qui se trouvent aujourd’hui, quelque puissantes, quelque grandes qu’elles aient été, descendues au troisième ou au quatrième rang » (13).

C’est par de tels arguments, selon Simone Weil, que la France est arrivée à abdiquer toute vocation morale et spirituelle dans ses rapports avec d’autres peuples. À partir de ce moment, « la France ne se sentait plus capable d’une vocation plus haute que celle de conquérir. Ainsi la France devint une nation comme les autres, ne songeant plus qu’à tailler dans le monde sa part de chair jaune et noire, et à se procurer en Europe l’hégémonie » (E, p. 269).
Et voilà que Simone Weil enchaîne sans solution de continuité colonisation et conflit en Europe. Pour comprendre davantage dans le détail sa conception de « patrie » en ce qui concerne les colonies, il serait utile de retourner au texte de Roubaud pour voir ce qu’elle a pu trouver pour l’aider dans l’élaboration de sa pensée à ce sujet. D’abord – et Roubaud le proclame tout au début de son reportage (Viet Nam, p. 3) – la signification du nom « Viet Nam », « Patrie du Sud », à un moment où ce que nous appelons « le Vietnam » aujourd’hui n’existait pas encore. C’est le cri entendu par Roubaud dans la bouche de chacun des treize condamnés après les attentats de 1930 quand ils montaient sur l’échafaud. Hautement significatif, donc.

« Dans les heures qui ont précédé la guillotine, Nguyen Thai Hoc, surnommé « le grand Professeur », fondateur et président du parti nationaliste annamite, qui fut exécuté le dernier, cite les vers de l’auteur de la Marseillaise, Rouget de l’Isle :
Mourir pour sa patrie,
C’est le sort le plus beau,
Le plus digne d’envie. » (Viet Nam, p. 100)

Pour ironique qu’elle soit, cette citation démontre très clairement comment les Annamites veulent que leur patrie soit en tous points pareille à la patrie colonisatrice. Et pour cette patrie ils sont prêts à souffrir : dans le journal nationaliste, Hon Nuoc (L’Âme nationale) adressée à tous les patriotes, on peut lire que dans les prisons croupissent des détenus politiques, coupables seulement « d’avoir trop aimé leur patrie » (Viet Nam, p. 41). Un autre exemple très parlant se trouve dans le parallèle que fait l’auteur d’un article dans un journal clandestin entre Jeanne d’Arc et « les deux sœurs Trung », figures légendaires annamites qui avaient sauvé leur pays contre les Chinois. Leurs exploits sont célébrés dans leur village, mais « les Annamites qui aiment vraiment leur patrie prendront les mesures nécessaires pour que la fête des sœurs Trung devienne une fête nationale comme celle de Jeanne d’Arc » (Viet Nam, p. 39).

Ces quelques exemples démontrent de façon incontestable que la notion qu’avaient les Annamites de la patrie est en parallèle directe avec l’idée que fait Simone Weil de ce que devrait être la patrie. On pourrait hasarder que peu de philosophes ont saisi aussi instinctivement à cette époque cette notion de ce que l’on pourrait appeler « patrie décentrée » : elle avait une telle capacité de penser la patrie de l’autre que l’on peut être sûr que quand elle pensait aux Polynésiens, elle pensait en Polynésienne. Elle arrive à se vider de sa perspective personnelle pour se mettre dans la peau de l’autre. Elle comprenait parfaitement que « [chaque] collectivité est unique et, si elle est détruite, n’est pas remplacée. Un sac de blé peut toujours être substitué à un autre sac de blé. La nourriture qu’une collectivité fournit à l’âme de ceux qui en sont membres n’a pas d’équivalent dans l’univers entier » (E, 115). La patrie est « un certain milieu vital, mais il y en a d’autres. Il a été produit par un certain enchevêtrement de causes où se sont mélangés le bien et le mal, le juste et l’injuste, et de ce fait il n’est pas le meilleur possible. [Mais] ce milieu existe, et tel qu’il est doit être préservé comme un trésor à cause du bien qu’il contient » (E, p. 243).

On peut sans doute lire dans cette capacité de se décentrer une autre façon d’abolir le « je », la volonté d’abandonner sa position « naturelle » au centre du monde. Appliquant cette idée à sa pensée sur les colonies, elle se trouve en opposition directe avec la perception des idéologues du colonialisme qui acceptaient très bien que la patrie d’un Espagnol, d’un Norvégien, d’un Suisse ne soit pas la France, mais soutenait quand même que la patrie d’un Sénégalais, d’un Algérien, soit nécessairement la France – voire « La Plus Grande France », c’est-à-dire la France plus ses territoires d’outre-mer. Elle s’oppose aussi également à tout patriotisme étroit à la Maurice Barrès ; chez Simone Weil tout est ouverture vers l’autre, vers l’universel.

O—

Je reprends ici les « besoins de l’âme », élément essentiel de la notion d’enracinement, et vitaux à la vie morale et spirituelle de l’homme sur terre. Ils sont nécessairement limités, puisque comme la nourriture, le fait de les avoir apporte le rassasiement. Et comme les besoins physiques, ils s’ordonnent par couples de contraires. À travers le texte de Louis Roubaud j’espère montrer comment nombre de ces besoins sont nécessairement bafoués dans une situation coloniale. Prenons quelques-uns de ces besoins, pas nécessairement dans l’ordre où Simone Weil les énumère.

En premier lieu on peut citer l’égalité. Simone Weil s’explique :

« Elle consiste dans la reconnaissance publique, générale, effective, exprimée réellement par les institutions et les mœurs, que la même quantité de respect et d’égards est due à tout être humain, parce que le respect est dû à l’être humain comme tel et n’a pas de degrés. » (E, p. 122)

Ce qui fait que les différences inévitables entre les hommes ne doivent jamais conduire à une différence de respect.

Cette doctrine n’est guère différente de ce qu’apprennent les jeunes intellectuels du Tonkin, de l’Annam et de la Cochinchine à l’école de Whampoa de Canton, où ils étudient la doctrine de Sun Yat Sen, d’après le reportage de Roubaud, si ce n’est qu’ils parlent de « droits », terme dont Simone Weil se méfie, comme on le sait. Les jeunes révolutionnaires commentent les « trois Min » : selon le premier, « Minchou », l’égalité des races, on apprend :

« qu’il n’est point de race inférieure aux autres et que les hommes, jaunes ou noires, ont les mêmes droits que les hommes blancs. Il est donc inadmissible que les Annamites soient les esclaves des Français. » (Viet Nam, p. 54)

Une nuance de couleur locale entre dans la critique des révolutionnaires quand ils maintiennent que les Français « nous traitent comme des buffles », c’est-à-dire des bêtes de somme, une espèce entièrement différente et corvéable à merci (Viet Nam, p. 41).

Selon Roubaud, et contrairement à ce que veulent faire croire les Français, l’École de Whampoa « ne forme […] pas des communistes, mais des patriotes républicains » (Viet Nam, p. 54).

L’homme a besoin d’égalité, donc, mais aussi de hiérarchie. Attention pourtant : Simone Weil ne parle pas du tout du genre d’hiérarchie qui se trouve installée dans les colonies, ou le maître est le supérieur qui s’impose à son inférieur, rapport qui reste au niveau des rapports de force. Non : la hiérarchie selon Simone Weil
«
[e]st constituée par une certaine vénération, un certain dévouement, à l’égard des supérieurs, considérés non dans leurs personnes […] mais comme des symboles. Et ce dont ils sont les symboles, c’est ce domaine qui se trouve au-dessus de tout homme et dont l’expression en ce monde est constituée par les obligations de chaque homme envers ses semblables. » (p. 125)

Les exemples chez Roubaud de manquement à ces obligations, et donc à ce sens de la hiérarchie, parsèment son texte d’un bout à l’autre : les cas de franche brutalité de l’Européen envers l’Annamite sont trop nombreux pour être détaillés, et nous en avons déjà évoqués quelques-uns. L’incapacité du pouvoir colonial de considérer les besoins les plus élémentaires des Annamites est illustrée par la famine dans le Tonkin évoqué par Roubaud. Quand son enquête l’a conduit là-bas, dans le Sud du pays, il raconte ce qu’il y trouve :

« Quelques squelettes vivants m’ont tendu la main, au passage des fleuves, sur le ponton du bac.
Je leur demandais :
— Pourquoi toi beaucoup maigre ?
Ils me répondaient :
— Moi pas manger. » (Viet Nam, p. 119)

Pendant ce même parcours, quand, au grand étonnement du journaliste, une jeune femme lui offre son bébé, il ne saisit pas tout de suite qu’elle veut le vendre contre une somme pour pouvoir nourrir les autres membres de sa famille (Viet Nam, p. 120).

Comment dans ces circonstances les Annamites peuvent-ils considérer les Français comme des symboles de cette « réalité située hors du monde » (E, p. 96) ? Quand le principal des conjurés, Nguyen Thaï Hoc, « le Grand Professeur », paraît devant ces juges, il refuse de répondre aux charges, disant simplement : « Je comparais devant la force, non devant la justice » (Viet Nam, p. 91).

Encore un couple de besoins de l’âme : l’honneur et le châtiment. Selon Simone Weil,

« L’honneur a rapport à un être humain considéré, non pas simplement comme tel, mais dans son entourage social. Ce besoin est pleinement satisfait si chacune des collectivités dont un être humain est membre lui offre une part à une tradition enfermée dans son passé et publiquement reconnu au dehors. » (E, p. 125)

Mais « [t]oute oppression crée une famine à l’égard du besoin d’honneur car les traditions de grandeur possédées par les opprimés ne sont pas reconnues, faute de prestige social. C’est toujours là l’effet de la conquête » (E, p. 125). Nous avons déjà évoqué Jeanne d’Arc dans le contexte du reportage de Roubaud : Simone Weil l’évoque également, peut-être en se souvenant de sa lecture de Roubaud : « Actuellement », dit-elle, « nous parlons de [Jeanne d’Arc] aux Annamites, aux Arabes ; mais ils savent que chez nous on n’entend pas parler de leurs héros, de leurs saints ; ainsi l’état où nous les maintenons est une atteinte à l’honneur » (E, p. 125). Elle associe les indigènes coloniaux aux prostituées, aux repris de justice, aux policiers, au sous-prolétariat d’immigrés qui constituent, selon elle, des catégories d’êtres humains qui souffrent d’un manque de considération totale (E, p. 125-126).

L’un des révolutionnaires, en parlant à Roubaud, critique l’enseignement offert par les Français aux Annamites, puisqu’il « ne tient pas assez compte de notre culture traditionnelle et tend à faire de nos compatriotes des hommes dénationalisés, des déracinés sur leur propre sol » (Viet Nam, p. 147).

Faisant opposition à l’honneur, le châtiment aussi fait partie des besoins de l’âme pour Simone Weil. « Par le crime », écrit Simone Weil », un homme se met lui-même hors du réseau d’obligations éternelles qui lie chaque être humain à tous les autres. Il ne peut y être réintégré que par le châtiment, pleinement s’il y a consentement de sa part, sinon imparfaitement » (E, p. 126). Mais, nous l’avons vu d’après les nombreuses exemples donnés par Roubaud, le colonisé est déjà mis hors du réseau de ces obligations par sa situation même de colonisé. Et pourtant il vit dans la peur de châtiments, qu’il reçoit de la part de ses maîtres, pour une maladresse, une peccadille, ou tout simplement parce que le maître est de mauvaise humeur ce jour-là. Parmi les besoins de l’âme on pourrait inclure ici le besoin d’obéissance, que Simone Weil définit comme « le consentement, non pas à l’égard de chacun des ordres reçus, mais un consentement accordé une fois pour toutes, sous la seule réserve, le cas échéant, des exigences de la conscience » (E, p. 120). Il est clair que l’indigène ne peut pas accorder ce consentement à des ordres qu’il ne comprend pas, où le caractéristique le plus marqué est l’arbitraire et où celui qui donne les ordres les impose par la force et la crainte. « Ceux qui soumettent des masses humaines par la contrainte et la cruauté » écrit Simone Weil, « les privent à la fois de deux nourritures vitales, liberté et obéissance » (E, p. 121).

Terminons notre analyse des besoins de l’âme par le premier, le besoin d’ordre. Bien saisir l’application concrète dans le monde terrestre de ce besoin d’ordre est tâche délicate, mais Simone Weil semble l’associer à la perception de l’unité de l’ensemble, ressentie dans la contemplation de l’univers ou d’une œuvre d’art de premier ordre (E, p. 118). Il est clair que dans une situation coloniale, quand l’ordre du colonisateur est imposé à l’ordre indigène, il y a tous les jours manquement à ce besoin. Prenons l’exemple du travail, phénomène pour lequel Simone Weil avait le plus grand respect ; avec le travail consenti on entre en contact avec l’ordre du monde en même temps qu’on reconnaît les besoins de tous les autres êtres humains sans exception. Mais l’indigène sait qu’il donne son effort exclusivement pour son maître. Selon l’enquête de Roubaud, il serait plus apte de parler d’esclavage que de travail librement consenti pour une rémunération adéquate. Pour les Français, une rupture de contrat se paie d’un dédit et l’insolvabilité est sanctionnée par une saisie immobilière. « Il n’en va pas ainsi pour l’ouvrier annamite » et il perd toute liberté d’action quand il s’engage. « L’ouvrier annamite a signé […] un contrat d’esclavage » (Viet Nam, p. 112-113). Le paysan est toujours endetté envers son employeur, et travaillera pendant toute sa vie sans pouvoir se libérer (Viet Nam, p. 118). Ce système féodal existait bien avant l’arrivée des Français, bien entendu ; mais dans l’intérêt de la justice, la France aurait dû y mettre fin. Le travail forcé est interdit par la convention de Genève en 1930, mais la France ne signe pas les accords à ce sujet (14).

Griefs au sujet du travail ; puis revendications plus politiques sur la vie civique, totalement absente sous le régime colonial. On revient aux « Trois Min » de Sun Yat Sen, cités plus haut : C’est Roubaud qui résume :

« Le deuxième Min souligne qu’il ne suffit pas de réaliser l’indépendance nationale ; il faut encore donner au peuple la vie politique, instituer un régime démocratique ayant pour bases le suffrage universel, la liberté de la presse et, en général, toutes les libertés qui ont cours en France depuis la proclamation des Droits de l’homme et du citoyen. » (Viet Nam, p. 54)

Nous reconnaissons aisément les critiques de Simone Weil à l’égard du système colonial. Nous avons commencé par passer rapidement en revue les abus du système, la violence systématique et impunie contre l’indigène. Mais vers la fin de sa vie, remédier à ces abus ne la satisfait plus, ou plutôt, elle semble se rendre compte que ces abus font partie du système, et c’est le système même, fondé sur l’inégalité et l’injustice, qui doit changer. Il y a donc des questions plus fondamentales, des questions de principe, auxquelles il faut répondre.

La plus urgente est sans doute celle qu’elle pose dans sa critique de la notion de patriotisme, à la page 248 de l’Enracinement :

« Dans l’ensemble, un Français a-t-il lieu d’être heureux que la France ait un Empire, et d’y penser, d’en parler, avec joie, avec fierté, et sur le ton d’un propriétaire légitime ?
Oui, si ce Français est patriote à la manière de Richelieu, de Louis XIV ou de Maurras. Non, si l’inspiration chrétienne, si la pensée de 1789 sont indissolublement mélangées à la substance même de son patriotisme. »

Nous revoici donc de nouveau devant cette notion essentielle de patrie : la bonne compréhension de cette notion permet à tous les citoyens de s’enraciner, de répondre à « l’exigence de bien absolu habitant au centre du cœur » (E, p. 97) ; la mauvaise part à la conquête et, ce faisant, prive toutes les nations où elle s’installe par la force, de leur propre patrie.

Et elle poursuit :

« Toute autre nation avait à la rigueur le droit de se tailler un Empire, mais non pas la France… Quand on assume, comme a fait la France en 1789, la fonction de penser pour l’univers, de définir pour lui la justice, on ne devient pas propriétaire de chair humaine. » (E, p. 248)

Remettant la question dans le contexte angoissant de l’époque, elle suggère qu’« il est possible que la France ait à choisir entre l’attachement à son Empire et le besoin d’avoir une âme » (E, p. 249). Il me semble que le choix que fait Simone Weil est clair… et que sa leçon reste hautement valable pour notre époque.

Saint-Geniès de Malgoires,
12.12.2014

NOTES :

(1) Version légèrement remaniée et augmentée d’une communication donnée dans le cadre du colloque annuel de l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil à Paris, du 31 octobre au 2 novembre 2014. Elle fait suite à notre ouvrage Simone Weil on Colonialism : An Ethic of the Other, Lanham, Boulder, New York, London : Rowman & Littlefield, 2003.
(2) « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français », Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Paris : Gallimard, coll. « Espoir », p. 364. Désormais EHP.
(3) Daniel Boitier, « J’allais à l’exposition coloniale ; j’y trouvais une foule béate, inconsciente, admirative », Cahiers Simone Weil, XXXVII-1, mars 2014, p. 14.
(4) Cette confusion apparente, notée par Simone Pétrement dans sa Vie de Simone Weil (2 tomes, Paris : Fayard, 1973 ; désormais VSW), est reprise et explicitée par Boitier, art. cit., p. 16-17.
(5) Publication en cours chez Gallimard : désormais OC.
(6) Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, La République coloniale : essai sur une utopie, Paris : Albin Michel, 2003, p. 11.
(7) Le texte de ce pamphlet est reproduit dans Louis Roubaud, Viet Nam : la tragédie indochinois, suivis d’autres écrits sur le colonialisme. Présentation d’Emmanuelle Radar. Paris : L’Harmattan, coll. Autrement Mêmes, 2010, p. 116. C’est cette réédition, abrégée Viet Nam, qui me sert de référence dans les extraits qui suivent. Sur l’Exposition coloniale, voir aussi Catherine Hodeir et Michel Pierre, L’Exposition coloniale, Bruxelles : Éditions Complexe, 1991.
(8) Suggestion que m’a faite Robert Chenavier dans un courriel datant de 2002.
(9) Simone Weil, L’Enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Œuvres complètes, V-2, Écrits de New York et de Londres (1943), Paris : Gallimard, 2013, p. 148. Désormais E.
(10) Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme ([1950] Paris : Présence africaine, 1955), expose l’hypocrisie du « très chrétien bourgeois du XXe siècle », pour qui le véritable crime d’Hitler n’est pas tant le crime contre l’homme, ni l’humiliation de l’homme en soi, mais « le crime contre l’homme blanc, […] l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ». http://www.socialgerie. net/spip.php ?breve718, ch. 2.
(11) « À propos de la question coloniale », EHP, p. 375.
(12) Patrice Rolland, « Avant-propos I », E, p. 22.
(13) Jules Ferry, Discours prononcé à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885. Cité dans 1885 : le tournant colonial de la République : Jules Ferry contre Georges Clémenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale, introduction de Gilles Manceron, Paris : La Découverte, 2006, p. 67. Voir aussi des extraits de ces textes sur le sitehttp://www.assemblee-nationale.fr/h....
Au XXe siècle, Albert Sarraut, député radical-socialiste, gouverneur général de l’Indochine à deux reprises, rend concrète la pensée de Jules Ferry, soutenant que l’avenir de l’Europe était intimement lié au sort des empires. Voir Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales [1931], présentation de Nicola Cooper, coll. Autrement Mêmes, Paris : L’Harmattan, 2012.
(14) Voir Viet Nam, p. 112, n. 1.

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