Aline de Diéguez

AUX SOURCES DU CHAOS MONDIAL ACTUEL

«  La chose la plus difficile au monde est de suivre à la trace n’importe quelle idée jusqu’à sa source. «  ( Edward Mandell HOUSE )

Première Partie
Du Système de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza

 

La main invisible du marché

Une histoire de  » bulles « , de  » subprimes  » , de  » monolines  » et autres merveilles de la  » finance structurée « 

 » Le plus petit marchand est savant sur ce point,
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. »

Jean de La Fontaine, La chauve-souris, le buisson et le canard .

1 – Un grand lamento mondial
2 – Qu’est-ce que le  » marché  » ?
3 – Une histoire de « bulles »
4 – Les subprimes
5 – Les monolines
6 – Fannie et Freddie
7 – La main bien visible d’un Zorro de la finance mondialisée
8 – Les racines philosophico-théologiques de la  » loi du marché  » et de sa  » main invisible « 

1 – Un grand lamento mondial

Tout va très mal , Madame la Marquise, tout va très très mal, se lamentent aujourd’hui, en chœur, dans toutes les langues de la terre, financiers et économistes . La planète financière tremble sur ses bases et ses fondations font entendre de sinistres craquements.

Et pourtant, les très fameuses  » lois du marché  » ne devaient-elles pas , non seulement régler harmonieusement l’ensemble de la vie économique du monde, mais accroître la richesse de toutes les nations de la terre? Les prophètes du «  marché  » proclamaient urbi et orbi que le rôle de l’Etat serait progressivement grignoté et allait finir par devenir si spectaculairement inutile qu’il disparaîtrait dans les poubelles de l’histoire. Le marché, nouveau Dieu planétaire, allait conduire l’humanité à la prospérité universelle et à la félicité.

Après la mort politique du marxisme, les dirigeants des groupes capitalistico-mondialisés, enfin libérés de la concurrence idéologique d’un adversaire qui rêvait d’établir le paradis sur terre n’avaient-ils pas inventé la société de leurs rêves, celle dans laquelle les profits de la croissance étaient presque exclusivement redistribués aux actionnaires? La société du capitalisme pur et dur était en marche dans un grand mouvement de rétropédalage en direction du XIXè siècle.

Disposant de capitaux considérables et recherchant une rentabilité maximale, les maîtres du monde inventèrent une sorte de casino financier , déconnecté de l’économie réelle, dans lequel des manipulations financières sur des sommes vertigineuses circulaient en vase clos . C’est ainsi, par exemple, qu’un simple courtier, donc un employé subalterne, a pu faire perdre cinq milliards d’euros à la banque qui l’employait, alors qu’il avait misé sur 50 milliards d’euros .

Question candide : d’où vient cet argent, alors que, dans le même temps, les banques osent imposer aux particuliers et aux petites entreprises des frais de gestion considérables pour la moindre opération?

Comment la belle machinerie a-t-elle déraillé ?

2 – Qu’est-ce que le  » marché  » ?

M. Martin est maraîcher . Toutes les semaines il vend ses poireaux et ses carottes sur le marché de la petite ville toute proche. Mais depuis trois jours, le sol gelé l’empêche de déterrer autant de poireaux qu’il le souhaiterait. Il y a donc, ce jour-là, peu de poireaux en vente, justement au moment où le froid incite les ménagères à mitonner des potages.

Peu d’offre, grosse demande: immédiatement, la  » loi de l’offre et de la demande  » fait son apparition et se met en mouvement sous la forme d’une décision de M. Martin d’augmenter fortement le prix de ses poireaux. Tant pis pour Mme X dont le budget ne lui permet pas d’acheter des poireaux au prix du caviar puisque Mme Y et Mme Z sont prêtes à se fournir au nouveau prix.

Première découverte : C’est dans le cerveau de tous les M. Martin de la terre que loge la fameuse  » loi du marché, dite loi de l’offre et de la demande « , dont nous savons qu’elle est l’axiome fondamental et la pierre d’angle sur laquelle est bâtie l’église de l’économie libérale .

Loin de trôner dans un ciel des idéalités objectives dont les oukazes seraient aussi impérieux que les déductions de la géométrie euclidienne, il s’agit d’une formule-valise et dépersonnalisante qui recouvre pudiquement le désir égoïste de M. Martin de gagner le plus d’argent possible en vendant ses poireaux.

– Il est certes légitime, se dit M. Martin en son for intérieur, que je conserve le même revenu avec moins de marchandise vendue. Je n’ai pas vocation à devenir un bon samaritain et à me soucier des conséquences de ma décision.

Il est difficile de lui donner tort.

Traduite dans le langage savant et abstrait de l’économie politique , cette réalité s’exprime ainsi :

 » Ce n’est que dans la vue d’un profit qu’un homme emploie son capital. Il tâchera toujours d’employer son capital dans le genre d’activité dont le produit lui permettra d’espérer gagner le plus d’argent. « 
(Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations , paru en 1776)

Revenons à nos poireaux et à M. Martin méditant sur le niveau d’augmentation de son prix. Certes, il aimerait bien doubler, tripler et, pourquoi pas, telle une Perrette avec son pot-au-lait, multiplier par dix le prix de sa botte. Comme c’est un homme calculateur, mais prudent, il craint, d’une part, de ne plus trouver d’acheteur et, d’autre part , il redoute la venue sur la place d’un concurrent moins gourmand. Du coup, il se contente d’un simple doublement de son prix qui lui permet encore de trouver des acheteurs .

M. Martin et sa cliente ont trouvé un compromis et c’est cet équilibre que les économistes qualifient de « fonctionnement harmonieux de la société« .

Et voilà comment, dit Adam Smith, notre évangéliste du libéralisme,  » l’homme se trouve conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions « .

Deuxième découverte : La « main du marché » n’est pas du tout invisible. C’est la main bien visible et bien concrète d’un éventuel concurrent , ainsi que la peur de ne pas écouler ses poireaux, qui ont freiné l’appétit de M. Martin .

Ayant été contraint de brider sa propre cupidité et son égoïsme , M. Martin démontre , involontairement, que le système économique libéral fondé sur l’appât du gain , et dont il est un représentant éminent , est néanmoins capable de s’auto-organiser et de s’auto-réguler. Car, comme l’énonce sentencieusement la théorie, « tout en ne cherchant que son intérêt personnel , l’homme travaille souvent d’une manière beaucoup plus efficace pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y travailler  » . (Adam Smith, op. cit.)

Certes, ce n’est pas de gaieté de cœur que M. Martin s’est résolu à faire preuve d’une certaine modération. Sa capacité d’auto-régulation a été fortement encouragée par la mauvaise humeur des acheteurs devant la valse des étiquettes et par la pression de la concurrence. Adam Smith l’énonce en ces termes :  » A la vérité, son intention n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il (l’homme) ne sait pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. «  (Adam Smith, op. cit.)

Troisième découverte : L’équilibre sur lequel se fonde l’économie libérale de marché est celui des vices . Ma liberté s’arrête où commence celle des autres disent les moralistes. Ma rapacité et la poursuite de mes intérêts égoïstes s’arrêtent lorsqu’elles se heurtent à ceux des autres, répondent les libéraux . Et c’est l’équilibre des vices et des passions considéré comme étant  » utile à la société  » qui, qu’une poigne invisible, est appelé à guider fermement et d’un même élan la vie des l’hommes et l’économie en vue d’une harmonie sociale naturelle .

Conclusion : La «  loi du marché  » n’est nullement une loi économique , mais un avatar de la psychologie. Elle est la résultante de la somme des désirs et des intérêts divergents des différents acteurs de l’économie.

La somme des égoïsmes individuels est donc censée produire une société dont le fonctionnement idéal ferait le bonheur de l’humanité. On aboutit à un mélange curieux de pessimisme sur la nature humaine qui n’est pas sans rapport avec l’épître aux Romains dont il y a fort à parier qu’en bon Anglais du XVIIIe siècle nourri de la Bible, elle constituait l’arrière-monde d’Adam Smith, et d‘optimisme sur le fonctionnement de la société mystérieusement auto-régulée par les vices de ses participants qui rappelle la satire que fait Voltaire dans son Candide de la Théodicée de Leibniz parue en 1710 . J’y reviendrai.

3 – Une histoire de « bulles »

M. Martin a abandonné les poireaux et l’économie réelle, celle où l’on se salit les mains dans la production de biens concrets. Il ne jure plus que par l’économie virtuelle. Transporté dans la patrie de l’économie libérale , là où la  » main du marché » s’est si bien camouflée dans les ruses des banquiers et le nouveau monopoly libéral que les apprentis-sorciers de tout poil ont inventés qu’elle est devenue indétectable même à la loupe , il s’est livré aux montages financiers plus astucieux les uns que les autres. Il en a profité pour orner son nom d’un s terminal, qui le baptisa anglo-saxon.

Mr. Martins, comme tous ses semblables de ce côté-ci de l’Atlantique, est un grand optimiste. Il avait, certes, perdu quelques plumes à la fin des années 1990 dans l’effondrement de la première bulle spéculative sur les valeurs technologiques liées à l’informatique et aux télécommunications, mais de nouvelles opportunités se sont ouvertes à son imagination financière.

La bulle internet lui rappelle des souvenirs excitants . C’était le temps heureux où les start up fleurissaient comme les jolis champignons appelés petits rosés dans les pâturages après la pluie. L’ouverture à la concurrence du marché des télécommunications et la création de stocks-options avaient permis à la rapacité des spéculateurs de s’en donner à cœur joie.

Le syndrome observé dans la vente des poireaux avait joué à plein : grâce à la fameuse  » loi de l’offre et de la demande« , le prix des actions de toutes ces entreprises, notamment des plus récentes, qualifiées bucoliquement de  » jeunes pousses « , avaient atteint des sommets vertigineux . La spéculation sur les logements privés et commerciaux battait son plein. Une enivrante euphorie avait gagné tous les acteurs à la perspective d’un enrichissement immédiat accompagné de l’illusion que la progression serait sans fin. Et la bulle grossissait, grossissait avec une montée du prix des actions déconnectées de la valeur réelle des entreprises .

Des manipulations comptables visant à doper la valeur du cours de bourse afin de réaliser une plus-value immédiate et maximale sur la vente des stocks-options – ces gros paquets d’actions généreusement distribués aux dirigeants et aux principaux cadres de l’entreprise – vinrent s’ajouter au grossissement naturel de la bulle .

Elles rappellent la récente opération juteuse réalisée par la centaine de dirigeants d’EADS , tant français qu’allemands, qui spéculèrent à la baisse en vendant leurs actions avant la chute prévisible du cours liés à leur gestion calamiteuse, l’égoïsme privé primant dans leur esprit sur le souci du bien public et la santé de l’entreprise . Comme le disait si justement Adam Smith l’homme  » tâchera toujours d’employer son capital dans le genre d’activité dont le produit lui permettra d’espérer gagner le plus d’argent « . Mais les conséquences de la rapacité des dirigeants loin d’avoir eu un effet d’équilibre harmonisateur tel qu’annoncé par la théorie ont été, au contraire, désastreuses pour l’entreprise et pour la société.

Picsou

Les bulles sont faites pour éclater et la bulle spéculative des années 1990 n’a pas échappé à son destin . Elle était due à une classique crise de surproduction de matériels impossibles à écouler , à une survalorisation des sociétés ajoutées à des carnets de commande en berne. L’atterrissage dans le monde réel fut douloureux. Des faillites en cascade s’ensuivirent , accompagnées d’une chute des loyers de bureaux et des logements des particuliers. Des licenciements et le chômage des employés des entreprises en faillite ont accéléré la spirale du désinvestissement et de la dégringolade des valeurs boursières. Une vilaine gueule de bois n’a pas tardé à succéder à l’ivresse des résultats mirobolants .

Actionnaires et spéculateurs professionnels ont alors, d’un seul mouvement, abandonné la spéculation boursière sur les valeurs technologiques et, aidés et encouragés par la baisse des taux d’intérêt décrétée par M. Alan Greenspan, alors responsable de FED (Federal Reserve System) , ils se sont rués sur l’immobilier considéré comme le seul placement sûr et rémunérateur.

- Sur la création et le fonctionnement de la FED , voir : Voyage circummonétaire à la recherche du roi dollar et découverte de la caverne d’Ali-Baba

Cette ruée sur l’immobilier, amorcée au début des années 2000, n’a pas manqué de réveiller et de mettre en branle , une fois de plus , la célèbre  » loi de l’offre et de la demande  » , laquelle a immédiatement provoqué une faramineuse augmentation du prix des maisons par tous les heureux propriétaires.

C’est ainsi qu’inexorablement une nouvelle  » bulle  » s’est mise à gonfler et une nouvelle fatalité s’est mise en marche.

4 – Les subprimes

C’est à cet endroit précis de l’histoire des aventuriers de la bourse que j’ai donné rendez-vous à mon héros .

Mr. Martins est un courtier renommé . Grâce au crédit tombé à 1% en 2003 , ses affaires sont florissantes . Tous les biens immobiliers qu’il proposait à la vente se sont arrachés comme des petits pains. Les clients fortunés et ceux qui disposaient de revenus stables et suffisants ont été pourvus en premier et pouvaient jouir d’un bien dont la valeur augmentait presque à vue d’œil .

Restaient les pauvres. Ils sont les plus nombreux, même au paradis du libéralisme, mais présentent l’inconvénient d’être manifestement insolvables et de plus, déjà endettés par une acquisition à crédit d’une voiture ou d’un équipement pour la maison.

Mais Mr. Martins, s’il n’est pas Dieu tout-puissant en personne, est néanmoins un magicien : il peut proposer à tous les Dupont-Smith d’outre-Atlantique un Mortgage Securities, c’est-à-dire un  » crédit non refusable  » sur trente ans à des conditions très avantageuses pendant les trois premières années durant lesquelles ils ne paieront que les intérêts , étant bien entendu qu’ensuite le taux variable serait indexé sur le loyer de l’argent. Cela sous-entend que les familles aux revenus insuffisants avaient obtenu une manière de droit à devenir propriétaire.

Tous les Smith sans le sou ou avec des revenus modestes qui se sont rués sur l’aubaine étaient d’autant plus persuadés d’avoir fait l’affaire de leur vie que le prix des maisons n’ayant cessé de grimper, leur capital potentiel se trouvait naturellement réévalué et leur permettait même d’adosser à cette valorisation virtuelle un nouveau crédit à la consommation .

L’inflation en est résultée qui a amené la FED à augmenter ses taux qui, entre 2003 et 2006 sont passés de 1% à 5,25%.

C’est précisément à ce moment-là que la majorité des souscripteurs pauvres est entrée dans la phase de remboursement du capital à taux variable , ainsi que le stipulait le contrat . Ils se retrouvaient avec des mensualités au moins doublées , si ce n’est triplées dans certains cas, qu’ils étaient incapables d’honorer. C’était donc la faillite personnelle pour des centaines de milliers de familles, l’expulsion et la mise en vente des maisons.

Notre fameuse  » loi de l’offre et de la demande  » est sortie du bois et d’un vilain coup de massue a fait baisser le prix des maisons qui ne trouvaient plus preneur.

Cette situation était, certes, très malheureuse pour chacune des victimes, mais comment ces catastrophes individuelles sont-elles parvenues à provoquer un tremblement de terre monétaire mondial ?

C’est là qu’il convient d’observer l’autre extrémité du mécanisme du crédit.

Imaginons que M. Martin redevenu un marchand de fruits et légumes vendrait des paquets de poires en lots bien ficelés . Il aurait pris soin d’envelopper chaque fruit dans un joli papier d’aluminium hermétiquement clos . Comme il possède dans sa cave quelques caisses de poires presque blettes et d’autres complètement pourries, il en profite pour les mélanger avec des fruits sains et les écoule tranquillement dans ses lots en conformité avec la théorie libérale qui stipule que « l’homme cherche toujours son intérêt personnel ».

Découvrant la supercherie, certains clients vont se rebeller et porter plainte pour escroquerie, d’autres vont soigneusement réemballer les fruits pourris et les proposeront à la vente. Un cycle des escrocs – appelons-les par leur nom – est amorcé.

C’est ce que Mr. Martins ainsi que toute la chaîne des décideurs bancaires ont pu tranquillement réaliser avec les emprunts des pauvres à cette différence près que non seulement personne ne les a traités de délinquants et de voyous, mais que ce qui est interdit aux marchands de fruits fut non seulement autorisé, mais encouragé pour les produits financiers.

Tous les Mr Martins de la planète avaient conscience , en financiers-boursicoteurs avisés et rusés, du risque de non-remboursement à long terme que représentaient ces opérations. Mais outre qu’ils espéraient pouvoir expédier la patate chaude à quelqu’un d’autre, l’appât du gain aidant, ils inventèrent et imposèrent un système astucieux qui leur permettait de faire commerce avec les dettes des pauvres, c’est-à-dire avec les prêts à risque qu’ils avaient eux-mêmes consentis .

Cela signifie que par un tour de passe-passe, une dette devint un crédit négociable et porteur d’un intérêt alléchant. Mais malins et afin de donner meilleure mine à leur offre, ils procédèrent à ce qu’ils appelaient un  » saucissonnage  » , c’est-à-dire qu’ils mélangèrent des titres-dettes avec de vrais titres correspondant à des valeurs réelles ou à des bons du trésor – donc des poires saines et des poires pourries. Ils appelèrent titrisation cette opération et ils mirent tranquillement ces  » titres  » adossés à un intérêt très élevé sur le marché .

C’est ainsi que le passif des ménages américains figurait dans la colonne des actifs des banques soigneusement camouflé dans les fonds communs de placement .

La rentabilité élevée de ces valeurs appelées «  subprimes  » aiguisa les appétits et les banques les plus célèbres succombèrent à la tentation d’une forte et rapide rentabilité .

Comme ces achats de dettes se faisaient également à crédit , il était également loisible aux banquiers de titriser les dettes qui permettaient d’acheter des dettes .

Un effet boule de neige s’ensuivit , d’autant plus dangereux que plus personne n’était capable de discerner, dans les « paquets  » achetés par les banques , les valeurs sûres et les dettes pourries.

Après avoir édifié une sorte de monde surréel dans lequel les dettes se métamorphosent en crédit par la magie d’un carburant appelé  » confiance « , la montgolfière monétaire s’est dégonflée brutalement et les passagers de la nacelle sont retombés durement sur la terre ferme où ils ont retrouvé le principe de réalité qui leur demande de solder les comptes avec un argent réel .

On voit donc une fois de plus que, contrairement à la théorie libérale attribuée à Adam Smith, lorsqu’il ne  » cherche que son intérêt personnel  » , l’homme ne travaille pas du tout pour l’intérêt et l’harmonie de la société.

L’optimisme béat en l’efficacité régulatrice de la «  main invisible du marché  » prend des allures de dérision qui nous rappelle Voltaire et son Candide. A moins que, par ironie, on appelle  » intérêt de la société  » la série de catastrophes financières en chaîne issues de la rapacité et du désir égoïste de s’enrichir qui constitue un des moteurs de l’action des hommes et qui, comme les coups de marteau sur le crâne, finiraient par faire rentrer dans leur cervelle l’honnêteté et la sagesse.

5 – Les monolines

La  » crise des subprimes  » n’est que le premier étage de l’effondrement du système monétaire . Car les financiers n’avaient pas seulement  » structuré « , c’est-à-dire collationné en gros paquets et vendu en rondelles sous forme de  » titres  » – le fameux saucissonnage – les dettes immobilières des particuliers notamment des pauvres, ils avaient soumis au même type de « structure  » – c’est-à-dire de paquets mélangés – les crédits revolving adossés aux cartes bancaires, les prêts aux entreprises, les prêts aux promoteurs immobiliers , aux étudiants, aux ménages , etc. ainsi que les prêts consentis pour le rachat d’entreprises .

Aujourd’hui , chaque maillon de la chaîne exerce une pression au remboursement sur le maillon dont il détient les créances. Comme ce maillon faible vivait d’emprunts , qu’il est sans fonds propres, qu’aucune banque n’accepte de renouveler le crédit, il demeure incapable de rembourser quoi que ce soit , si bien que le risque est considérable de voir se déclencher une « spirale d’insolvabilité  » dévastatrice pour le système bancaire mondialisé tout entier.

Ne restent plus que les prières et les invocations afin que la  » main invisible du marché  » vienne miraculeusement mettre de l’ordre dans la gabegie, et surtout qu’elle injecte de l’argent frais qu’elle cueillerait dans les étoiles afin de lubrifier un meccano financier que la folie et la gloutonnerie de ses concepteurs et de ses utilisateurs est en passe de faire exploser.

Car le deuxième étage de la fusée de la catastrophe monétaire est également atteint. En effet , après la  » crise des subprimes « , arrive la  » crise des monolines « .

Que sont les «  monolines  » ?

La  » main invisible  » du meccano financier censée réguler et garantir tout le système était constituée par des entreprises appelées monolines ou rehausseurs de crédit. Il s’agit , à l’origine, de mécanismes bancaires complexes dont la solidité et la fiabilité sont garanties par une note d’excellence attribuée par trois sociétés spécialisées. A l’origine les monolines ne garantissaient que des investissement dits  » de père de famille  » et elles étaient censées jouer le rôle d’assureur en dernier ressort des seuls emprunts sûrs émis par les municipalités ou l’Etat, mais à rentabilité modeste, d’où leur nom.

Or, alléchées par la rentabilité juteuse offerte par les emprunts hypothécaires, et entraînées par l’euphorie d’un marché haussier, les monolines se sont mises à assurer des produits à risque pour des sommes vertigineuses – pour 45 000 milliards de dollars, ce qui correspond au double de la capitalisation de toutes les places boursières américaines et au triple du produit intérieur brut des Etats-Unis . Ces chiffres qui donnent le vertige, signifient que l’assureur est désormais incapable d’assurer quoi que ce soit et qu’il est lui-même en faillite.

Or, la défaillance de l’assureur affecte le fonctionnement des banques, puisqu’elle les oblige à geler d’importantes provisions dans les bilans. Par un effet de domino , cette défaillance des monolines aboutit à restreindre le crédit aux entreprises et aux particuliers, ce qui revient à freiner la production et la consommation et amorce une spirale de récession de l’économie américaine avec des risques de propagation mondiale .

6 – Exemple du triste destin de deux célèbres monolines: Fannie et Freddie

Deux des plus célèbres monolines portant les jolis noms de Fannie Mae et Freddie Mac - en réalité Federal Home Loan Mortgage Corporation et Federal National Mortgage Association – dont les titres avaient perdu entre 80 et 92% de leur valeur boursière en raison des crédits pourris qui figuraient dans leurs portefeuilles, ont été d’être purement et simplement nationalisées par le gouvernement américain, comme un vulgaire Crédit Lyonnais par le gouvernement de Pierre Mauroy sous la présidence de François Mitterrand, afin qu’elles puissent continuer à remplir leur mission . Garantissant les crédits, notammment hypothécaires, des autres établissements , elles disposaient , depuis 1938 , sous la présidence de Franklin Roosevelt, pour Fanny Mae et depuis 1970 pour Freddie Mac, de la garantie du gouvernement américain , privilège qui leur permettait d’emprunter sur le marché à des taux très faibles .

Elles jouissaient d’un statut privé à but lucratif depuis 1968 pour Fannie Mae et dès sa création en 1970 pour Freddie Mac et le rôle de ces deux monolines consistait à racheter aux banques et autres entreprises de prêt , les crédits immobiliers qu’ils avaient souscrits, puis de transformer ces dettes en obligations – la fameuse titrisation – et enfin de les vendre sous forme de titres à la bourse .

La crise des subprimes avait si bien gonflé leur portefeuille que leurs engagements cumulés avaient atteint la somme colossale de 5.300 milliards de dollars, ce qui représentait un tiers de la capitalisation de la Bourse de New York , plus d’un tiers du PIB (Produit intérieur brut) américain et 45 % de l’encours global de prêts immobiliers accordés aux ménages américains.

Sachant que la proportion d’emprunteurs défaillants était considérable et afin de sauver un pilier de son système financier, le pays du libéralisme triomphant avait été contraint , la mine défaite et les principes libéraux en berne, de recourir à une nationalisation et de mettre à la charge des citoyens américains le remboursement d’une dette des banquiers représentant environ douze fois le montant du sauvetage du Crédit Lyonnais.

En injectant ces millards de dollars dans le circuit monétaire, le gouvernement américain contribuait purement et simplement à une dévalorisation du billet vert et opérait, en fait, une dévaluation rampante du dollar.

7 – La main bien visible d’un Zorro de la finance mondialisée

Le discret milliardaire américain , Warren Buffet , courtier de son premier état et qui se vante d’avoir fait fortune grâce à son bon sens et à des  » placements de père de famille  » était alors entré dans la danse d’une manière fracassante : mettant sur la table la modeste somme de 800 milliards de dollars , il se proposait d’assumer la fonction de payeur en dernier ressort à la place des monolines défaillantes .

Si l’on se réfère à ses propres déclarations :  » Achetez seulement des choses que vous serez parfaitement heureux de posséder si le marché s’effondre pendant 10 ans « , ou bien:  » Notre but est de découvrir des compagnies extraordinaires à des prix ordinaires et non des compagnies ordinaires à des prix extraordinaires « , il faut en conclure que notre généreux milliardaire et  » sauveur  » du système se préparait, en réalité, à faire une opération très juteuse. En effet, ce chiffre de 800 milliards est à rapprocher des 45 000 milliards que les monolines s’étaient engagées à assurer et des 900 milliards qu’elles garantissaient en 2000 , du temps de leur sagesse.

Cela signifie que pour 100 milliards de dollars de moins que la réassurance minimale de l’an 2000 , M. Buffett se préparait à se bâtir un quasi-monopole de la réassurance du crédit en ne gardant que les «  bonnes dettes  » , c’est-à-dire en revenant à la mission originelle des monolines de ne garantir que les dettes des institutions . Quant aux autres dettes , tant pis pour les imprudents. Il mettrait donc une nouvelle fois en pratique son slogan : «  Soyez craintif quand les autres sont avides. Soyez avide quand les autres sont craintifs  » .

8 – Les racines philosophico-théologiques de la  » loi du marché  » et de sa  » main invisible  »

Les théoriciens de l’économie libérale qui, depuis la chute du marxisme est devenue la nouvelle religion planétaire, se réclament des principes exposés par Adam Smith dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations .

Mais Adam Smith (1723-1790) n’a évidemment jamais imaginé un marché dans lequel le bien principal des échanges serait l’argent et surtout pas un argent virtuel. L’économie de marché dans laquelle la poursuite égoïste des intérêts particuliers de tous les membres de la société formerait miraculeusement une gerbe harmonieuse appelée  » intérêt général  » ne pouvait s’appliquer, dans l’esprit d’un philosophe du XVIIIè siècle, qu’à des échanges de biens réels ou de services.

Or, la notion d‘harmonie des intérêts et de l’équilibre heureux et spontané des sociétés, évoque invinciblement la Théodicée (1710) de Leibniz (1646-1716) . L’auteur y exposait déjà la théorie selon laquelle des  » lois naturelles  » gouverneraient la vie des hommes. Une théodicée (du grec theou dikè signifie la  » justice de Dieu « ) présente le projet de justifier la marche harmonieuse de l’histoire conduite par un «  Dieu totalement bon  » et réputé « tout-puissant  » alors que, dans le même temps, chacun peut constater que la malice, la méchanceté , l’avidité, et le malheur sous toutes ses formes sont le lot quotidien de l’humanité.

Voltaire s’est moqué de cette vision du monde dans son Candide ou l’optimiste , paru en 1759, soit dix-sept ans avant les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith.

On se souvient que le héros , qui a « candidement  » cru trouver le bonheur avec Mlle Cunégonde, est brutalement expulsé hors du  » paradis terrestre  » à « grands coups de pied dans le derrière » généreusement distribués par le baron de Thunder-ten-tronckh. Il se trouve propulsé dans un monde cruel, livré au hasard et au plus grand désordre. Loin de découvrir un univers harmonieux , obéissant à des lois et conçu par un Etre intelligent en vue d’une finalité heureuse, Candide subit le froid, la maladie, les catastrophes naturelles , la pauvreté, la stupidité de la guerre et de ceux qui la conduisent , le fanatisme religieux, l’obscurantisme , la malhonnêteté des commerçants et  » la justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les créanciers« .

Il n’y a là rien de nouveau sous le soleil et cette description pourrait parfaitement s’appliquer au monde d’aujourd’hui . Une formule lapidaire d’un autre philosophe , Hobbes, résume la situation :  » L’homme est un loup pour l’homme « .

Mais on peut remonter beaucoup plus haut dans le temps. Dans son Epître aux Romains l’apôtre des Gentils, Paul de Tarse, brossait déjà un portrait peu flatteur de la condition humaine . Il y accusait les hommes d’être  » remplis de toute espèce d’injustice, de perversité, de cupidité, de méchanceté ; pleins d’envie, de meurtre, de querelle, de ruse, de perfidie ; rapporteurs, calomniateurs, ennemis de Dieu, insolents, orgueilleux, fanfarons, ingénieux au mal, indociles aux parents, sans intelligence, sans loyauté, sans cœur, sans pitié.  » (1-28-31)

L’originalité de la conception d’Adam Smith est qu’elle semble opérer une synthèse entre le pessimisme des Voltaire, des Hobbes et des Saint Paul , d’une part, et l’optimiste de Leibniz et de sa Théodicée , d’autre part : les hommes sont certes méchants et surtout cupides, mais grâce à une providentielle « main invisible » , l’ensemble de leurs vices et de leurs malices, mystérieusement malaxés dans on ne sait quels souterrains d’un « psychisme de groupe » virtuel, serait censé « providentiellement  » aboutir à un fonctionnement harmonieux et prospère des sociétés.

La situation actuelle de l’économie mondiale révèle plutôt qu’en fait d’harmonie, les mains bien visibles des tenanciers cupides de la finance internationale sont en train de conduire la planète entière au bord du gouffre.

De plus, on ne peut isoler les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de l’ensemble de l’œuvre philosophique d’Adam Smith.

Adam Smith 1723-1790

Dans son Histoire de l’astronomie , c’est au divin et notamment au dieu grec Jupiter (ou Zeus) que se rapporte le pouvoir de disposer d’une « main invisible  » : «  Dans toutes les religions polythéistes (…) ce sont seulement les événements irréguliers de la nature qui sont attribués au pouvoir de leurs dieux. Les feux brûlent, les corps lourds descendent et les substances les plus légères volent par la nécessité de leur propre nature; on n’envisage jamais de recourir à la  » main invisible de Jupiter  » dans ces circonstances. Mais le tonnerre et les éclairs, la tempête et le soleil, ces événements plus irréguliers sont attribués à sa colère. « 

On retrouve cette même expression dans sa Théorie des sentiments moraux : «  Les riches (…)ne consomment guère plus que les pauvres et, en dépit de leur égoïsme et de leur rapacité naturelle (…) ils sont conduits par une main invisible à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants ; et ainsi, sans le vouloir, ils servent les intérêts de la société et donnent des moyens à la multiplication de l’espèce.  »

Il faut donc d’autant moins s’étonner que la «  main invisible  » du marché soit impuissante à régler harmonieusement les sociétés , comme le prouve l’état actuel de l’économie libérale, que pour Adam Smith lui-même il ne s’agissait donc nullement d’une notion économique – bien que d’innombrables économistes se soient acharnés à essayer d’en préciser le sens et les contours – mais d’une métaphore théologique servant à désigner une force occulte, une vague et indistincte puissance divine.

Dans sa Théorie des sentiments moraux , la  » main invisible  » est un instrument de régulation et de maîtrise des passions, donc le contraire même du laisser-aller moral aux vices et à la cupidité tel que le pratique aujourd’hui le capitalisme financier débridé que permet la dématérialisation de la finance actuelle .

Le succès de cette expression religieuse s’explique par le confort psychologique qu’elle offre à des thuriféraires ignorants et atteint du syndrome de l’autruche .

 » Si jamais vous vous retrouvez dans un bateau qui coule, l’énergie pour changer de bateau est plus productive que l’énergie pour colmater les trous » proclamait le fin connaisseur de la rapacité des spéculateurs, Warren Buffet, celui qui s’est illustré dans le sauvetage fructueux des deux monolines citées ci-dessus. Ce qui prouve qu’il vaut toujours mieux compter sur sa tête que sur une improbable et mystérieuse main invisible.

L’increvable énergie des grands requins de la finance annonce leur départ vers de nouvelles aventures dans une mer des Sargasses dont ils connaissent par cœur toutes les chausse-trapes – mais après qu’ils se seront engraissés à dévorer les petits poissons imprudents et naïfs qui se seront aventurés en haute mer.

Les arêtes de leurs cadavres commencent d’ailleurs à tapisser les plages.

http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/mariali/chaos/mains/main.htm