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Le blog de Lucien PONS

Assad le tyran ? Par Philip Roddis – Le 23 mai 2016.

3 Août 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #AMERIQUE, #Europe supranationale, #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013, #Terrorisme

Assad le tyran ?


Par Philip Roddis – Le 23 mai 2016 – Source Off Guardian

Je connais des hommes et des femmes intelligents, courageux, indépendants et bien intentionnés qui sont sûrs que Bachar al-Assad – le type affable qui ressemble à un gendarme français et qui, s’il n’en tenait qu’à lui, serait le chirurgien ophtamologiste qu’il voulait être et pour quoi il a été formé si l’Histoire ne lui avait pas réservé d’autres projets – est un monstre. Certains disent qu’il est tout aussi mauvais que les coupeurs de tête acharnés à transformer un pays divers et autrefois prospère en un théâtre d’horreurs incroyables : justement l’idée que poursuivent les fanatiques de la volonté d’Allah sur la terre.

Moi, je suis enclin à laisser au gars un peu de mou, et cela pour trois raisons.

UN, l’info sur la prétendue tyrannie d’Assad junior et son impopularité universelle, et sur les incidents de Daara largement mis en avant dans les médias commerciaux et sociaux comme ayant suscité une révolution syrienne, est d’origine louche. Les sources comprennent des topos émanant de Washington, de Whitehall et de politiciens de l’OTAN dont les antécédents sur la région seraient, dans tout monde sain et à peu près alerte, traités avec dédain. Elles incluent aussi Al-Jazeera – propriété de l’Émir du Qatar, dont des décennies d’hostilité envers Damas rendent presque sans valeur le traitement de la Syrie par cette source, par ailleurs utile – et le pompeusement intitulé Observatoire syrien des droits de l’homme. Permettez-moi de vous parler de ces types. Ou plutôt, ce type, puisque même le New York Times – qui n’était pas un porte-parole de Damas la dernière fois que nous avons vérifié – décrit cet Observatoire comme « un homme-orchestre dont le fondateur, Rami Abdul Rahman, a fui la Syrie il y a treize ans et opère à partir d’un appartement (à Coventry) ».

(Veux tu dire que c’est comme pour « steel city scribblings » ? [le blog de l’auteur, NdT] Nous, nous avons des équipes de journalistes sur nos listes de paie…)

Regardez : l’Ukraine et la Grèce… L’Irak, la Libye et la Syrie… La Bolivie, le Venezuela et une série d’autres pays dont les politiques déplaisaient à Washington et à Wall Street. De grands récits généraux sont construits sur le gouvernement de ces pays – avant des interventions ouvertes ou secrètes – à partir de preuves douteuses. À force de répétitions, et à travers le ton sobre des politiciens et des experts impartiaux, ces récits acquièrent le statut d’une vérité inattaquable. J’ai entendu des universitaires expérimentés – des hommes et des femmes qui sanctionnent régulièrement leurs étudiants pour ne pas étayer leurs affirmations dans leurs travaux – réciter de telles opinions inconsciemment pro-impérialistes sans l’ombre d’une preuve. J’ai entendu une militante de gauche aguerrie et courageuse me dire, lorsqu’elle a été mise au défi d’étayer une affirmation selon laquelle Assad est aussi malfaisant qu’EI, qu’elle verrait si elle pouvait « déterrer quelque chose » – puis perdre son sang-froid lorsque j’ai dit que c’était chercher une preuve pour appuyer une conclusion a priori. (Autre qu’un lien vers Al Jazeera, sa propre source était ce type magnifique à l’Observatoire syrien, que je dois réécouter.) Et j’ai rencontré un ami juif qui me disait que les horreurs sur Assad « ne peuvent pas toutes être des inventions ». Des types moins forts que moi pourraient sombrer dans le désespoir lorsque quelqu’un comme lui – apparenté à des gens qui en savent beaucoup sur l’échelle industrielle de la calomnie – parle de cette manière.

Un exemple central de cette authentification par la répétition est l’usage présumé du gaz sarin neurotoxique, élevé par des diffusions répétées au statut de fait avéré. Sur cette question et d’autres s’y rapportant, j’ai vu trop de partis manifestement biaisés prononcer la culpabilité d’Assad sans aucune preuve ou alors infiniment minces ; trop de groupes et d’individus crédules relayant de tels jugements sur Facebook et Twitter. J’ai aussi entendu des amis intelligents, qui devraient en savoir plus, dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu, un proverbe dangereusement complaisant lorsque le poids combiné des médias occidentaux parle d’une voix uniquement et singulièrement non critique. En revanche, je vous recommande cette enquête de Who What Why [Qui, quoi, pourquoi] ;  pas seulement parce qu’elle conseille la prudence mais aussi pour son approche impartiale. Who What Why n’exclut pas la possibilité de la culpabilité d’Assad. Ce qu’il fait est d’exposer les faits connus, en commençant par les multiples usages du sarin en Syrie, avant de peser les preuves médico-légales et balistiques et de poser la question du cui bono ? – Damas, les islamistes et l’OTAN. Le résultat n’est pas seulement un exemple rare d’appréciation sobre sur un aspect important du désastre qu’est la Syrie ; plus généralement, c’est un modèle de ce à quoi ressemble une enquête solide et critique.

Un autre exemple souvent répété de la vilenie d’Assad est l’usage de bombes barils. Damas est-il coupable ? Avec un plus grand degré de certitude que pour le sarin, la réponse est probablement oui. De mauvaises choses, les bombes barils, mais elles sont aussi artisanales et sommaires : au contraire du degré technique de l’armement utilisé – au bénéfice de l’énorme industrie américaine de l’armement – par la coalition des forces en Irak, où les gens meurent encore de l’uranium appauvri laissé par les armes conventionnelles. « Scandaleux, disent Kerry et Obama. Ces gens épouvantables utilisent (gloups) des bombes barils. » Et comme s’ils n’attendaient que ça, les bavards des médias commerciaux et sociaux se précipitent pour relayer le message partout – aucun des deux groupes ne se souciant de vérifier si les bombes barils sont pires que les faucheuses de marguerites et autres panoplies létales couramment utilisées par nos forces. Subitement, l’épreuve de vérité pour séparer les bons types des mauvais est l’usage de bombes barils. Comme nous sommes facilement manipulables !

Mais ce sont des détails, de simples embellissements de récits plus larges qui viennent pour dominer notre compréhension des conflits à l’étranger et notre rôle infailliblement bien intentionné là-dedans. Et les escrocs et les menteurs courent parmi nos classes politiques, bien sûr, mais la plupart des politiciens parviennent à façonner nos points de vue sur les questions étrangères non seulement parce que nous avons tendance à en savoir peu et à peu nous en soucier, mais parce qu’ils s’en convainquent d’abord eux-mêmes. Pour certains, c’est parce qu’ils sont bêtes. (Mémoire pauvre et incapacité à établir des liens y contribuent.) Pour d’autres, c’est parce qu’ils en savent moins que nous. Et pour la plus grande partie, c’est parce que – guidés par le conformisme, la dissonance cognitive, le sens du côté où notre tartine est beurrée et la pure paresse – les humains sont disposés à croire ce qu’il convient de croire. Parce que nous à l’Ouest nous savons, comme dans nous pensons que nous savons, que nos chefs et nos médias sont tenus à des vérifications et à des contrepoids qui fonctionnent plus ou moins, donc que la thèse du mensonge répété qui devient vérité de Hitler n’est plus valable. Soutenez-vous que Assad est le diable que l’on nous a dit qu’il est ? Comment et où l’avez-vous découvert ? Voici une enquête d’opinion internationale – sûrement plus crédible et impartiale que les sources citées ci-dessus – montrant qu’une majorité de Syriens le soutiennent. Vous ne l’aurez pas vu dans le Daily Mail. Vous devriez l’avoir vu dans le Guardian ou l’Independent, mais seulement comme une note dissonante mineure – la quantité comptant ici plus que la qualité – dans une symphonie bien orchestrée, Assad le diable en sol majeur.

DEUX, dans tous les cas où l’Ouest a pesé de tout son poids militaire et financier pour déloger un prétendu tyran au Moyen-Orient, les résultats ont été : chaos meurtrier… privatisation … destruction de la protection sociale… gros bénéfices non seulement pour les marchands d’armes mais pour le grand capital en général, aidé par des politiciens opportunistes – allez vérifier Haliburton-Cheney, Clinton-ExxonMobil. En somme, ceux qui ont le plus à gagner à renverser le tyran sont précisément ceux qui contrôlent le récit sur sa tyrannie. Cela ne disqualifie pas automatiquement le récit, mais cela devrait nous rendre soupçonneux. Alors pourquoi n’est-ce pas le cas ? Pourquoi tant de gens de gauche et du centre-gauche répètent-ils et relaient-ils ce récit sans se soucier de faire un petit bout d’appréciation indépendante des preuves ? Et oui, je sais que certaines gens ont des boulots, des enfants et des vies occupées. Tout le monde ne peut pas passer des heures et des heures à étudier chaque affirmation des médias milliardaires, mais ce que nous pouvons tous faire est de faire de la place pour ménager un espace à un scepticisme à l’ancienne et à cette question perpétuellement utile, cui bono?

(Bien que je ne sois pas prêt à exposer complètement mes vues à ce propos, je vois beaucoup le chaos syrien comme un produit des politiques occidentales, à considérer à la lumière des tensions entre l’Occident et non seulement la Russie, mais aussi la Chine. Ces tensions ont de multiples aspects, fiscaux et économiques autant que géopolitiques et militaires, et il y a des signes que la Chine et la Russie s’unissent – la première amenant son énorme surplus, la seconde ses énormes réserves énergétiques – pour contester une hégémonie du dollar qui a soutenu le monde occidental depuis 1945 et près de la totalité de l’ordre mondial depuis la chute de l’Union soviétique en 1990. Tandis qu’il y a des aspects positifs à cette contestation, en particulier la capacité des pays en développement de résister à l’austérité imposée par le FMI en concluant des accords moins draconiens à Pékin et à Moscou, le résultat est que le monde est plus dangereux. L’Histoire n’offre pas d’exemple de pays le plus puissant sur la terre autorisant que son économie soit contestée, et dans ce contexte, la localisation géographique de la Syrie est importante. Ses ports en eaux chaudes sur la Méditerranée en font la candidate évidente pour transporter le pétrole des producteurs éloignés du littoral jusqu’en Europe, avec des routes concurrentes sur la table. Assad a rejeté l’oléoduc occidental/saoudien/qatari soutenu par l’Égypte passant par Homs (arabe) pour choisir en lieu et place l’oléoduc Iran-Irak (islamique) soutenu aussi par la Russie. Étant donné cela, une compréhension du conflit syrien comme une guerre des oléoducs – Washington ayant une fois de plus inventé ou exacerbé un soulèvement populaire qui doit être soutenu au nom de la Démocratie – ne peut pas être rejetée facilement. Ni le contexte plus large tel qu’il est brièvement esquissé.)

TROIS, supposons que certaines au moins des choses dites sur la brutalité d’Assad puissent être prouvées. Je n’ai pas encore vu de preuves crédibles, mais cela ne signifie pas qu’aucune ne pourrait surgir. Où cela nous mènerait-il ? Pour ceux qui à gauche font passer leur noble universalisme au-dessus de la realpolitik, la réponse est claire : tous les côtés sont également et indiciblement vils, donc la peste est partout ! OK, pour les besoins du raisonnement, disons que Assad est aussi mauvais que les coupeurs de tête. (Pire peut-être, puisque ceux-ci ont au moins la courtoisie de fournir les preuves de leur mauvaiseté sur internet.) Pour les champions d’une troisième force islamiste modérée qui s’est réduite à un croupion autour de Londres et de Washington (qui eux-mêmes n’y croient plus mais tiennent la ligne), la conclusion, rarement formulée mais découlant logiquement de cette prémisse, est que c’était à Assad de jeter l’éponge et d’embarquer ce soir pour une clinique suisse où il pourrait pratiquer l’optométrie chère à son cœur, et tout irait pour le mieux. En particulier si les Russes partaient aussi, suivis par le Hezbollah. Trois démons hors du cadre ; quelle joie ! C’est vrai, les fantassins d’Allah aiment chanter Les Alaouites au couteau, les chrétiens à Beyrouth, mais c’est la fougue de la jeunesse, n’est-ce pas ?

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker francophone

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