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Le blog de Lucien PONS

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L’autre Allemagne » de Joachim Gauck. Le blog de Descartes.

6 Septembre 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

Publié le 4 Septembre 2013 par Descartes  

Ces dernières années, il est devenu de bon ton d’inviter des dirigeants allemands à accompagner nos autorités à nos célébrations publiques. On peut longuement débattre sur ce qu’on peut tirer de la vue des soldats de al Wehrmacht – pardon, de la Bundeswehr – défilant le 14 juillet sur le pavé parisien. Mais là où cela devient indécent, c’est lorsqu’on invite des dirigeants allemands a assister à ces commémorations liées aux deux guerres mondiales.

 

A ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que dans ces affairs ce sont les allemands, et pas nous, qui ont quelque chose à se faire pardonner. Ce serait donc à eux, s’ils veulent venir, de solliciter humblement la possibilité d’y participer, ce n’est certainement pas à nous d’en prendre l’initiative. Ces invitations ont d’ailleurs un côté indécent : je peux éventuellement pardonner l’homme qui a tué mon père, mais je ne l’inviterai certainement pas à se recueillir avec moi sur sa tombe. Pardonner, pourquoi pas. Mais le pardon n’efface pas la faute, et la présence d’un dirigeant allemand à Oradour est pour moi une insulte aux victimes. Joachim Gauck aurait du le comprendre et refuser poliment l’invitation : si son but est d’exprimer le repentir de la nation allemande – un repentir dont je doute personnellement qu’il soit très partagé, mais cela est une autre histoire – répondre « non somus dignus » aurait eu bien plus de gueule. L’utilisation de ces tragiques évènements aux fins de « com » et de propagande pour la « construction européenne » est pour moi totalement inacceptable.

 

Mais la manière dont Joachim Gauck, président de la République fédérale d’Allemagne qui doit accompagner François Hollande sur le site d’Oradour sur Glane, explique le but de sa visite ajoute l’insulte à l’injure. Voici ses propres termes, s’adressant au président français : « Vous avez bien voulu que je sois à vos côtés à Oradour pour qu’on se souvienne ce que des Allemands d’une autre Allemagne ont commis comme atrocités ». Et il ajoute, s’adressant cette fois-ci aux survivants et aux familles des victimes: « je n’hésiterai pas, en pleine conscience politique, à dire que cette Allemagne que j’ai l’honneur de représenter est une Allemagne différente de celle qui hante leurs souvenirs ». Résumons donc : l’Allemagne dont les soldats de la division « Das Reich » ont assassiné collectivement 642 civils dont plus de 200 enfants le 10 juin 1944 dans des conditions horribles – après avoir assassiné 99 personnes à Tulle quelques jours plus tôt – est un « autre Allemagne », tout à fait « différente » de celle qui hante nos souvenirs.

 

Je me demande si Joachim Gauck a déjà entendu parler d’un certain Lammerding. Et c’est fort dommage, car ce n’est pas n’importe qui. Né à Dortmund en 1905, adhérent au parti Nazi depuis 1931, entré en 1935 à la SS, il gravira tous les échelons jusqu’à sa promotion au grade fort élevé de SS-Brigadenführer (général de brigade) et accessoirement « lieutenant-général de la Waffen SS » en 1944. Il doit cette promotion à sa fidélité personnelle à Himmler et à ses exploits sur le front de l’Est, particulièrement dans la politique d’exécution de civils et de destruction de villages pour combattre les partisans. En 1944, il commandera la division « Das Reich » qui s’illustrera par des actes de barbarie similaires à Tulle et Oradour-sur-Glane. Il fera d’ailleurs partie du dernier carré de fidèles, commandant la division « Nibelungen », la dernière à se battre pour son Führer dans les ruines de Berlin…

 

Ca, me direz vous, c’était « l’autre Allemagne ». Mais qu’est devenu Lammerding dans la nouvelle Allemagne, celle dont Gauck nous explique qu’elle est « différente » ? Et bien, Lammerding sera jugé sous l’inculpation de crime de guerre pour les massacres de Tulle et d’Oradour, est sera condamné à mort par contumace par le tribunal de Bordeaux en 1949. Cette condamnation ne changera guère sa situation. L’Allemagne fédérale ne donnera jamais aucune suite aux demandes répétées d’extradition venues de la France. Lammerding n’aura même pas besoin de se cacher ou de changer d’identité. Il s’offrira même le luxe de proclamer en 1962 et sur procès verbal qu’il ne ressent aucune culpabilité et de faire un procès à un journaliste qui avait eu l’outrecuidance de penser autrement et de le dire. Il poursuivra une juteuse carrière d’ingénieur jusqu’à sa retraite, et décédera d’un cancer en 1971 entouré d’une famille aimante et de nombreux amis. A ses obsèques, qui réuniront le ban et l’arrière ban des anciens des SS, personne n’aura le mauvais goût d’évoquer les hommes pendus de Tulle ou les femmes et les enfants carbonisés dans l’église d’Oradour sur Glane.

 

On peut donc se demander si la « nouvelle Allemagne » que Gauck est si fier de présider a vraiment tourné le dos aux fantômes de « l’autre Allemagne ». Si Joachim Gauck veut nous rassurer, au lieu de déverser les poncifs habituels sur l’indéfectible amitié franco-allemande et sur la barbarie d’une « autre Allemagne » qui n’est plus, il pourrait peut-être nous expliquer pourquoi la nouvelle Allemagne, celle « qu’il a l’honneur de présider » a permis à des gens comme Lammerding – et bien d’autres, parce que Lammerding n’est qu’une goutte d’eau dans la mer – de mener des vies heureuses et tranquilles sous sa protection (1). Et pourquoi cette Allemagne ne se décide finalement à poursuivre timidement quelques anciens nazis qu’après avoir attendu qu’ils soient morts ou grabataires, pour les libérer ensuite rapidement « pour raison de santé ».

 

Non, monsieur le président Gauck. L’Allemagne que vous présidez n’est pas une « autre Allemagne », et l’histoire ne se découpe pas en tranches. On ne peut pas prendre la période nazi, la mettre dans un coffre fermé à double tour, jeter la clé à la mer et faire comme si elle n’avait aucun rapport avec vous. Les allemands vivants, c’est entendu, n’ont pas à être tenus pour responsables de ce qu’on fait les allemands morts, et il serait injuste de leur reprocher leurs crimes. Mais les allemands vivants sont tout de même responsables de ce qu’ils ont eux-mêmes fait. L’Allemagne de Gauck n’est pas coupable d’avoir massacré les habitants d’Oradour, mais elle est coupable d’avoir laissé des gens comme Lammerding impunis. Et les dirigeants de l’Allemagne qui a permis et toléré ce déni de justice devraient avoir la décence de ne pas mettre les pieds à Oradour.

 

PS: Depuis que j'ai écrit cet article, la visite a eu lieu et j'ai pris connaissance du discours du président Gauck à Oradour. En le lisant, je me suis dit que j'avais peut-être été trop sévère à son égard. Après tout, il faut lui reconnaître d'avoir répondu en partie à mon objection en déclarant, s'adressant aux familles des victimes, "Je partage votre amertume par rapport au fait que des assassins n'ont pas eu à rendre des comptes ; votre amertume est la mienne, je l'emporte avec moi en Allemagne, et je ne resterai pas muet". Ce sont des fortes paroles, dont il faudra juger la sincérité à l'aune de ce que Joachim Gauck dira publiquement une fois rentré dans son pays. Mais je ne peux que me demander comment Gauck peut d'un côte proclamer la fierté de présider une "autre Allemagne" tout en ressentant l'amertume qu'elle ait laissé impunis les crimes de l'ancienne...

 

Descartes

http://descartes.over-blog.fr/«-l’autre-allemagne-»-de-joachim-gauck

 

(1) Heinz Barth, un autre participant au massacre d’Oradour sur Glane, avait lui été obligé de vivre caché en RDA. Il avait finalement été démasqué, condamné et emprisonné par en 1983. Il sera libéré par la « nouvelle Allemagne » après la réunification en 1997 « pour raison médicale », et vivra libre les dix dernières années de sa vie. Je laisse le lecteur tirer ses propres conclusions.

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SIMON GRONOWSKI, voyage à BUCHENWALD. Manipulation de la mémoire.

2 Septembre 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

SIMON GRONOWSKI, voyage à BUCHENWALD

 

SIMON GRONOWSKI, célèbre rescapé du vingtième convoi vers Auschwitz en avril 1943, raconte dans la revue « Points Critiques »* sa récente participation à un camp de jeunes antifascistes allemands sur les lieux de l’ancien camp de concentration nazi de Buchenwald.

 

Ces jeunes y font des recherches archéologiques, notamment sur les endroits « oubliés » du Mémorial. Le visiteur en ramène notamment ces observations :

-      pour raisons budgétaires le site muséal officiel  a été réduit, de grandes parties sont abandonnées.

-      A la « prison spéciale » pour les déportés, utilisée après-guerre par les Soviétiques pour interner des nazis, les plaques commémoratives « mettent sur le même pied les déportés internés par les nazis et les nazis internés par les Soviétiques, amalgamant la mémoire des uns et des autres ».

-      « Dans la salle des fours crématoires, aucun drapeau national sauf un, le drapeau israélien, alors que les victimes juives de ce camp n’étaient pas la majorité ».

 

Note de JMC.

 

Les observations de Simon Gronowski sont significatives des manipulations de la mémoire par les pouvoirs de l’Allemagne réunifiée de concert avec Israël.  Buchenwald avait surtout servi à enfermer et liquider des résistants, notamment allemands et communistes, ce qui ne serait pas de bon ton de rappeler aujourd’hui.  La RDA avait édifié ce mémorial, conçu selon l’idéologie antifasciste officielle de ce pays. Selon mes souvenirs, Buchenwald était l’un des hauts lieux de pèlerinage où l’on emmenait ouvriers, agriculteurs, jeunes et étudiants aux fins d’ « éducation politique ». Lors des cérémonies, on pouvait y voir les drapeaux de tous les pays dont des citoyens avaient été déportés à Buchenwald. Les déportés juifs, dont bon nombre étaient résistants et communistes, provenaient des divers pays d’Europe. Il n’y avait à l’époque ni état ni drapeau de l’état israélien.

 

 

* POINTS CRITIQUES. N°338. Revue de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) . Le numéro de septembre comprend également des évocations de la vie juive en Pologne avant 1939, d’après une exposition en cours à Varsovie, de l’assassinat en Belgique de Sémira Adamu il y a 25 ans, ainsi que des hommages à Eric Remacle et Ilan Halevy, récemment décédés.


 PS. Par ailleurs, en particulier pour les camps où la majorité des victimes étaient juives, au nom de quoi le drapeau de l'Etat d'Israël (créé après le nazisme et donc utilisé rétroactivement) symbolise-t-il les victimes juives qui, dans leur majorité, étaient antisionistes, soit parce qu'elles étaient orthodoxes religieuses soit parce qu'elles étaient proche de la gauche révolutionnaire internationaliste ? On peut dire ce qu'on veut, mais, côté mémoire, la RDA c'était quand même nettement moins mal que la RFA !!!

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Les stratégies de la suprématie. Le site de Michel Collon.

10 Juin 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

Les stratégies de la suprématie
Lênsta Petit

 

8 juin 2013

Article en PDF : Enregistrer au format PDF
 

Chaque Etat impérialiste vise à établir sa suprématie planétaire, lui permettant de disposer des richesses mondiales assurant sa prééminence sur les autres pays impérialistes. Les puissances impérialistes sont donc des adversaires inconciliables - ce que le marxisme a appelé « les contradictions internes de l’impérialisme ».

 

 

 

Les rivalités ne peuvent engendrer que l’agressivité. Mais il est primordial pour la puissance visant à imposer sa suprématie de se placer au préalable en position de force, afin de limiter les possibilités de ses rivales à réagir à l’agressivité entreprise. Ses moyens politiques, économiques ou militaires doivent réduire les marges de manœuvre de l’adversaire (ainsi aujourd’hui, les Etats-Unis proclament "assurer la paix à travers la force", faisant du chantage par la menace).

 

A la fin du 18e siècle, la France combat l’Angleterre sans l’attaquer. A cette époque, la France est une nouvelle puissance industrielle et elle "doit" détrôner la puissance en titre, pour "le bien de la France". Comme moyen pour combattre l’Angleterre, Napoléon choisit le blocus économique, en interdisant le commerce avec l’Angleterre. Le blocus économique n’avait de sens pour lui qu’à condition que toute l’Europe se trouvât sous le pouvoir de Napoléon, car le contrôle rigoureux de l’application complète du "blocus économique continental" de l’Angleterre exigeait la soumission absolue de toute l’Europe et de la Russie à la volonté de Napoléon. Durant vingt ans de guerres en Europe, Napoléon suit sa logique d’imposer le blocus économique de l’Angleterre.

 

 

  A la fin du 19e siècle, l’Allemagne unifiée par la Prusse - encore sous régime féodal - fait des bonds économiques spectaculaires. Sa tactique pour réduire la puissance de ses concurrents se présente sous deux tendances : 1. - Celle des grands propriétaires terriens qui prônaient une politique d’annexion à grande échelle : annexer des pays avoisinants (la France, la Belgique) pour augmenter le potentiel industriel allemand ; annexer des terres agricoles (des pays baltes et de la Pologne) ; pénétration vers l’Adriatique en annexant la Serbie et le Monténégro, etc. Evidemment, ils veulent aussi s’emparer de certaines colonies françaises et belges, pour unifier l’empire colonial allemand disséminé à travers toute l’Afrique. Ces desseins ne peuvent être réalisés que par la force.   2. - Une autre tactique optait pour une politique mondiale expansionniste, fondée sur le libre commerce, estimant que la force industrielle allemande suffit pour l’emporter par une concurrence ouverte, avec l’avantage d’éviter la riposte que provoqueraient les annexions. Cette tendance, que représentaient les monopoles allemands, était pour une communauté économique européenne, sans l’Angleterre et la Russie (pour ne pas perdre leurs marchés), mais avec la France et la Belgique, qui seraient soumises au contrôle économique allemand… (L’idée d’"Etats-Unis d’Europe" était déjà en l’air depuis un certain temps, considérant cette solution comme un rempart contre les guerres (1). Face aux espoirs que la Première guerre mondiale mènerait à l’unification de l’Europe, Lénine écrira en 1915 que "les Etats-Unis d’Europe n’auront comme but que de s’opposer à la montée économique de l’Amérique et du Japon" ; que "sous le capitalisme, les Etats-Unis d’Europe sont impossibles, ou seront réactionnaires".)

 

 

Les Etats-Unis d’Amérique, qui à cette époque développent leur industrie exclusivement sur leur territoire, évitent les conflits majeurs, mais profitent des besoins d’approvisionnement des belligérants.

 

La Russie tsariste, dont les relations commerciales et productives sont surtout avec l’Allemagne, est la cinquième puissance mondiale. Elle ne vise pas à sortir de sa vaste étendue de la Pologne à la Sibérie, mais elle est confrontée aux appétits de l’Allemagne voisine (2).

 

 

Pendant la guerre franco-prussienne Marx fait une analyse très intéressante :

"L’influence prépondérante du tsar (russe) sur l’Europe prend racine dans son autorité traditionnelle sur l’Allemagne. [] Du fait de l’épuisement réciproque de l’Allemagne et de la France (dans la guerre de 1870), Alexandre se flattait qu’il deviendrait l’arbitre suprême de l’Ouest européen. Telle est la loi du système politique vieillissant : le gain de l’un est la perte de l’autre. (Mais) la Russie autocratique doit se considérer en péril du fait d’un empire allemand sous direction prussienne [], au moment où en Russie-même des forces sociales volcaniques menacent de secouer les bases les plus profondes de l’autocratie. Le tsar pourrait-il supporter une telle perte de prestige à l’étranger ? (3) [] Si l’arrogance de l’Allemagne du succès (sur la France) et les intrigues dynastiques la conduisent à une spoliation de territoires français (l’Alsace et la Lorraine), il ne lui restera alors que deux partis possibles. Ou bien elle doit, à tout risque, devenir l’instrument direct de l’expansion russe, ou bien, après un court répit, elle devra se préparer à nouveau à une autre guerre "défensive", non pas une de ces guerres "localisées" d’invention nouvelle, mais une guerre de races, une guerre contre les races latines et slaves coalisées." (le souligné est dans le texte original : "Seconde adresse du Conseil Général de l’Association Internationale des Travailleurs /la I Internationale/ sur la guerre franco-allemande", aux membres en Europe et aux USA – Londres, le 9 sept. 1870 – texte écrit par Marx)

 

Nous voyons là l’engrenage qui mènera l’Allemagne aux deux guerres mondiales où elle vise à détrôner l’Angleterre, sa position de force préalable étant sa puissance militaire.

 

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, les Etats-Unis arrivent à s’imposer sur les autres pays impérialistes, ravagés et affaiblis par la guerre. Ils imposeront un dictat époustouflant, qui s’appuie sur la position du dollar comme monnaie internationale, qu’ils ont pu obtenir face à la proposition anglaise de monnaie internationale fictive, présentée par John Meynard Keynes à la conférence de Bretton Woods (USA) en 1944, à laquelle ont participé quarante-quatre pays.

 

Mais, comme le dit si bien Samir Amin, "le capitalisme engendrant en permanence une tendance à la surproduction, la crise est alors, la forme normale de son état, tandis que la prospérité est, elle, l’exception"(4).

 

Aux Etats-Unis, la crise économique commence dès les années 1960.

 

Mais s’étant assuré leur suprématie sur les autres puissances impérialistes par le dollar-monnaie internationale, ils s’engagent dans des guerres en Asie et dans des interventions en Afrique, dont le but est de déloger les anciennes puissances. Le coût de leurs efforts militaires aggrave leurs crises économiques… qu’ils font payer au monde entier, ayant supprimé la convertibilité du dollar en 1971.

 

Un demi-siècle de répit s’était imposé après la Deuxième guerre mondiale avec la victoire de l’URSS sur le fascisme, suivie des révolutions socialistes des pays de l’Europe de l’Est et de la Chine et des luttes de libération nationale des pays colonisés, qui a pu nourrir l’illusion qu’enfin le capitalisme, contraint de s’y ajuster, parvenait à se civiliser. Mais, se trouvant sans contrepoids politique depuis la désagrégation de l’URSS en 1991, l’offensive des Etats-Unis s’est amplifiée.

 

Les Américains sont moins convaincus que ne le sont en apparence leurs alliés européens, des vertus de la concurrence. Dans la conjoncture actuelle de crise générale - économique, politique et militaire - ils ont repris l’offensive, pour organiser leur hégémonie planétaire en système mondial dans toutes ses dimensions.

 

Les médias sont, sans doute, suffisamment contrôlés pour que les objectifs stratégiques du pouvoir américain ne soient jamais objet de débat. Ce qui est plus étonnant, c’est le silence des pouvoirs européens, qui ne souhaitent pas même évoquer l’existence d’une stratégie globale américaine. Orchestrant la manipulation médiatique, d’une efficacité redoutable, les forces impérialistes ont provoqué une véritable crise de l’idée et de la pratique démocratiques. Le système néolibéral exclut toute avancée de la démocratie.

 

La notion de "démocratie" est mobilisée de façon cynique pour abattre un adversaire socialiste ou populaire, qui défend une démocratie authentique allant au-delà des simples élections pluralistes, mais plutôt une démocratie de justice sociale, défendant son indépendance - avec une dimension anti-impérialiste qui ne soit pas alignée sur la stratégie régionale ou mondiale des Etats-Unis.

 

L’offensive de l’impérialisme américain est déployée dans toutes les directions : - dénigrement des grands combats portant sur les choix de société ; - émiettement maximal des forces potentielles anti-impérialistes ; - éclatement des formes étatiques d’organisation de la société (dénommé "démolition contrôlée") ; - impuissance de l’Etat capitaliste, voulue et organisée par la bourgeoisie monopoliste qui a instauré l’hégémonie des monopoles ; - limiter au maximum la démocratie dans des pays souverains à soumettre, en alliance avec les forces réactionnaires locales.

 

L’offensive ciblée pays par pays, vise à imposer ou à conserver des systèmes non démocratiques, parce qu’ils sont la condition de leur soumission aux exigences économiques de la mondialisation impérialiste. Le "grand bandit" - l’impérialisme - ne peut se passer des services terroristes de "voyous" (fascistes en politique et extrémistes en religion) qu’il a excités et exaltés sur des thèmes qui font naître le fanatisme religieux et le chauvinisme national. Et… des armes modernes leur sont fournies ! Les puissances occidentales ne veulent pas de la démocratie. L’impérialisme n’est pas démocratique, par nature.

 

Le projet structuré de domination mondiale, que les Etats-Unis ont développé, est appelé "gouvernance globale". Il est construit sur deux volets :

- volet économique : en marginalisant l’ONU, transférer le pouvoir de décision aux "institutions économiques internationales", directement à la botte des Etats-Unis et de leurs transnationales ; et

- volet militaire : substituer l’OTAN à direction américaine, à toute autre organisation internationale, s’inscrivant dans le cadre de l’ONU. La force est érigée en principe suprême, en dépit du droit international, auquel le discours officiel fait référence. La réalisation des objectifs de domination mondiale s’appuie sur l’intervention militaire, dont la force est fondée sur - d’une part, l’alignement de l’Union européenne sur les objectifs stratégiques des Etats-Unis ; et - d’autre part, sur le choix américain de leurs méthodes militaires, renforçant leur suprématie : bombardements américains sans risque, et utilisation de troupes européennes supplétives pour l’intervention sur le terrain.

 

Quels sont les pays impérialistes qui risquent d’entrainer les peuples dans une nouvelle guerre mondiale ? Dès l’entrée définitive du capitalisme dans sa phase monopoliste/impérialiste au début du 20e s., les pays qui se sont affirmés comme impérialistes sont quatre : l’Angleterre, la France, l’Allemagne et les Etats-Unis d’Amérique. D’autres puissances capitalistes (comme le Japon ou l’Italie) ont eu des visées de domination et ont mené des agressions militaires d’envergure. Mais, à chaque fois, leurs conquêtes sont accaparées par une des quatre premières. Quelle est la raison de l’incapacité des autres puissances capitalistes à s’imposer comme puissances impérialistes ? Même si elle n’est pas formulée explicitement, Lénine en donne la réponse ("L’impérialisme, stade suprême du capitalisme") dans la grille de classification qu’il dresse concernant les avoirs bancaires des principaux pays capitalistes. On constate que les avoirs des quatre pays impérialistes indiqués ci-dessus sont de trois à quatre fois supérieurs à ceux des pays qui les suivent, et ensemble ils possèdent 80% des réserves d’argent dans le monde. Ils se détachent des autres pays par la puissance de leurs banques !

 

Dans le langage écrit, les puissances impérialistes sont désignées par : "Nord/Sud" (opposition évidente) ; chez certains auteurs : "le Centre" - "la périphérie" (comme le "Sud") étant le reste du monde ; ou bien "l’Occident". Ces "géographismes" permettent de ne pas mettre en avant la principale caractéristique qui leur est commune : la possibilité de leurs banques d’enfermer les pays faibles dans le système du crédit, s’assurant ainsi leur soumission financière. Ce sont aussi leurs banques qui décident des firmes à privilégier ou à saboter, des pays à sanctionner ou à favoriser, gérant ainsi leurs décisions politiques.

 

Tout au long de l’histoire de l’accumulation du capital - entamée sous le féodalisme - les centres du capital en expansion ont été les pouvoirs hégémoniques du système mondial (au 15e s. – la ville-Etat de Gênes, aux 16e et 17e s. – les Pays-Bas, aux 18e et 19e s. – l’Angleterre, au 20e s. – les Etats-Unis). Durant la dernière étape du cycle, les capitalistes transfèrent leurs capitaux dans d’autres endroits, et finalement, dans le nouveau centre qui s’est affirmé comme capital en expansion. Dès le début du 21e s., le centre de l’argent est sur le point de sortir des Etats-Unis. La Russie et la Chine sont les endroits privilégiés du transfert. Or, la Chine n’a pas utilisé la dette extérieure américaine pour dévaster l’économie des Etats-Unis… Une telle chute aurait provoqué la riposte nucléaire américaine.

 

Etant en voie d’affaiblissement, les Etats-Unis essaient de maintenir leur position de centre du système mondial par la force brutale, en impliquant leurs alliés et vassaux dans leurs opérations impérialistes. Les Américains vont de plus en plus déléguer leurs missions à d’autres pays, comme déjà à la France - en Libye et au Mali (5). C’est une décentralisation visant à renforcer l’hégémonie du système mondial et à maintenir l’Empire américain par délégation. La France et l’Allemagne feront des compromis. Mais déjà, leurs classes politiques (de gauche et de droite) se battent pour mieux servir le centre impérialiste américain, parce qu’elles profitent du système mondial corrompu : l’élite de l’Europe occidentale a ses intérêts propres dans ce système.

 

En cas d’attaque américaine, les Etats-Unis privilégient les armes nucléaires tactiques. Les ennemis potentiels ne croyant pas à la menace nucléaire avec les armes actuelles - trop destructrices pour être employées -, il est donc plus concevable "l’usage de mini-bombes nucléaires, comme instrument de paix" (6). Néanmoins, celles-ci possèdent une capacité d’explosion dépassant de trois à six fois la bombe d’Hiroshima. Les analystes de l’OTAN ne prennent pas en compte les retombées radioactives et la contamination, qui seraient dévastatrices sur une très vaste zone, entraînant un nombre extrêmement élevé de victimes civiles.

 

Dans le scénario de la guerre contre l’Iran, il est prévu l’emploi combiné d’armes nucléaires tactiques et de bombes conventionnelles (7), provoquant des nuages en champignon (!). D’autres armes pourraient être également utilisées, comme les systèmes électromagnétiques permettant de déstabiliser les infrastructures gouvernementales, les systèmes de communication, le commandement, etc.

 

Les techniques de modification de l’environnement (guerre météorologique), développées dans le cadre du programme HAARP, sont totalement opérationnelles et pourraient également être employées comme "élément de la sécurité intérieure et internationale". Leurs applications pourraient être offensives, défensives ou dissuasives. La capacité de générer des précipitations, du brouillard, des tempêtes ou de modifier les conditions climatiques, produisant des conditions climatiques artificielles (comme la pluie diluvienne avec éclairage éblouissant sur Bruxelles en août 2011, au décollage de nuit des bombardiers partant pour la Libye) ; le rayonnement électromagnétique permettant de "détériorer la santé à distance" ; les armes biologiques capables de "cibler des génotypes spécifiques" provoquant la terreur, font partie d’un ensemble de technologies intégrées pour augmenter la portée de la puissance américaine, ou diminuer celle d’un adversaire. Les demandes du Département de la Défense des Etats-Unis sont approuvées par le Commandement du Pacifique (responsable de la Corée du Nord) et le Commandement central (responsable de l’Iran), coordonnés par le Commandement Stratégique des Etats-Unis.

 

La stratégie de suprématie de l’impérialisme américain est aujourd’hui la principale menace pour le progrès social, la démocratie et la paix.

 

Et le ralliement des gouvernements européens, de l’opinion publique et des forces de gauche occidentales au projet américain de suprématie mondiale et au sentiment de "supériorité de l’Occident" vis-à-vis des peuples de "la périphérie", constitue une grave entrave aux luttes pour le progrès, dont les conséquences ne peuvent être que tragiques.

 

Mais les arguments idéologiques médiatiques, utilisés pour camoufler les objectifs du capital monopoliste de contrôle et de pillage des ressources naturelles de la planète et de surexploitation de la main-d’œuvre des pays dominés, ne rallient que l’opinion occidentale (ravie de la bonne conscience qu’ils lui donnent).

 

Déjà l’Amérique Latine relève un défi à la suprématie. L’association de coopération latino-américaine, l’ALBA, ainsi que le mouvement bolivarien de Hugo Chavez, constituent un pôle de résistance qui peut se développer. Une nouvelle société, celle des classes travailleuses, perce le jour.

 

Face à une classe bourgeoise qui s’était formée en trois siècles d’activités marchandes et d’accumulation du capital, quand les classes dirigeantes aristocratiques n’avaient plus d’argent, les révolutions bourgeoises qui éclatèrent dans les centres de l’accumulation capitalistique purent réussir à renverser le féodalisme, pour asseoir la domination de la bourgeoisie dans le nouveau système sociopolitique capitaliste !... Nous sommes en train d’assister à son essoufflement.

 

Paris, avril-mai 2013

 

 

Notes :

 

(1) La notion d’"Etats-Unis d’Europe" est formulée par Victor Hugo à la conférence internationale pour la paix qu’il organise à Paris en août 1849, suite aux révolutions de 1848 en Europe.

(2) Il est à remarquer que la Russie n’a jamais pratiqué la colonisation, ni l’esclavagisme. Enfin, en 1899, la Russie convie à la Haye les Etats du monde entier et propose (et fait adopter) d’interdire dans les guerres les gaz asphyxiants, les balles explosives, les bombardements aériens et l’agression des populations civiles… C’est exactement l’inverse que pratiquent les USA depuis leurs bombardements de cibles civiles en Europe durant la Deuxième guerre mondiale. Depuis 1944… et jusqu’à nos jours.

(3) Dans les nouvelles versions de l’Histoire, on lit que Marx n’avait pas vu les luttes en Russie, et qu’il était en général, méprisant pour les Russes !

(4) S. Amin – L’hégémonisme des Etats-Unis et l’effacement du projet européen – Paris, 2002

(5) Mahdi Darius Nazemroaya – The globalisation of NATO – Canada, 2012, in "L’Etoile du Nord" – Montréal, févr.-mars 2013

(6) Michel Chossudovsky (site électronique) – Le rôle du Commandement Stratégique des Etats-Unis (USSTRATCOM).

(7) La MOAB, "l’arme monstre, la plus puissante jamais conçue", testée en 2003 et utilisée en Irak.

 

Source : Investig'Action

 

 

 

http://www.michelcollon.info/Les-strategies-de-la-suprematie.html

 

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MARX ET LA COMMUNE, BRISER LA MACHINE BUREAUCRATICO-MILITAIRE

5 Avril 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

MARX ET LA COMMUNE,

 

Enthousiaste, écrit Jean-Emmanuel Ducoin dans cet article relatif à la Commune, Marx écrit le 12 avril à un correspondant: «Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris.» (…) « Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle.»

LA ROUE TOURNE

LE BLOG DE JEAN-EMMANUEL DUCOIN

samedi 4 février 2012

La Commune de Paris, selon Karl Marx...

Contemporain actif de l’insurrection de 1871, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards sans jamais oublier le traumatisme de 1848. Sur le moment, 
Marx propose aussi un «bilan» de la Commune inscrit dans la question de l’État.

«Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.» (1) Philosophe jusqu’au bout de l’âme, Karl Marx a toutefois élaboré un travail d’historien politique moins déterministe qu’on ne le dit parfois. Pleinement contemporain des événements de 1871, l’homme, né en 1818, affiche avec volupté et gourmandise sa force de l’âge comme sa maturité théorique – mâtinée d’un soupçon de méfiance à l’endroit des mouvements compulsifs. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps au surgissement des événements qui couvent depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, Marx écrit en février 1871: «La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles», et l’insurrection «serait une folie désespérée». Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante ?


 

Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que ceux-ci, majoritairement, sont soit bonapartistes, soit derrière le gouvernement et l’Assemblée de Bordeaux, prêts à collaborer avec l’occupant prussien pour avoir la paix à tout prix. A-t-il alors raison? A-t-il tort? Le déroulement des faits est têtu. Le 19 juillet 1870, le régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi et Gambetta y proclame la République.

Mais une fois encore, comme en 1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un groupe de «politiciens républicains», pour reprendre l’expression du philosophe Alain Badiou (2), les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry (3), Émile Picard, et même Adophe Thiers en coulisses, bref des personnages qui, au fond, ne souhaitent qu’une chose : traiter avec Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu constitutionnel, avant de se déclarer «gouvernement de la défense nationale». Patriotique, la foule ne réagit pas, déjà tournée vers la résistance qu’exacerbera le dur siège de Paris par les Prussiens.

Karl Marx n’est pas dupe. Le 9 septembre, dans une adresse, il dénonce l’expansionnisme allemand et prévoit que ce conflit engendrera immanquablement une nouvelle guerre, qu’il voit explicitement mondiale:
«L’Allemagne, emportée par la fortune des armes, l’arrogance de la victoire, l’intrigue dynastique, commet une spoliation territoriale en France. De deux choses l’une : ou elle devra se faire ouvertement l’instrument de la politique conquérante de la Russie, ou bien, après un court armistice, elle aura à braver une nouvelle guerre défensive, une guerre qui, au lieu de ressembler à ces guerres “localisées” d’invention moderne, sera une guerre contre les races slave et romane combinées. (…) Les patriotes teutons s’imaginent-ils en réalité qu’ils vont assurer la liberté et la paix en jetant la France dans les bras de la Russie?»

À Paris, le peuple commence à s’armer pour résister au siège des Prussiens. Le 13 décembre, Marx affirme, de manière explicite:
«Quelle que soit l’issue de la guerre, elle aura exercé le prolétariat français au maniement des armes, et c’est là la meilleure garantie pour l’avenir.» Engels lui-même brûle de prendre les armes et d’aller défendre le peuple parisien contre l’envahisseur. Marx le dissuade.

Après la capitulation des troupes à Metz, puis la reddition de Paris et l’armistice du 28 janvier 1871, les ennemis de Marx ne font dans le détail. Peu avant l’insurrection parisienne du 18 mars, ils voient en lui non seulement l’inspirateur des troubles mais assurément l’organisateur. Le 14, dans un quotidien parisien encore bonapartiste, Paris-Journal, sous le titre
«Le grand chef de l’Internationale», Marx est ainsi vilipendé par la propagande bismarckienne et les plumitifs de Thiers. Aussitôt repris par le Times, l’exilé le plus célèbre de Londres devient en quelques jours une menace mondiale vivante pour tous les pouvoirs établis, bourgeois, monarchistes et autres…

Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se sent intensément dans le deuil de «la prochaine» révolution, si ce n’est «la» révolution. Aussi développe-t-il une théorie qui consiste à constater qu’à chaque stade de l’histoire les forces productives «se révoltent» contre les rapports de production au sein desquels les premières se sont développées et aboutissent à un nouveau mode de production. Il constate: «Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production.» (4)



Le drame de 1848 va-t-il se reproduire, avec son désespoir, sa fureur, ses massacres? Marx le sait mieux que quiconque: l’aspiration française à la «révolution», toujours très présente au XIXe siècle, a quand même permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X, février 1848, et la chute de Louis-Philippe, et finalement le 4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans, les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France comme «la terre classique de la lutte des classes», a écrit ses chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce dernier texte, des générations entières liront ces formules d’histoire: «Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. (…) Le souvenir des martyrs de la Commune est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe ouvrière.»

Mais, pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune de Paris au jour le jour. Quelques-uns de ses proches, comme son gendre Paul Lafargue, désigné délégué auprès de la Commune dans la ville de Bordeaux, vivent d’ailleurs les événements dans leur chair. Tandis que le mouvement insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon, Saint-Etienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., Marx désespère toutefois de ne pas voir le pays massivement basculer dans la levée en masse et regrette l’attitude d’une province matée et apeurée par l’armée versaillaise. Tout en sympathisant de tout son cœur avec le mouvement, il se désole de constater que les insurgés perdent un temps précieux en procédures électorales, alors que, dans le même mouvement, ils devraient déjà exercer le pouvoir, s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers… L’avenir lui donnera raison.

Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux dirigeants communalistes, Léo Franckel et Eugène Varlin, réussissent à transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur
«les réformes sociales à appliquer». Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril à un correspondant: «Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris.» Et il précise dès le lendemain au même destinataire: «(…) Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. Il serait évidemment fort commode de faire l’Histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle.» (5)

Alors que 1848 avait créé de façon anticipée et pour un bref instant la forme de la domination politique de la bourgeoisie, la république parlementaire, la Commune de Paris, pour Marx, est
«la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat». Sur le moment, Marx propose un «bilan» de la Commune – qu’il sait pourtant condamnée – entièrement inscrit dans la question de l’État. Pour lui, pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière. Autrement dit l’apparition véritable de l’être-ouvrier ; l’impossible possibilité de l’existence ouvrière totale…

Des possibilités comme des échecs de la Commune, Marx en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il ne faut pas «prendre» ou «occuper» la machine d’État, mais la briser! Comment y parvenir? Comme chacun le sait, Marx n’a jamais écrit son grand livre sur «la Révolution et l’État», qui a tant manqué à tous les Marxiens du XXe siècle (6), il se contente de prophétiser que «la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde» et sera «acclamée par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis, comme le mot magique de la délivrance». Il ajoute: «Si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée. Les principes de la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits ; ils seront toujours mis à nouveau à l’ordre du jour, aussi longtemps que la classe ouvrière n’aura pas conquis sa libération.»
La légende ne dit-elle pas que Lénine dansa dans la neige le jour où le pouvoir bolchevique atteignit, puis dépassa les soixante-douze jours où s’accomplit le destin des communards ?.
..

La Commune a donc, comme tout événement véritable, non pas «réalisé» un possible, mais l’a «créé»: celui d’une «politique» prolétaire indépendante. À lire toute l’œuvre de Marx (d’une brûlante actualité!), le capitalisme porte en lui, comme l’enfant procréé sera accouché un jour ou l’autre, la révolution totale du communisme. Or, qu’est-ce que le communisme, selon Marx et Engels? Le principe de l’autodétermination appliqué au domaine économique; la démocratie étendue aux rapports de production ; la constitution démocratique généralisée. Marx le signe:
«Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré, dans des circonstances choisies.» Aussi longtemps que règne un système d’exploitation et d’oppression, progrès et catastrophes demeurent mortellement enlacés. «La révolution sociale ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer sa propre tâche avant de s’être débarrassée de toute superstition à l’égard du passé.» Voilà pourquoi l’histoire doit être pensée politiquement et la politique pensée historiquement.

 

Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles. En révélant avant tous que la dynamique même de l’économie capitaliste crée les conditions de son dépassement – et même du dépassement de toute économie –, Marx ne s’appuyait pas sur l’Histoire et sa «force motrice» pour rien. Le communisme ne sera possible que lorsque la conscience des travailleurs, dans des circonstances historiques déterminées, leur permettra de devenir révolutionnaires. Marx délimite ainsi le périmètre idéologique: «Les prolétaires se trouvent en opposition directe avec la forme que les individus de la société ont jusqu’à présent choisie comme expression d’ensemble, c’est-à-dire en opposition avec l’État ; et il leur faut renverser l’État pour réaliser leur personnalité.»

Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique. Pour s’ériger en
«classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation», le prolétariat «doit conquérir le pouvoir politique». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette «première étape de la révolution sociale» comme synonyme de «conquête de la démocratie» et d’établissement du suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée. Marx l’appelle un «gouvernement des producteurs par eux-mêmes».

 

Un autre spectre hante l’Europe: le spectre de la Commune. Sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du Manifeste, la Commune est, selon lui, formée par des représentants de la classe ouvrière élus au suffrage universel, responsables devant les électeurs et révocables à tout moment. Elle abolit l’armée permanente et la police et confie sa défense au peuple en armes, supprime les privilèges des hauts fonctionnaires et soumet les organes administratifs aux pouvoirs à la fois législatifs et exécutifs de la Commune, qui décrète la séparation de l’Église et de l’État, et instaure l’enseignement libre et gratuit, etc. Les communards, note Marx, ont transformé l’«impossible» en possible. Et il le clame: «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme?»

(1) Thèses sur Feuerbach, Karl Marx, PUF, 1987.
(2) Lire absolument dans l’Hypothèse communiste, d’Alain Badiou, le chapitre intitulé «La Commune de Paris : une déclaration politique sur la politique», éditions Lignes, 2009.
(3) La République des Jules, écrira l’historien Henri Guillemin.
(4) Critique de l’économie politique (1859), « La Pléiade », Gallimard.
(5) Lettres à Kugelmann, préface de Lénine, Paris, Anthropos, 1968.
(6) L’État et la Révolution est un essai politique célèbre de Lénine, mais, 
avant lui, ce fut d’abord sous ce même titre un livre publié en 1877 par le communard Arthur Arnould, une histoire populaire 
et parlementaire de la Commune de Paris (disponible aux éditions Res-Publica).

[Article publié dans le hors-série de l'Humanité, "Commune de Paris, le peuple au firmament".]


(A plus tard...)

Publié par J.-E. DUCOIN à 10:19

 

Le hors-série de l'Humanité
publié en mars 2011.

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Stalingrad : il y a des gens qui se souviennent. Sur le site de Michel Collon.

4 Mars 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

 

 Stalingrad : il y a des gens qui se souviennent

 

Stalingrad : il y a des gens qui se souviennent
Simon de Beer

3 mars 2013

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Ils étaient une cinquantaine à avoir bravé le froid pour commémorer les 70 ans de la bataille de Stalingrad. Une bataille décisive qui a coûté la vie à plus d'un million d'hommes et a définitivement signé – après six mois de combats – la fin de la progression nazie vers l'Est en février 1943. L'anniversaire de cette étape déterminante de la lutte contre le fascisme a été passé sous silence par les grands médias, pourtant toujours prêts à nous parler de « devoir de mémoire »... Un oubli qui est loin d'être anodin si l'on en croit les différents intervenants qui ont pris la parole lors de la commémoration.

 

 

 

  

Le devoir de mémoire concernant la Seconde guerre mondiale est essentiel mais doit être impartial et ne pas occulter le rôle joué par les Soviétiques dans la victoire sur le fascisme. Cette phrase pourrait résumer le message que les organisateurs de la commémoration de Stalingrad ont voulu adresser au public le samedi 23 février à Bruxelles. Trois intervenants ont pris successivement la parole. Tout d'abord Anne Morelli, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Cette historienne a souligné le faible niveau de connaissance historique dans lequel baigne aujourd'hui notre société. « Au sujet de la Seconde guerre mondiale, mes étudiants de première année connaissent le débarquement de Normandie parce qu'ils ont vu un film ou l'autre, mais c'est tout ». Une situation qui contraste avec l'espoir que suscitaient les victoires de l'Armée rouge au moment de la guerre. « A l'époque, les gens suivaient avec des petits drapeaux l'évolution du Front de l'Est. C'était tout aussi important que ce qui pouvait se passer de l'autre côté. »  


Embrayant sur ces propos, Jean-Marie Chauvier, journaliste et spécialiste de la Russie, a souligné le « divorce des mémoires » qui s'opère aujourd'hui en Europe. Alors qu'à l'Est – et notamment en Russie – la bataille de Stalingrad est célébrée comme un tournant décisif de la guerre, elle est pratiquement ignorée en Europe de l'Ouest. Et de rappeler la barbarie ce cette guerre côté soviétique : « L’occupation et les violences nazies que nous avons subies sont sans commune mesure avec la guerre d’anéantissement et de génocide perpétrée à l’Est par l’Allemagne nazie et ses alliés. L’anéantissement des états procédait de l’objectif même de cette guerre à l’Est. Il était d’ordre colonial, dans le prolongement des guerres impérialistes. [...] S’y ajoutait la logique racialiste qui impliquait l’élimination des Juifs, des Tsiganes, des malades mentaux, d’une partie des Untermenschen slaves. Fin 1941 déjà, après six mois d’invasion hitlérienne, 900.000 Juifs étaient génocidés par fusillades – femmes, enfants, vieillards compris – et, selon des historiens allemands, deux millions de prisonniers de guerre soviétiques exterminés. »


En tout, le bilan des morts dans le camp soviétique s'élève à 26 millions, contre un peu plus d'un million pour les Américains, Britanniques et Français réunis. Une disproportion qui surprend aujourd'hui. Selon Jean-Marie Chauvier, l'occultation de la guerre sur le front de l'Est est entre autres motivée par des raisons idéologiques et politiques : il s'agit d'une part de disqualifier la Russie d'aujourd'hui, d'autre part de cacher la vraie histoire des fascismes et de ceux qui s'y sont opposés.


Vladimir Caller, rédacteur en chef du journal Drapeau Rouge, abonda dans ce sens. Il expliqua que, si de grandes luttes avaient permis de se débarrasser du fascisme, de nouvelles agressions étaient actuellement en cours. Des agressions non pas militaires mais culturelles et médiatiques, et qui surviennent dans un contexte qui est loin d'être anodin : celui d'une crise profonde du capitalisme, d'une attaque généralisée contre les acquis sociaux et d'une remontée de l'extrême droite partout en Europe. Aussi s'agit-il pour « ceux d'en haut » d'effacer des mémoires le rôle joué par le mouvement communiste et les résistances populaires dans la victoire sur le fascisme. Car ce sont bien des enjeux économiques qui ont constitué la toile de fond des événements tragiques des années 1930 et 1940. Une toile de fond qui se redessine aujourd'hui, ce que l'on essaie à tout prix d'occulter.


Aussi pourrait-on conclure en disant que, concernant 1940-1945, la bataille pour la vérité historique constitue un enjeu central pour les luttes à venir. Une bataille qui passe par le souvenir du rôle des Soviétiques dans la défaite du fascisme et par la commémoration d'événements tels que Stalingrad. Comme l'a très bien dit Anne Morelli : « Quand on parle d'Auschwitz, on oublie de dire que c'est l'Armée rouge qui a libéré ce camp. On oublie de dire que c'est l'Armée rouge qui a libéré Berlin. Face à cette amnésie de l'histoire, c'était bien que nous soyons présents pour témoigner du fait qu'il y a quand même des gens qui se souviennent. »

  

 

Comparaison du nombre de morts sur les fronts de l'Est et de l'Ouest

 

Source : michelcollon.info

 

Deuxième guerre mondiale - Fascisme - URSS

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Allocution de Georges Gastaud, secrétaire national du PRCF, au rassemblement du 2 février 2013, Paris, 70ème anniversaire de la victoire de Stalingrad.

4 Février 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

Allocution de Georges Gastaud, secrétaire national du PRCF, au rassemblement du 2 février 2013, Paris,

70ème anniversaire de la victoire de Stalingrad

Messieurs les ambassadeurs, amis et camarades étrangers et français,

Je m’exprime au nom du Pôle de Renaissance Communiste en France (PRCF) qui, avec d’autres forces que je salue, a joué un rôle déterminant dans cette commémoration solidaire et combative.

Bien des choses ont été dites aujourd’hui sur ce tournant majeur de la guerre que fut la victoire de Stalingrad, cette bataille digne de Marathon et de Valmy, qui décida du sort de l’humanité progressiste et qu’on voudrait aujourd’hui, si j’ose dire, nous présenter comme un « point de détail de la seconde guerre mondiale ».

Si Stalingrad est si peu honorée chez nous, au point que vous découvrirez tout à l’heure la stèle dérisoire que la bourgeoisie parisienne a érigée sur cette place en l’honneur des héros soviétiques, c’est parce que ce nom, et tout ce qu’il évoque de souffrance et de gloire, contredit violemment l’amalgame odieux qu’on inculque aujourd’hui aux écoliers au mépris de la vérité en présentant l’URSS et le Troisième Reich comme deux versions du même totalitarisme, quitte à occulter les contenus de classes opposés des deux régimes qui s’affrontèrent sans merci de Stalingrad à Berlin en passant par Koursk et Leningrad.

Dénoncer l’amalgame odieux URSS=Hitler, c’est d’abord refuser que l’on mette sur le même plan l’exterminisme méthodique de la Wehrmacht et l’héroïsme des ouvriers et des paysans soviétiques, mais aussi des bolcheviks et des Komsomolets qui formaient l’ossature socio-politique de l’Armée rouge. C’est refuser qu’en criminalisant le communisme historique, on n’interdise les révolutions à venir tout en banalisant le fascisme : car l’extrême droite raciste relève aujourd’hui partout la tête dans cette lugubre Union européenne où, pour promouvoir le nouvel Empire patronal piloté par Berlin, l’on n’hésite plus à réhabiliter Mussolini et à valoriser les sanglantes divisions SS des Pays baltes. 

Dénoncer l’amalgame, c’est aussi refuser que l’antisoviétisme à retardement ne serve aujourd’hui d’alibi pour encercler militairement la Russie, refouler les « BRICs », recoloniser de fait les pays de l’Est et du Sud, diaboliser la Chine, étrangler Cuba, dépecer l’un après l’autre les Etats-membres de l’UE.

Dénoncer l’amalgame, c’est aussi refuser l’OTAN qui, prétendument constituée pour contrer le camp socialiste, s’est renforcée et étendue vers l’Est après la chute de la RDA, en voyant l’occasion venue pour l’impérialisme américain et ses satellites de satelliser les ex-pays socialistes d’Europe, de surexploiter leur main d’œuvre pour briser la classe ouvrière occidentale, de déstabiliser la Biélorussie attachée à ses acquis populaires, d’encercler la Russie à travers un dense réseau de bases américaines abritées sous le prétendu « bouclier » antimissile de l’OTAN.

Mais célébrer Stalingrad porte aussi une signification d’avenir pour tous ceux qui veulent bâtir une société sans exploitation ni oppression.

Car ce que les Russes appellent toujours la Grande Guerre nationale et patriotique fut l’occasion de montrer ce que peut, pour le progrès de l’humanité, l’alliance du socialisme et du patriotisme. La Guerre patriotique a en effet permis de souder l’élan révolutionnaire des bolcheviks à l’engagement patriotique des peuples soviétiques et c’est à travers la cause victorieuse de l’antifascisme que le noble peuple russe s’est élevé au sommet de l’histoire mondiale quand le soldat rouge a hissé le drapeau frappé de l’Etoile et des outils au fronton du Reichstag vaincu.

En France, sitôt la bataille de Stalingrad gagnée le 2 février, le général De Gaulle adressait au PCF clandestin une lettre datée du 10 février 43. Il s’agissait d’unir la France libre à la guérilla engagée par la Résistance communiste dès 1940, Léon Landini ici présent en témoigne. De Gaulle voyait bien que la résistance communiste était de loin la plus active en France, des Maquis de Corrèze aux grèves minières du Nord, de la bataille du Rail aux sabotages des métallos parisiens. Peu de temps plus tard, grâce au sens politique de Jacques Duclos, relayé par Pierre Villon, et avec le plein appui de Jean Moulin, naissait le CNR puis son programme intitulé Les Jours heureux. Dans la lignée de l’alliance stratégique mondiale dessinée par Stalingrad entre le combat social et la lutte patriotique, le programme du CNR appelait à nationaliser les monopoles capitalistes, à créer la Sécu et les retraites par répartition. Ce programme trouva un début de concrétisation entre 45 et 47, à l’époque où Maurice Thorez, Marcel Croizat, Marcel Paul, Henri Wallon, Frédéric Joliot-Curie, Charles Tillon, François Billoux, Fernand Grenier impulsèrent les avancées progressistes que le MEDEF veut aujourd’hui briser.

C’est pourquoi, à l’heure où notre France, celle des travailleurs et des Communards chantée par Ferrat, se désagrège dans l’acide sulfurique de l’Europe fédérale des régions, de la casse sociale, du tout-anglais impérial, de la désindustrialisation et de la relégation des ouvriers, nous portons ici fièrement l’alliance du drapeau rouge et du drapeau tricolore que traduisait l’appel communiste Duclos-Thorez du 10 juillet 40, qui s’achevait sur cette exhortation ô combien actuelle :

« … jamais, non jamais, le peuple de France ne sera un peuple d’esclaves ».

Alors oui, honneur à Stalingrad, dont la mémoire vive permet aux communistes du PRCF, du CISC, de la Gauche co, du Réseau communiste du Rhône, de Réveil communiste, de la section PCF de Douai, du Rassemblement des cercles communistes, de Combat, de plusieurs organisations et militants du PCF, d’agir côte à côte pour, aujourd’hui, refuser la criminalisation de notre histoire, et pour demain, nous l’espérons vivement, mener ensemble la grande campagne contre l’OTAN et contre la dictatoriale Union européenne, une campagne commune nécessaire pour rendre l’espoir à notre classe ouvrière en lutte, de Renault à Good Year, de PSA à Florange, sans oublier les agents de la fonction publique.

Car face à l’austérité et à la casse industrielle, face aux guerres impérialistes et néocoloniales incessantes, face à la mise sous tutelle de peuples entiers, le combat de Stalingrad continue sous mille formes dans tous les pays pour sauver l’emploi industriel et les services publics, relancer le progrès social, rétablir la souveraineté des nations et défendre le droit de construire le socialisme comme le font nos amis cubains.

Honneur à Stalingrad, dont le souvenir permet aussi aux patriotes communistes, mais aussi aux progressistes du M’pep, des Clubs Penser la France et aux Gaullistes de gauche ici présents d’agir pour que naisse un nouveau CNR porteur d’alternative progressiste.

Honneur à Stalingrad qui permet aussi aux communistes grecs du PADS, du KKE, de l’ABW-KPD, du comité allemand Ernst Thälmann, aux Espagnols Républicains, aux Antifascistes italiens, au Parti communiste brésilien ici représenté, de faire vivre à nos côtés, l’internationalisme et la lutte anti-impérialiste.

Honneur à Stalingrad qui nous permet de saluer le grand peuple russe, le peuple biélorusse, le peuple turkmène, le peuple kazakh, le peuple arménien, bref l’ensemble des peuples soviétiques qui ont perdu trente millions des leurs pour abattre l’hitlérisme, le pire danger exterminateur que l’humanité ait jamais connu.  

Aujourd’hui, la Bête immonde de l’impérialisme, de la fascisation, de la décomposition des nations, de l’exploitation sans limite, a changé d’allure mais non de nature.

Alors à nous tous d’entendre au présent le message d’unité combative de Stalingrad, qui fut aussi celui d’Ernst Thälmann, de la Pasionaria, des FTP et du CNR !

A nous de clamer à nouveau, dans les conditions d’aujourd’hui, « no pasaran ! » !

A nous de dire à nouveau, en français et en russe : « tout pour l’unité, tout pour la victoire, « Всё за единство, всё за победу! »,

et en allemand : Proletarier aller Länder, Völker der Welt, vereinigt euch !, prolétaires et peuples opprimés, unissons-nous !

Alors seulement, Messieurs les ambassadeurs, camarades et amis étrangers et français, nous serons dignes des millions de Soviétiques qui périrent en URSS et des dizaines de milliers de Résistants qui moururent chez nous pour écraser à jamais les fauteurs de fascisme, de réaction sociale et de guerres impérialistes !

Stalingrad, on n’oublie pas !

Stalingrad, on continue le combat !

Je vous remercie.

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Le canada, les Etats-Unis et les ïles Marshall refusent de condamner la glorification du nazisme. La France et les pays de l'UE s'abstiennent!

4 Février 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

Lundi 4 février 2013 1 04 /02 /Fév /2013 10:30

ONU : le Canada pour la glorification du nazisme ?


Publié le 1 février 2013 

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Vers la fin de 2012, un événement assez important s’est produit à l’ONU, sans que nous en soyons informés d’une quelconque manière par notre « presse libre » occidentale autoproclamée.


En effet, je viens tout juste d’apprendre que vers la fin de l’année dernière, soit le 27 novembre dernier, pour être plus précis, une certaine résolution a été adoptée à l’ONU.

 

Cette résolution, présentée par la Russie, consistait à réaffirmer l’importance de la lutte contre le racisme, l’intolérance et la xénophobie, ainsi qu’à condamner la glorification du nazisme.


La raison pour laquelle j’évoque cela à la fin de janvier 2013, mis à part le fait que je viens tout juste de l’apprendre, est le fait que trois pays ont osé voter contre cette résolution : les États-Unis, le Canada et les Îles Marshall. Vous avez bien lu. La raison invoquée par les États-Unis pour justifier l’indéfendable ? « La liberté d’expression et l’esprit démocratique ». Ah bon. Je ne savais pas que « la défense de la liberté d’expression et de la démocratie » signifiait l’indifférence devant le fait qu’en Europe, des monuments glorifiant les soldats SS nazis sont érigés dans les pays Baltes (des régimes autoritaires) et des manifestations de « White pride » raciste et d’éloges de vétérans SS s’organisent en Ukraine sans que cela ne semble poser problème aux autorités de la capitale Kiev, sans parler du laisser-faire européen devant la multiplication des partis néo-nazis et néo-fascistes à travers l’Europe.


La résolution russe, qui a reçu un appui massif des États membres de l’ONU, malgré une cinquantaine d’abstentions, surtout européennes (difficilement explicables), visait justement à condamner cette glorification honteuse vouée au nazisme dans certains pays européens. Le nazisme est une idéologie vile, évolution extrême du fascisme, qui croit en la supériorité d’une race sur toutes les autres, condamnées à servir la race supérieure, ou à mourir. Cette horreur fut tolérée jusqu’à un certain point par le capitalisme impérialiste occidental, qui voulait s’en servir pour détruire l’URSS sans avoir à se salir les mains. Nous connaissons tous la suite de l’histoire…


Le Canada n’a aucune leçon de morale à donner au Québec


Le hasard fait bien les choses parfois. Quelques jours à peine après avoir exposé l’hypocrisie de cette minorité anglophone qui voit du fascisme et même du nazisme partout dans le mouvement indépendantiste québécois (encouragée dans sa paranoïa collective par les grands médias anglo-canadiens), voilà que je découvre cette histoire. Tiens, tiens, je me demande pourquoi notre « presse libre » autoproclamée n’a pas jugé opportun de nous informer de cette prise de position du gouvernement canadien, qui dit parler au nom de nous tous, qui habitons « son » territoire… Peut-être que la raison de ce silence réside dans le fait que cela déclencherait un véritable scandale au pays, surtout parmi les québécois, dont certains se sentent coupables de crimes imaginaires à force de se faire accuser de nazisme à chaque jour (ou presque) dans les médias anglophones.


Donc, le Canada, si « tolérant, bilingue et multiculturaliste », refuse de condamner la glorification du nazisme, tout en osant prétendre que le mouvement souverainiste québécois est « sectaire » et « refermé sur lui-même ». Intéressant cas de deux poids, deux mesures… Ça en prend du culot, pour descendre aussi bas tout en continuant de se faire passer comme moralement supérieur. Le masque de l’hypocrisie, lui, continuerait de s’effriter, si la population québécoise pouvait compter sur un média de masse ayant à cœur la simple information de la population sur les décisions qui se prennent en son nom.


Les États-Unis, eux, sont le seul État fonctionnel au monde à n’avoir jamais ratifié la charte de l’ONU pour les droits de l’enfance, l’autre pays étant la Somalie, qui n’a pas de gouvernement fonctionnel depuis près de 25 ans. Même dans ce contexte, le fait que les États-Unis aient décidé d’aller jusqu’à s’opposer carrément à la résolution, au lieu de s’abstenir comme les européens gênés, cela en dit long sur l’hypocrisie du « pays de la liberté » à l’ONU. Difficile de ne pas voir dans tout cela de vieux relents de la guerre froide. Le refus des Russes de laisser gentiment les impérialistes occidentaux envahir la Syrie, y est probablement aussi pour beaucoup.


Quant aux Îles Marshall, dont le gouvernement corrompu est réputé pour vendre ses votes onusiens aux États-Unis, cela démontre tout simplement que le gouvernement de ce micro-État est prêt à franchir des limites de servitude où même Palau et la Micronésie ne semblent pas vouloir s’aventurer sur leurs genoux usés.


Que font nos représentants québécois pendant ce temps ?


À moins que le gouvernement québécois soit moins bien informé que moi (ce qui me ferait tomber en bas de ma chaise), il devrait être également au courant des positions prises en son nom par le gouvernement canadien à l’ONU. Où est donc cette « gouvernance souverainiste » tant vantée durant la dernière campagne électorale ?


Il est tout simplement absurde qu’un gouvernement s’autoproclamant « souverainiste » puisse avoir besoin d’un coup pied au derrière de sa base pour sauter sur une occasion aussi facile de faire mal paraître le gouvernement fédéral, qui se couvre allègrement de ridicule sur la scène internationale. Un vote à l’Assemblée nationale, un point de presse, quelques mentions ou rappels dans des entrevues et la population ne pourra pas l’ignorer éternellement.


De quoi le PQ a-t-il peur ici ? De se faire ramasser encore une fois dans les médias mercenaires ? Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Ramasser le PQ parce qu’il est contre la glorification du nazisme ? J’ai bien hâte de voir ça.


Aujourd’hui, je vais faire quelque chose que je n’oserais jamais faire en d’autres circonstances, parce que je n’ai pas été élu représentant de la population québécoise. Je vais pourtant parler en son nom, au moins pour une fois :

« Le peuple Québécois est désolé et profondément choqué par ce vote du Canada à l’ONU et nous nous en dissocions immédiatement et totalement. Au peuple russe, tout comme aux peuples du reste du monde, nous voudrions faire savoir que nous ne sommes aucunement en faveur de la glorification du nazisme. Nous condamnons le Canada pour cette décision prise sans la moindre consultation. Nous ne nous sentons aucunement représentés par ce vote du Canada, des États-Unis et des Îles Marshall. »


Voilà, c’est fait. La prochaine fois, ce serait bien si notre première ministre, madame Pauline Marois, pourrait s’acquitter elle-même du boulot pour lequel elle est payée : représenter la population qui l’a placé sur son siège.

 

Gabriel Proulx, coporte-parole du Parti communiste du Québec

 

 

*Cliquez ici pour consulter la version française du document détaillant le point 67 de l’ordre du jour de la soixante-septième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, « Élimination du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l’intolérance qui y est associée ». C’est à la page 3 que débute le projet de résolution proposé par la Fédération de Russie. Les résultats du vote, avec la liste des États « pour », « contre » et ceux s’étant abstenus, sont disponibles aux pages 9 et 10. En bas de la page 9, il est écrit, bien en évidence : « Ont voté contre : Canada, États-Unis d’Amérique, Îles Marshall ».


Cliquez ici pour en apprendre plus sur ce vote pris aux Nations Unies (Agence de presse russe Novosti). Notez une dernière fois qu’aucune mention de ce vote à l’ONU, pourtant bien réel, ne figure dans les grands médias d’ici.

http://comite-pour-une-nouvelle-resistance.over-blog.com/article-le-canada-les-etats-unis-et-les-iles-marshall-refusent-de-condamner-la-glorification-du-nazisme-115029655.html

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Les arrière-pensées de la réconciliation franco-allemande. Par Annie Lacroix-Riz.

27 Janvier 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

 

Entretien avec Annie Lacroix-Riz

Les arrière-pensées de la réconciliation franco-allemande

Alors que Paris et Berlin célèbrent le cinquantenaire du Traité de l’Élysée et la réconciliation franco-allemande, le professeur Annie Lacroix-Riz, s’appuyant sur l’étude des archives diplomatiques, établit une toute autre version des faits. Selon ces documents, le rapprochement franco-allemand répond moins à une volonté de réconciliation après la Seconde Guerre mondiale, qu’à un projet ancien de collaboration des élites économiques et financières. En outre, ce rapprochement, parrainé par Washington, s’est effectué de manière à associer le capitalisme européen aux besoins du militarisme US.

| 22 janvier 2013




german-foreign-policy.com : On dit que le Traité de l’Élysée a été important pour la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Or, vous dites que la collaboration économique et politique franco-allemande qui est la base de cette réconciliation ne date pas de l’après-Deuxième Guerre mondiale mais de l’après-Première Guerre mondiale.

Annie Lacroix-Riz : La collaboration franco-allemande date de l’après-1918, mais aussi d’avant 1914. Cette politique d’Apaisement, née de la concentration, de la fusion et des alliances de capitaux (français, allemands, franco-allemands) a été amorcée avant 1914. Elle a provoqué des débats en France, où se sont affrontées deux lignes - la ligne dure Delcassé et la ligne de compromis Rouvier, soutenue par ceux qui proclamaient que les alliances des capitaux étaient un facteur d’entente et que finalement on pourrait peut-être faire l’économie de la guerre (ce qu’a cru Karl Kautsky, lui-même rallié avant 1914 à la thèse du « super-impérialisme » bannissant la guerre). La question qui s’est posée entre les deux guerres, s’était posée avant la Première Guerre mondiale - et s’est à nouveau posée après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’intégration européenne.

german-foreign-policy.com : Est-ce qu’il y a un dénominateur commun ?

Annie Lacroix-Riz : L’Union Européenne a été symbolisée du point de vue franco-allemand par les relations entre les industries lourdes des deux pays, c’est à dire le minerai de fer lorrain contre le charbon de la Ruhr, qui évidemment ont tissé les relations après la défaite française de 1870. Elle est née des rapports entre l’industrie sidérurgique allemande et les grands sidérurgistes français. Les alliances de 1870 à 1914 qui se sont traduites par un débat sur la « réconciliation » éventuelle ont impliqué pour la France l’alternative entre l’expansion coloniale ou la « revanche » en Alsace-Moselle. À la fin du XIXe siècle, dans les relations interimpérialistes entre la France et l’Allemagne, les milieux dirigeants français ont pris l’habitude finalement de considérer que l’Allemagne était un facteur clé non seulement économique mais aussi politique. De ce dernier point de vue, 1870-1871 (de l’impréparation française à la guerre à l’appel à Bismarck pour écraser la Commune) a fixé le schéma de 1940. Au thème de l’expansion coloniale contre la « revanche » en Alsace-Moselle a succédé en 1938, entre Anschluss et conférence de Munich, celui du « repli impérial » français contre « les mains libres à l’Est » pour le Reich (l’impérialisme français renonçant à son influence extérieure).

german-foreign-policy.com : Et cela a continué ?

Annie Lacroix-Riz : Oui. Vous avez exactement la même chose après la Première Guerre mondiale. C’est un homme de la sidérurgie française, Raymond Poincaré, protégé des de Wendel (comme Robert Schuman après lui), qui a illustré à la fois la politique d’exécution de Versailles et, malgré les légendes, la politique de collaboration. C’est lui qui a capitulé en 1923 sur l’Allemagne, d’abord pour des raisons franco-allemandes, très peu après l’occupation de la Ruhr - avec la menace allemande de bloquer les accords chimiques secrets de 1919 avec l’IG (première mouture de l’IG Farben : Kuhlmann ne pouvait se passer de la mise en œuvre de ces accords). La forte pression allemande pour faire capituler l’industrie chimique française a été complétée par le chantage financier de Washington au retrait français de la Ruhr, efficace à la fin de 1923 : elle a amorcé le Plan Dawes (1924) et la liquidation des « réparations ». Cette configuration fut celle d’autres secteurs de l’industrie, dont la sidérurgie, et elle s’est maintenue. La collaboration franco-allemande, c’est à dire la tendance à la « réconciliation », a été une tendance permanente parce que le grand capital français s’est en dernière analyse interdit toute autonomie à l’égard du Reich depuis 1870.

german-foreign-policy.com : À la suite de l’occupation de la France par le Reich en 1940, la collaboration continua...

Annie Lacroix-Riz : Le grand capital français n’a pas collaboré parce qu’il a été vaincu, il a été vaincu, en s’y prêtant activement, parce qu’il avait choisi de collaborer sans réserves dans des conditions d’inégalité très profonde. La collaboration de 1940 à 1944 a été, comme la Défaite elle-même, une conséquence directe de la collaboration des années 1920-1940, dont j’ai montré les étapes dans l’ouvrage Le choix de la défaite. Il s’agit d’une coopération dans tous les domaines, commercial (cartels compris), financier, et politico-idéologique. Toutes les formes en ont existé après-guerre, mais surtout depuis 1925/1926, depuis la fameuse « réconciliation » officielle couronnant la fondation du cartel international de l’acier (septembre 1926). On a conclu des alliances des capitaux, alliances parfois fort étendues, souvent clandestines, surtout depuis 1933, en pays neutre, dont la Suisse. Mais l’acmé de la collaboration franco-allemande fut logiquement l’Occupation : elle accrut les chances des vastes plans industriels et financiers des Allemands, qui réservaient à leur partenaires la portion congrue (par exemple dans les marchés internationaux) : une maigre part que leurs partenaires avaient déjà acceptée avant-guerre, notamment via les cartels, sidérurgique, chimique, etc.

german-foreign-policy.com : Après la catastrophique Deuxième Guerre mondiale, est-ce qu’il y avait un changement de la politique de la France au regard de l’Allemagne ?

Annie Lacroix-Riz : La Deuxième Guerre mondiale a été catastrophique pour les peuples, mais elle n’a pas entraîné de changement politique dans une France marquée par le statu quo général après la Libération ; la politique de la capitulation française devant le modèle allemand fut même aggravée. Évincée de sa position de grande puissance par sa défaite ignominieuse de 1940, la France a ajouté à ses motifs propres d’apaisement avec l’Allemagne les concessions à la pression des États-Unis, pression beaucoup plus efficace qu’après la victoire française de 1918. Les motifs américains étaient les mêmes qu’en 1918 et dans l’entre-deux-guerres : le programme d’expansion de Roosevelt et de ses successeurs était le même que les 14 points de Wilson et de ses successeurs ; l’appui prioritaire sur l’Allemagne, pays le plus concentré et le plus lié aux États-Unis, pour constituer un énorme marché « européen », « porte ouverte » à leurs marchandises et à leurs capitaux, supposait en 1945 comme en 1918 une politique de reconstruction prioritaire de l’Allemagne : leur partenaire économique prioritaire, pivot de leurs investissements en Europe, ne pouvait pas payer de réparations aux rivaux français, anglais, et, en 1945, soviétiques, etc. Or, après 1945, le vrai vainqueur de la guerre était américain, pas français (on néglige ici l’URSS, vainqueur militaire incontestable, mais épuisé). 
Il y eut encore moins de « politique allemande » de la France, au sens de politique indépendante ou autonome. Depuis 1948 et la création de la « Trizone », sous la pression américaine, la France a abdiqué toute autonomie en Allemagne Occidentale : Washington lui a interdit de prélever toute réparation (dans l’usine BASF de Ludwigshafen où elle avait conserve tout le haut personnel hitlérien de l’IG Farben etc.). Tout a marché du même pas. Il n’y a jamais eu, malgré les proclamations, de « politique allemande », et c’est une des raisons du départ volontaire de Charles De Gaulle en janvier 1946, bien qu’il ait prétendu que la France avait des garanties « sur le Rhin ». De Gaulle a formellement résisté, il a souvent dit "non", mais quand vous regardez les dossiers économiques du Quai d’Orsay, vous vous rendez bien compte que la politique de la France, même sous sa gestion, était sans rapport avec ses proclamations : son pays, à l’intérieur de la sphère d’influence américaine, n’avait pas les moyens de les mettre en œuvre. 
Logiquement, les choses allèrent même, la France ayant été vaincue et non victorieuse, beaucoup plus vite qu’avant la Deuxième Guerre mondiale. Et ce, alors même que Washington avait un besoin impératif de Paris pour faire passer sa politique allemande. Rien ne l’illustre mieux que l’abdication militaire si peu de temps après une Occupation nettement plus ample, cruelle et coûteuse que de 1914 à 1918 : de fait, cinq ans après la fin de la guerre, officiellement neuf ans. Imagine-t-on la France abandonnant toutes les clauses économiques de Versailles en 1923 (c’est le sens de la CECA en 1950) et toutes ses clauses politico-militaires en 1927 (réarmement officiel d’octobre 1954 au traité de Paris – caution française indispensable). Et ce que j’ai dit pour septembre 1944-janvier 1946 vaut pour 1958-1969.

german-foreign-policy.com : Le résultat fut l’intégration européenne. Qu’est-ce qu’elle a signifié pour la France ?

Annie Lacroix-Riz : L’adhésion officielle à la politique soustrayant l’Allemagne (occidentale mais appelée à devenir l’Allemagne réunifiée) aux conséquences de sa défaite de 1945. L’intégration européenne fut comprise et analysée comme telle, malgré les grands discours sur « l’Europe » réconciliée.
 Le discours du 9 mai 1950 de Robert Schuman (homme-lige de Washington qui l’imposa comme son ministre des Affaires étrangères de 1948 à 1952) succéda à des années de pressions américaines, relayées par l’ambassadeur de France à Washington, Henri Bonnet (1945-1955, devenu à sa retraite administrateur de nombre de majors pétrolières, américaines comprises) : Bonnet n’avait cessé de prôner, à Bidault aussi (prédécesseur de Schuman) l’intégration de l’Allemagne occidentale au projet « européen » des États-Unis, la renonciation à toute résistance, etc. Le 9 mai 1950, quand Schuman lança sa Communauté européenne du charbon et de l’acier, célébrée par les « milieux bien informés » comme la résurrection du cartel international de l’acier de 1926, on annonça à la population que règnerait la paix générale, grâce aux « hommes des Marches », Schuman, Adenauer, Gasperi (dont on enjoliva considérablement le passé fasciste ou nazi), que le Comité des Forges et ses marchands de canons étaient vaincus, que l’industrie lourde deviendrait pacifique, etc.

Or, le 10 mai,

- 1. Schuman devait aller à la conférence de Londres pour une des premières reunions de l’OTAN (organisation militaire du Pacte atlantique signé en avril 1949), où Washington (avec le soutien britannique) lui poserait officiellement la question de la reconstitution stricto sensu de l’armée allemande : pour utiliser « les nombreuses générations bien aguerries de la Wehrmacht » avait expliqué Bonnet le 19 mars 1949. Le tapage sur la CECA permit de différer cette étape officielle du réarmement de la RFA.

- 2. fut clairement posée, notamment par des réunions des hauts fonctionnaires, sur les fermetures imminentes des mines françaises (et belges) condamnées par la concurrence de la Ruhr, la vraie question économique : celle d’une intégration européenne économique, avec division internationale du travail. On a pour convaincre la population usé des mêmes arguments qu’en septembre 1931, où Laval intronisa André François-Poncet, homme du Comité des Forges, comme ambassadeur à Berlin et créa officiellement la collaboration économique (qui n’avait pas attendu cette circonstance). C’est la même collaboration qu’avant la guerre. Et là, les choses sont allées encore plus vite.

german-foreign-policy.com : Pourquoi la France a-t-elle choisi l’intégration européenne ?

Annie Lacroix-Riz : C’est le grand capital qui règle le sort de la France comme le sort de tous les pays européens. La concentration de capital et l’élévation consécutive de la composition organique du capital qui en résulte ont pour conséquence la baisse du taux de profit. Le grand capital est donc conduit à une guerre des salaires permanente, prévue d’emblée par les hauts fonctionnaires : ceux-ci ont annoncé, dès mai 1950, le « dumping social » d’aujourd’hui (en utilisant l’expression même), c’est à dire la baisse permanente des salaires. Nous sommes parvenus au point qu’ils prévoyaient alors, avec une baisse particulièrement violente du « travail payé », seul moyen de maintenir voire (pour le capital le plus puissant) d’augmenter le profit. Les textes de 1950-1955 fournissent le descriptif exact de l’intégration européenne d’aujourd’hui et balaient la thèse d’une « dérive » récente qui aurait gâché le beau projet d’une « Europe sociale ». L’« Europe sociale » est conforme à ce qu’ils avaient annoncé, et si les populations ne réagissent pas, triomphera le programme affiché par un récent patron de Peugeot, clamant qu’il n’y a pas de limite à la baisse des prix de revient...

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La réconciliation franco-allemande et l’Europe sociale cachent une réalité plus prosaïque : l’association du capitalisme européen à la guerre permanente des Etats-Unis
©Présidence de la République

german-foreign-policy.com : Quel rôle a joué le Traité de l’Élysée dans ce développement ?

Annie Lacroix-Riz : Le Traité de l’Élysée, c’est surtout une étape politique ou idéologique dans cette intégration européenne, importante pour la légende de la « réconciliation », qui interdit entre autres l’accès de la population à la véritable histoire des relations franco-allemandes : un des sous-produits en a été le « manuel d’histoire européen » qui malmène l’histoire scientifique, mais auquel les manuels d’histoire français tendent à ressembler. La propagande qui suivi 1963 a permis de masquer aux peuples, français et allemand, la réalité et les conséquences de la reconstitution de la puissance allemande avec le soutien américain, tout comme après la Première Guerre mondiale. En fait de paix permanente, le capitalisme européen s’associe à la guerre permanente, dans une apparente alliance idyllique entre Europe et États-Unis. En réalité, la crise systémique qui dure depuis près de 40 ans nous ramène à la « crise générale de l’impérialisme » qui a, il y a un siècle, débouché sur la Première Guerre mondiale (et mis fin à la crise ouverte en 1873). La crise systémique suivante a débouché sur la Deuxième Guerre mondiale. La virulence de la phase actuelle de la crise actuelle nous ramène à cette histoire. On ne saurait trop conseiller à vos lecteurs de lire ou de relire une réédition de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine (1917), lecture propice à l’éveil sur les réalités. Sans parler de l’analyse de Marx du capital...

Annie Lacroix-Riz

!cid D875C1689A2D46F795CC2DC2A634ECC1@M20E12L Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot.

Derniers ouvrages parus : Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930 (Armand Colin, nouvelle édition complétée et révisée, 2010) L’intégration européenne de la France. La tutelle de l’Allemagne et des Etats-Unis, (Le temps des cerises, 2007). De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940 (Armand Colin, 2008).
À paraître : Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955) (Armand Colin, édition complétée et révisée, octobre 2010).

http://www.voltairenet.org/article177220.html


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Le Vatican et le Reich de la première Guerre mondiale à la guerre froide : Annie Lacroix-Riz sur Radio-Libertaire le 11 janvier 2013

12 Janvier 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Histoire

Le Vatican et le Reich de la première Guerre mondiale à la guerre froide : Annie Lacroix-Riz sur Radio-Libertaire le 11 janvier 2013

Vendredi 11 janvier 2013

alr-photoRAISON PRESENTE : Une émission de l’Union Rationaliste

 

Vendredi 11 Janvier 2013 de 19h à 21h, à écouter sur Radio Libertaire 89,4 MHz ( uniquement sur la région parisienne).

Cette émission peut être également écoutée en direct sur internet à l’adresse suivante :

  

 

http://radiolibertaire.radio.fr/

 

Entretien autour de l’ouvrage d’Annie Lacroix-Riz, en présence de l’auteur :

"Le Vatican et le Reich de la première Guerre mondiale à la guerre froide."

 

el diablo 

 

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