La culture, texte édifiant de Jean Durier Le Roux.
Culture, par Jean Durier Le Roux
Bon, tant pis. Je vais m'y risquer. Je sais que fort peu de gens cliqueront sur le lien et que, de plus, le texte étant très long (68 pages), le nombre de ceux qui iront jusqu'au bout sera infime, dérisoire pour ne pas dire nul. Pourtant, pour rénover la société, il n'y a pas trente six mille chemins. Il y en a un seul, celui de la culture. Seulement voila, la culture, qu'est-ce que c'est?
CULTURE ? (1)

Là, déjà, rien qu’en écrivant le titre, je viens de m’aliéner soixante douze virgule trois pour cent de mon lectorat potentiel.
Si, si ! Je vous assure, la culture : Ça fait fuir les gens. La culture ! Beuh ! C’est mal !
Enfin, disons que c’est mal vu.
Pourquoi ?
Je n’en sais rien.

C’est même parce que je n’en sais rien que je vais tenter de comprendre pourquoi.
Dans un premier temps, je vous rapporterai cette constatation de Freud (Sigmund 1856-1939) que je vous cite approximativement parce que de mémoire. L’individu humain est en permanence en quête d’une dépense minimale d’investissement psychique.

En clair, sur le plan intellectuel ou affectif, l’homme est, pour son confort, paresseux. Cela n’a rien de surprenant. Pour ma part, j’aurais même tendance à considérer que, d’une façon générale, l’homme n’a pas envie de se fatiguer inutilement… Pas plus physiquement que psychiquement. Je vous rappelle aussi que, l’idéal baudelairien, c’est l’immobilité.
En fait, l’homme aurait tendance à rechercher un niveau de vie strictement végétatif.
Tenez, à titre de comparaison : Les lions, dans la savane… Que font-ils ? Ils dorment.

Régulièrement, il faut se nourrir. Alors, pour assumer leurs besoins végétatifs, ils condescendent à se lever et à chasser. Ensuite, ils se recouchent et pour digérer, ils redorment. De temps à autre, la pulsion reproductrice les tenaille. Dans ce cas, et pendant un temps relativement court par rapport au reste de leur existence quotidienne, ils se mettent à consommer beaucoup de leur énergie et puis c’est tout. Après, on re-redort. Les lions réalisent un idéal vital baudelairien parfait. Ils réalisent un équilibre végétatif total. Faire autre chose les conduirait à dépenser plus d’énergie et du coup augmenterait leur besoin alimentaire ce qui impliquerait plus de chasse donc encore plus de besoin alimentaire. Le lion sait gérer de la façon la plus économique son capital de joules (1joule = 0,24 calories ou, dans l’autre sens, 1 calorie = 4,18 joules).
Mon histoire de lions est là pour imager ce que disent les biologistes lorsqu’ils affirment que le monde vivant (toutes espèces confondues) n’a que deux préoccupations : La survie de l’individu (se nourrir) et la survie de l’espèce (se reproduire). Bon, moi qui suis un grossier personnage, je le raccourcis de façon brutale d’une façon que je ne vous dirai pas… Et puis, si, tenez, je vais vous le dire. Moi, je dis juste : Bouffer et baiser. Vous voyez que j’aurais mieux fait de m’abstenir. Bon, je sais, je suis sordide dans mon réalisme vulgaire mais, Schiller (Johann Christoph Friedrich von, 1759 1805), qui est un poète et un homme bien élevé, exprime la même idée en disant que « La nature maintient les rouages de l’équilibre du monde par la faim et par l’amour ».
- Ouais, mais, c’est pas pareil !
- Comment ça ce n’est pas pareil ?

-Tu confonds agir et apprendre des leçons.
-Oui, et alors, c’est rigoureusement la même chose.
Pour chasser, les lions (les lionnes en l’occurrence) ont des connaissances et des techniques que leur ont enseignées leurs aînées. Les lions ont bien sûr des comportements innés, mais aussi des connaissances acquises. Les lions utilisent leur cerveau.
Le cerveau, je le rappelle pour ceux qui l’auraient oublié, c’est un organe qui, entre autres, à la capacité de thésauriser des informations et de bâtir des stratégies. Il se trouve que ce même cerveau est aussi un organe extrêmement consommateur d’oxygène (surtout si l’on considère sa petite taille relativement au reste du corps). Je ne veux pas dire de bêtises, mais je crois me souvenir que le cerveau, à lui tout seul, peut consommer jusqu’à 20% de l’oxygène respiré. S’il est dévoreur d’oxygène, on peut présumer que la créatine phosphate et l’ATP ne doivent pas être loin. Bref, il consomme du glucose et donc, puise dans les réserves alimentaires.
Réfléchir, cela implique la nécessité de se nourrir plus et donc d’aller davantage à la chasse.
Il s’en suit que : Refuser l’activité intellectuelle, cela consiste à économiser son énergie vitale.
Bon, je n’irai pas jusqu’à dire que les gens, ayant une tendance à l’embonpoint, à qui l’on suggère d’avoir une activité physique accrue pourraient, à la place, résoudre des équations… Mais presque.
La question devient : Pourquoi est-ce que les humains, tout au moins un certain nombre d’individus, sont capables de concéder une telle débauche d’énergie intellectuelle ?
Il se trouve que l’animal humain possède massivement une capacité rare dans le monde vivant. Il peut se projeter mentalement dans l’avenir. Il peut se poser la question : Et demain ?
Du coup, il va avoir des comportements complètement modifiés.
Certains animaux sont capables de concevoir l’utilisation d’outils : Bâtons, fétus de paille, cailloux, objets divers qu’on jettera vers des prédateurs etc. Mais, quand l’usage en est terminé, ils les abandonnent sur place avec le plus profond mépris. L’animal humain qui est un grand intellectuel va aller plus loin. Pas toujours, mais souvent, au lieu de jeter l’outil, il le garde et va le transporter avec lui.

Lorsque, citadin éhonté, tu te promènes dans la forêt, tu ramasses un bâton pour t’aider à marcher ou écarter les broussailles. A la fin de ta promenade dominicale, tu le balances avec un geste noble dans les buissons. Dans ce cas, tu es strictement bestial. Mais, s’il t’a semblé particulièrement adapté, au lieu de cela, tu le ranges soigneusement dans le coffre de ta voiture. Tu es alors un australopithèque supérieur. Tu as pensé à l’avenir en t’imaginant dedans. Ce bâton peut resservir et tu vas dépenser de l’énergie pour le garder avec toi. Bah si, quoi ! De l’énergie ! Tu surcharges ta voiture et donc, tu vas consommer plus d’essence. Cette essence, il faudra la payer et tu devras travailler davantage pour en avoir les moyens. Tu n’es pas raisonnable, non plus.
Si tu en restes là, tu es encore très rudimentaire. Mais si pour l’améliorer, tu le tailles grossièrement, tu es déjà entré dans le niveau de l’abbevillien supérieur. Si, de surcroit, tu t’amuses à le sculpter (chose parfaitement inutile, futile et superfétatoire), ta dépense d’énergie en délire de spéculation intellectualo-artistique t’entraîne au moins dans le solutréen voire l’inter solutréo-magdalénien. Tu te rends compte !

Bon, là, je plaisante parce que si on sait dater l’art pariétal, l’art mobilier nécessairement plus ancien ayant disparu, sa datation est impossible.
Au même titre que toi, et contrairement aux autres primates, l’homme archaïque est capable de concéder de l’énergie musculaire et mentale pour améliorer son outil. Evidemment, après cet effort, il serait absurde de le jeter. Il va donc encore dépenser de l’énergie pour le transporter avec lui.
Lorsqu’on en est là, l’équilibre strictement végétatif est rompu.
CULTURE ? (2)

Pour allumer du feu, nous ne nous procurons pas par rapine une allumette (enfin, le plus souvent). Non, nous en achetons une boite ; nous pensons à l’avenir. Mentalement, nous nous voyons dans cet avenir ; nous nous y projetons. Nous sommes prévoyants. Avec toute sa dérive psychique, nous sommes un humain.
Si l’on ajoute qu’ultérieurement, nos allons transmettre nos savoir et nos savoir faire à notre descendance, cette descendance va posséder, outre ses capacités innées (se nourrir et se reproduire), les connaissances acquises que nous lui aurons inculquées.
Ces connaissances acquises, c’est cela que l’on appelle la culture.

Il va de soi que, même si l’on retrouve certaines constantes, vues les diversités géographiques et historique des populations, les cultures humaines sont monstrueusement nombreuses et variées. N’étant pas un Aborigène du nord de l’Australie, je ne sais pas chasser le crocodile.
Pendant longtemps, en Europe, on a espéré posséder toute la culture humaine. C’était inepte. Ces mêmes Européens ignoraient tout des cultures pré colombiennes chinoises et autres.
Tout au plus, quelques individus ont-ils pu embrasser seulement une majeure partie des connaissances de leur temps dans leur milieu local : Euclide (vers 325 vers 265 av JC), Léonardo da Vinci (Leonardo di ser Piero da Vinci 1452 1519). Le dix septième siècle français aura encore en tête l’image mythique de « l’honnête homme ». L’honnête homme étant imaginé comme un esprit possédant tout le savoir humain. Cependant, déjà à ce moment là, on considère que le savoir humain se trouve circonscrit essentiellement dans la littérature, le droit et la théologie.
On ne peut pas tout savoir.
Dans ces conditions, la question se pose : Ne serait-il pas plus pertinent de ne rien savoir du tout ?
On en reviendrait, du coup à la situation de base de la dépense minimale d’énergie.
Personne ne va franchement jusque là.
En revanche, dans un souci d’utilitarisme pragmatique, beaucoup de gens affichent un mépris profond pour beaucoup de connaissances.
- « Ouah ! Ma parole ! L’histoire ça serve à rien ! »

Ils ont raison, en plus.
Un Bushman moyen peut avoir une vie parfaitement équilibrée, voire confortable, sans avoir jamais entendu parler des accords de Yalta.
Mais, hé, entre nous, vous en connaissez beaucoup, vous, des connaissances acquises, donc culturelles qui servent à quelque chose ?
L’histoire, bon, d’accord, on a vu. La littérature, c’est encore pire. Shakespeare, Ibsen, Goethe, Musset… Franchement… La géographie avec les crues du Yang-Tseu-Kiang ou la production bovine de l’Argentine… C’est vrai qu’on peut s’en passer. Bon, je ne vous parle pas des activités artistiques.

La musique… Sauf si vous chantez sous la douche. Si personne n’avait jamais imaginé de codifier la musique et de l’organiser, vous ne pourriez pas chanter sous la douche. La peinture, la sculpture… Ouais, je me demande pourquoi vous avez sculpté le bâton que vous avez mis dans le coffre de votre voiture. Alors, pourquoi pas Praxitèle, Myron ou Coysevox.
- Non, mais ce qui est important, c’est ce qui sert à quelque chose… Je sais pas, moi, les sciences ! Les techniques !
Ah bon ?
La physique, c’est important, hein ! Vous en êtes persuadés ! A chaque fois que vous laissez tomber un objet, vous faites mentalement référence à z=-1/2gt²+z0 ! Bien sûr, en chimie, vous avez en permanence à l’esprit la classification périodique des éléments. Et puis, dites-le moi à l’oreille, je ne le répèterai pas. En mathématique, depuis que vous avez quitté le collège, combien de fois avez-vous utilisé votre connaissance du théorème de Thalès ?
Et en technologie ? Sauf si c’est dans votre activité professionnelle, combien de fois par semaine utilisez-vous un ampèremètre ou combien de fois vous posez vous des questions sur les traitements de surface des aciers ?
L’informatique. Avez-vous une idée du nombre d’humains sur la planète qui n’ont pas d’ordinateur et même qui n’en ont jamais entendu parler ? Ils survivent quand même, hein ! Sans parler de ceux qui ont vécu pendant deux à trois millions d’années avant 1950.
Quand à la philosophie, s’il y a une chose inutile, c’est bien celle là. Du reste, de grands hommes, fort instruits et intelligents, au demeurant, en ignoraient des pans entiers. Platon n’a jamais étudié les textes de Descartes !
Oui, oui ! Vous avez raison. Toutes ces choses que l’on apprend à l’école, ça ne sert à rien. C’est juste bon pour transformer les enfants en singes savants en encombrant leur esprit de fumées inutiles.
On devrait supprimer tout ça. Du coup, l’école étant vide, on pourrait supprimer l’école.

Vous vous rendez compte de l’économie ?
D’abord sur le plan étatique. L’école est une charge qui coûte très cher. Avec l’argent récupéré, on pourrait subventionner beaucoup plus largement les grands trusts industriels et bancaires.
Et puis, sur le plan individuel, avec le temps récupéré et l’économie de l’énergie intellectuelle, les enfants pourraient, dès le plus jeune âge, travailler dans des briqueteries comme dans les pays du tiers monde.
Lire ? Bof… Etes-vous sûrs que ça serve à quelque chose ?
Parmi ceux qui ont appris (une minorité mondiale) et qui savent, combien lisent réellement ? Déjà, sur les portes on remplace l’information par un logo ou un idéogramme.

Un petit dessin d’un type en train d’uriner et vous comprenez parfaitement que ce sont les toilettes. Pour payer, on présente sa carte bancaire et au lieu de signer ou d’entrer un code, on apposerait son empreinte digitale et le tour serait joué.
Non mais !
Hein ? Je caricature ? Vous croyez ?
Je l’avoue… Un peu, oui… Mais pas tellement.
Des diatribes sur les choses que l’on nous force à apprendre et qui ne servent à rien, Je présume que vous en avez déjà entendu.
Le problème va être maintenant : Qui tient ses propos ? Et pourquoi ?
CULTURE ?(3)

J’ai failli écrire que je vois deux grandes familles de gens qui soutiennent les propos précédemment énoncés. Et puis, je me suis retenu à temps parce que, après dix secondes de réflexion, je me suis aperçu que c’était une ânerie. En fait, il n’y en a qu’une.
Les gens qui disent cela : ce sont, exclusivement, ceux que cela arrange. Alors, ce n’est qu’ensuite que la dichotomie intervient. Cela ne les arrange pas tous pour la même raison. Je disais donc que les gens dénigrent la culture parce que ça les arranges.

En quoi est-ce que ça les arrange ?
Il est plus facile et, psychologiquement plus valorisant de dire : Cette chose est sans intérêt ; que de constater que l’on en est incapable. En Effet, si une chose est inutile (par exemple : cracher loin) celui qui n’en est pas capable n’en retire pas un sentiment d’infériorité. Au même titre, si je suis une nullité crasse en mathématiques et que je parviens à accréditer l’idée que les mathématiques sont une activité stérile, je ne serai pas inférieur aux plus brillants mathématiciens.

Il est à noter, du reste qu’un violoniste virtuose ne vous dira jamais que le violon est un instrument inutile. En fait, déclarer qu’une connaissance est vide d’intérêt, cela revient à ramener arbitrairement ceux qui la possèdent au niveau de ceux qui l’ignorent. C’est nier une valeur que certains manifestent pour réhabiliter d’autres qui en sont dépourvus.

Cela revient à, au lieu de tirer vers le haut des individus peu cultivés en leur apportant des richesses nouvelles, écraser vers le bas ceux qui les possèdent. Autre image : Ne sachant pas monter à bicyclette, au lieu de me dire : « Bon, bah, je vais apprendre », je vais crier haut et fort : Le vélo ça ne sert à rien ! C’est un truc de frimeurs.
Du coup, ce n’est plus moi qui suis misérable, mais les autres qui nuisent aux braves gens.
J’ai l’impression, sans doute un peu abusive, que déclarer que : la culture c’est nul, est une nouveauté dans l’histoire de l’homme. Jusqu’à une période récente de l’histoire de l’humanité, le savoir était révéré. Il est certain que dans le courant du vingtième siècle, une remarquable libéralisation de la parole à permis d’en arriver là. Toutefois, à mon avis, c’est une libération qui ne permet que de manifester une automutilation. En fait, cette pensée doit être vieille comme le monde. L’homme de Cro-Magnon devait, lui aussi, reprocher à son beau frère son intellectualisme militant.

A preuve, un philosophe important du VIIème siècle l’avait déjà constaté. Vous le connaissez sans le connaître. Son nom ne vous dira, a priori, pas grand-chose. Il s’appelle Ali ibn Abi Talib, plus communément connu sous son simple prénom (Ali). Il était, à la fois, (pardonnez du peu) Le neveu biologique, le frère spirituel, le fils adoptif et le gendre de Mahomet. C’est lui qui avec son épouse Fatima a collationné les prescriptions de Mahomet et les a mis en forme pour constituer le Coran. Ali remarquait, donc, que « Les gens sont les ennemis de ce qu’ils ignorent ». Comme quoi, ce n’est pas franchement une nouveauté.
Suis-je clair pour le moment ?
Parfois, pour renforcer cette dénégation, on l’affuble d’un autre travers. On fait semblant d’y comprendre une différence méprisable de caste.

Je m’explique.
Vous avez sans doute déjà entendu dire : le violon, c’est un instrument de « bourges » !
Pour ceux qui ne sauraient pas, par « bourge », il faut comprendre un diminutif péjoratif de « bourgeois ». Avec cela tout est dit. Il ne faut pas, et ce serait de notre part une trahison, apprendre le violon puisque c’est un instrument de bourge et que nous ne sommes pas des bourges. Bah voyons !
C’est plus confortable de dire cela que de constater avec regret que notre histoire personnelle ne nous l’a pas permis. Ce n’est pas par malchance sociologique, que je n’ai pas appris le violon. Non ! C’est par fierté de caste. Comme disait La fontaine dans « le renard et les raisins », « ils sont trop verts les raisins et bons pour des goujats ».
Bien sûr, nous avons le même ordre de remarques pour le tennis, l’équitation, l’aquarelle, le théâtre et maintes autres activités. Je sais, il y a des activités qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Et je le déplore. De là à en nier l’intérêt, il y a une nuance. Dans les régions montagneuses, des enfants qui ne sont pas des bourges pratiquent le ski et au bord de la mer, d’autres enfants qui ne sont pas non plus des bourges peuvent s’adonner à la voile.
Un bourgeois… J’aimerais que quelqu’un me définisse ce que c’est aujourd’hui. Je crains que la réponse soit : C’est quelqu’un qui joue du violon.
Pour ma part, moi qui suis un doux rêveur, je trouve qu’il serait plus enrichissant pour les petits enfants des couches prolétariennes d’accéder à l’apprentissage du violon plutôt que de leur en refuser la découverte pour des raisons de caste.
Je sais que je l’ai déjà fait par ailleurs, mais je vais réitérer comment je comprends cette vision du monde qui en exclut les formes culturelles au nom d’une appartenance au prolétariat.
Jusqu’au début du vingtième siècle, un ouvrier, cela voulait dire un ouvrier professionnel. Un ouvrier possédant une formation pratique et technologique. Dans les entreprises, ils étaient les plus instruits. A une époque sans cinéma, sans télévision et sans internet, ils lisaient beaucoup. Ils étaient l’élite de la population prolétarienne.

Les autres, les plus nombreux qui souvent ne savait pas ou peu lire, on ne les appelait pas des ouvriers, mais des manœuvres. Souvent, étant les plus capables, les ouvriers professionnels se sont retrouvés à la pointe des revendications syndicales. Etre un ouvrier professionnel, c’était une promotion. Le rêve, pendant longtemps, a été d’avoir des ouvriers élus comme député. Alors, certains partis de gauche (le parti communiste notamment) en ont fait leur crédo. Ceci était parfaitement justifié et cohérent. Eux seuls étaient capables de comprendre les besoins et les désirs réels de la population laborieuse et d’en obtenir la satisfaction. Puis, la situation a changé. Il y a eu deux choses. D’abord, Le système scolaire s’est modifié. Une beaucoup plus large partie de la population a suivi un enseignement secondaire. Du coup, ceux qui étaient ouvriers sont devenus techniciens ou techniciens supérieurs. Dans le même temps, et c’est l’autre aspect des choses, la dénomination de manœuvre a été démagogiquement supprimée parce que péjorative. On n’est pas allé jusqu’à appeler les ex-manœuvres des ouvriers professionnels, mais des ouvriers spécialisés. Ça faisait bien. Surtout avec l’épithète de spécialisé. Cela donnait à penser qu’ils étaient des spécialistes. En fait, cela voulait dire qu’ils étaient capables d’accomplir une tâche très circonscrite. Untel savait conduire le chariot qui ramasse les pièces terminées. Tel autre était spécialisé dans le balayage de l’atelier. L’automatisation aussi a exigé une moins grande qualification professionnelle. On ne fabrique plus les pièces par son savoir et son savoir faire, mais en appuyant sur un bouton. Les ouvriers en parlant d’eux ne disaient plus les manœuvres mais les O.S.. Entre temps, ceux-ci étaient allés à l’école et avaient appris à lire, mais ils n’avaient pas eu la chance pour des raisons diverses d’atteindre le niveau des anciens ouvriers. Donc, simultanément, les partis qui se voulaient prolétariens n’ont pas pris en compte cette nouvelle situation et ont continué à faire de l’ouvriérisme à tous crins. Hélas, ceux qu’on espérait voir accéder à des instances de décision n’étaient plus là.
On a confondu prolétaire avec prolo.
Je ne dis pas que les O.S. sont des gens méprisables, non ! Ils ont même leur mot à dire dont on doit tenir compte. Par suite, si un O.S. accède à un rôle représentatif, je préfère que ce ne soit pas parce qu’il est O.S. mais parce qu’il en a la capacité. Quoi qu’il en soit, je pense que si l’on décide que le brancardier sera nommé médecin, on risque d’être mal soigné.
Comme il fallait promouvoir des cadres ouvriers, il a donc fallu faire ouvrier.
Je me souviens d’un directeur de groupe scolaire qui affectait, pour venir à l’école, de s’habiller avec un bleu de travail.
De même j’ai vécu plusieurs fois une scène que vous devez connaître. Vous allez manger chez des amis. Malgré le niveau de vie que vous leur connaissez, ils vous reçoivent ostensiblement dans la cuisine et vous mangez dans des assiettes ébréchées, avec des couverts balancés en vrac et des verres dépareillés. En revanche, si vous les invitez et que vous mettez une nappe, vos belles assiettes et des verres à pied, ils vous font un caprice en vous disant : « Hé ! Ho ! Qu’est ce que tu nous fais, là ? Tu nous prends pour des bourges ! »
Remarquez, ceci est une information intéressante. Un bourge, c’est quelqu’un qui recherche un minimum de distinction et de savoir vivre, et, qui se respecte parce qu’il respecte les autres.

Néanmoins, il y a la situation inverse. Ceux qui veulent absolument épater. Labiche (Eugène 1815 1888) a écrit une pièce très drôle et cruelle sur le sujet « La poudre aux yeux ». Ceux là confondent, par inculture, distinction et maniérisme.
On observe une variante dans l’accusation de bourgeoisie. On dit c’est vieux. C’est dépassé. C’est démodé. Parce que tout le monde sait que Aristophane, Michel Ange, Mozart ou Diderot, ce n’est qu’une affaire de mode. Au nom de la mode, on balaie d’un revers de main nonchalant deux mille cinq cents ans (voire plus) de sommets de la pensée humaine.
Donc, en résumé, nous avons deux méthodes pour dénier la culture : Considérer que c’est inutile ou l’accuser de comportement bourgeois ou de bourgeois vieillot.
Bien sûr, on peut cumuler les deux.
Ça ne sert à rien et c’est bourgeois.
Ou bien, ça ne sert à rien parce que c’est bourgeois et démodé.
Ou bien encore c’est bourgeois et démodé parce que ça ne sert à rien.
On sait où cela peut mener.

Au nom de la révolution culturelle, en Chine, on a dévasté des trésors du passé qu’ils soient bourgeois ou non.
Moi, quand une foule hurlante brûle des bibliothèques, j’ai toujours des doutes et des réticences.
Nous avions dit précédemment que les gens s’élèvent contre la culture parce que ça les arrange. Nous venons de décrire ceux que cela arrange parce que ça masque leur ignorance, éventuellement en se faisant croire à eux même qu’ils sont de grands rebelles.
Nous en arrivons donc à la deuxième manière d’être arrangé par la négation de la culture.
CULTURE ? (4)
Comme nous le disions, nous en arrivons donc à la deuxième manière d’être arrangé par la négation de la culture.
Cette fois-ci, au lieu de se persuader soi même que la culture, ça ne sert à rien, on va tenter d’en persuader les autres.
Il y a des personnes qui ont intérêt à ce que les autres soient ignorants.
Il y a un premier cas de figure individuel que je qualifierais de système japonais. C’est celui qui consiste, pour parvenir à ses fins et gravir l’échelle sociale, à éliminer les autres.
Je me souviens d’une Dame, dans un village où j’ai vécu qui, à la sortie de l’école faisait une propagande drastique pour expliquer que l’école n’est là que pour que les enfants y trouvent de façon ludique la présence d’autres enfants avec lesquels ils découvrent des rapports sociaux. Ils doivent y avoir des activités manuelles et récréatives. L’école n’est pas là pour fabriquer des singes savants de qui on bourre le crâne de notions inutiles et dépassées. Comme elle avait un langage fluide et facile, les autres braves Dames, ses voisines ou simplement mères d’élèves l’écoutaient en opinant doucement du chef.
Mais, rentrée chez elle, elle assénait à sa fille de la grammaire, des mathématiques, de la géographie et autre activités précédemment décriées. De plus, depuis l’âge de trois ans, elle lui imposait plusieurs heures quotidiennes de violon.
On comprend qu’après cela, la pauvre gamine avait intérêt à se reposer et à s’amuser à l’école.
De cette façon, intuitivement, elle pouvait espérer que sa fille gravisse facilement les degrés de l’échelle sociale puisque toute concurrence avait été balayée.

Plus généralement, dans le monde économique, si on veut profiter des autres en les spoliant, en les grugeant, en les trompant et en abusant de leur crédulité, on n’a pas intérêt à ce qu’ils soient trop informés. Il faut donc que l’employé soit assez formé pour réaliser le travail que l’on attend de lui, mais pas plus. Tout le monde a déjà entendu parler de ces gens en recherche d’emploi qui se sont vu opposer un refus parce qu’ils sont trop qualifiés. Pour un employeur, avoir dans son personnel quelques individus trop instruits, voire même trop compétents, cela génère des inquiétudes. Ne vont-ils pas être la source de conflits tant sur le plan individuel que sur le plan collectif ? Ne vont-ils pas enseigner aux autres des connaissances légales auxquelles ceux-ci n’auraient pas pensé ? Les salariés sont là pour effectuer le travail qu’on leur demande moyennant le salaire qu’on leur octroie et puis, c’est tout.
Un employé qui, outre son métier, aurait étudié l’histoire, le droit et la philosophie, ce ne peut être qu’encombrant. Du coup, il devient impertinent d’ouvrir, à l’ensemble de la population, des horizons qui risquent de lui donner des idées pernicieuses conduisant à d’éventuelles revendications. Et puis, tenez, un agriculteur qui utilise des bœufs : Il les nourrit et il les loge. Moyennant quoi ceux-ci tirent la charrue. Le propriétaire ne voit vraiment pourquoi il serait pertinent que ses bœufs soient instruits.
Bien sûr, ces employeurs qui ne sont même pas la totalité de leur groupe social ne crient pas sur les toits qu’un salarié ça doit être borné, mais si d’autres le font à leur place, ils ne sont pas mécontents.
Si en plus, ce sont les salariés eux même qui le font, c’est parfait.
Même, si ce sont les personnels eux même qui le réclament, pour leur faire plaisir et abonder dans leur sens, on ira jusqu’à plaider au niveau gouvernemental pour qu’ils aient satisfaction.
Si les salariés coupent eux même les bâtons pour se faire battre, il serait stupide de ne pas les utiliser.
Au niveau étatique, la situation est la même.
A l’origine, l’école gratuite et obligatoire n’a pas été crée par un élan de philanthropie particulier. Au dix neuvième siècle, la société rurale s’industrialisant, la grande industrie n’avait plus besoin de manœuvriers journaliers incultes mais d’ouvriers qualifiés sachant lire, écrire, calculer, lire des plans. Elle les a donc fabriqués en créant l’école. Comme on était (en France) après 1870, l’enseignement de l’histoire et de la morale a permis de produire un esprit revanchard de chauvinisme exacerbé conduisant à la première guerre mondiale. Par la suite, que des lycéens en classe scientifique (les futurs techniciens et plus) découvrent les conquêtes des mouvements sociaux aux dix neuvième et vingtième siècle, c’est peut être un peu abusif.
Donc si, pernicieusement, on a réussi à instiller l’idée que l’histoire ça ne sert à rien, pour donner satisfaction au peuple, on va en supprimer l’enseignement.
Montons encore d’un degré.
Dans un état totalitaire ou dictatorial, croyez-vous que l’on apprécie particulièrement les gens capables d’apporter une contradiction ? N’avez-vous pas remarqué que lorsqu’une faction renverse un état démocratique, la première préoccupation des nouveaux tyrans est de museler les intellectuels. Cette fois ci, étant en situation dictatoriale, on n’aura plus à prendre des précautions oratoires ni à agir sournoisement en s’appuyant sur les criailleries des plus limités. Et le sommet de tout est réservé à Göring (Hermann 1893 1946) à qui on prête cette phrase qui, même si elle n’est pas de lui, le représente bien ainsi que son idéologie de chantre du nazisme : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ».
Donc, si les plus grands dévastateurs de l’humanité ont une telle haine de la culture, je me demande pourquoi, à l’opposé, ceux qui se présentent comme défenseur du peuple ne s’en font pas un étendard. Je reviendrai un peu plus loin sur cette notion.

Au début du troisième chapitre, Je disais que les gens qui s’opposent à la culture le font parce que cela les arrange et j’ajoutais que cela les arrange pour deux raisons différentes.
Il y a ceux qui le font pour dissimuler leurs insuffisances et ceux qui agissent ainsi pour asseoir leur puissance personnelle. On notera au passage que les seconds s’appuient volontiers sur les premiers qui, sans s’en rendre compte, par leur incohérence, manipulés, leur ouvrent une voix royale.
Voici donc comment on peut décrire, selon mon avis, les ennemis de la culture.
Cela dit, je vous parle depuis des pages et des pages de la culture, mais je ne vous ai pas encore dit ce que je place sous ce mot.
Alors, la culture, qu’est-ce que c’est ?
CULTURE ? (5)

La culture, qu’est-ce que c’est ?
C’est à la fois vaste et compliqué et en même temps très simple.
A titre de comparaison, de la culture, je vais passer à l’agriculture : La culture de la terre. Du reste, je suis persuadé que je n’invente rien. Le rapprochement des mots est une évidence. Un terrain cultivé… Un esprit cultivé. Pour comprendre ce que cultivé veut dire, commençons par le contraire. Un terrain inculte. Un terrain inculte, c’est un terrain que l’on n’a pas cultivé. Il ne produit rien (ou presque) de satisfaisant. Herbes folles et rares, broussailles plus ou moins épineuses. Sinon, glaise et cailloux. C’est un terrain à l’abandon… en friche, quoi.

Pourtant, il suffirait de pas grand chose : éliminer les plantes envahissantes, amender, semer ou planter mais cela demanderait un travail, c'est-à-dire une dépense d’énergie. En revanche, ce serait un investissement. On pourrait y obtenir des carottes, des fraises ou des haricots, des cerises ou des pommes. Le terrain inculte serait devenu un terrain cultivé.
Il ne viendrait à l’idée de personne de reprocher au terrain son caractère inculte. S’il est ainsi, c’est que l’on n’a pas fait le nécessaire. Si le terrain est inculte, ce n’est, quand même, pas de sa faute !
Maintenant, relisez les deux paragraphes précédents et remplacez le mot terrain par le mot esprit. Vous verrez comme ça marche bien. Sauf pour les carottes et les fraises, bien sûr.
Il y a tout de même une nuance. Un esprit ne peut pas être aussi totalement inculte qu’un terrain. La vie au quotidien a forcément apporté des éléments culturels à l’esprit pas au terrain. Encore que… Nous avons dit que dans le terrain, poussaient des herbes folles et des broussailles. Donc, il n’était, lui aussi, pas totalement vide.
Il ya aussi une autre comparaison que l’on peut faire. Nous avons parlé de terrain inculte, c'est-à-dire non cultivé. Il ne faut pas confondre inculte avec incultivable. Il y a des terrains desquels, même avec beaucoup de bonne volonté et d’efforts, on ne tirera pas grand-chose, voire rien du tout. Bien sûr, il n’y a pas de frontière franche entre ceux qui… Oui et ceux que… Non. C’est très graduel. Pour les esprits, c’est la même chose. Il existe, hélas des déficients mentaux profonds que l’on peut comparer, avec les mêmes minorations du propos, aux terrains incultivables. Statistiquement, on peut dire que moins de vingt pour cent de la population présente des faiblesses mesurables. Et moins de deux pour cent sont réellement en situation de détresse. Cela veut dire que pour quatre vingt pour cent de la population, cela ne pose pas de problèmes majeurs pour s’enrichir de connaissances extérieures acquises. Je vous accorde qu’entre ceux qui sont à la limite de la difficulté et ceux qui ont la chance de posséder des capacités flamboyantes, il y a une marge. De plus, je vous signale que quand je vous parlais de faiblesse mesurable, je ne parlais pas d’incapacité totale.

Bon, attendez, je m’explique.
C’est comme pour courir. Il y a des gens qui courent extraordinairement bien. Cela n’a pas été, néanmoins, sans entraînement opiniâtre et drastique. Il y a ceux qui courent moyennement, normalement, comme la plupart des gens. Il y a ceux qui courent avec difficulté voire grande difficulté et il y a ceux qui pour des raisons anatomo-physiologiques sont dans l’incapacité totale de courir. Ces derniers sont extrêmement peu nombreux.
Précédemment, je disais qu’il serait absurde de reprocher à un terrain le fait de n’être pas cultivé. Pour un individu humain, je prétends que c’est la même chose. Les quelques cas d’enfants loups que l’on cite n’ont pas, d’eux même et naturellement, redémontré le théorème de Pythagore.

Les loups ne le leur ont pas enseigné. Je crois même avoir entendu dire que pour eux, la marche verticale était difficile. Mais je vous dis ça sous toutes les réserves qui s'imposent en parlant des enfants loups.
Maintenant, je voudrais vous entretenir d’une chose à la fois simple et étonnante. Il s’agit d’une espèce de second degré du savoir. Si, si ! Savoir au carré.
Dans les connaissances que l’individu est appelé à découvrir, voire à maîtriser, on distingue trois grandes familles. C’est ce qu’on appelle la triade pédagogique : « Savoir, savoir faire et savoir être ». Pour les deux premières, on voit à peu près. A peu près seulement, d’ailleurs. C’est la différence entre le savoir théorique et le savoir pratique. C’est la différence entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Eplucher des pommes de terre : c’est du savoir faire. Comprendre pourquoi c’est mieux de le faire : c’est du savoir.

Certains verraient d’un bon œil la suppression de l’apprentissage des savoirs en disant : ce qui compte c’est le résultat. Du moment que le salarié sait appuyer sur le bouton quand la lampe s’allume, il n’a pas besoin de savoir ce qui se passe dans la machine. On a besoin d’un manœuvre, pas d’un technicien. Dans les enseignements techniques, on entend souvent des élèves grogner contre la technologie en disant que ça ne sert à rien. Ils se trompent. Ce n’est pas parce que ça ne sert à rien qu’ils n’ont pas envie de l’apprendre. C’est uniquement parce que ça demande un effort intellectuel.
Hé oui ! Si un maçon doit crépir un mur, même s’il a un remarquable coup de main, s’il ne tient pas compte des dosages entre le sable et le ciment différents pour les différentes couches, Vous risquez d’avoir des déboires avec un crépis qui s’écroule ou se mosaïque ou se fissure.
En plus du savoir et du savoir faire, nous avions évoqué un troisième savoir. C’est le savoir être. Celui là est a priori un peu plus complexe à percevoir.
CULTURE ? (6)

Le savoir être ?
Il s’agit du comportement vis-à-vis du monde extérieur.
Imaginez un brave type qui a renversé son verre de limonade sur le carrelage de la cuisine. S’il se met, de désespoir, à se rouler par terre en écumant et en se tordant dans d’affreuses convulsions, on peut considérer que sa conduite n’est pas très adaptée. Passer un coup de serpillière et se resservir un autre verre semble plus pertinent.

Ou bien, le petit enfant c’est cogné en passant à côté de la table. Il pleure et est furibard. Elle est vilaine la table ! Elle lui a fait mal. Alors, il lui balance un grand coup de pied. Mais, comme maintenant, en plus, il a mal aux orteils et que ça fait rire sa Maman, il comprend assez vite que cette conduite n’était pas la meilleure.
Hé ! Vous n’en connaissez pas, vous, des gens qui au volant de leur voiture, sous prétexte qu’un autre usager a commis une manœuvre douteuse, se mettent à pousser des hurlements et à conspuer l’autre, qui du reste ne les entend même pas, d’insultes qui, en d’autres circonstances, les révolteraient eux même ?Bon, ça y est ? Vous avez compris en quoi ça consiste le savoir être ?

Alors, dans ce cas, je vais pouvoir vous expliquer en quoi dans le savoir être, à certains moments, nous nous trouvons dans une situation de savoir au second degré.
Si votre fils vous demande : Dis, Papa, comment tu dis un « détour », en allemand ? Si machinalement, vous lui répondez « umweg » ou « umleitung », certes vous avez répondu à sa question, et l’affaire est entendue.

Mais si au lieu d’étaler votre science vous lui répondez : « Je ne sais pas, je ne me souviens plus. Regarde dans le dictionnaire ». Bien sûr, sur le moment, il va râler : « Oui, on ne peut jamais rien te demander ! ». Cependant, vous avez eu un comportement pédagogique double. D’abord, si vous lui donnez la réponse, c’est comme si vous faisiez à sa place ses devoirs de math ou de n’importe quoi.

Tandis que, en l’obligeant à chercher lui-même, il va avoir plus de chance de mémoriser la chose puisque pour la trouver, il a du consentir un effort. C’est même en découvrant cet effort nécessaire qu’il a râlé. Mais, de plus, vous lui avez montré que devant une difficulté de la vie, il possédait un moyen matériel pour la surmonter. Vous lui avez fait découvrir une autonomie devant l’adversité.

C’est là qu’il y a un savoir du second degré. Il a appris, certes ; mais en plus, il a appris à apprendre. Il a su comment savoir. Il a su savoir. Nous sommes bien au second degré.
Tout cela pour vous montrer que l’individu humain présente cette capacité, avec quelques moyens de bases et un peu d’entraînement, de se cultiver lui-même.
Entendons nous bien ! Je ne dis pas qu’il faut dire à un gamin de cours préparatoire de regarder dans le dictionnaire. Non. Il est trop petit, mais quelques années après, on peut lui apprendre à se servir de ce document.
Quand l’enfant a compris qu’il pouvait trouver lui-même les réponses à ses questions dans des ouvrages adaptés ou de façon plus moderne sur le NET, il devient capable de s’auto cultiver.

Bon, bah, on est loin du terrain qui ne peut qu’être cultivé que par un jardinier ! Un terrain, ça ne se cultive pas tout seul ! Oui… Et non. Imaginez un terrain inculte. Totalement. Un remblai récent, par exemple. Vous voyez ? De la glaise jaunâtre en grosses mottes avec rien qui ne pousse dessus. Bon, là, je vais tricher un peu. Au lieu de ne parler que du terrain, je vais parler du milieu écologique local et particulier de mon remblai.
Après une première apparition de bactéries, de lichens, de champignons microscopiques et de mousses n’ayant besoin pour vivre que d’eau, de soleil, de sels minéraux et d’un support physique, d’autres plantes pionnières supérieures vont s’installer. Tout cet ensemble peu à peu va produire des déchets organiques auxquels se mêleront les rejets et les cadavres des animaux qui en font leur pâture. Progressivement, on verra s’installer des chardons, des tussilages (sur le bord des routes, c’est remarquable), ou des clématites. Plus tard arriveront les fraisiers sauvages. Bon, avant d’en arriver à un champ de pommes de terre, ça va prendre du temps. Il faudra un peu aider.

Vous voyez que, déjà, la nature est capable d’accroître ses performances vitales d’elle-même. Elle est capable de se cultiver elle-même. Vous n’allez pas me faire croire que vous êtes moins intelligents que des pissenlits !
Un individu moyen, avec un substratum assez dérisoire de pré-requis est capable de se cultiver lui-même.
Alors, pourquoi ne le fait-il pas ?
A priori, pour deux raisons. Mais on verra que l’une se retrouve inscrite dans l’autre.

Dans un premier temps, la raison la plus évidente, c’est la paresse. Disant ceci, je n’attache aucun sens péjoratif à cette remarque. On a vu au tout début de cette réflexion que l’individu vivant recherche en permanence un équilibre biologique et végétatif de base. Il est donc normal que l’individu n’ait pas envie de se fatiguer inutilement.
Mais, à ce moment, il peut se former un antagonisme dialectique entre l’envie de savoir et le refus de se dépenser. Si j’ai moins envie de savoir que d’apprendre, je m’abstiens. Mais, si, progressivement, je me sens de plus en plus niais devant une ignorance qui me dévalorise aux yeux des autres et aux miens, je vais entrer en situation de crise existentielle. Je vais me dire : « il faudrait, quand même que je me renseigne… Il faut que je le fasse… Bon, je vais m’y mettre… Zut, je ne l’ai encore pas fait… etc. ». A un moment, la situation révolutionnaire s’impose et au lieu de somnoler, j’étudie. C’est exactement comme quand on attend d’avoir assez mal pour se décider à aller chez le dentiste.
Dès que j’ai compris, la situation est différente. Je suis à un autre niveau d’existence. Je sais. J’ai doté mon être, certes d’un changement quantitatif (je sais plus de choses) mais aussi qualitatif (un nouveau domaine de l’univers m’est devenu appréhendable). Je peux, sans remord me remettre à somnoler.
Compréhensible… Voila un mot que j’ai envie d’éclairer. Ou plutôt, j’ai envie de différencier « apprendre » et « comprendre ». Dans les deux cas, on a le radical « prehendere » qui veut dire prendre. Dans le cas de « apprendre », nous utilisons le préfixe « ap » qui veut dire éloigné. Nous attrapons avec difficulté et du bout des doigts un objet qui est loin. Dans le cas de comprendre, nous avons le préfixe « com » (cum) qui veut dire « avec ». Prendre avec. Mettre avec le reste. Mélanger le tout. C’est la même chose que lorsque l’on dit « service compris ». Cela ne veut pas dire que l’on sait ce que c’est que le service, mais qu’il est compté avec le reste.

En conséquence, il faut attraper ce qui est loin, s’en emparer, pour le mélanger avec le reste. On ne peut pas le faire dans l’autre sens. Il faut apprendre pour comprendre. C’est comme dans une recette de pâtisserie. Vous attrapez d’abord le sachet de sucre pour le mélanger ensuite avec la farine. Vous ne faites pas le contraire.
Maintenant, je voudrais évoquer le processus et la genèse de la formation de la culture d’un individu humain.
A la naissance, le bébé humain possède un certain nombre de capacités innées. Il respire, il possède le réflexe de succion et de déglutition. Quand quelque chose lui déplait, il hurle et quand il va bien, il dort. C’est à partir de là que les acquis vont commencer à se développer. Au bout de quelques années, il a acquis la marche bipédique et commence à contrôler le langage articulé. En fait, à ce moment, il connait des quantités de choses. La casserole, ça brûle. L’eau, c’est amusant mais ça mouille. Maman c’est une personne qui peut donner des bonbons ou faire des câlins, mais aussi crier très fort et, voire flanquer une fessée. Alors, il va naviguer entre ces deux extrêmes. Etc. Cependant, ces connaissances sont disparates et sans lien les unes avec les autres. Il ne réalise pas la relation entre le fait que sa Maman l’affuble de vêtements encombrants dans lesquels il est engoncé et le fait que dehors il y a de la neige.
Zazzo (René, psychologue français, 1910 1995) Disait que l’enfant a une vision du monde pointilliste (il connait plein de petites choses) discontinu (ces choses sont sans relations entre elles) et égocentrique. Avec égocentrique, on retrouve la notion de savoir être précédemment évoquée. Si la table m’a fait mal quand je me suis relevé, c’est parce qu’elle est méchante avec moi. Si les poules pondent des œufs, c’est pour que je puisse manger des omelettes.
Nous allons un peu revenir sur la notion de discontinuité.

CULTURE ? (7)

La discontinuité est cause de non compréhension. En effet, comment voulez vous mélanger des choses qui n’on aucunes relations ? C’est un peu le mariage de la carpe et du lapin, ça !
Bon, prenons un exemple.
Tu as un puzzle. Pas un quatre pièces, hein ! Non, un vrai, un grand, un sérieux.
Si tu as toutes les pièces, tu vas, certes, transpirer pour le monter mais à terme, tu vas y parvenir. Ton travail achevé, tu pourras contempler ton œuvre dans sa plénitude et jouir de la vision d’ensemble que tu en as.

En revanche, s’il te manque quelques pièces, tu auras plus de mal et, de toute façon, tu n’auras qu’une appréhension partielle du résultat. Des zones lacunaires resteront insatisfaisantes. Vers le haut à droite, tu présumes que c’est un feuillage, mais y a-t-il des fleurs ou des oiseaux, tu ne peux pas en décider. Plus bas, il manque la main de la Dame. A-t-elle des bijoux, tu n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, tu as une idée générale de la chose.
S’il manque plus de pièces, tu auras encore plus de mal à construire ton puzzle, et en définitive tu n’auras que quelques morceaux parcellaires qui seront insuffisants pour te faire une idée du résultat.

S’il en manque encore plus, tu ne peux rien faire. Tu ne possèdes que quelques bribes disparates inutilisables.
Pour la culture, c’est la même chose. Plus ton capital de savoirs est discontinu et moins tu peux en tirer des conséquences.
Nous avons vu dans un chapitre précédent que la connaissance totale de l’univers qui nous entoure est tellement immense qu’il est entendu que nous ne pouvons pas tout savoir. Nous sommes donc, par essence, condamnés à nous dépêtrer avec une connaissance de l’univers partielle, parcellaire et lacunaire.
Alors, si plus notre capital de savoirs est discontinu et moins nous pouvons en tirer de conséquences, réciproquement, plus nous parvenons à combler des manques, et plus nous pouvons espérer tendre vers une plus saine compréhension de l’ensemble.
La discontinuité est bien une cause de non compréhension.
Si nous poussons un peu plus avant le raisonnement, on constate que les éléments interagissent les uns sur les autres. Revenons à notre puzzle. Il y a un brave homme et un bâton curieusement dressé. Je ne vois pas très bien la relation entre les deux. Pourtant, si j’avais aussi le bras du brave type, je me rendrais compte que le bâton est la canne sur laquelle il s’appuie. Le bâton n’a pas de sens sans le personnage, et le personnage n’est pas compréhensible sans le bâton.
Un autre exemple. Vous avez devant vous toutes les pièces d’une horloge. Elles sont en parfait état mais soigneusement dispersées sur la table. Cela ne peut pas vous donner l’heure. Si vous réussissez à tout remettre en place, comme dans le puzzle, chaque pièce qui isolée était morte va se mettre à vivre du contact des autres. Si tout est correctement emboité, vous saurez, maintenant, que si vous n’allez pas tout de suite à table, les autres vont manger votre part.
L’univers est constitué d’une multitude d’éléments qui interagissent les uns sur les autres. Dans le cas de la pendule, si une seule pièce est absente ou défectueuse, c’est l’ensemble qui ne fonctionne plus. Ignorer quelques constituants conduit nécessairement à avoir une vision erronée de la mécanique générale et donc en tirer des conclusions fallacieuses quant aux comportements nécessaires face au monde qui nous entoure. Une vision discontinue de l’univers nous entraîne à des aberrations dans notre savoir être.

Puisque par essence nous somme dans une vision du monde faite d’incompétences et de discontinuités, cela veut dire que les zones de notre savoir sont diversement denses. S’il y a des domaines dans lesquels nous ne sommes pas très armés, cela sous entend qu’il y a des secteurs dans lesquels nous sommes plus performants. Tel connaît mieux le football que le tricot. Tel autre est plus pertinent en tricot qu’en flûte à bec.

Le suivant est bien plus performant en flûte à bec qu’en littérature latine et le suivant maîtrise mieux la littérature latine que l’agriculture. Vous pensez bien que si le nombre de connaissances est immense, les combinatoires entre ses connaissances sont quasi infinies. Il y a bien plus de dispositions intellectuelles possibles que d’individus sur la planète.
Il s’en suit que, même si nous étions, quantitativement, comparables en savoirs, nous sommes tous différents.
Pourquoi ?
Pour de multiples raisons : Notre histoire personnelle, notre histoire familiale, notre histoire locale ou régionale ou nationale, nos conditions géographiques et puis le hasard. A chaque instant de notre vie, nous sommes dans une situation dichotomique d’assimilation ou de rejet par rapport à l’évènement de l’instant. Cela nous guide en permanence dans le choix de négliger ou d’approfondir la situation.
Avant d’en terminer avec ce moment de réflexion sur la façon dont sont constitués nos savoirs, je voudrais encore émettre deux remarques.
La première, c’est une tentative d’image.

Si vous imaginez l’ensemble de vos connaissances comme une espèce de conglomérat ayant plus ou moins la forme d’une pomme de terre irrégulière, il est entendu qu’il y aura une partie centrale, autour de votre nombril, plus dense et plus on va vers le bord, plus les discontinuités vont être importantes. Cela ressemblerait vaguement à un atome d’élément lourd. Au milieu, on trouve un noyau compact et autour, au fur et à mesure que l’on monte dans les niveaux des absences de plus en plus fréquentes se manifestent pour arriver à quelques électrons baladeurs et quasi isolés.

A titre d’exemple : Pour ma part, j’ai entendu parler (en astrophysique) de choses que l’on appelle des quasars. J‘ai la certitude que ça existe. Ho, oui ! Ça, j’en suis sûr. En revanche, je suis fichtrement incapable de vous dire ce que c’est. C’est trop loin du reste de mes préoccupations.
La deuxième remarque est d’un autre ordre.
Je vous parle depuis un bon moment, déjà, de la culture et du capital d’acquis culturels comme si c’était une chose fixe et définitive.
Que non !
S’il y a une chose qui est mouvante et fluctuante, c’est bien celle-là.
A chaque fois que, même fortuitement, tu découvres une notion nouvelle, bien sûr, ta collection de connaissances est accrue. Mais aussi, il peut se produire que cette notion nouvelle apporte un éclairage nouveau sur le domaine concerné. Du coup, toute ton organisation interne peut en être modifiée. Tu vas, souvent intuitivement, réorganiser, remettre en cause ce que tu possédais déjà. Nous avons vu que les connaissances ne sont pas une juxtaposition d’objets disparates. Ta compréhension (ton art de refaire le mélange) va devoir recomposer l’ensemble pour en extraire une nouvelle résultante. Donc, qualitativement aussi, ta vision du sujet sera globalement accrue.

Ton savoir peut augmenter. Mais il peu aussi diminuer. Il n’est pas rare que des informations que tu possédais se soient effacées. « Ha ! Je le savais ! Je le savais, ça ! Comment est-ce que c’est déjà ? » Ou bien, tu sais, cette sensation curieuse, que tu éprouves lorsqu’on te donne une information. Instantanément, tu te souviens de l’avoir su et cela ressurgit complètement à ton esprit, mais en même temps tu constates que tu l’avais complètement oublié.
En permanence, les disparités, les disjonctions et les discontinuités changent de place. Des lacunes se comblent pendant que d’autres se creusent.
En fait rien n’est moins permanent que le capital de savoirs, de savoirs faire et de savoirs être. Cela me ferait un peu penser à un gros nuage bourgeonnant qui se retourne sur lui-même avec des excroissances et des effondrements permanents.

Maintenant, une nouvelle question va se poser. Pourquoi certains éprouvent-ils le besoin de s’informer et d’autres pas ?
CULTURE ? (8)
Certaines personnes répugnent à se cultiver et d’autres semblent y trouver un réel plaisir.

Curieux, ça !
Curieux et parfaitement injuste.
Ne serions-nous pas égaux devant l’effort à accomplir ?
Balayons d’abord la paresse. Certes nous avons vu au tout début de cet exposé avec Freud que l’individu recherche en permanence à ne consentir qu’un minimum d’investissement psychique et j’ai ajouté : et pas seulement psychique. Mais là, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question de paresse fondamentale.
Je vais vous en exposer trois raisons.
La première qui est éminemment la plus injuste c’est qu’il y a des gens qui n’en ont pas la capacité physiologique. Précédemment, nous faisions une comparaison avec la course à pied. Au même titre qu’il ya des gens qui n’ont pas la capacité de courir, il y a des gens qui n’ont pas celle de voir, d’entendre ou de réfléchir. Les déficients moteurs, ça existe, les déficients sensoriels ou mentaux aussi. C’est parfaitement injuste dans un cas comme dans l’autre. Mais, qui vous a dit qu’il existait une justice immanente ?
Ces individus sont fort peu nombreux. Selon les époques, on les a désignés de différentes façons. Binet (Alfred 1857 1911) qui ne s’occupait pas de circonlocutions oratoires les désignait, selon les circonstances par des appellations communes dans la langue populaire par les noms de idiots, imbéciles ou crétins. Par la suite, comme, pour la bonne société, il était considéré comme dégradant d’avoir un enfant imbécile, les gens bien pensants, pour se voiler la face, ont inventé des périphrases hypocrites. On a parlé de débiles mentaux. Bah oui, quoi ! Une débilité, c’est une faiblesse. Mais, les mêmes causes produisant les mêmes effets, cette nouvelle appellation s’est à son tour entachée de sens péjoratif. Alors, foin de la débilité, on a parlé de retard mental ou de déficience intellectuelle. Maintenant, toujours pour les mêmes raisons, on dit handicapé mental.

C’est vrai, ça, avec un mot non francophone, ça masque mieux les choses. Et bien, justement, tenez ! Avec le mot « handicap » il y a une chose amusante que je voudrais vous signaler. Bon, tout le monde sait ce que handicap veut dire. Dans les courses hippiques, afin d’égaliser les chances et de rendre les paris plus incertains, on surcharge volontairement les chevaux connus pour leurs meilleures performances. Mais, étymologiquement, le mot, en anglais est une sorte de plaisanterie. Il est question de main et de casquette.

C’est une façon rigolarde de dire que le jockey doit mener son cheval avec une main dans le chapeau. Parler de « une main dans le chapeau » lorsqu’il s’agit de handicapés mentaux, cela tourne à la pantalonnade sordide. Ce doit être de l’humour anglais. Quoi qu’il en soit, tout ça, c’est la même chose. J’attends avec une impatience non dissimulée la proc