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Le blog de Lucien PONS

Too Big to Fail to Regulate. Repris sur le blog d'olivier Berruyer.

5 Décembre 2012 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Economie

« Dans notre économie, nous attendons des entreprises et des individus qu’ils cherchent des profits mais qu’en même temps ils fournissent des biens et des services de qualité tout en se comportant correctement. Malheureusement, nous avons été témoins d’une érosion du sens des responsabilités et de l’éthique qui a exacerbé la crise financière. [...] Accuser en premier lieu la cupidité et la démesure serait trop simpliste. C’est l’échec à prendre en compte la faiblesse humaine qui est la clé dans cette crise. » [Rapport Angelides sur la crise financière, 2011]

Comme nous l’avons vu à plusieurs reprises (en particulier dans le billet précédent sur la dérégulation financière), cette crise est en grande partie survenue car, depuis les années 1980, l’idéologie néoconservatrice a supprimé les règles de prudence mises en place après la crise de 1929.

Or, l’éminent historien de l’économie Charles Kindleberg a montré dans son Histoire mondiale de la spéculation financière (Valor, 2004) qu’une crise financière avait éclaté à peu près tous les dix ans pendant les quatre cents dernières années. Sauf dans la période 1945-1971, où aucune crise n’est survenue, en raison du consensus général pour une régulation très forte du secteur financier.

« Dans les années 1980 s’est produit un tournant ahurissant : la thèse du marché efficace et capable de s’auto-corriger a repris le dessus, dans les milieux économiques conservateurs, mais aussi dans les sections des universités américaines. Cette vision du libre marché n’était conforme ni aux réalités, ni aux avancées récentes de la théorie économique, qui avaient montré que, même avec des marchés concurrentiels et une économie proche du plein-emploi, les ressources ne seraient pas allouées efficacement. […]

Ces nouveaux résultats montraient que l’efficacité des marchés n’avait aucune base scientifique. […] Quand Greenspan disait que l’État pourrait facilement “réparer” l’économie, il n’a pas précisé que traiter les problèmes coûterait aux contribuables des centaines de milliards de dollars et à l’économie davantage encore. C’était une étrange idée de penser qu’il était plus facile de réparer la voiture après l’accident que d’empêcher l’accident.» [Joseph Stiglitz, Le Triomphe de la Cupidité, 2010]

Les sécurités ayant été enlevées, les risques n’ont plus été maitrisés, et comme le disait Jacques Rueff :

« Ce qui doit arriver arrive. » [Jacques Rueff]

Laissée à elle-même, la finance n’oeuvre nullement pour le bien général, mais pour le sien uniquement (et c’est normal) ; la mauvaise pratique chassant alors rapidement la bonne, les pires méthodes génèrent rapidement une forte rentabilité – avant de faire exploser le système…

Je trouve que le dessin suivant illustre à merveille cette sottise du “laisser-fairisme” quasi anarchiste qui entraîne la mort du système par autodestruction :

Dessin humour cartoon deregulation

Depuis cette nouvelle période de dérèglementation, il ne s’est ainsi pratiquement pas passé trois années sans crise majeure, alors qu’il n’y en a pratiquement pas eu durant les Trente Glorieuses :

  • 1986 : crise immobilière et faillite des caisses d’épargne aux États-Unis (Savings & Loans) ;
  • 1987 : krach de Wall Street ;
  • 1989 : éclatement de la bulle spéculative japonaise ;
  • 1991 : faillite de la BCCI ;
  • 1992 : première crise du système monétaire européen (la livre sterling sort du SME) ;
  • 1993 : deuxième crise du système monétaire européen ;
  • 1994 : krach obligataire américain (montée brutale des taux longs) ;
  • 1995 : faillite de la banque Barings, coulée par un trader ;
  • 1997 : première crise financière internationale en Asie (Thaïlande, Corée, Hong Kong) ;
  • 1998 : deuxième crise financière internationale (Russie, Brésil). Quasi-faillite du fonds spéculatif américain LTCM ;
  • 2000 : éclatement de la bulle boursière internet. Crise financière en Turquie ;
  • 2001 : crise financière en Argentine. Faillite d’Enron, suivie d’autres faillites ;
  • 2007 : crise des prêts immobiliers subprime ;
  • 2008 – … : conséquences sur le système bancaire de la crise des subprimes (Lehman Brothers, AIG, etc.) ;
  • 2009 - … : crise économique majeure ;
  • 2010 - … : crise des finances publiques et menaces de défauts.

Ce qui est particulièrement frappant, c’est finalement l’absence d’effet d’apprentissage, l’incapacité quasi pathologique à tirer des leçons des crises passées, et à prendre les décisions nécessaires pour empêcher qu’elles ne surviennent de nouveau. Décisions qu’on hésite d’ailleurs à qualifier de « courageuses », tant elles seraient plébiscitées par les peuples et n’impacteraient que peu de personnes – mais ces personnes ont généralement d’importants moyens d’influence sur le pouvoir.

 « L’influence des États-Unis provenait aussi de leurs idées, comme la démocratie et l’égalité. Le problème, c’est que l’économie américaine ne fonctionne plus et que nos idées se perdent. La démocratie est un bon principe selon lequel “un homme égale une voix”.

Mais, hélas, aujourd’hui les banques disposent de 51 % des votes, car elles achètent les gouvernements. Les États-Unis et l’Europe retrouveront leur place dans le monde lorsqu’ils auront non seulement rebâti leurs économies, mais aussi renoué avec leurs idées fondatrices. » [Joseph Stiglitz, Marianne, janvier 2011]

Force est de constater, tristement, que face à la pire crise depuis 1929, alors que le système bancaire est passé à deux doigts d’une implosion généralisée, aucune réforme majeure (ni même mineure) n’a été entreprise pour réguler le système, afin d’éviter qu’une crise financière plus violente encore ne survienne.

N’ont eu lieu que des gesticulations démagogiques. Des épiphénomènes ont été montés en épingle pour détourner l’attention durant les G20 (paradis fiscaux, bonus des traders…) – et surtout ne pas réguler drastiquement la finance, illustrant ainsi le nom de « G-vains » que Jacques Attali leur a donné…

Les États-Unis se sont camouflés derrière une loi de « régulation » de 2 300 pages [sic.] de juillet 2010, qui ne contient pas véritablement de réformes profondes, et que le nouveau Congrès souhaite déjà démanteler… De même, le Royaume-Uni et la France refusent toute évolution significative des règles applicables à la finance.

Les intéressantes propositions de la Chine (monnaie commune mondiale, très forte limitation de la spéculation par exemple) ne sont malheureusement pas (encore) entendues, et on peut trouver dommage que ce soit une dictature communiste qui porte ces réformes de bon sens du financiarisme. Décidément, malgré la preuve patente de la faillite de ce modèle, l’idéologie et l’incapacité psychologique à penser différemment restent les plus fortes…

Pourtant, le lien entre régulation et sécurité financière est à la fois logique et patent :

Reinhart Rogoff deregulation crises bancaires

Reinhart Rogoff deregulation crises bancaires

Les graphiques précédents montrent pourtant à quel point le manque de régulation et la mobilité absolue du capital ont toujours été extrêmement néfastes par le passé… La différence avec les autres crises est que cette fois il n’y aura pas de nouveau départ sans changer les fondamentaux du système – sans quoi un nouveau cataclysme surviendra rapidement. Attendre des jours meilleurs n’est pas une solution.

Selon un récit apocryphe, on aurait demandé dans les années 1950 à John Kennett Galbraith, immense économiste américain et spécialiste de la crise de 1929, quand aurait lieu la prochaine dépression. Il aurait répondu « 15 ans après le premier président né après la Grande Dépression ». Comme ce fut Bill Clinton, élu en 1992, cette phrase était donc particulièrement prémonitoire, et montre la vision qu’il avait de l’impact futur des déréglementations qui surviendraient une fois que la mémoire des évènements aurait disparu.

« Nous rejetons absolument le “laisser-faire, laisser-passer” et nous voulons qu’en notre siècle, ce soit la République qui conduise la marche économique de la France. » [Charles de Gaulle, conférence de presse du 16 mai 1967]

 Les marchés n’ont aucune vision stratégique

« [Tous les enseignements n’ont pas été tirés de la crise], et cela me préoccupe. Comme à chaque fois, on repart business as usual. Les lobbies jouent contre les mesures de régulation envisagées, privilégiant le court terme et les dispositifs favorisant la volatilité des marchés…

Ce qui est nocif pour l’économie, c’est la spéculation, le court terme. Il faut donc réglementer tout ce qui obère une vision de moyen et long terme… L’investissement se fait de moins en moins en actions.

De même dans quel métier la publication de comptes trimestriels peut-elle avoir du sens ? À la bourse, la cotation en continu a remplacé le fixing. Avec quel intérêt, si ce n’est d’encourager la spéculation ? Les dirigeants d’entreprise sont bien trop à l’écoute des marchés boursiers. Si j’avais écouté les marchés, jamais je n’aurais bâti AXA ! À chaque nouvelle acquisition, ils nous ont sanctionnés, car ils n’avaient aucune vision stratégique. Aujourd’hui les fonds d’investissement recherchent des rendements à court terme, ce qui va à l’encontre des intérêts des entreprises. Existe-t-il encore de vrais investisseurs, des actionnaires qui assurent leur responsabilité de partenaire de l’entreprise ? …

Il faut des contrôles. La survenue de la crise tient principalement à la suppression des règles. »  [Claude Bébéar, L’argus de l’assurance, 11/2009]

« Ce qui, pour l’essentiel, explique le développement de l’ère de prospérité générale, aux États-Unis et dans le monde, dans les années qui ont précédé le krach de 1929, c’est l’ignorance, une ignorance profonde de toutes les crises du XIXe siècle et de leur signification réelle. En fait, toutes les grandes crises des XIXe et XXe siècles ont résulté du développement excessif des promesses de payer et de leur monétisation. Partout et à toute époque, les mêmes causes génèrent les mêmes effets et ce qui doit arriver arrive. » [Maurice Allais]

« Le salaire est considéré par chaque entreprise exclusivement comme un coût qu’il faut diminuer autant que possible alors que c’est un élément essentiel de la demande globale. La croissance va s’étouffer si l’on ne fixe pas des règles du jeu collectives. » [Henri Ford]

 « Le marché, il a du bon. Il oblige les gens à se dégourdir, il donne une prime aux meilleurs, il encourage à dépasser les autres et à se dépasser soi-même. Mais, en même temps, il fabrique des injustices, il installe des monopoles, il favorise les tricheurs. Alors, ne soyez pas aveugle en face du marché. Il ne faut pas s’imaginer qu’il règlera tout seul tous les problèmes. Le marché n’est pas au-dessus de la nation et de l’État. C’est l’État, c’est la nation, qui doivent surplomber le marché. Si le marché régnait en maître, ce sont les Américains qui régneraient en maitre sur lui, ce sont les multinationales, qui ne sont pas plus multinationales que l’OTAN. Tout ça n’est qu’un simple camouflage de l’hégémonie américaine. Si nous suivions le marché les yeux fermés, nous nous ferions coloniser par les Américains. Nous n’existerions plus, nous Européens. » [Charles de Gaulle, 12 décembre 1962, d'après Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Tome I]

« Tout système financier non régulé fait faillite. » [Jean Peyrelevade, La Tribune, 06/2010]


Dessin humour cartoon deregulation

Dessin humour cartoon deregulation

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Dessin humour cartoon deregulation

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