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Le blog de Lucien PONS

Pierre Péan et le Kosovo : une « enquête » bâclée pour un livre raté. Par Jean-Arnault Dérens, le courrier des Balkans.

19 Septembre 2013 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La Yougoslavie

Pierre Péan et le Kosovo : une « enquête » bâclée pour un livre raté
Par Jean-Arnault Dérens
 
Sur la Toile :

Mise en ligne : mardi 9 juillet 2013
Utilisant des documents déjà connus, s’appuyant sur un témoin non crédible, Pierre Péan construit un livre à charge visant à démontrer comment l’Europe a construit un Etat mafieux. C’est dommage, tant de nombreuses zones d’ombre subsistent, en particulier sur l’implication des services occidentaux et français. Les explications de Jean-Arnault Dérens, rédacteur en chef du Courrier des Balkans.

Par Jean-Arnault Dérens

La thèse du dernier livre de Pierre Péan est résumée par son titre : Une guerre « juste » pour un État mafieux . La guerre du Kosovo n’aurait eu lieu que dans le seul but de créer cette dangereuse entité, un « État mafieux ». L’histoire du Kosovo et celle de toute la région sont escamotées, l’ensemble des événements des vingt dernières années s’organisent et prennent sens en fonction de cette cause ultime…


Retrouvez notre dossier :
Trafic d’organes : « Au Kosovo, tout le monde était au courant »  


Le livre n’apporte aucun fait nouveau, ne révèle pas le moindre document resté inconnu, ne démontre pas de nouvelles interactions entre les acteurs de la tragédie. En fait, d’enquête, il n’y en a guère, l’essentiel de l’ouvrage consistant en une simple paraphrase des rapports et des articles déjà écrits par d’autres sur le sujet. Étant l’auteur de plusieurs de ces articles – et Pierre Péan me faisant l’honneur de me citer très fréquemment, toujours en termes très élogieux – je me sens tenu de réagir à certains glissements qu’induit la mise en perspective choisie par l’auteur.

Les sources principales de Pierre Péan sont bien connues : il s’agit d’une part du chapitre consacrée au Kosovo dans ses mémoires par l’ancien Procureur général du TPIY de La Haye, Carla del Ponte [1], d’autre part du rapport de Dick Marty, adopté par le Conseil de l’Europe en décembre 2010, et enfin d’un rapport adressé le 30 octobre 2003 par la MINUK à Patrick Lopez Terrez, chef des investigations du TPIY. Ce rapport est publié en annexe du livre de Pierre Péan, mais il ne s’agit en rien d’un scoop, puisque ce rapport a été rendu public en février 2011 par France 24. À cela s’ajoute quelques rapports de divers services de renseignements, notamment du BND allemand, tous tombés dans le domaine public. Pour le reste, Pierre Péan n’a guère rencontré que Bruno Vekarić, le porte-parole du Procureur spécial pour les crimes de guerre de Serbie, un ancien membre de la délégation serbe aux négociations de Rambouillet , et Verica Tomanović, représentante du Comité serbe des personnes disparues.

Pierre Péan s’est rendu au Kosovo en mai 2012, mais semble s’être contenté de faire un petit tour dans les enclaves serbes… Ce n’est pourtant pas dans ces enclaves que l’on risque d’apprendre beaucoup de faits nouveaux sur les violences dont les Serbes du Kosovo ont été victimes. C’est comme si un journaliste voulait expliquer le fonctionnement de la mafia en allant recueillir, des années après les faits, le témoignage des parents éplorés de la victime d’un crime mafieux, ou bien encore si l’on voulait décrire les fronts mouvants d’un guerre en cours en se basant sur le seul témoignage de réfugiés, naturellement dépourvus de toute vision d’ensemble.

Pierre Péan ne semble pas avoir rencontré le moindre acteur albanais impliqué dans la tragédie qu’il entend décrire. Le Premier ministre Hashim Thaçi reçoit pourtant les journalistes. Le docteur Lutfi Dervishi, condamné depuis dans l’affaire du trafic d’organes de la clinique Medicus recevait les journalistes, tout comme le docteur Shaip Muja, inculpé dans cette même affaire. Tous les témoins que je cite, notamment dans la série d’articles publiés dans Mediapart en août 2012, peuvent être rencontrés, plus ou moins facilement. Je suis loin d’être le seul journaliste à les avoir vu.

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Pierre Péan

Pierre Péan ne parle ni le serbe ni l’albanais, mais il ne semble pas avoir eu recours aux services d’un « fixeur » albanais : cela lui aurait pourtant été bien utile non seulement pour comprendre l’enchaînement des faits et l’identité des personnes, mais aussi pour éviter certaines erreurs « énervantes » : ainsi, pratiquement tous les noms propres albanais sont-ils écorchés, parfois orthographiés de deux manières différentes à quelques pages d’intervalle…

Sur le fond, de quoi parle-t-on et que sait-on ? Alors que le Kosovo était soumis à un régime de répression féroce par le régime serbe de Slobodan Milošević, un petit groupe de militants de la diaspora albanaise en Suisse a réussi à prendre la tête du mouvement de résistance, malgré sa faible implantation et sa faible légitimité politique. Ce groupe a réussi à faire passer au second plan le mouvement mené depuis le début des années 1990 par la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d’Ibrahim Rugova. Ce groupe – que Dick Marty désigne sous le nom de « clan de la Drenica », la plupart de ses membres étant originaires de cette petite région du centre du Kosovo – correspond en réalité un petit parti politique clandestin d’inspiration marxiste-léniniste, le Mouvement populaire du Kosovo (LPK). Sa montée en puissance a été favorisée par le choix délibéré des services de renseignements occidentaux – américains, britanniques, allemands et français – de le soutenir. Quelles furent les raisons de ce choix, objectivement très « surprenant » ? Quelle est la nature des liens toujours existant entre les principaux chefs de ce groupe et les services occidentaux ? Voici des questions essentielles auxquelles le livre ne répond pas. Pierre Péan consacre quelques pages assez confuses au personnage de Xhavit Haliti (pp. 287 sq.), mais il semble ignorer que l’homme est le parrain politique de Hashim Thaçi, qui n’a longtemps été qu’un simple porte-parole se contenant d’appliquer fidèlement la « ligne » édictée par Haliti et quelques autres.

À partir de mars 1998, une farouche lutte « fratricide » a opposé les hommes de l’UÇK fidèles au LPK aux combattants qui se revendiquaient beaucoup d’Ibrahim Rugova et des Forces armées de la République du Kosovo (FARK), la guérilla « légaliste » que l’UÇK a réussi à éliminer, avec le soutien actif des services occidentaux. Les épisodes les plus dramatiques se sont joués durant les bombardements de l’OTAN (mars-juin 1999) : le réseau de centres de détention mis en place en Albanie par l’UÇK a d’abord servi à « accueillir » les rivaux des FARK, torturés, humiliés et souvent exécutés. Le fonctionnement de ce mini-archipel du goulag est aujourd’hui bien documenté, notamment par les enquêtes journalistes publiées au printemps 2009 par Michael Montgomery pour notre confrère Balkan Insight.

Ces centres de détention ont, ensuite, été réutilisés pour accueillir des prisonniers serbes kidnappés au Kosovo à l’été 1999. Certains de ces prisonniers auraient alimenté un trafic d’organes, qui est évoqué dans les mémoires de Carla del Ponte et décrit de manière assez précise dans le rapport de Dick Marty. Depuis la publication de celui-ci, les journalistes – tant serbes qu’albanais ou étrangers – ont poursuivi de nombreuses enquêtes. En France, c’est probablement le documentaire de Vanina Kanban [2] qui va le plus loin. Pour résumer l’essentiel de ce qui semble aujourd’hui établi : oui, il y a bien eu un trafic d’organes sur des prisonniers serbes ; non, les exécutions n’avaient pas lieu dans la fameuse « maison jaune » de Burrel, mais dans une « clinique » improvisée à Fushë Kruja, non loin de l’aéroport de Tirana. La « maison jaune » servait de « centre de tri », d’étape « médicalisée » avant l’exécution des victimes. Pierre Péan, qui n’a pas pris le temps d’enquêter sur les lieux, ignore donc des faits désormais acquis. Au contraire, il fait le choix « racoleur » d’ouvrir son livre sur un témoignage extrêmement suspect, celui d’un supposé ancien membre de l’UÇK, qui aurait participé à l’ablation d’un cœur et serait aujourd’hui témoin protégé en Serbie. Ce « témoignage » extrêmement peu crédible a été produit en septembre 2012 par le Parquet serbe. Alors que l’identité réelle du témoin demeure toujours inconnue, Pierre Péan compte parmi les bien rares journalistes à lui prêter foi.

Par contre, de nombreuses questions restent, à ce jour, sans réponse :

  •   combien de prisonniers ont-ils été réellement concernés par ce trafic ? jusqu’à quand s’est-il poursuivi ?
  •   comment les organes prélevés étaient-ils exportés et quels réseaux internationaux étaient-ils impliqués, la mafia italienne ? la mafia russe ? Comment le fameux médecin tuc Jusuf Sönmez est-il entré en contact avec les Kosovars ?
  •   Pour ce qui concerne la (non)-enquête du TPIY sur le sujet, comment se fait-il que des pièces à conviction essentielles aient été détruites ?
  •   jusqu’à quel niveau la direction de l’UÇK était-elle informée de et/ou impliquée dans ce trafic ? Hashim Thaçi l’était-il ? Les services occidentaux étaient-ils au courant de ce trafic ? Ont-ils essayé de l’empêcher ? de le favoriser ? Certains de leurs agents en ont-il tiré profit ?
  •   Et enfin, comment s’est effectuée la « transition » entre le trafic sur des prisonniers de guerre à celui de la clinique Medicus, qui rémunérait des donneurs « volontaires » ? Les mêmes acteurs sont cités, mais la chronologie demeure imprécise.
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    Arnaud Danjean

    Le livre ne se limite pas à la période de la guerre et de l’immédiat après-guerre. Pierre Péan interviewe d’anciens militaires qui ont servi au Kosovo après 1999 et qui ont, par ailleurs, déjà publié leurs mémoires, comme le colonel Méchain [3]. Ces témoignages confirment ce que l’on sait, que le chaos régnait au Kosovo administré par les Nations Unies et le « gouverneur Kouchner », que l’on y tuait, y volait et y trafiquait sans vergogne. Pierre Péan semble ne pas mieux comprendre que les anciens militaires qu’il interroge la véritable tragédie qui s’est jouée durant les mois tragiques de l’après-guerre, « l’épuration » menée par les tueurs de l’UÇK, qui ont systématiquement éliminé leurs rivaux de la LDK au nom de la lutte contre les supposés « collaborateurs » du régime serbe. Plusieurs centaines de militants albanais réputés et respectés ont été abattus dans les rues du Kosovo au cours du second semestre de l’année 1999, quand patrouillaient pourtant plus de 40.000 soldats de la Kfor. À l’époque, l’administration internationale n’a même pas pris la peine d’enquêter sur ces crimes, présentés comme des phénomènes de « vendetta » - cette explication passe-partout associant le piquant du folklorique au confort de l’inaction. La vendetta renvoie aux « mœurs archaïques » et encore très « sauvages » des Albanais, l’invoquer permet d’éluder tout le contexte politique des crimes… Depuis, grâce notamment au témoignage d’un ancien tueur « repenti », Nazim Bllaca, des procès se poursuivent, et la vérité peu à peu se fait jour. Plutôt que de faire avancer l’enquête sur le rôle réel du SHIK – le « service » très spécial de l’UÇK – et ses liens avec les services occidentaux, Pierre Péan se contente de citer quelques articles du Courrier des Balkans… C’est dommage qu’il n’ait pas tenté d’aller plus loin, par exemple en interrogeant des agents français.

    On touche là en effet à l’autre question essentielle, pour qui veut analyser le Kosovo d’après-guerre. Il y a bien sûr, au Kosovo, des bandits, des criminels et des « mafieux », comme il y en a dans tous les pays du monde – et, comme dans tous les pays du monde, ces bandits, ces criminels et ces « mafieux » ont de fortes relations avec les milieux politiques. Ce qui est particulier au Kosovo sous mandat international, c’est que l’on a permis à un tout petit cercle politico-mafieux, celui de Xhavit Haliti, de Hashim Thaçi, de Shaip Muja et de quelques autres, de mettre le territoire en coupe réglée. Pourquoi ? Comment ?

    Il existe aussi, au Kosovo, une forte corruption, mais l’on sait que les principaux corrompus – ceux qui ont touché le plus d’argent, avec la privatisation de l’aéroport de Pristina ou celles des mines, sont des « experts » internationaux, ceux qui étaient venus, grassement payés, pour construire au Kosovo « l’État de droit et une économie de marché fonctionnelle »… Le Kosovo occupe une place très particulière dans l’histoire des « missions internationales ». C’est, de très loin le protectorat le plus coûteux de toute l’histoire des Nations Unies, et l’histoire se poursuit, la tutelle onusienne ayant désormais été largement reprise par l’Union européenne, sans plus de résultats probants. Pourquoi continue-t-on à dépenser de l’argent au Kosovo ? Qui a donc intérêt à la poursuite de cette invraisemblable « expérience de laboratoire » ?

    La « méthode Péan » se révèle très dangereuse, parce qu’elle mêle tous les trafics, « banalisant » ainsi celui des organes, au nom d’une thèse simple qui voudrait que « tous les combattants de l’UÇK », voire tous les Albanais, soient des criminels. Une telle généralisation n’est pas de nature à faire éclater la vérité. Le trafic d’organes constitue un crime d’une gravité particulière, qui nécessite une organisation solide – non pas tant, d’ailleurs, des moyens médicaux particuliers que de solides connexions internationales. Ce trafic d’organes n’a impliqué qu’un petit groupe de cadres issus de l’UÇK – très proches du noyau dirigeant Haliti/Thaçi – et il n’a pu se développer qu’avec la complicité active des services secrets et, au moins, la complicité passive de certains services occidentaux.

    C’est sur ces points que l’on aurait aimé que Pierre Péan fasse avancer l’enquête.

    Pierre Péan a rencontré Arnaud Danjean et Pierre-Antoine Lorenzi, les deux agents de la DGSE qui « traitaient » Hashim Thaçi. Il apporte quelques éclairages de coulisse sur les négociations de Rambouillet (février 1999), et quelques éléments factuels sur la formation dont bénéficièrent des combattants de l’UÇK au Centre parachutiste d’entraînement spécialisé (CPES) de Cercottes. Il démontre une fois de plus que les Etats-Unis voulaient l’échec des négociations de Rambouillet pour ouvrir la voie aux bombardements aériens, que les autorités françaises, divisées, ont fini par se rallier à cette perspective. Il rappelle le cynisme de Bernard Kouchner, éclatant de rire quand on lui parle de l’éventuel trafic d’organes, mais le livre ne permet pas de mieux comprendre l’enchaînement des responsabilités ni surtout les écrasantes responsabilités occidentales dans le fiasco du Kosovo. L’enquête reste encore à mener.

    (Ce texte a été initialement publié par Mediapart).

[1] Carla del Ponte (avec Chuck Sudetic) : La Traque. Les criminels de guerre et moi, traduit par Isabelle Taudière, Paris, Héloïse d’Ormesson, 648 pages, 2009.

[2] « Trafic d’organes : Un scandale au cœur de l’Europe », première diffusion sur Canal+ le 5 mars 2012.

[3] Jean-Michel Méchain (avec Hervé Prudhon), Qui veut la peau du colonel ?, La Table Ronde, 2011.

 

http://balkans.courriers.info/article22768.html

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