EEvChervdokia Cheremetieva est enseignante, collaboratrice régulière du journal Svobodnaia Pressa depuis la fin de l’année 2014. Ses articles empreints d’émotion, dévoilent la vie quotidienne des habitants de cette région sur laquelle la guerre s’est abattue. Elle s’investit en outre intensément dans le domaine de la fourniture d’aide humanitaire directe au Donbass. En témoignent sa page VK, et son blogue. Le texte ci-dessous rapporte son témoignage d’un récent voyage dans un village sinistré de la République Populaire de Lougansk. Il a été publié le 15 avril 2015 dans les pages du site de Svobodnaia Pressa.

 

 Ils sont revenus. Dans une autre réalité, un autre monde. Des restaurants, des maisons intactes, des magasins regorgeant de marchandises, mais du jambon, il n’y en a pas, malheureusement.
Le joli petit village de Khriaschevatié était constitué de 527 maisons. Parmi elles, 87 ont entièrement brûlé, 27 ont été détruites quasi jusqu’aux fondations par les tirs de grads, de mortiers et d’obusiers, 77 ont subi des dégâts majeurs ne permettant pas la restauration. Toutes celles qui restent ont perdu soit des fenêtres, soit un morceau de toiture, soit un morceau de mur. Trente quatre personnes sont mortes. Dans le bourg voisin de Novosvietlovka, 200 sont mortes et 600 ont été blessées. Dans chaque rue on voit des tanks et des blindés calcinés. Et des ruines, des ruines, des ruines… Et au milieu des ruines, des gens, des enfants, la vie…
A quoi ressemble cette vie ?

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Des jeunes femmes du Conseil rural du village nous ont aidés à distribuer l’aide humanitaire aux nécessiteux. Elles sont jeunes et jolies et ont chacune de tout jeunes enfants. Elles étaient là, toutes, pendant les bombardements. Au Donbass. Dans les caves.
Elles rient aux éclats alors que nous avançons.
Le sourire ne quitte jamais le visage d’Ira. Mais ce sourire, c’est plutôt un moyen de protection. A travers lequel s’aperçoit une insupportable douleur.
Il y a de l’électricité au village ?
«Depuis février, la moitié en a. L’autre moitié pas encore. Et de l’eau, personne n’en a.
Comment faites-vous ?
Deux fois par semaine, un tracteur en amène. On paie cinq grivnas. Justement, aujourd’hui, on en apporte…»
Tania est professeur d’histoire. Elle nous salue de la main.
«Chez moi, j’ai de l’électricité. C’est bien. Je peux faire la lessive à la machine. J’y verse des bidons d’eau. Mais tout l’hiver, c’était à la main. Je n’ai toujours pas repris le travail. Ils ont bombardé l’école…
La moitié du village vit à la bougie. On cuisine sur le feu, on se lève avec l’aube, et on se couche avec le soleil.
Très peu de personnes ont un salaire. D’ailleurs, il n’y a pas du tout de travail. Les pensions n’ont plus été payées depuis neuf mois.
On se nourrit avec nos produits de la terre, quand il y en a, et de l’aide humanitaire».
En réponse à un de mes «posts», un volontaire se dit convaincu que Khriaschevatié s’en sortira; on va amener de la nourriture.
Le village est éloigné de la ligne de front et reste dès lors inconnu des journalistes. A Tcherpoukhino, à Debaltsevo les convois arrivent, on les montre à la télévision. Mais Khriaschevatié est oublié. C’était il y a longtemps déjà. Pendant l’été. Mais les gens sont restés et ont dû trouver les moyens de vivre. Ou plus exactement, de survivre.

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Nous passons le long de l’école. Tania observe en clignant des yeux.
«On la reconstruira. A Lougansk, on transporte les enfants dans des cars scolaires. Cela n’a pas arrêté les sadiques. Complètement détruit».
Les jeunes femmes sortent de la voiture. Ira reste avec nous ; on la reconduit vers Vichnevyi Dol, «le val des cerisiers». Cinq familles nombreuses y survivent, dans la misère. Une grand-mère est âgée de 90 ans. On traverse Novosvetlovka. Ira regarde par la fenêtre, arborant son ferme sourire :
«Je suis originaire de Novosvetlovka. Quand les bombardements ont commencé à Khriaschevatié, j’ai accouru ici, près de maman. J’étais sauvée. Et là…»
Je regarde par la fenêtre. Là, ce sont de ruines.
Je vais prendre des photos.
«Tu veux que nous allions voir maman à la maison, je te montrerai ?»
Nous traversons une arrière-cour peuplée de coqs et de poules et jonchée de tas et parsemée de trous. Ira désigne un tuyau rouillé.
«Ce petit grad est tombé sur la pièce juste à côté. J’en étais sortie par hasard. Il y eut un bruit assourdissant. Je pensais que les murs s’effondraient».
Ira raconte, en souriant.
Je pense au jambon et au parmesan. Le projectile est tombé sur la pièce voisine. Ce sourire…
«Tonton a eu les jambes arrachées par un projectile. Il était dans les toilettes, il en est sorti, et puis… tu vois ? De la main, elle désigne un trou à une dizaine de mètres de nous.
L’obus a explosé. Des fragments l’ont criblé. Et il s’est retrouvé sans jambes.»
Dans la cour, des chiens poursuivent la volaille.
«Un des chiens a été tué. Ils fuyaient Khriaschevatié et arrivaient en courant… Ma belle-mère a tué le chien sur le coup».

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La maman d’Ira s’approche. Elles se font face, elles se ressemblent, toutes deux de haute taille.
La maman poursuit la narration.
«Le lendemain matin, alors que je sortais de la maison, j’entends comme un bruit sourd. Était-ce un tracteur qui s’approchait ? Je regarde, et je vois une colonne de blindés. Ils nous ont rassemblés et dit : on est venus vous sauver. Je leur ai dit : nous vous remercions. Que pouvais-je dire ? Nous tremblions de peur. Alors, nous avons rassemblé nos affaires et nous nous sommes enfuis par les chemins à l’arrière et à travers la rivière jusque Vichnevyi Dol. Des gens se terraient dans des caves. Nous y avons amené de la maison tout ce qui avait de la valeur…»
Ira a un petit enfant. Il n’avait pas encore deux ans à cette époque.
«Je lui dis : couche-toi. Et il tombe immédiatement, en se couvrant la tête de ses mains».
Ira raconte de manière impassible ; sur son visage, pas un seul muscle ne tressaille… Pas une seule larme. Juste ce sourire éblouissant. Et ses yeux, saturés d’une inexprimable angoisse et d’une frayeur terrible.
Source.
Crédit photos : Evdokia Cheremetieva.