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Le blog de Lucien PONS

De la décomposition politique par Jacques Sapir.

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #Le capitalisme;, #Les transnationales, #Le grand banditisme, #Le fascisme

De la décomposition politique

Président français François Hollande© Benoit TessierSource: Reuters
Président français François Hollande

L'Union européenne «ne fait plus rêver». C'est même plutôt un rêve qui s’est transformé en cauchemar. Quelles sont les solutions politiques et économiques pour sortir de cette impasse ? L'économiste Jacques Sapir cherche des réponses.

L’une des caractéristiques de la situation actuelle est le désenchantement vis-à-vis du «rêve» européen. L’Europe, et en particulier sous sa forme de l’Union européenne, ne fait plus rêver. Elle inquiète et elle fait même peur. Le «rêve» s’est transformé en cauchemar, d’Athènes à Paris, en passant par Rome, Lisbonne et Madrid. Les causes en sont multiples : chômage de masse, politiques d’austérité à répétition dont le poids est toujours porté par les mêmes, mais aussi montée des réglementations liberticides et des détournements de souveraineté, enfin des comportements scandaleux à l’échelle internationale comme on peut le voir dans la gestion calamiteuse de la question des réfugiés ou dans l’alignement sur la politique étatsunienne avec le soutien apporté, de fait, aux néo-nazis qui sévissent à Kiev. Ce désenchantement se traduit par la montée des remises en cause de l’Union européenne, dont le débat sur une sortie possible de la Grande-Bretagne (ce que l’on appelle le «Brexit») est l’un des exemples. Il provoque en retour la crise ouverte des élites politiques, et en particulier en France où la «construction européenne» avait depuis longtemps quitté le domaine de la raison pour entrer dans celui du dogme religieux. C’est ce qui explique le spectacle de décomposition accélérée que donnent les deux partis anciennement dominant de la vie politique française, le parti «socialiste» et l’ex-UMP rebaptisée «Les Républicains».

C’était ce traité, [le TSCG] qu’il fallait combattre et non pas pleurer sur ses conséquences

Précis de décomposition

Cette décomposition est aujourd’hui une évidence au sein du P«S». La tribune co-signée par Mme Martine Aubry et quelques autres, tribune dont on a déjà parlé, en est l’un des symptômes. Dans cette «rupture», qui semble bien aujourd’hui actée, entre deux lignes que pourtant tout rapproche et en particulier leur européisme, ce sont les querelles d’égo qui ont d’abord parlé. Et ceci est symptomatique d’une décomposition politique quand on n’est plus capable de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire, ou que l’on en vient à considérer des questions de personnes comme essentielles. De fait, la cohérence du gouvernement, et des partis qui le soutiennent, est déterminée par le vote du Traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (le TSCG), vote qui fut obtenu en septembre 2012. Ce Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, contient en réalité trois mensonges pour le prix d’un. Quelle stabilité, quand on voit dans le rapport récent du FMI, que les mêmes mécanismes qui ont été mis en œuvre depuis 2010 n’ont fait qu’aggraver la crise? Quelle stabilité encore quand on voit la dépression que connaissent les pays en crise? Parler de stabilité est ici un mensonge flagrant. Quelle coordination, encore, quand on sait qu’il n’y a de coordination qu’entre des agents libres et des Etats souverain, alors c’est à une autorité hiérarchique que l’on a affaire, et qu’il n’y a dans ce traité qu’asservissement à des agences dites indépendantes ? J’écrivais en octobre 2012 : «Ce traité organise en fait le dépérissement de la démocratie en Europe avec la fin de l’autorité suprême des Parlements nationaux en matière budgétaire. Or, il faut s’en souvenir, c’est par le consentement à l’impôt que commence la démocratie».

La décomposition sévit aussi dans l’opposition

Quelle gouvernance, enfin, dans un traité qui s’est avéré inapplicable et qui n’a pas eu d’autres fonctions que d’être violé à peine signé ? Mais ce traité désastreux a bien été l’inspiration des diverses mesures prises par François Hollande et ses divers gouvernements. C’était ce traité qu’il fallait combattre et non pas pleurer sur ses conséquences. Ceci ne rappelle que trop cette célèbre phrase de Bossuet qui s’applique, hélas, parfaitement à cette situation : «Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance» (Bossuet J.B., Œuvres complètes, vol XIV, éd. L. Vivès, Paris, 1862-1875, p. 145. Cette citation est connue dans sa forme courte «Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils chérissent les causes»).

Mais, la décomposition sévit aussi dans l’opposition. La «primaire» que les «Républicains» veulent organiser n’est pas seulement une injure aux institutions, dont ce parti devrait, de par ses origines, être le meilleur défenseur. Elle se traduit par une surenchère de petites phrases, des postures dont raffolent certains dirigeants politiques, le verbe haut et les coups bas. Car, entre MM. Fillon, Juppé, Le Maire et Sarkozy, où sont les différences ? Un peu plus ou un peu moins d’austérité ? Quelques cadeaux en plus ou en moins pour le MEDEF ? Le jeunisme brouillon contre la calvitie couverte d’erreurs ? Ce sera, toujours, le même alignement sur Bruxelles, sur l’Union européenne et sur l’Allemagne. Il faut espérer qu’une voix se lève pour faire entendre un autre discours. Mais, en attendant, nous avons droit au même spectacle que celui donné par les «solfériniens».

Enfin, des histrions proposent des candidatures de fantaisie, comme celle de Nicolas Hulot, sans se soucier du programme qui pourrait la sous-tendre. Cette focalisation sur des personnalités est bien la preuve que nous sommes dans un espace politique complètement décomposé.

La zone euro n’a plus d’autre choix que de s’engager toujours plus dans dans une politique de déflation ou de disparaître

Les causes de cette décomposition

Pourtant, l’heure est grave. La situation de la France n’a d’égal que la crise que connaît l’Union européenne. Il suffit de lire ce qu’écrit un auteur «européiste», mais pourtant lucide, pour s’en convaincre. Car cette crise qui perdure a une origine. Cette destruction de l’ensemble du cadre économique et social que nous connaissons en France vient de ce que l’euro favorise ou impose dans les différents pays membres. Mais, elle découle aussi du cadre politique implicite qui se met en place à propos de l’euro dans les pays de la zone euro. Aujourd’hui, la plupart des européens sont désormais conscients des effets négatifs sur l’économie de la monnaie. On sait ce qu’elle entraîne, et ce qui était prévisible depuis près de dix ans (voir J. Bibow, (2007), "Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This", in J. Bibow et A. Terzi (dir.), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (N. Y.), Palgrave Macmillan, 2007) : croissance faible et montée du chômage. La crise de la zone euro est désormais une évidence, même pour les idéologues les plus bornés.

L’attractivité de l’Euro mais aussi de l’Union européenne est en train de s’effacer

Aucun des problèmes fondamentaux posés dès l’origine n’a été résolu, et leurs effets désormais s’accumulent. Les solutions partielles qui ont été proposées, et présentées comme des avancées historiques vers une Europe fédérale, posent en réalité bien plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. La zone euro n’a plus d’autre choix que de s’engager toujours plus dans dans une politique de déflation, dont les conséquences cumulées sont redoutables pour les peuples des pays qui la composent, ou de disparaître.

L’attractivité de l’Euro mais aussi de l’Union européenne est en train de s’effacer. La faute en revient aux politiques d’austérité qui ont été mises en œuvres ouvertement pour «sauver» l’euro, c’est à dire pour résoudre la crise des dettes souveraines. Or, ces politiques ont plongé les pays qui les ont appliquées dans des récessions très profondes (Baum A., Marcos Poplawski-Ribeiro, et Anke Weber, (2012), « Fiscal Multipliers and the State of the Economy », IMF Working papers, WP/12/86, FMI, Washington DC. Blanchard O. et D. Leigh, (2013), « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers », IMF Working Paper, WP/13/1, FMI, Washington D.C.). Il faudra que très rapidement les dirigeants des différents pays en prennent acte et soit trouvent des thèmes susceptibles de refonder cette attractivité, soit comprennent que l’on ne peut durablement faire vivre des institutions contre la volonté des peuples.

La montée de l’exaspération populaire est aujourd’hui palpable, et sur l’ensemble des terrains

Pour des comités d’action de la révolte sociale

Les quolibets et les insultes que le président de la République a subis au salon de l’Agriculture le matin du samedi 27 février sont exemplaires de l’exaspération d’une profession, mais au-delà des Français. Or, les problèmes de l’agriculture française, dont les sources sont multiples et où le rôle de la grande distribution est à signaler, seraient largement réduits si une différence de 40% s’établissait entre le franc retrouvé et le deutsche mark. Cella correspond à ce que donnent les calculs dans le cas d’une dissolution de la Zone euro, soit une dépréciation de 10% pour le franc et une appréciation de 30% pour le DM. Notons encore que c’est l’Union européenne qui s’oppose à la signature d’accords garantissant les prix d’achat aux producteurs, au nom du sacro-saint respect de la «concurrence libre et non faussée». Le gouvernement français aurait parfaitement les moyens de régler cette crise en jouant sur les prix et non par des suppressions de cotisations, qui ne sont que des palliatifs temporaires.

La montée de l’exaspération populaire est aujourd’hui palpable, et sur l’ensemble des terrains. C’est ce qui explique le retentissement des manifestations du salon de l’Agriculture le 27 février. De la calamiteuse «loi Travail» à la situation dramatique des agriculteurs, de la révolte des enseignants contre la réforme du collège et le discours de l’éducation nationale à la casse des services publics et de l’esprit public (avec son corollaire, la laïcité) sur l’ensemble du territoire, il est temps que ces diverses colères trouvent leur débouché politique. Ce débouché ne peut être qu’une position radicalement opposée à l’euro et renvoyant l’Union européenne à une réforme immédiate. Ce débouché doit prendre la forme d’un rejet immédiat des deux partis, le P«S» et les «Républicains» dont la cogestion de la France au sein de l’idéologie européiste a produit la situation actuelle. Cela impose de dire haut et fort que nous ne voterons en 2017 ni Hollande, ni Aubry, ni aucun des clones que nous produira cette «gauche» déshonorée, ni pour Juppé, ni pour Sarkozy, ni aucun de ces clowns issus de la matrice européiste.

Cette convergence des luttes doit s’organiser, si possible avec l’aide des syndicats, ce qui serait naturellement souhaitable, mais s’il le faut sans eux. Un grand mouvement de comités d’action de la révolte sociale est possible. Ces comités doivent avoir deux principes directeurs : la volonté de faire converger les luttes et le rejet clair et sans ambiguïté du cadre européen avec la volonté affirmé de retrouver notre solidarité. Telle pourrait être la meilleure sortie possible de la situation de décomposition politique dans laquelle nous nous trouvons.

DU MÊME AUTEUR : L’indécence et l’impudence de la tribune de Martine Aubry

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Bernard-Henri Lévy, selon le CFR, l’Occident a aggravé la guerre en Libye puis en Syrie, par Maxime Chaix

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #L'OTAN., #La France, #AMERIQUE, #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013, #Politique étrangère, #Terrorisme, #La Turquie

Source : Maxime Chaix, 07-02-2016

Pour des raisons promotionnelles, Bernard-Henri Lévy est à nouveau omniprésent sur la scène médiatique. Cet homme de réseaux et d’influence, qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, continue de justifier l’intervention de l’OTAN contre le régime libyen avec des arguments irréalistes. En effet, il estime que cette campagne a « évité à la Libye un destin syrien », en ce qu’elle aurait empêché Kadhafi d’« aller au bout de (…) projets meurtriers » pourtant loin d’être avérés. Nous allons montrer que ce raisonnement est invalide en résumant l’intervention clandestine et massive de l’Occident dans la guerre en Syrie, et en analysant une étude sur le conflit libyen parue dans Foreign Affairs, la revue du Council on Foreign Relations(CFR). En 2006, « devant les invités [de ce] prestigieux think tank new-yorkais, Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » Rapportant cet aveu, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture « antitotalitaire » et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

Cinq ans plus tard, cette même « vision morale » justifiera la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite de l’Emailgate, un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » Ces révélations confirment que l’humanisme fut le principal facteur de l’intervention occidentale en Libye…

Dans une tribune publiée le 16 mars 2011, Bernard-Henri Lévy et d’autres figures du Meilleur des Mondes avancèrent que Kadhafi « mitraille les populations civiles, “purge” les villes des opposants et fait régner la terreur. » Or, ces accusations ne résistent pas à l’épreuve des faits. Comme l’avait déclaré Rony Brauman, qui était initialement favorable à une intervention de l’OTAN,

« [l]’aventure libyenne est elle-même partie d’une manipulation médiatique caractérisée. Ce qui a décidé Sarkozy et Obama a été le mitraillage aérien des manifestants de Tripoli le 21 février, une fausse information diffusée par Al-Jazira sur la base d’un simple témoignage téléphonique. Or il n’y a pas eu de manifestations à Tripoli et encore moins d’avion mitraillant la foule. Aucun des médias dominants n’a daigné faire la moindre vérification. La première page du récit de Bernard-Henri Lévy La Guerre sans l’aimer débute là-dessus : alors au Caire pour soutenir le Printemps arabe, il est sur le point de rentrer en France quand il voit sur les écrans de l’aéroport les avions attaquer en piqué la foule. Il prend soin de préciser que l’importance d’un événement c’est son commencement. À raison : ce commencement-là n’a pas eu lieu, c’était un énorme montage propagandiste, et qui donnait le ton de la suite. »

À cette époque, la nécessité d’une action militaire était presque unanimement défendue par des médias qui, malgré les dérives du journalisme de meute et de la propagande de guerredéplorentqu’un nombre grandissant de citoyens ne leur fait plus confiance.

En Libye, la campagne de l’OTAN a prolongé la guerre et alourdi le bilan humain

Depuis le renversement de Mouammar Kadhafi, la situation sécuritaire en Libye est de plus en plus préoccupante. De ce fait, un nouvel engagement occidental dans ce pays semble inévitable, bien qu’il comporte de sérieux risques. Selon l’ancien diplomate Patrick Haimzadeh, en « [r]eléguant aux oubliettes la question cruciale de la reconstruction d’un État légitime et inclusif, une telle opération aurait toutes les chances de poser davantage de problèmes qu’elle n’est censée en résoudre ». Cet expert de la Libye considère notamment qu’une nouvelle action militaire occidentale pourrait renforcer Daech. Malgré cette impasse stratégique, Bernard-Henri-Lévy ne regrette rien et continue de qualifier cette intervention de « juste ». En son temps, Socrate avait déclaré que « [l]e mal vient de ce que l’homme se trompe au sujet du bien. » Comme d’autres « orateurs », BHL estime que cette intervention a empêché Kadhafi de tuer massivement son peuple. Or, une analyse du contexte réel précédant cette campagne de l’OTAN nous amène à la conclusion inverse : cette opération a prolongé ce conflit et elle en a dramatiquement alourdi le bilan humain, alors que les troupes libyennes reprenaient le contrôle du pays en essayant d’épargner les civils.

Dans Foreign Affairs, la revue du prestigieux CFR, l’universitaire Alan Kuperman a démontré que l’ampleur de la répression de Mouammar Kadhafi avait été grandement exagérée par les médias et les défenseurs d’une action militaire de l’OTAN. D’après cet expert,

« [b]ien que la Maison Blanche ait justifié sa mission en Libye par des motifs humanitaires, cette intervention a en fait nettement aggravé le bilan humain dans ce pays.Tout d’abord, il s’est avéré que la répression de Kadhafi a été bien moins meurtrière que ne l’indiquaient alors les médias. Dans l’Est libyen, où l’insurrection a démarré sous la forme de manifestations pacifiques ou violentes, Human Rights Watch a recensé seulement 233 morts durant les premiers jours des combats, et non 10 000 comme l’avait avancé la chaîne saoudienne Al Arabiya. En vérité, comme je l’avais documenté en 2013 dans dans [la revue universitaire] International Security, entre le début de la rébellion à la mi-février 2011 et l’intervention de l’OTAN à la mi-mars, seulement un millier de Libyens avaient été tués, dont des soldats et des rebelles. Dans cette période, un article d’Al Jazeera largement cité par les médias occidentaux avança que l’armée de l’air de Kadhafi avait mitraillé et bombardé des civils à Benghazi et à Tripoli. Or, selon le professeur Hugh Roberts, de la Tufts University, “cette histoire était fausse”, comme il l’a démontré dans une longue enquête publiée par la London Review of BooksAu contraire, en s’efforçant de minimiser les pertes civiles, les troupes de Kadhafi s’étaient abstenues d’avoir recours à la violence indiscriminée. »

En citant des sources crédibles, ce spécialiste expose d’autres manipulations médiatiques ayant motivé l’intervention de l’OTAN. À l’initiative de la tribune du 16 mars 2011, que Bernard-Henri Lévy a cosignée, l’écrivain Dominique Simonnet déclara en août 2014 que « Kadhafi était en train de massacrer son peuple dans une abomination sans nom. Je pense qu’il était impossible de ne pas dire : “Faisons quelque chose, nous qui avons les moyens d’intervenir”. » Que Monsieur Simonnet en ait conscience ou pas, cet argument censé réaffirmer le bienfondé de la campagne de l’OTAN en Libye est indiscutablement faux, comme l’a démontré M. Kuperman dans Foreign Affairs :

« [A]u moment de l’intervention, la violence en Libye était sur le point de cesser. Les troupes bien équipées de Kadhafi avaient mis en déroute les rebelles désorganisés, qui rentraient chez eux. À la mi-mars 2011, les forces gouvernementales s’apprêtaient à reprendre le dernier bastion rebelle de Benghazi, afin de mettre un terme à ce conflit qui n’avait engendré que 1 000 décès en un mois. Or, à ce moment précis, des expatriés libyens basés en Suisse, qui étaient liés aux rebelles, ont lancé des mises en garde sur l’imminence d’un “bain de sang” à Benghazi – [des propos alarmistes] dûment repris par les médias occidentaux, mais qui se sont avérés être de la pure propagande. En vérité, le 17 mars [2011], Kadhafi s’engagea à protéger les civils à Benghazi, comme il l’avait fait avant de reprendre les autres villes libyennes, ajoutant que ses forces “laissaient la possibilité” aux rebelles de se réfugier en Égypte. En résumé, les insurgés allaient perdre la guerre, donc leurs agents d’influence à l’étranger agitèrent le spectre du génocide pour susciter une intervention de l’OTAN – ce qui fonctionna à merveille. Il n’existe aucune preuve que Kadhafi avait planifié ou envisagé une campagne de tueries contre la population. Certes, le gouvernement avait tenté d’intimider les rebelles en promettant de les traquer sans relâche. Mais Kadhafi n’a jamais mis ces menaces à exécution en visant les civils. »

Dans son étude, Alan Kuperman analysa de nombreux chiffres relatifs aux décès survenus depuis le lancement de l’opération occidentale en Libye. Il en a déduit qu’avant cette campagne de l’OTAN, la guerre civile était sur le point de se conclure, après avoir engendré « seulement » 1 000 décès. Selon lui, « depuis cette intervention, la Libye a souffert d’au moins 10 000 morts supplémentaires. En d’autres termes, il semblerait que l’opération de l’OTAN ait multiplié par dix le nombre de morts violentes » dans ce pays. Bien entendu, en l’absence d’étude épidémiologique crédible, le bilan humain de cette guerre reste impossible à déterminer. Dans tous les cas, il est clair que des manipulations médiatiques de grande ampleur ont altéré notre perception du « Printemps arabe » libyen, justifiant une campagne militaire aux conséquences désastreuses. À cette époque, toujours selon M. Kuperman,

« [l]’intervention en Libye pourrait aussi avoir encouragé la violence en Syrie. En mars 2011, le soulèvement [dans ce pays] était encore largement non-violent et la réponse du gouvernement d’Assad, bien que criminellement disproportionnée, était relativement circonscrite, générant environ 100 morts par semaine. Après que l’OTAN eut donné l’avantage aux rebelles en Libye, les révolutionnaires syriens se sont tournés vers la violence à l’été 2011, s’attendant probablement à susciter une telle intervention. “C’est pareil que Benghazi”, déclarait alors un rebelle syrien au Washington Post, ajoutant : “Nous avons besoin d’une zone de non survol”. Il en résulta une escalade majeure du conflit en Syrie, ce qui générait au moins 1 500 morts par mois à partir de l’année 2013, un nombre 15 fois supérieur. »

Ainsi, il ressort de cette étude que, loin d’avoir « évité à la Libye un destin syrien », cette intervention de l’OTAN contre le régime de Mouammar Kadhafi a prolongé jusqu’à présent un conflit qui allait s’éteindre, tout en incitant les Syriens à militariser leur rébellion – parallèlement à l’infiltrationd’« al-Qaïda en Irak » (AQI) durant l’été 2011 pour combattre le régime el-Assad. Mais le lien entre ces deux conflits est encore plus évident lorsque l’on s’intéresse aux politiques profondes occidentales durant la guerre en Libye. En août 2014, le Washington Post a publié un important article intitulé « Les terroristes qui nous combattent aujourd’hui ? Nous venons tout juste de les entraîner ». D’après cette analyse,

« [a]u cours de nombreux entretiens menés ces deux derniers mois [avec des membres de l’État Islamique et du Front al-Nosra], ils ont décrit comment l’effondrement sécuritaire durant le Printemps arabe les a aidés à recruter, à se regrouper et à utiliser en leur faveur la stratégie occidentale – c’est-à-dire le soutien et l’entraînement de milices afin de combattre des dictateurs. “Des Britanniques et des Américains nous avaient [également] entraînés durant le Printemps arabe en Libye”, d’après un homme surnommé Abou Saleh, qui a accepté d’être interrogé si son identité restait secrète. [Ce dernier], qui est originaire d’une ville proche de Benghazi, affirma qu’un groupe de Libyens et lui-même avaient bénéficié dans leur pays d’entraînements et de soutien de la part des forces [spéciales] et des services secrets français, britanniques et états-uniens – avant de rejoindre le Front al-Nosra ou l’État Islamique [en Syrie]. Interrogées pour cet article, des sources militaires arabes et occidentales ont confirmé les affirmations d’Abou Saleh, selon lesquelles des rebelles en Libye avaient bénéficié d’“entraînements” et d’“équipements” durant la guerre contre le régime de Kadhafi. »

Le grand reporter Seymour Hersh a mis en lumière d’autres liens entre ces deux conflits, décrivant un réseau d’approvisionnement en armes des rebelles anti-Assad organisé depuis Benghazi. Selon M. Hersh, durant l’été 2013, « le flux secret d’armes en provenance de Libye pour équiper l’opposition syrienne via la Turquie était en place depuis plus d’un an, ayant été lancé peu de temps après la mort de Kadhafi le 20 octobre 2011. L’opération était en grande partie organisée depuis une annexe secrète de la CIA à Benghazi, avec l’aval du Département d’État [et la participation présumée de] l’ambassadeur US en Libye Christopher Stevens [, qui] fut tué lors d’une manifestation anti-américaine à Benghazi ». Peut-on alors parler de « non intervention » occidentale contre le régime el-Assad, une « inaction » que BHL fustige pour minorer l’ampleur du désastre libyen ? Afin de répondre à cette question, étudions de plus près les opérations clandestines de la CIA et de ses partenaires.

En Syrie, la guerre secrète de l’Occident et de ses alliés proche-orientaux a aggravé le conflit

Malgré le chaos que subit le peuple libyen, Bernard-Henri Lévy estime que la campagne de l’OTAN était préférable à la « non intervention » en Syrie – un argument qu’il avait déjà formulé lors d’un exposé controversé à l’IHEDN. Or, ce raisonnement de BHL n’est pas conforme au réel, car cette « non intervention » militaire des pays occidentaux relève du mythe.

En effet, bien que les puissances de l’OTAN et leurs alliés n’ont pas lancé de guerre ouverte contre le régime el-Assad, j’ai documenté l’année dernière une véritable guerre secrète multinationale de la CIA. Comme l’a récemment dévoilé le New York Times, cette opération fut baptisée Timber Sycamore, et elle a été principalement financée par l’Arabie saoudite. En juin 2015, elle avait été décrite par le Washington Post comme « “l’une des plus grandes opérations clandestines” [de la CIA], dont le financement annuel avoisine le milliard de dollars. D’après ce journal, cette intervention secrète (…) s’inscrit dans un “plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie”, c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie. »

Cette guerre secrète de grande ampleur a alimenté dès janvier 2012 l’essor du Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, dont l’« État Islamique » faisait partie intégrante jusqu’à la scission d’avril 2013. À différents degrés, cette campagne a mobilisé de nombreuses agences moyen-orientales et occidentales, y compris les services spéciaux français, comme me l’avait confirméle député et ancien juge antiterroriste Alain Marsaud. Si l’on observe les dernières estimations de l’OSDH, sur un nombre total d’environ 260 000 victimes, la guerre en Syrie a tué environ 76 000 civils, donc approximativement 184 000 combattants. Reprenant les chiffres de cette organisation, Le Figaro soulignait en août dernier que « le bilan le plus lourd se trouve du côté des forces du régime avec 88 616 morts, soit un tiers des personnes décédées durant cette guerre ». Sans le soutien extérieur massif de l’Occident, de la Turquie et des pétromonarchies du Golfe, la rébellion n’aurait pu être aussi meurtrièrement efficace. En octobre 2015, l’universitaire Joshua Landis assura qu’« entre 60 et 80 % des armes que les États-Unis ont introduites en Syrie sont allées à al-Qaïda et les groupes qui lui sont affiliés ». Cette politique profonde a donc fortement aggravé ce conflit, en renforçant des réseaux extrémistes officiellement désignés comme nos ennemis.

Depuis le début de la guerre en 2011, l’OSDH a recensé plus de 40 000 jihadistes étrangers morts en Syrie. Récemment, un haut gradé de l’état-major français estimait que, sur environ 100 000 rebelles anti-Assad, « 80 000 (…) appartiennent soit à des groupes terroristes désignés comme tels par les Nations Unies, soit à des groupes salafistes extrémistes. » Or, il est de notoriété publiquequ’en Syrie, les différentes factions jihadistes ont été appuyées par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Moins exposée dans les médias, la complicité des services occidentaux dans cette politique clandestine est dorénavant indiscutable. En octobre dernier, une parlementaire états-unienne avait publiquement dénoncé le soutien d’al-Qaïda par la CIA afin de renverser Bachar el-Assad. Plus récemment, en se basant sur des témoignages de hauts responsables de la sécurité nationale, Seymour Hersh confirma que le Pentagone était hostile à cette politique de l’Agence, puisqu’elle renforçait des factions jihadistes susceptibles de s’emparer du pouvoir. Le Président Obama ayant intensifié cette guerre secrète à partir de septembre 2013, le raisonnement de Bernard-Henri Lévy sur la « non intervention » occidentale en Syrie est donc totalement biaisé.

Conclusion : avant toute intervention, seuls les experts doivent influencer l’État

Se référant à « l’art de la guerre » et au krach de 2008, l’économiste Jacques Sapir a récemment souligné qu’en matière de conflits armés comme de crises financières, les décideurs « doivent réagir dans un temps très court et (…), bien souvent, [ils] n’ont pas les moyens (ou les capacités) de peser complètement le pour et le contre de leurs actions. Ils prennent alors des décisions importantes sur la base de paris, de règles heuristiques, qui peuvent être validées ou invalidées par la suite des événements. C’est ce qui rapproche la décision financière de la décision militaire. » Néanmoins, lorsque la sécurité nationale n’est pas en péril, et que les risques d’un génocide ne sont pas clairement établis, une telle urgence décisionnelle n’est pas justifiée – n’en déplaise à ces « orateurs » dont les velléités interventionnistes sont traditionnellement conformes aux intérêts de Washington.

Néanmoins, dans le cadre d’une campagne de Libye qui semblait préméditée, l’urgence décisionnelle n’est pas la clé du problème. Afin d’éviter la répétition d’un tel désastre, qui a eu comme conséquence de déstabiliser l’ensemble de l’Afrique du Nord et du Sahel, il faudrait ôter au chef de l’État le pouvoir discrétionnaire de déclencher une intervention lorsque notre sécurité nationale n’est pas directement et immédiatement menacée. En effet, une véritable frénésie guerrière a investi les locataires de l’Élysée depuis l’ère Sarkozy, ce qui dégrade nos capacités militaires et nous engage dans des conflits inextricables. Et comme l’a pertinemment souligné Jean-Claude Guillebaud,

« [Gaston Bouthoul] écrivait en 1951 que, contrairement à l’idée répandue selon laquelle les démocraties ne font pas la guerre, les dirigeants des démocraties sont toujours tentés de faire la guerre, car celle-ci les “sanctifie” en faisant d’eux des personnages incritiquables. La guerre offre l’opportunité de croire que l’on est du côté du bien et cela de manière indiscutable. Le corollaire de cela est que les démocraties diabolisent leur ennemi au-delà de ce qui est nécessaire. Souvenons-nous de Saddam Hussein : il était notre allié contre l’Iran puis les choses ont changé et il est devenu un nouvel Hitler. Pour le chef de l’État, il est plus “facile” de faire la guerre que de combattre le chômage. La guerre offre des résultats immédiats et quantifiables. Elle est propice aux grandes envolées lyriques et patriotiques. C’est pourquoi elle les fascine, assez naïvement d’ailleurs. On l’a vu avec Nicolas Sarkozy en Libye, puis François Hollande au Mali. »

Alors que l’État ne parvient pas à redresser l’économie, cette frénésie guerrière devient presque irrationnelle, au vu de la multiplication des déclarations martiales de Manuel Valls et de François Hollande depuis le 13-Novembre. Accordant un pouvoir militaire exorbitant au chef de l’État, la Constitution doit être réformée utilement. En effet, la multiplication des opérations extérieures nous a précipités vers un état de guerre perpétuelle, induisant une forme d’état d’urgence permanent qui menace notre démocratie. Ainsi, en cas d’agression militaire étrangère ou d’insurrection armée, le Président doit garder la capacité de réagir immédiatement. Mais lorsque la France n’est pas directement menacée, comme en Libye (2011) ou en Syrie (2013), il est indispensable de modifier l’article 35 de la Constitution afin que le Parlement autorise a priori le chef de l’État à déclencher toute action militaire de grande ampleur.

Pour qu’une telle décision soit la plus rationnelle possible, nos parlementaires devraient en étudier l’opportunité grâce à un collège de spécialistes de l’IHDENqui est l’« établissement public administratif français d’expertise et de sensibilisation en matière de Défense, placé sous la tutelle directe du Premier ministre ». La polémique précédant la conférence de Bernard-Henri Lévy au sein de cette institution est symptomatique de l’influence démesurée de cet homme dans les arcanes décisionnels français, ce qu’avait souligné Jean-Christophe Rufin en le qualifiant de « ministre des Affaires étrangères officieux ». Cet état de fait n’est plus tolérable, et l’exemple libyen nous démontre qu’il est même dangereux. Afin de réintroduire de la rationalité dans la politique étrangère de l’Exécutif, l’IHEDN doit être considéré comme le seul organisme légitime pour conseiller les autorités sur les questions stratégiques et militaires. Les « orateurs » trop influents, qui prônent un interventionnisme à géométrie variable, doivent être mis à l’écart du débat public. En effet, ils ont défendu des actions militaires désastreuses en se trompant lourdement dans leurs diagnostics et leurs prévisions, comme certains d’entre eux l’ont admis concernant l’Irak, mais comme ils refusent de le concéder au sujet de la Libye. Et puisqu’il ne dispose d’aucune légitimité légale, Bernard-Henri Lévy doit être écarté des processus décisionnels aboutissant à la guerre, un acte trop grave pour être justifié par l’émotion populaire – à plus forte raison lorsqu’elle est exacerbée par de faux prétextes humanitaires.

Maxime Chaix

Source : Maxime Chaix, 07-02-2016

 

20 réponses à Bernard-Henri Lévy, selon le CFR, l’Occident a aggravé la guerre en Libye puis en Syrie, par Maxime Chaix

Commentaires recommandés

Spectre Le 29 février 2016 à 02h39
 
 

Bon article. Avant toute intervention (hors menace directe), il devrait surtout y avoir un référendum obligatoire ; les sans-dents voteraient systématiquement non, donc problème réglé. Pour être bien sûr d’euthanasier le bellicisme de nos “Young Leaders,” on en profiterait pour rétablir le crime de haute trahison, immédiatement appliqué en cas de tentative de contournement du non. Mais bon, tout ceci supposerait d’être en démocratie. L’absence de mobilisation d’ampleur contre les sales guerres de l’OTAN est également un gros problème ; le peuple devrait se saisir de la question puisqu’il finit toujours par payer la facture, que ce soit en dépenses militaires, mouvements migratoires ou attentats vengeurs.

Sinon, je n’ai pu m’empêcher de tiquer devant l’incroyable cynisme de ce pitre osant intituler son livre “La guerre sans l’aimer”. Peut-on faire pire sur l’échelle de l’indécence ? Peut-être “Le capital sans en profiter” par les banksters de Goldman Sachs ? Ou bien “Les colonies sans y habiter” par un collectif israélien ? “Les promesses sans y croire” aux éditions Moi Président ?…

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Même un dieu n'aurait pu le concevoir...

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La mondialisation, #Le capitalisme;, #La lutte des classes, #Le grand banditisme

lundi 29 février 2016

Même un dieu n'aurait pu le concevoir...

 
 
 
En hommage à Enki Bilal
 
 
Salut à toi Nikopol.
 
- Te voici de retour Horus ? Je croyais que tes congénères t’avaient condamné à au moins 1000 années d’immobilité pour violation du code des dieux égyptiens. J’espère que tu ne viens pas m’embarquer dans une de ces aventures dont tu as le secret, dans le seul but de servir tes desseins mégalomaniaques !
 
- Non Nikopol, cette fois je n’ai aucun objectif précis. Juste de la stupeur, de la curiosité, et un message à délivrer. Car j’ai vu l’évolution de votre monde à vous autres humains, et cette fois cela passe l’entendement même d’un dieu ! Vous êtes pires que tout ce qu’il m’aurait été possible d’imaginer.
 
- Ouh, de quoi allons-nous encore être accusés ? Pourtant tu as eu un bel échantillon de ce que l’on peut faire de pire lors de nos dernières aventures. Le régime fascisant de Louis-Ferdinand Choublanc qui avait investi Paris méritait une place de choix au musée des horreurs, à défaut de la foire aux immortels ! Répression épouvantable de tous les opposants, matraquage du petit peuple et des humbles, cynisme sans fond maquillé en injonctions morales et en rigueur… après avoir vécu cela ensemble, je ne vois pas ce qui suscite cette nouvelle crise d’indignation.
 
- Parce que vous êtes allés bien plus loin que tout cela Nikopol, dans votre monde d’aujourd’hui. Je pensais que les ignobles et grotesques Mussolini que nous avions rencontrés vous avaient fait toucher le fond. Mais vous êtes finalement bien plus forts que les dieux eux-mêmes, dès lors qu’il s’agit de perversion. La dictature ignoble à travers laquelle nous sommes passés n’était qu’une plaisanterie un peu ridicule à côté de ce que vous avez inventé aujourd’hui.
 
- Bon explique moi en quoi nous sommes devenus encore pires. Nous sommes en démocratie que je sache, même si je te concède qu’elle est de plus en plus malade.
 
- C’est ici que vous vous révélez vraiment très forts Nikopol. Vous n’avez plus besoin de murs, de barreaux, de matraques. Vous êtes parvenus à l’idéal de tout pouvoir oppressif, celui où chacun devient le gardien zélé de sa propre servitude.
 
Par un moyen très simple qui plus est. Vous avez créé une société dans laquelle tout le monde est opposé à tout le monde, en permanence. Où chaque mot, chaque pensée, chaque action, sont dirigés dès le départ vers l’intérêt personnel, vers le détournement au seul profit de soi. Et où votre survie personnelle, ainsi que celle de votre famille, dépendent directement de votre obéissance à ce petit jeu.
 
- Mmmmm, bon d’accord cela c’est le libéralisme poussé à l’extrême. Enfin plutôt sa déformation et sa récupération mensongère, car les libéraux d’origine n’ont jamais dit ce genre de choses, si l’on a pris la peine de lire un peu. Je t’accorde que ce n’est pas terrible, mais de là à en faire une dictature pire que celle que nous avons combattue ensemble… et puis l’ordre du monde n’a-t-il pas été toujours plus ou moins celui-là ?
 
- La lutte pour la survie n’a rien de nouveau Nikopol. Mais je ne te parle pas de cela. Votre idée génialement perverse est de combiner cela avec l’intérêt économique et ce que vous appelez les entreprises. Car vous donnez alors un vernis moral et méritocratique à un tel mode d’organisation. Mais évidemment, il est très facile de pervertir ce petit jeu. Il suffit de passer plus de temps à communiquer sur les résultats des autres en se les attribuant qu’à les bâtir soi-même. Votre petit mode de fonctionnement a oublié qu’il faut savoir distinguer l’efficacité de l’apparence de celle-ci. Et que le temps de dissiper cette confusion, l’on sera déjà passé à autre chose, laissant le champ libre aux faussaires.
 
- Bon si tu veux, et d’ailleurs cela ressemble bien à ce qui se produit. Mais de là à ce que cela dégénère en dictature … ?
 
- Parce que comme toujours vous n’avez qu’une très courte vue Nikopol. Imagine que tu généralises une telle société, que les tensions économiques atteignent un niveau tel que ce n’est plus ton simple confort mais ta survie qui en dépend. Quels comportements humains cela va-t-il induire ?
 
Une société de petits êtres mesquins obsédés par le besoin de tout ramener à eux, de dire c’est moi, moi, mooooâââââ qui l’ai fait. Des âmes exsangues cherchant à persuader que les hommes ont besoins de lourds encadrements, posant une frontière artificielle entre ceux qui font et ceux qui décident, et ne pensant qu’à faire partie de la deuxième catégorie, de manière pathologique, surtout lorsqu’elles ne savent plus rien faire. Et à leur stade terminal, de pauvres êtres rongés par un mélange d’ambition maladive et d’inquiétude permanente. Une vision de la vie déformée en permanence par l’obsession de vampiriser l’autre, de lui en soutirer le maximum.
 
- Bonne description du stress au travail Horus, mais nous ne sommes pas encore au même degré que la dictature du sinistre Choublanc.
 
- Attends, je n’ai pas fini. Ne vois-tu pas que tu modèles un certain type d’humanité en organisant ainsi la société ? L’arrivisme rend servile et obséquieux, vous apprend petit à petit à vous renier, à devenir des hypocrites permanents, à n’être plus que des courtisans à l’échine souple et à la langue pendante. Aux comportements tellement prévisibles et stéréotypés. C’est d’ailleurs du plus haut comique car vos sociétés qui n’ont à la bouche que les termes d’ « excellence » et de « performance » sont conduites par d’étranges spécimen lorsque l’on atteint les « hauts » niveaux de décision. Au lieu d’êtres d’exception, l’on ne trouve plus que de petits hommes fuyants, lâches, mimant très bien l’esprit de décision mais incapables de s’engager et envoyant plus courageux qu’eux le faire. De vrais professionnels de la défausse derrière des postures énergiques. Des champions de la récupération, de l’effet d’annonce et de l’arbitraire superficiel. Qui plus est, des hommes dénués de vrais volonté car ressemblant à des enfants capricieux et caractériels. L’inverse exact d’hommes de fond et d’hommes de valeur.
 
-  Bon, bon d’accord, tout cela est très désagréable. Mais je n’entends toujours pas le bruit des bottes.
 
- Mais il n’y en a plus besoin Nikopol ! Tu ne peux plus échapper à ce stade, à cette servilité permanente. Tu commences seulement à sentir que tu es prisonnier lorsqu’il t’arrive quelque chose de hors normes, qui requiert l’aide d’autrui, un accident de la vie, ou encore lorsque tu commences à contester le discours convenu.  Là tu comprends que votre monde a abouti à ce que les grandes entités que vous appelez entreprises – qui n’ont plus rien à voir avec l’esprit d’entreprendre car vous corrompez constamment le langage – sont dans un rapport de force et de dominance faramineux par rapport au simple individu. Qu’elles peuvent petit à petit lui faire admettre comme « normales » des choses qui ne le sont plus du tout. Et qu’il n’y a plus rien pour contrebalancer ce pouvoir exorbitant, car vous vous êtes débrouillés pour discréditer la solidarité collective, bien que chacun sache qu’elle est le garant indispensable de la liberté individuelle. Il en est de même pour vos administrations, censées servir le bien public, mais qui ne sont plus qu’au service de la prolongation illimitée des privilèges d’une petite caste, cherchant en permanence à vous saigner.
 
Oh excuse-moi Nikopol, vous avez même fait mieux que cela : vous avez travesti la solidarité collective en la réabsorbant dans le monde de vos « entreprises » sous les termes formatés « d’esprit d’équipe », d’une très grande hypocrisie car chacun sait à quoi s’en tenir dès lors que votre petit jeu reprendra le dessus. Vous faites mieux qu’abattre directement toute valeur : vous les récupérez et les salissez, en appauvrissant au passage le langage qui permettrait de se rendre compte de votre supercherie. Je te l’ai dit dans nos aventures précédentes Nikopol : votre capacité à corrompre ce monde dépasse l’entendement, même celui d’un Dieu !
 
-  Mmmm je commence à voir ce que tu me dis, mais tu peux me donner quelques exemples ?
 
- C’est très simple Nikopol, as-tu déjà essayé de contester une décision, un prélèvement d’argent, un jugement administratif, de l’une de ces entreprises ou administrations ? Est-ce que l’on t’a fait taire, bâillonné ? Non, il y a bien plus efficace : tu as joint un « call-center », un lieu anonyme, constitué de personnes interchangeables que tu ne connais pas et qui ne te connaissent pas, dressant un écran impénétrable entre toi et les leviers de décision. Tu parles à quelqu’un, mais il n’y a jamais de discussion. Votre époque ne parle que de « satisfaction client », « relation client », « excellence en CRM », mais jamais les hommes n’ont été aussi mal traités par ces grands organismes froids, bien plus mal que par leur petit artisan de quartier. Et ceci parce que vos grandes entités n’ont absolument plus aucun contre-pouvoir : elles peuvent dès lors tout se permettre. Entre autres, elles définissent un régime unique et simple pour la plupart de leurs usagers – généralement de très mauvaise qualité – car cela leur permet de réduire leurs coûts, par la vertu du « lean management » qui défait une par une les pratiques de véritable excellence accomplies par des gens consciencieux. Au passage, ils tenteront généralement de t'arnaquer derrière une apparence policée et proprette, car c'est devenu la loi du genre. Et s’il te vient l’audace de protester, l’on ne te réprime pas, l’on te noie sous un flot de procédures anonymes et absurdes dans lesquelles tu t’empêtres à l’infini, sans pouvoir identifier un seul responsable.
 
Les seuls qui bénéficient d’un service véritablement digne de ce nom sont les plus riches. Vos sociétés ont ainsi institutionnalisé le droit de traiter comme des chiens ceux qui n’appartiennent pas à une toute petite caste, et vous êtes parvenus à convaincre que ceci était juste, rationnel et moral. Même les régimes les plus inégalitaires et les plus répressifs n’en auraient pas rêvé ! Ces sociétés sont par ailleurs parfaitement adaptées aux personnalités fuyantes, visqueuses et narcissiques que je te décrivais. Elles évitent tout affrontement direct : les régimes autoritaires nécessitent au moins que leurs dirigeants fassent preuve de courage dans l’épreuve de force, ici toute révolte est amortie et diluée, comme dans du coton. Tu peux crier et t’indigner, il n’en restera pas plus de trace que quelques pas dans la neige. Heureusement pour votre triste espèce Nikopol, certains d’entre vous, plus lucides et plus intelligents ont vu et anticipé ceci. Mais ils sont si peu, et ils l’ont payé généralement de terribles névroses ou psychoses. La description que je viens de te faire, l’un des vôtres l’a admirablement décrite, mais l’a payée de cauchemars dans lesquels il se voyait métamorphosé en être monstrueux et rampant, image de la condition humaine de vos répugnantes dictatures qui ne disent même plus leur nom, et se font passer pour des modèles d’ouverture et d’humanité.
 
- Tu me troubles Horus, comme d’habitude, et sans atteindre au génie de celui que tu décris, j’ai eu quelques-unes de ces visions. Enfin tu t’en souviens, dans nos précédentes aventures : il faut dire que je les aidais souvent avec force alcool, et que cela se terminait en récitant du Baudelaire, encore l’un de tes visionnaires j’imagine …
 
- Tout juste Nikopol, tu commences à comprendre. Prends un second exemple. Tu te souviens que dans l’infecte société de Choublanc, vous aviez asservi les femmes en les enfermant dans des centres de reproduction obligatoires, où elles n’étaient plus destinées qu’à engendrer des ouvriers et des troupes fraîches prêtes à être sacrifiées. Je m’étais alors amplement moqué de la rare stupidité et malfaisance de ton espèce Nikopol. Mais vos sociétés « ouvertes » ont fait bien mieux que cela ! En introduisant la GPA, vous asservissez les femmes à un rôle tout aussi avilissant, mais vous présentez cela comme une conquête majeure de la liberté et de l’émancipation ! Vous êtes parvenus à un système aussi monstrueux que celui de Choublanc, mais vous y ajoutez le raffinement de vous faire passer pour des modèles de tolérance et d’avancement social. Cette hypocrisie est d’ailleurs devenue votre marque de fabrique. De surcroît, les pauvres mères porteuses que vous asservissez ainsi sont généralement issues des classes ou des régions les plus pauvres du monde, ce qui rejoint mon propos sur votre succès à avoir asservi les petites gens mais en faisant passer cela pour une liberté essentielle.
 
J’ai été en controverse avec l’un des tiens qui est fort intelligent Nikopol, et qui me soutenait qu’à tout prendre, il préférait une dictature du profit à une dictature du sens. Il m’est bien entendu venu tout de suite à l’idée que passé un certain seuil, la dictature du profit rejoint la pire des dictatures du sens, et que vous en êtes la parfaite illustration. Je me suis juste demandé quel était ce seuil, la frontière au-delà de laquelle l’on peut être sûr que la loi du marché est devenue la pire des oppressions, parce que doucereuse et indicible. Eh bien c’est ce dont nous venons de parler Nikopol : lorsque votre intégrité biologique rentre dans le jeu du marché, c’est que vous y êtes ! Là encore, l’un de vos rares visionnaires l’a perçu. Cela a donné un film sombre - baudelairien et kafkaïen en diable puisque nous en parlions - où vous êtes parvenus à produire des êtres humains synthétiques, au départ dénués de la plus élémentaire empathie, mais qui finissent par se montrer plus humains que vous, par le court apprentissage de votre monstruosité dans leur pauvre vie. Derrière ce film, il y avait un livre qui en a donné le scénario. Un livre écrit par l’un de tes semblables qui avait tout compris.
 
- Je vois Horus, et je vois bien de qui tu parles. Enfin il avait un peu abusé de substances illicites si je ne m’abuse, pour atteindre ses visions. J’avoue que je suis un peu abasourdi par ce que tu m’annonces.
 
- C’est normal Nikopol, je suis un dieu tout de même.
 
- Ca y est, ta mégalomanie qui recommence. Justement Horus, nous autres humains avons tout de même un minimum de vie spirituelle, à l’encontre de ce que tu dis. C’est d’ailleurs le message final du film que tu mentionnais, montrant que tes humains de synthèse étaient parvenus à ce niveau que les humains avaient perdu.
 
- Spiritualité dis-tu, Nikopol ? Comme d’habitude, tu ne cesses de plaisanter. Regardez ce que vous avez fait de toutes vos croyances. Je ne m’attarde même pas sur les violences inouïes auxquelles elles ont donné lieu : lorsque le sentiment religieux se mêle à la violence sans limite, celle-ci devient tout à fait accomplie. En fait, vous avez démontré que vous êtes indignes de pratiquer une religion quelle qu’elle soit. Vous êtes devenus impropres à toute vie spirituelle. Vous ne la pensez plus qu’en termes d’affrontement entre camps, vous ne pensez plus qu’à démontrer que seule votre foi a de la valeur et que celle des autres ne peut être qu’un pauvre succédané. Vous vivez vos religions comme des supporteurs de football ou des militants politiques, vous pensez que seul ne compte plus que le fait de hurler contre les autres et d’affirmer avec aplomb votre bêtise satisfaite. Encore un effet d’ailleurs, de votre extension du domaine de la lutte, de l’application de la loi du marché et de l’affrontement de tous contre tous, qui est venu corrompre jusqu’au peu de vie spirituelle que certains de vos semblables avaient su préserver.
 
- Bon d’accord, d’accord, mais en t’écoutant il paraît impossible d’en pratiquer une si je ne me trompe. Ou dans ce cas que faut-il faire ? Rendre un culte aux anciens dieux égyptiens, particulièrement à ceux qui ont un profil d’aigle j’imagine ?
 
- Tu te moques Nikopol, bien sûr. Non je ne vous demande pas de m’adorer. Tu ne vois donc pas que toute religion devrait commencer par un sentiment de quasi hébétude face à la beauté et à la complexité de l’univers, et que si vous aviez le début du commencement d’un peu de sincérité, cette vision vous inciterait à la modestie. Vous reconnaîtriez combien ce mystère vous dépasse, et que toute tentative de l’accaparer pour s’en prévaloir vis-à-vis de vos semblables ne peut-être qu’une triste pitrerie narcissique. Commencez par la reconnaissance du mystère, et vous remplacerez vos petites guerres de clan par l’envie sincère de le servir.
 
- Je ne vois pas qui pourrait insuffler une telle vision. Par ailleurs, cela ne peut être le tenant de l’une des religions existantes : il apparaîtrait comme suspect, parce que juge et partie. Cela me semble donc bien mal engagé Horus.
 
- Justement Nikopol, c’est l’un des vôtres qui a été le plus haï et craint de toutes vos religions qui pourrait pourtant en rétablir le sens premier. Et ce n’est pas un hasard. Il s’agit encore de l’un de ces visionnaires qui justifient peut-être que votre pauvre espèce mérite encore de vivre. Cet homme a tracé une fresque du monde biologique dans laquelle toutes les espèces vivantes se correspondent, mutent les unes vers les autres, formant une unité du vivant qui touche presque à un langage que l’univers aurait inventé pour exprimer lui-même sa complexité. Sa théorie a provoqué l’effroi et la haine de la part de toutes vos religions, qui y ont vu un blasphème et une contradiction de leurs livres sacrés. N’ont-ils pas compris que cette fresque était d’une beauté et d’une grandeur infiniment plus dignes d’un dieu et de sa création que leurs pauvres fables, et qu’ils auraient dû avoir la modestie de la faire leur, en réinterprétant leurs croyances pour qu’elles rendent compte de cette vision ? C’est parce que cet homme a provoqué l’effroi de tous vos religieux et qu’il est même considéré comme la pierre angulaire de l’athéisme qu’il pourrait redonner à vos spiritualités dévoyées le sens retrouvé du mystère.
 
- Cela m’étonnerait que l’on retrouve quoi que ce soit Horus. En matière de grands mythes, je nous vois plutôt dans le labyrinthe de Dédale, pourchassés par les minotaures de la société que tu as décrite. Certains ont même prophétisé que c’était la fin de l’histoire. Que l’ordre néo-libéral était le stade terminal, celui dont on ne pourrait plus sortir, précisément parce qu’il est le paroxysme d’une oppression implacable qui s’est donnée tous les atours d’une société ouverte et démocratique. Peut-être les tenants de la main invisible ont-ils raison, et qu’il s’agit de la société ultime.
 
- Là encore tu manques de perspective historique Nikopol. Crois-en quelqu’un – je ne dis pas un dieu car tu vas encore persifler – qui a vu passer maintes civilisations, pendant des millénaires. Oui, le chacun pour soi et l’individualisme forcené sont des signes sûrs et certains. Mais pas de ce que vos petits hommes croient y voir : ils ne sont ni la ruse de la raison qui établit ainsi le bien collectif à partir des vices personnels, ni même un mal nécessaire. Lorsque chacun ne pense plus qu’à soi-même, crois-moi, cela a toujours annoncé la même chose dans toutes les civilisations que j’ai traversées au cours de mon existence millénaire.
 
- Et quoi donc Horus ?
 
- La décadence Nikopol. Chez les romains, les grecs, les égyptiens, la chute a toujours commencé ainsi. Il n’y a pas de main invisible, et lorsque l’on est amené à justifier qu’une association de malfaiteurs constitue le pinacle de la civilisation, l’on n’échafaude pas une théorie économique et sociale, cela veut simplement dire que c’est la fin.
 
- Eh bien, voilà qui est gai. Ne dois-je plus que me résigner et regagner ma bouteille en déclamant du Baudelaire ?
 
- Non voyons Nikopol, tu es un homme combatif : n’oublie pas que tu es un pratiquant de chess-boxing ! Ne tourne pas le dos à ta grandeur et à ton courage dans le combat, car le chess-boxing combine deux disciplines dans lesquelles on ne peut tricher, l’affrontement direct, au résultat immédiat, sans fard et sans compromission. Engage-toi dans cet art pour …
 
- Halte-là Horus, cette fois c’est moi qui vais te faire la leçon. Oublie-un peu les rêves de grandeur, la mégalomanie des dieux. N’oublie pas que lors de mon match de chess-boxing, j’étais celui qui était plein de failles, d’imperfections, de doutes. Face à un champion très imbu de lui-même, un parfait représentant de notre société post-moderne. Tu connais mon goût pour l’imperceptible, le dérisoire, le modeste signe qui cache la brèche vers ce qui doit être exploré. C’est ma manière d’être Horus. Non notre humanité n’est pas faite des grands hommes que tu as cités et qui soient dit en passant étaient perclus de failles qui leur ont permis d’accéder à cette compréhension. Ce n’est pas cela qui me fait dire que cela vaut le coup que nous vivions : il n’y a rien de grandiose, rien de magnifique à cela, juste un clin d’œil discret de quelques brèches ensoleillées.
 
Un homme a dit que l’univers était chiffonné, plein de replis et de failles, je crois qu’il en est de même de notre raison et de nos vies : rien de triomphant, juste la conscience que dès lors que l’on croit trouver une règle et une loi, un exemple vient nous montrer que ce n’est pas tout à fait vrai, mais que le monde ne serait pas aussi beau sans cela. Je n’ai pas besoin de grand mystère Horus. C’est un solo de guitare de Mark Knopfler qui me fait voir la lumière du ciel, quelques notes égrenées sans prétention, incroyablement virtuoses parce qu’elles n’ont pas cherché à l’être, simplement heureuses d’être présentes. Je me moque de la vision des dieux, je tiens juste aux Dire Straits, rincés, pleins de failles et chaleureux.
 
- Je sais Nikopol, c’est pour cela que je t’aime bien.
 
 
 
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Au moment où la situation en Libye est devenue de plus en plus préoccupante avec en filigrane une éventuelle intervention militaire étrangère, le voile se lève, peu à peu, sur ce qui s’est réellement passé dans ce pays de mars à octobre 2011

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #AMERIQUE, #L'OTAN., #La Russie, #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #Terrorisme

Publié par Jean Lévy

 

 

 

La guerre occidentale contre la Libye souveraine...Ils ont assassiné Kadhafi et aujourd'hui le pays a viré dans le chaos, celui-ci servant de prétexte d'une deuxième guerre occidentale

La guerre occidentale contre la Libye souveraine...Ils ont assassiné Kadhafi et aujourd'hui le pays a viré dans le chaos, celui-ci servant de prétexte d'une deuxième guerre occidentale

Au moment où la situation en Libye est devenue de plus en plus préoccupante avec en filigrane une éventuelle intervention militaire étrangère, le voile se lève, peu à peu, sur ce qui s’est réellement passé dans ce pays de mars à octobre 2011, avec, au final, l’assassinat du leader libyen Mouaâmar El Gueddafi. Ainsi, les langues se délient et admettent ce que d’aucuns supputaient : une cabale [dans le sillage dudit « Printemps arabe »] propice pour faire un sort à un homme qui en savait trop, singulièrement de la part de Nicolas Sarkozy. L’ex-président français (dont la campagne présidentielle de 2007 aurait été financée par El Gueddafi, versement de 50 millions d’euros) saisissait ainsi au vol la conjoncture pour se débarrasser de quelqu’un qui l’a(urait) aidé à accéder à l’Elysée, ameutant le monde contre un homme qui « tuait », selon lui, son peuple.

 

Une sulfureuse affaire politico-financière dont les retombées menacent gravement l’avenir de la Libye en tant qu’Etat. Le coup a cependant été réussi grâce à la complicité de traîtres libyens. L’un d’eux [l’ex-président du Conseil national de transition] Mustapha Abdel Jalil (ministre de la Justice d’El Gueddafi à cette époque) a admis dans une déclaration à la chaîne Channel One, qu’« El Gueddafi n’a pas ordonné la fusillade qui a été à l’origine de la fausse révolution en Libye ». Les manifestants tués à Benghazi n’étaient pas des Libyens, mais des espions et des mercenaires engagés pour semer le chaos dans une ville connue pour être la citadelle de la résistance au guide libyen.

 

Ce qui est encore plus nauséeux est que Abdel Jalil admettait qu’il connaissait la vérité à l’époque, qui a pris ses instructions de Paris. Il admet encore qu’il savait ce qui allait se produire car, il « fallait briser » l’Etat libyen et faire un sort à El Gueddafi. Ces aveux viennent sans doute un peu tard, mais il n’est jamais trop tard pour connaître la vérité. Et Abdel Jalil n’a fait que confirmer ce qui se disait à ce propos : il n’y a jamais eu de révolution en Libye, mais un traquenard contre la Libye, dont l’un des maîtres d’oeuvre a été Nicolas Sarkozy.

 

En fait, Sarkozy avait un double intérêt à la disparition du guide libyen : mettre le grappin sur les richesses énergétiques libyennes (cf ; sa visite à Benghazi en septembre 2011 [accompagné du Premier ministre britannique, David Cameron] avec dans ses bagages une armada d’hommes d’affaires et industriels français), ensuite faire taire un homme qui en savait beaucoup sur son compte.

 

L’ex-président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, corrobore ainsi les propos d’Abdel Jalil, qui affirma, en mai 2015 à une agence de presse italienne, que ce qui s’est passé en Libye n’était pas une révolution, mais un complot français indiquant : « Ça n’a jamais été une révolution, mais bel et bien un complot européen. » Désignant nommément ses instigateurs : un pays et un homme : « La France et son président d’alors, Nicolas Sarkozy. » Berlusconi savait de quoi il parlait, son pays faisait partie de la coalition occidentale qui avait pris part à la curée contre la Libye. L’ancien président du Conseil italien apporte encore ces précisions « Les avions français ont attaqué la Libye bien avant la décision du Conseil de sécurité de l’ONU. » Or, cette résolution n’autorisait pas des frappes (raison pour laquelle elle a été votée par la Chine et la Russie).

 

L’ONU a ainsi été encore dupée, comme ce fut le cas, en 2003, avec les Etats-Unis en Irak, le Conseil de sécurité étant une nouvelle fois mis devant le fait accompli. Les frappes françaises ont déclenché un engrenage dangereux, ouvrant la voie à la destruction programmée [avec des complicités de Libyens] de la Libye. Voilà un cas qui autoriserait la procureure de la CPI, Mme Fatou Bensouda, d’ouvrir une enquête contre Nicolas Sarkozy et d’autres dirigeants occidentaux. Ce qu’il faut aussi relever est que la France - avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne - a mis un terme à l’un des rares régimes laïcs arabes [avec l’Irak et la Syrie eux aussi détruits ou en phase de l’être] pour installer des extrémistes islamistes. Ce qui se passa en Libye - mais aussi en Syrie, comme en Ukraine - a été le top d’une « révolution » sous fausse bannière.

 

Ainsi, outre l’ex-président français Nicolas Sarkozy, l’un des maîtres d’oeuvre du chaos en Libye a été le sénateur états-unien, John McCain (qui s’est réuni en mai 2011 en Syrie avec le futur « calife » de l’autoproclamé « Etat islamique » Abou Bakr al-Baghdadi,) qui rencontra à Benghazi, Abdelhakim Belhaj, chef du groupe terroriste libyen le « Groupe islamique combattant en Libye (Gicl, proche d’Al Qaîda et de Daesh). Or, Belhaj est, de notoriété publique, agent des services US et britanniques et l’homme de l’Otan ; c’est l’un des « bras armés » du chaos en Libye. Ainsi, la France et les Etats-Unis, en particulier, qui suscitèrent le « terrorisme islamiste », sont de fait derrière les tragédies qui déstructurent le Monde arabe.

Karim MOHSEN

»» http://www.lexpressiondz.com/edito/235492-le-jeu-trouble-de-la-france-...
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Les Etats-Unis préparent-ils une « révolution de couleur » en Russie?

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La Russie, #AMERIQUE, #La guerre, #Terrorisme, #Ukraine, #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #L'OTAN.

Les Etats-Unis préparent-ils une « révolution de couleur » en Russie?

Les Etats-Unis préparent-ils une « révolution de couleur » en Russie?

Par Moon of Alabama le 28 février 2016

Etats-Unis Russie Syrie Ukraine

Via l’ancien ambassadeur indien M K Bhadrakumar, nous apprenons que le gouvernement russe se prépare à affronter une tentative de « révolution colorée », lors des élections parlementaires en septembre :

« La réunion annuelle du Service fédéral de sécurité de Russie (FSB), l’organisation qui a succédé au KGB soviétique, est une excellente occasion de prendre la température des relations « Est-Ouest ». (Le cliché de la guerre froide se révèle utile une fois de plus.) Le discours habituel du président Vladimir Poutine lors de la réunion du FSB, vendredi, à Moscou, a couronné cet événement.

Il a fait une annonce sensationnelle , à savoir que le FSB était en possession d’informations précises selon lesquelles on élaborerait en Occident des plans pour provoquer de l’agitation politique en Russie, pendant la période qui précède les importantes élections législatives d’octobre. Poutine a évité d’utiliser l’expression « révolution de couleur », mais il y a fait implicitement référence. »

Les différents services américains et les néo-conservateurs du Département d’Etat aimeraient certainement fomenter des révoltes en Russie. Mais il y a très peu de chances qu’un putsch réussisse à Moscou. Il n’y a pas d’opposition efficace au gouvernement actuel, et quelques difficultés économiques n’inciteront pas les Russes à prendre l’état d’assaut. Ils auraient pendu Eltsine plus d’une fois, si c’était le cas.

Ce serait beaucoup plus facile si Washington acceptait la Russie telle qu’elle est et lui faisait un peu de place sur l’échiquier politique international. Mais cela n’arrivera jamais, n’est-ce pas ?

En fait, le scénario qui se dessine ici, en ce qui concerne les relations russo-américaines pour le reste de la présidence de Barack Obama, est plutôt sinistre. Le problème principal de la Russie actuellement, c’est que les États-Unis interfèrent dans sa politique interne en vue de créer des dissensions politiques qui affaibliraient le Kremlin, l’obligeant à adopter des politiques en harmonie avec les stratégies régionales et mondiales américaines.

Les États-Unis ne peuvent pas accepter une Russie (ou tout autre pays) en mode nationaliste, soufflant un puissant vent contraire à ses stratégies mondiales.

La victoire de Trump ou Sanders à la présidence des Etats-Unis pourrait se traduire par des relations plus amicales avec Moscou. Mais il y a beaucoup de monde dans les diverses bureaucraties, en particulier au Pentagone, dont les crédits dépendent d’une relation hostile avec la Russie (et la Chine). Il sera difficile de les réduire au silence. Cela augmente la difficulté de résoudre les crises en cours en Syrie et en Ukraine:

« Poutine a prévenu que Moscou écrasera dans l’œuf toute tentative américaine de susciter de l’agitation politique en Russie. On peut faire confiance à Poutine pour qu’il le fasse. Cependant, la grande question demeure : comment des conflits régionaux tels que la Syrie ou l’Ukraine pourraient-ils faire l’objet d’un traitement approprié quand les deux grandes puissances sont enfermées dans une lutte existentielle? »

Si les États-Unis essayaient vraiment de créer des troubles autour des élections à Moscou, nous pouvons nous attendre à une intensification des conflits dans les deux théâtres d’opérations d’Ukraine et de Syrie, au cours de l’été. Ne serait-ce que pour intensifier le message « Poutine est le Mal » que les médias « occidentaux » sont sommés de propager dans leurs populations.

Moon of Alabama | 27 février 2016

Article original : http://www.moonofalabama.org/2016/02/is-the-us-preparing-a-color-revolution-in-russia.html

Traduction : Dominique Muselet

Source : http://arretsurinfo.ch/les-etats-unis-preparent-ils-une-revolution-de-couleur-en-russie/

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La débâcle libyenne d’Obama, par Alan J. Kuperman

29 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #AMERIQUE, #La France, #Politique étrangère, #L'OTAN., #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #Terrorisme

Source : Foreign Affairs
Comment une intervention bien intentionnée s’est soldée par un échec

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Par Alan J. Kuperman

Le 17 mars 2011, le conseil de sécurité de l’ONU a adopté la Résolution 1973, proposée par l’administration du Président américain Barack Obama, autorisant une intervention militaire en Libye. Le but, avait expliqué Obama, était de sauver la vie de militants pacifiques qui manifestaient pour la démocratie et qui se sont trouvés la cible de mesures de répression du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Non seulement Kadhafi mettait en danger l’élan du Printemps arabe naissant, qui avait récemment balayé des régimes autoritaires en Tunisie et en Égypte, mais il était aussi sur le point de commettre un bain de sang dans la ville libyenne où le soulèvement avait commencé, a déclaré le président. « Nous savions que si nous avions attendu encore un jour, Benghazi – une ville d’environ la taille de Charlotte – aurait pu subir un massacre qui aurait retenti à travers la région et entaché la conscience du monde, » a déclaré Obama. Deux jours après l’autorisation de l’ONU, les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont établi une zone d’exclusion aérienne partout en Libye et ont commencé à bombarder les forces de Kadhafi. Sept mois plus tard, en octobre 2011, après une campagne militaire élargie avec l’assistance permanente des pays occidentaux, les forces rebelles ont conquis le pays et ont tué Kadhafi.

Dans le sillage immédiat de la victoire militaire, les responsables américains étaient triomphants. Écrivant dans ces pages en 2012, Ivo Daalder et James Stavridis, à l’époque respectivement représentant permanent américain à l’OTAN et commandant suprême des forces alliées en Europe, ont déclaré : « L’opération de l’OTAN en Libye a été justement saluée comme une intervention modèle. » Dans la Roseraie, après la mort de Kadhafi, Obama lui-même pavoisait, « Sans mettre un seul fonctionnaire américain sur le terrain, nous avons réalisé nos objectifs. » En effet, les États-Unis ont semblé avoir réalisé un triplé : nourrir le Printemps arabe, prévenir un génocide semblable à celui du Rwanda et éliminer la Libye comme source potentielle de terrorisme. Cependant, ce verdict s’avère avoir été prématuré. Rétrospectivement, l’intervention d’Obama en Libye était un échec lamentable, même jugé selon ses propres normes. La Libye n’a pas seulement échoué à évoluer vers une démocratie ; elle s’est transformée en un État en faillite. Les morts violentes et autres violations des droits de l’homme se sont multipliées. Au lieu d’aider les États-Unis à combattre le terrorisme, comme l’a fait Kadhafi pendant sa dernière décennie au pouvoir, la Libye sert maintenant de refuge à des milices affiliées tant à al-Qaïda qu’à l’État Islamique en Irak et au Levant (ÉIIL). L’intervention en Libye a nui également à d’autres intérêts américains : elle a compromis la non-prolifération nucléaire, refroidi la coopération russe à l’ONU et alimenté la guerre civile en Syrie.
Malgré ce que prétendent les défenseurs de la mission, il existait une meilleure option politique – ne pas intervenir du tout, parce que les civils libyens pacifiques n’étaient pas réellement menacés. Si les États-Unis et leurs alliés avaient suivi cette voie, ils auraient pu éviter à la Libye le chaos qui en a résulté et avoir la possibilité de progresser avec le successeur désigné de Kadhafi : son fils relativement libéral, éduqué à l’occidentale, Saïf al-Islam. Au lieu de cela, la Libye est aujourd’hui parcourue par des milices féroces et des terroristes anti-américains – et sert ainsi de parfait exemple pour montrer comment les interventions humanitaires peuvent se retourner à la fois contre ceux qui interviennent et contre ceux qu’elles prétendaient secourir.

UN ÉTAT EN FAILLITE
L’optimisme à propos de la Libye a atteint son apogée en juillet 2012, quand des élections démocratiques amenèrent au pouvoir un gouvernement de coalition laïque et modéré – un changement profond après les quatre décennies de dictature de Kadhafi. Mais le pays s’engagea rapidement sur la mauvaise pente. Le Premier ministre élu, Moustafa Abou Chagour, ne resta pas un mois en poste. Son éviction rapide annonçait les troubles à venir : au moment où nous écrivons cet article, la Libye a eu sept Premiers ministres en moins de quatre ans. Les islamistes sont parvenus à dominer le premier parlement d’après-guerre, le Congrès Général National. Pendant ce temps, le nouveau gouvernement a échoué à désarmer les dizaines de milices qui sont apparues durant les sept mois de l’intervention de l’OTAN, en particulier les milices islamistes, ce qui a donné lieu à des batailles sanglantes sur le terrain entre des tribus ou des commandants rivaux, qui continuent encore aujourd’hui. En octobre 2013, les sécessionnistes de la Libye orientale, où se trouve la plus grande part du pétrole du pays, ont décrété leur propre gouvernement. Ce même mois, Ali Zeidan, Premier ministre en exercice, fut kidnappé et pris en otage. À la lumière de l’influence islamiste grandissante dans le gouvernement libyen, au printemps 2014 les États-Unis repoussèrent leur projet de former une armée libyenne de 6 000 à 8 000 hommes.

Dès mai 2014 la Libye était au bord d’une nouvelle guerre civile, entre les libéraux et les islamistes. Ce mois-là, un général laïque rebelle nommé Khalifa Hifter prit le contrôle de l’armée de l’air pour attaquer les milices islamistes à Benghazi, pour étendre ensuite ses cibles jusqu’à inclure la zone gérée par les islamistes à Tripoli. Les élections de juin dernier n’ont en rien aidé à résoudre le chaos. La plupart des Libyens ont déjà abandonné toute idée de démocratie, et la participation électorale est tombée de 1,7 million au scrutin précédent à seulement 630 000. Les partis laïques ont déclaré la victoire et formé une nouvelle majorité, la Chambre des Représentants, mais les islamistes ont refusé d’en accepter le résultat. Ce qui a abouti à deux parlements concurrents, chacun prétendant être le seul légitime.

En juillet, une milice islamiste de la ville de Misrata a répliqué aux actions de Hifter en attaquant Tripoli, forçant l’évacuation des ambassades occidentales. Après une bataille de six semaines, les islamistes ont conquis la capitale en août pour le compte de la coalition appelée « Aube de la Libye », qui formait, avec la majorité précédente, ce qu’ils appelaient un « gouvernement de salut national ». En octobre, le parlement nouvellement élu, mené par la coalition laïque Opération Dignité, s’est enfui vers l’Est et la ville de Tobrouk, où ils ont établi un gouvernement intérimaire concurrent, que la Cour Suprême de Libye a ensuite déclaré inconstitutionnel. La Libye se trouve donc avec deux gouvernements en guerre, chacun ne contrôlant qu’une fraction des territoires et des milices du pays.
Si mauvaise qu’ait été la situation des droits de l’homme en Libye sous Kadhafi, elle n’a fait qu’empirer depuis que l’OTAN l’a évincé. Immédiatement après avoir pris le pouvoir, les rebelles ont massivement perpétré des meurtres en représailles, sans parler des tortures, des coups et des détentions arbitraires infligés à des milliers de détenus suspectés d’être des partisans de Kadhafi. Les rebelles ont aussi expulsé 30 000 résidents essentiellement noirs de la ville de Tawarga et brûlé ou pillé leurs maisons et leurs magasins, sous le prétexte que certains étaient supposés avoir été des mercenaires. Six mois après la guerre, Human Rights Watch a déclaré que les abus « s’avèrent si répandus et systématiques que l’on peut parler de crimes contre l’humanité. »

Des violations similaires persistent. En octobre 2013, le Bureau du haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations Unies a rapporté que « la vaste majorité des 8000 prisonniers de guerre estimés sont aussi détenus sans droit à un procès équitable ». Plus dérangeant, Amnesty International a publié un rapport l’année dernière qui révèle leurs mauvais traitements : “Les détenus sont sujets à des coups répétés avec des tubes en plastique, des bâtons, des barres de fer ou des câbles. Dans certains cas, ils ont reçu des chocs électriques, été suspendus dans des positions pénibles pendant des heures, maintenus les yeux bandés continuellement et menottés les mains derrière le dos ou privés de nourriture et d’eau ». Le rapport note également quelques 93 attaques contre des journalistes libyens pour les neuf premiers mois de 2014, « y compris des enlèvements, des arrestations arbitraires, des assassinats, des tentatives d’assassinats et des agressions ». Les attaques en cours dans l’ouest de la Libye, conclut le rapport, « constituent des crimes de guerre ». En conséquence d’une violence aussi généralisée, les Nations Unies estiment qu’environ 400 000 Libyens ont fui leur domicile, un quart d’entre eux ayant même fui le pays.

La qualité de vie en Libye s’est fortement dégradée du fait de l’effondrement économique. Ceci est principalement dû au fait que la production pétrolière, le poumon du pays, demeure sévèrement réduite par le conflit qui perdure. Avant la révolution, la Libye produisait 1,65 million de barils de pétrole par jour, un chiffre qui est tombé à zéro pendant l’intervention de l’OTAN. Bien que la production soit temporairement revenue à 85 pour cent de son niveau antérieur, depuis la prise des ports orientaux par les sécessionnistes en août 2013, la production moyenne s’établit à seulement 30 pour cent du niveau d’avant-guerre. Les combats en cours interdisent le fonctionnement des aéroports et des ports maritimes dans les deux plus grandes villes du pays, Tripoli et Benghazi. Dans de nombreuses villes, les habitants subissent d’importantes coupures électriques – jusqu’à 18 heures par jour à Tripoli. Les privations récentes représentent une baisse sévère pour un pays dont le niveau de vie était traditionnellement le plus élevé de toute l’Afrique selon l’indice de développement humain des Nations Unies.

LE COÛT HUMAIN
Quoique la Maison-Blanche justifie sa mission en Libye par des raisons humanitaires, l’intervention y a en fait largement aggravé la mortalité. Pour commencer, la répression de Kadhafi a été nettement moins meurtrière que ce que les reportages des médias indiquaient à l’époque. En Libye orientale, où la révolte a commencé par un mélange de manifestations pacifiques et violentes, Human Rights Watch n’a documenté que 233 morts dans les premiers jours de combat, et non 10 000 comme indiqué par la chaîne d’information saoudienne Al Arabiya. En vérité, comme je l’ai documenté dans un article de 2013 dans International Security, de la mi-février 2011, lorsque la rébellion a commencé jusqu’à mi-mars 2011, lorsque l’OTAN est intervenue, environ 1 000 Libyens seulement sont morts, en incluant les soldats et les rebelles. Bien qu’un article d’Al Jazeera diffusé par les médias occidentaux au début 2011 ait avancé que l’aviation de Kadhafi avait mitraillé et bombardé des civils à Benghazi et à Tripoli, « l’histoire n’était pas vraie » a révélé un examen exhaustif dans la London Review of Books par Hugh Roberts, de l’Université Tufts. En fait, en cherchant à minimiser les pertes civiles, les forces de Kadhafi avaient évité une violence indiscriminée.

La meilleure preuve statistique provient de Misrata, la troisième ville de Libye, où les combats initiaux ont été les plus intenses. Human Rights Watch a établi que parmi les 949 personnes blessées là-bas durant les sept premières semaines de la rébellion, seules 30 (juste un peu plus de 3 pour cent) étaient des femmes ou des enfants, ce qui indique que les forces de Kadhafi avaient précisément ciblé les combattants, qui étaient pratiquement tous des hommes. Durant la même période à Misrata, seulement 257 personnes ont été tuées, une toute petite partie des 400 000 habitants de la ville.
Une même modération était manifeste à Tripoli. Le gouvernement n’y a fait usage d’une force importante que pendant les deux jours qui ont précédé l’intervention de l’OTAN. Il s’agissait de repousser les manifestants violents qui brûlaient des bâtiments gouvernementaux. Des médecins libyens ont ensuite confié à une commission d’enquête de l’ONU avoir vu dans les morgues de la ville le 20 et le 21 février plus de 200 cadavres, dont seulement deux femmes. Ces statistiques réfutent l’idée que les forces de Kadhafi ont tiré au hasard sur des civils pacifiques.

De plus, au moment où l’OTAN est intervenue, la violence en Libye était sur le point de cesser. Les troupes bien équipées de Kadhafi avaient contenu la rébellion hétéroclite, qui se retirait. A la mi-mars 2011, les forces gouvernementales étaient prêtes à reconquérir les derniers bastions rebelles de Benghazi, mettant de ce fait fin à un mois de conflit au prix d’un peu plus de 1 000 vies. Pourtant, juste à ce moment, des Libyens expatriés en Suisse et affiliés à la rébellion sonnèrent l’alerte sur un proche « bain de sang » à Benghazi, ce que les médias occidentaux se sont empressés de reprendre mais qui se révèle rétrospectivement une opération de propagande. En réalité, le 17 mars, Kadhafi s’était engagé à protéger les civils à Benghazi, comme il l’avait fait pour les autres villes regagnées, ajoutant que ses troupes avaient « laissé la voie libre » pour que les rebelles puissent se retirer en Égypte. Dit simplement, les groupes armés étaient en train de perdre la guerre et donc leurs agents à l’extérieur brandirent le spectre d’un génocide pour pousser à une intervention de l’OTAN – ce qui a marché comme sur des roulettes. Il n’y a aucune raison ou preuve pour penser que Kadhafi avait planifié ou voulait perpétrer une tuerie.

Il est vrai que le gouvernement a réellement essayé d’intimider les rebelles, jurant de les poursuivre sans relâche. Mais Kadhafi n’a jamais converti cette rhétorique en attaque contre les civils. Du 5 au 15 mars 2015, les troupes gouvernementales ont reconquis toutes les principales villes aux mains des rebelles sauf une, et dans aucune d’elles n’ont exécuté de civils par mesure de rétorsion, et encore moins commis de bain de sang. En fait, alors que ses troupes se rapprochaient de Benghazi, Kadhafi a redit en public qu’elles ne s’en prendraient ni aux civils, ni aux rebelles ayant déposé les armes. Le 17 mars, il s’est adressé directement aux rebelles : « Jetez vos armes, tout comme vos frères l’ont fait à Ajdabiya et ailleurs. Ils ont déposé les armes et sont en sécurité. Nous ne les avons jamais poursuivis. »

Pourtant, deux jours plus tard, la campagne aérienne de l’OTAN a stoppé l’offensive de Kadhafi. Par conséquent, Benghazi n’est pas retournée sous le contrôle gouvernemental, les rebelles n’ont pas fui, et la guerre n’a pas pris fin. Au lieu de cela, les militants sont revenus de leur retraite et ont repris l’offensive. Finalement, le 20 octobre 2011, les rebelles ont découvert Kadhafi, l’ont torturé puis sommairement exécuté. Les derniers vestiges du régime sont tombés trois jours plus tard. En tout, l’intervention a fait passer la guerre civile en Libye de moins de six semaines à plus de huit mois.
Les estimations du nombre de personnes tuées pendant la guerre ont varié considérablement. Lors d’une conférence privée organisée par l’Institut Brookings en novembre 2011, un fonctionnaire américain a estimé à « environ 8 000 » le nombre final de morts. En revanche, le ministre de la Santé du côté rebelle affirmait en septembre 2011, avant même que le conflit ne soit terminé, que 30 000 Libyens étaient déjà morts. Toutefois, le ministère des Martyrs et Personnes disparues du gouvernement d’après-guerre a drastiquement réduit ce chiffre à 4 700 civils et rebelles, à quoi s’ajoute un nombre équivalent ou plus faible dans les forces du régime, et 2 100 personnes portées disparues des deux côtés – pour une estimation haute de 11 500 morts.

Les statistiques consolidées des pertes n’ont pas été compilées durant les deux années de conflit à basse intensité qui ont suivi, mais il y eut bel et bien des rapports sur plusieurs accrochages significatifs, tel celui de mars 2012 qui opposa des tribus rivales dans la cité méridionale de Sebha et fit 147 morts. A la lumière de tels cas, on peut raisonnablement estimer que le conflit tua au moins 500 personnes par an en 2012 et 2013. Des données plus fiables sont disponibles pour la guerre civile qui a redémarré en 2014. Le site web Libya Body Count, qui décompte les pertes sur une base quotidienne, indique que le nombre total de Libyens tués l’année dernière dépassait 2 750. De surcroît, contrairement aux troupes de Kadhafi en 2011, les milices qui combattent aujourd’hui en Libye font un usage indiscriminé de la force. En août 2014, par exemple, le centre médical de Tripoli signala que sur 100 personnes tuées dans les violences récentes, 40 étaient des femmes et au moins 9 des enfants. Le mois suivant, dans un crime de guerre flagrant, des miliciens ont tiré sur un poste médical avec un lance-roquettes multi-têtes.

Cette sinistre comptabilité conduit à une conclusion déprimante mais inévitable. Avant l’intervention de l’OTAN, la guerre civile en Libye était sur le point de s’achever, au prix d’à peu près 1 000 vies. Depuis, cependant, la Libye a déploré au moins 10 000 morts supplémentaires dues au conflit. En d’autres termes, l’intervention de l’OTAN semble avoir décuplé le nombre de morts violentes.

UN TERRITOIRE POUR LES TERRORISTES
Une autre conséquence inattendue de l’intervention en Libye a été d’accroître la menace terroriste depuis ce pays. Bien que Kadhafi ait soutenu le terrorisme il y a plusieurs dizaines d’années – comme en témoigne le paiement ultérieur par le régime de réparations pour l’attentat à la bombe dans un avion à Lockerbie en 1988 – le dirigeant libyen était devenu un allié des USA contre le terrorisme mondial avant même le 11 septembre 2001. C’était en partie à cause de la menace intérieure que représentait le Groupe Combattant Islamique de Libye, affilié à al-Qaïda. Le chef de la sécurité extérieure de Kadhafi, Moussa Koussa, avait rencontré à plusieurs reprises des hauts fonctionnaires de la CIA pour fournir des renseignements sur des combattants libyens en Afghanistan et sur le trafiquant pakistanais de substances nucléaires A. Q. Khan. En 2009, le général William Ward, alors à la tête du Commandement américain pour l’Afrique, avait encensé la Libye comme « un partenaire de premier plan dans la lutte contre le terrorisme transnational. » Cependant, depuis l’intervention de l’OTAN en 2011, la Libye et le Mali voisin sont devenus des refuges pour les terroristes. Des groupes islamistes radicaux, que Kadhafi avait éradiqués, ont refait surface sous la protection aérienne de l’OTAN comme les combattants les plus aguerris de la rébellion. Fournis en armes par des pays sympathisant tels que le Qatar, les milices ont refusé de se désarmer après la chute de Kadhafi. Leur menace persistante a été mise en lumière en septembre 2012, quand des djihadistes, dont certains membres du groupe Ansar al-Sharia, ont attaqué l’enceinte diplomatique américaine à Benghazi, tuant Christopher Stevens, l’ambassadeur des USA en Libye, et trois de ses collègues. L’année dernière, les Nations Unies ont officiellement qualifié Ansar al-Sharia d’organisation terroriste, en raison de son affiliation à al-Qaïda au Maghreb Islamique.

Les militants islamistes en Libye luttent à présent pour un contrôle total du pays, et ils marquent des points. En avril 2014, ils ont pris une base militaire secrète près de Tripoli, que les forces d’opérations spéciales des USA avaient, ironie de l’histoire, établie durant l’été 2012 pour entraîner les troupes contre-terroristes libyennes. Encore en septembre 2014, le Qatar et le Soudan ont fait parvenir des armes aux islamistes. En réponse, les gouvernements plus laïques des Émirats Arabes Unis et de l’Égypte ont procédé à des frappes aériennes contre les militants islamistes à Tripoli et à Benghazi en août et en octobre de l’an dernier. Les djihadistes en Libye aujourd’hui ne se composent plus seulement des affiliés d’al-Qaïda ; en janvier 2015, des groupes se revendiquant de Daesh, appelé aussi État Islamique, ont perpétré des massacres ou des enlèvements dans chacune des trois régions administratives traditionnelles de la Libye.

L’intervention de l’OTAN a également bénéficié au terrorisme islamique ailleurs dans la région. À la chute de Kadhafi, les Touaregs maliens qui étaient membres de ses forces de sécurité sont rentrés au pays avec leurs armes pour lancer leur propre rébellion. Ce soulèvement a été rapidement détourné par les forces islamiques locales et al-Qaïda au Maghreb Islamique, qui déclarèrent un État islamique indépendant dans la moitié nord du pays. En décembre 2012, cette zone était devenue « le plus grand territoire du monde contrôlé par des extrémistes islamiques, » d’après le sénateur Christopher Coons, président du sous-comité pour l’Afrique du sénat américain. La menace a été décrite plus en détail par le New York Times, qui indiqua que « la branche d’al-Qaïda en Afrique du Nord dirige des camps d’entraînement terroristes dans le nord Mali et fournit des armes, des explosifs et des fonds à une organisation islamiste militante dans le nord du Nigéria. » Mais les retombées libyennes ne se sont pas arrêtées là, qui ont également motivé des conflits ethniques mortels au Burkina Faso et la montée de l’islamisme radical au Niger. Pour faire face à cette menace, début 2013, la France a été obligée de déployer des milliers de militaires au Mali, certains d’entre eux sont toujours en train de combattre les djihadistes dans le nord du pays. Le problème terroriste a été amplifié par la dispersion d’un armement critique depuis les arsenaux de Kadhafi vers des islamistes radicaux en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Peter Bouckaert de Human Rights Watch estime que dix fois plus d’armes ont disparu en Libye qu’en Somalie, Afghanistan ou Irak. La plus grande inquiétude porte peut-être sur un système de défense aérienne individuel, connu sous le nom de MANPAD, qui, correctement utilisé, peut servir à abattre aussi bien des avions civils que militaires. Jusqu’à 15 000 de ces missiles étaient portés manquants en février 2012, selon un fonctionnaire du Département d’État des États-Unis cité dans les colonnes du Washington Post ; une campagne de rachat abondée à hauteur de 40 millions de dollars n’a permis d’en retrouver que 5 000. L’article ajoutait que des centaines de ces armes étaient toujours dans la nature, y compris au Niger, où Boko Haram, le groupe islamiste radical, en a récupéré quelques-unes à travers la frontière nord du Nigéria. Quelques dizaines d’autres ont été retrouvées en Algérie et en Égypte.

Les missiles ont même cheminé à travers l’Égypte jusqu’à la Bande de Gaza. En octobre 2012, des militants en ont utilisé un pour la première fois, ratant de peu un hélicoptère de l’armée israélienne, et des fonctionnaires israéliens ont déclaré que ces armes provenaient de Libye. Plus récemment, début 2014, des islamistes en Égypte ont utilisé un autre de ces missiles pour abattre un hélicoptère militaire. Des MANPAD libyens ainsi que des mines sont même apparus sur les marchés d’armes en Afrique de l’Ouest, où des acheteurs somaliens les ont raflés pour le compte de rebelles islamistes et de pirates, dans la lointaine Afrique de l’Est.

LES RÉPERCUSSIONS PLUS LARGES
Les dégâts causés par l’intervention en Libye s’étendent bien plus loin qu’au voisinage immédiat. En premier lieu, en aidant au renversement de Kadhafi, les États-Unis ont sabordé leur propre programme de non-prolifération nucléaire. En 2003, Kadhafi avait volontairement stoppé ses programmes d’armement nucléaire et chimique et livré ses arsenaux aux États-Unis. Sa récompense, huit années plus tard, a consisté en un changement de régime piloté par les Américains, dont sa mort violente a constitué le sommet. Cette expérience a rendu beaucoup plus compliquée la tâche de convaincre d’autres États d’abandonner leur programme nucléaire. Peu après le début de la campagne aérienne, la Corée du Nord a publié une déclaration émanant d’un fonctionnaire anonyme du ministère des Affaires étrangères, indiquant que « la crise libyenne donne une sérieuse leçon à la communauté internationale » et que la Corée du Nord ne se laisserait pas prendre à la même « tactique [américaine] de désarmement du pays ». Le dirigeant suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, nota de la même manière que Kadhafi avait « emballé tout son matériel nucléaire, l’avait embarqué sur un bateau et livré à l’Occident ». Un autre Iranien bien informé, Abbas Abdi, fit remarquer : « Quand Kadhafi a dû faire face à une insurrection, tous les dirigeants occidentaux l’ont laissé tomber comme un paquet de linge sale. En vertu de quoi, nos dirigeants pensent que les compromis ne sont pas d’un grand secours. »

L’intervention en Libye pourrait aussi avoir favorisé la violence en Syrie. En mars 2011, le soulèvement en Syrie était encore largement non-violent, et la réponse du gouvernement d’Assad, bien que criminellement disproportionnée, était relativement circonscrite, causant la mort de moins de 100 Syriens chaque semaine. Cependant, après le coup de main de l’OTAN aux rebelles en Libye, les révolutionnaires en Syrie se tournèrent vers la violence durant l’été 2011, espérant peut-être provoquer une intervention similaire. « C’est la même chose qu’à Benghazi, » déclara un rebelle syrien au Washington Post à cette époque, ajoutant, « nous avons besoin d’une zone d’exclusion aérienne. » Le résultat fut une escalade massive du conflit syrien, qui conduisit à au moins 1 500 morts hebdomadaires au début de 2013, un bilan 15 fois plus lourd.

La mission de l’OTAN en Libye a également entravé les efforts de paix en Syrie en irritant profondément la Russie. Avec l’accord de Moscou, le Conseil de sécurité de l’ONU avait approuvé l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne en Libye et d’autres mesures visant à protéger les civils. Mais l’OTAN a outrepassé ce mandat pour chercher à faire tomber le régime. La coalition a ciblé les troupes de Kadhafi durant sept mois – même quand elles se retiraient, sans menacer les civils – et a armé et entraîné les rebelles opposés aux pourparlers de paix. Comme l’a déploré le président russe Vladimir Poutine, les troupes de l’OTAN « ont clairement violé la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye, quand elles ont procédé elles-mêmes à des bombardements au lieu d’imposer la prétendue zone d’exclusion aérienne. » Son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a expliqué qu’en conséquence, en Syrie, la Russie « ne permettrait jamais au Conseil de sécurité d’autoriser quoi que ce soit de semblable à ce qui s’était passé en Libye. »

Au début du Printemps arabe, les tenants de l’intervention en Libye avaient prétendu que cette solution favoriserait la dynamique des soulèvements relativement pacifiques en Tunisie et en Égypte. En fait, l’action de l’OTAN n’a pas seulement échoué à disséminer une révolution pacifique mais elle a également contribué à la militarisation du soulèvement en Syrie et entravé les perspectives d’une intervention des Nations Unies dans ce pays. Pour la Syrie et ses voisins, la conséquence en a été l’exacerbation tragique de trois maux : les souffrances humanitaires, le sectarisme et l’Islam radical.

LA VOIE QUI N’A PAS ÉTÉ EMPRUNTÉE
En dépit du bouleversement majeur causé par l’intervention, certains de ses tenants impénitents prétendent que l’alternative – laisser Kadhafi au pouvoir – aurait été encore pire. Mais Kadhafi ne représentait en aucune manière l’avenir de le Libye. Agé de soixante-neuf ans et en mauvaise santé, il était en train de poser les bases d’une succession pour son fils Saïf, qui préparait de longue date un agenda réformateur. « Je n’accepterai aucun poste à moins qu’il n’y ait une nouvelle constitution, de nouvelles lois et des élections régulières, » a déclaré Saïf en 2010. « Tout le monde devrait avoir accès à un poste gouvernemental. Nous ne devrions pas avoir le monopole du pouvoir. » Saïf convainquit aussi son père que le régime devait reconnaître sa responsabilité pour un massacre célèbre dans les prisons en 1996, et verser une compensation aux familles des centaines de victimes. En outre, en 2008, Saïf avait rendu publics des témoignages d’anciens prisonniers faisant état de tortures infligées par les comités révolutionnaires – les chiens de garde zélés mais officieux du régime – dont il demanda le désarmement.

De 2009 à 2010, Saïf persuada son père de relâcher pratiquement tous les prisonniers politiques en Libye, créant un programme de déradicalisation des islamistes que des experts occidentaux ont cité en exemple. Il se fit également l’avocat d’une suppression du ministère libyen de l’Information, en faveur de médias privés. Il fit même venir des universitaires américains renommés – parmi lesquels Francis Fukuyama, Robert Putnam et Cass Sunstein – pour donner des conférences sur la société civile et la démocratie. L’indication la plus claire des tendances réformistes de Saïf est peut-être à trouver dans le fait qu’en 2011, les principaux dirigeants politiques de la révolution s’avérèrent être des fonctionnaires qu’il avait fait entrer auparavant au gouvernement. Mahmoud Jibril, Premier ministre du Conseil national de transition de la rébellion durant la guerre, avait dirigé le Conseil national du développement économique mis en place par Saïf. Mustafa Abdel Jalil, président du Conseil national de transition, avait été choisi par Saïf en 2007 pour développer une réforme judiciaire en tant que ministre libyen de la Justice, ce qu’il a fait avant de rejoindre les rebelles.

Bien sûr, il est impossible de savoir si Saïf se serait montré désireux ou capable de transformer la Libye. Il affrontait une opposition faite d’intérêts entremêlés, tout comme son père lui-même lorsque celui-ci tenta des réformes. En 2010, les conservateurs fermèrent temporairement les organes de presse appartenant à Saïf parce que l’un de ses journaux avait publié une tribune libre critique à l’encontre du gouvernement. A la fin 2010, quoi qu’il en soit, Kadhafi l’ancien avait renvoyé son fils plus radical, Mutassim, un geste qui avait semblé préparer le terrain pour Saïf et son agenda réformiste. Même si Saïf n’allait pas transformer en une nuit la Libye en une démocratie jeffersonienne, il semblait réellement désireux d’éliminer les dysfonctionnements et les injustices les plus flagrants du régime de son père.

Même après le début de la guerre, des observateurs respectables exprimèrent leur confiance en Saïf. Dans une tribune libre du New York Times, Curt Weldon, un ancien membre républicain du Congrès américain originaire de Pennsylvanie qui avait effectué dix mandats, écrivit que Saïf « pourrait jouer un rôle constructif en tant que membre du Comité pour définir une nouvelle structure de gouvernement ou une nouvelle constitution. » Au lieu de quoi, des miliciens encouragés par l’OTAN capturèrent et jetèrent en prison le fils de Kadhafi. Dans une interview donnée en détention au journaliste Franklin Lamb en octobre 2014, Saïf exprima ses regrets : « Nous étions sur le chemin de réformes importantes, et mon père m’avait donné la responsabilité de les conduire. Malheureusement, la révolte est arrivée, et les deux camps ont commis des erreurs qui permettent aujourd’hui à des groupes islamistes extrémistes tels que Daesh [l’EI] de ramasser les morceaux et de transformer la Libye en une entité fondamentaliste extrême. »

LES LEÇONS DE LA LIBYE
Obama admet aussi des regrets concernant la Libye, mais il en a malheureusement retiré un mauvais enseignement. « Je pense que nous avons sous-estimé […] la nécessité d’intervenir à pleine puissance, » déclara le président à l’éditorialiste du New York Times Thomas Friedman en août 2014. « Si vous faites ça, » a-t-il développé, « il doit y avoir un effort beaucoup plus agressif de reconstruction des sociétés. »

Mais c’est exactement la mauvaise recette. L’erreur en Libye n’a pas consisté en un effort inadéquat après l’intervention, mais bien en premier lieu, dans la décision même d’intervenir. Dans des cas comme la Libye, où un gouvernement essaye d’étouffer une rébellion, une intervention militaire a de fortes chances de provoquer un retour de bâton en favorisant la violence, la chute de l’État et le terrorisme. La perspective d’une intervention crée également des incitations perverses pour des milices, à provoquer des représailles gouvernementales puis à hurler au génocide afin d’attirer l’aide étrangère – le risque moral qu’encourt toute intervention humanitaire.

La véritable leçon à tirer de la Libye est que lorsqu’un État cible précisément des rebelles, la communauté internationale doit se retenir de lancer une campagne militaire sur des bases humanitaires pour aider les militants. Le public occidental devrait également se méfier de rebelles cyniques qui exagèrent non seulement la violence de l’État mais aussi leur propre soutien populaire. Même quand un régime est très imparfait, comme l’était celui de Kadhafi, une intervention risque seulement d’alimenter la guerre civile – déstabilisant le pays, mettant en danger la vie des civils et ouvrant la voie aux extrémistes. Une conduite prudente consiste à promouvoir des réformes pacifiques du genre de celles que le fils de Kadhafi, Saïf, cherchait à réaliser.

L’intervention humanitaire devrait être réservée aux rares circonstances où des civils sont visés et où l’action militaire peut faire plus de bien que de mal, comme au Rwanda en 1994, pour lequel j’ai estimé qu’une opération menée à temps aurait pu sauver près de 100 000 vies. Évidemment, les grandes puissances peuvent vouloir faire usage de la force à l’étranger pour d’autres raisons – pour combattre le terrorisme, éviter la prolifération nucléaire ou renverser un dictateur dangereux. Mais elles ne doivent pas prétendre que la guerre qui en découle est humanitaire, ou se montrer surprises quand elle provoque la mort de nombreux civils innocents.

Source : Foreign Affairs29
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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La « Destinée manifeste » et l’exceptionnalisme américain

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #AMERIQUE, #La Russie, #La République, #La France, #Europe supranationale

 

. Voici donc la première série de billets d’Édouard…

[Americain Progress (1872) – John Gast : Allégorie de la « Destinée manifeste » représentée par Columbia – la personnification féminine des États-Unis au XIXe siècle – guidant les colons américains vers les ténèbres sauvages de l’Ouest pour y apporter la lumière (et en profite pour câbler le télégraphe au passage)1]

L’origine de la fondation des États-Unis découle d’une vision idéaliste et religieuse. La découverte du « Nouveau Monde » devait permettre la construction d’un état idyllique, en opposition aux nations décadentes d’Europe2. Dès 1630, l’avocat puritain et fondateur de la Colonie de la baie du Massachusetts, John Winthrop, dans son sermon « A Model of Christian Charity », déclara que les puritains du Nouveau Monde avaient la mission divine de construire une « Cité sur la colline » (City upon a hill)3 ; expression tirée de l’Évangile selon Matthieu (5:14) : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ». La Révolution américaine et l’apparition de la première nation républicaine et démocratique forgèrent le concept d’ « exceptionnalisme américain ». En effet, la Déclaration d’indépendance de 1776 et la Constitution américaine de 1787 mentionnèrent des principes et des valeurs, dont la vocation était d’être appliqués à l’ensemble de l’humanité.

À son retour de voyage, Alexis de Tocqueville déclara :

« La situation des Américains est donc entièrement exceptionnelle, et il est à croire qu’aucun peuple démocratique n’y sera jamais placé. » [Alexis de Tocqueville, 1835-1840, De la démocratie en Amérique]

Cette conception justifia alors l’idée que les États-Unis étaient dotés d’une « Destinée manifeste », et qu’une mission civilisatrice leur avait été dévolue afin de répandre leur modèle sur l’ensemble du continent4. En 1812, lorsque les États-Unis profitèrent des conquêtes napoléoniennes pour porter la guerre aux colonies britanniques du Canada, Andrew Jackson, alors général en chef et futur président des États-Unis d’Amérique, révéla déjà des prétentions impériales :

« Nous allons nous battre pour défendre notre droit au libre-échange et pour ouvrir le marché aux produits de notre sol » […] « les jeunes hommes d’Amérique sont animés par l’ambition d’égaler les exploits de Rome ». [Andrew Jackson, 1812, University of Tennesee]

Le terme de « Destinée manifeste » apparut pour la première fois en 1844, dans un article du directeur de la Democratic Review, John O’Sullivan :

« Notre Destinée Manifeste [consiste] à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année» [John O’Sullivan, cité p. 23 de Nouailhat Yves-Henri, Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours, 2003]

Ainsi, les Américains avaient pour mission divine de s’implanter démographiquement et institutionnellement sur l’ensemble du continent nord-américain. Pour parvenir à la création de cet État exceptionnel, les fondateurs des États-Unis décidèrent de limiter l’implication américaine dans la politique européenne. Ceci se traduisit à travers la doctrine du « non-engagement », , dont Thomas Jefferson (1801-1809) fut l’un des avocats :

« J’ai toujours considéré comme fondamental pour les États-Unis de ne jamais prendre part aux querelles européennes. Leurs intérêts politiques sont entièrement différents des nôtres. Leurs jalousies mutuelles, leur équilibre des puissances (forces), leurs alliances compliquées, leurs principes et formes de gouvernement, ils nous sont tous étrangers. Ce sont des nations condamnées à la guerre éternelle. Toutes leurs énergies sont dévolues à la destruction du travail, de la propriété et des vies de leurs peuples. » [Thomas Jefferson, 1823, Source]

La volonté messianique d’expansion des dirigeants américains fut sécurisée avec la doctrine Monroe (1823) qui sanctuarisa le territoire continental en condamnant toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » comme celle des États-Unis dans les affaires européennes.

À partir de la fin du XIXe siècle, les États-Unis, une fois leurs frontières continentales fixées, cherchèrent à exporter leurs valeurs marchandes et culturelles dans le reste du monde. Dès lors, la notion de « Destinée manifeste » se divisa entre deux visions des relations internationales, l’une réaliste et l’autre idéaliste. Théodore Roosevelt utilisa la « Destinée manifeste » pour justifier l’interventionnisme des États-Unis au-delà de leurs frontières nationales. Son discours de 1904, « corollaire à la doctrine Monroe », affirma que les États-Unis avaient le devoir d’intervenir en Amérique Latine et aux Caraïbes, lorsque leurs intérêts étaient menacés :

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, même à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. » [Théodore Roosevelt, Discours prononcé au Congrès, 6 décembre 1904, Wikipedia]

Cette « police internationale » initiée par la vision réaliste de Roosevelt, avait pour objectif premier, non pas la propagation du modèle américain, mais la répression des déviances politiques faisant obstacle aux intérêts des États-Unis5.

Pour le président américain Thomas Woodrow Wilson, les États devaient se conformer à des règles internationales représentées par des institutions supranationales. Wilson se servit du concept de « Destinée manifeste » pour légitimer le fait que les États-Unis avaient la mission d’apporter la liberté et la justice au reste du monde :

« Je crois que Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté. » [Woodrow Wilson, cité par Ronald Steel, Mr Fix-it, in New York Review of Books, 5 octobre 2000, pp.19-21]

À la suite de la Première Guerre mondiale, il représenta les États-Unis comme le ”sauveur de monde”, porteur d’un modèle exceptionnel à vocation universelle :

« L’Amérique est la seule nation idéale dans le monde […] L’Amérique a eu l’infini privilège de respecter sa destinée et de sauver le monde […] Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice. » [Woodrow Wilson, cité par Bernard Vincent, La Destinée Manifeste, Messène, Paris, 1999]

L’idéologie impérialiste et suprémaciste américaine, représentée par les concepts de « Destinée manifeste » et d’ « exceptionnalisme américain », est donc l’héritière des visions réaliste et idéaliste de Roosevelt et Wilson.

Bien que le concept d’ « exceptionnalisme américain » date des années 1830, l’expression « American exceptionalism » fut utilisée pour la première fois en 1929, lorsque Joseph Staline condamna les propos des membres du Parti communiste américain, qui considéraient que les États-Unis étaient indépendants des lois marxistes de l’Histoire, « grâce à leurs ressources naturelles, leurs capacités industrielles, et à l’absence d’une importante lutte des classes ». Staline dénonça alors « l’hérésie de l’exceptionnalisme américain »6. La Grande Dépression mit à mal la théorie de l’exceptionnalisme américain, et en juin 1930, lors du congrès national du Parti communiste américain à New York, il fut déclaré que :

« La tempête de la crise économique aux Etats-Unis a renversé le château de cartes de l’exceptionnalisme américain, ainsi que le système tout entier des théories opportunistes et des illusions qui ont été forgées sur le mythe de la prospérité du capitalisme américain. » [Johnpoll, Bernard K, A Documentary History of the Communist Party of the United States, Vol. II, Westport, Conn: Greenwood Press, 1994, p. 196]

 Dans le contexte historique de la Guerre froide, la doctrine américaine Truman – opposée à la future doctrine soviétique Jdanov – s’inspira du concept de « Destinée manifeste » quant au devoir de protection des « peuples libres » :

 « Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement […]. Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin […]. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier. […] de maintenir la liberté des États du monde et à les protéger de l’avancée communiste. » [Harry Truman, Congrès des États-Unis, 12 mars 1947, Wikipedia]

Ce « soutien économique et financier », à travers le plan Marshall, permit de faire entrer les nations européennes dans la zone d’influence américaine. Malgré les tensions induites par le contexte de Guerre froide, les présidents américains continuèrent à faire référence à « l’exceptionnalisme américain » et à leur « Destinée manifeste ». En 1961, le Président John F. Kennedy reprit l’expression « City upon a hill » de Winthrop et déclara :

« Plus que n’importe quel peuple sur Terre, nous portons les fardeaux et acceptons les risques sans précédent – de part leur taille et leur durée – non pas pour nous seuls mais pour tous ceux qui souhaitent être libres. » [John F. Kennedy, 1961, Foreign Policy]

Le président Jimmy Carter affirma quant à lui dans son discours du 2 mai 1977 :

« Nous avons notre forme de gouvernement démocratique que nous pensons être la meilleure. Dans tout ce que je fais concernant la politique intérieure ou extérieure, j’essaie de faire en sorte que les gens réalisent que notre système fonctionne […] et que cela puisse servir d’exemple à d’autres. » [Jimmy Carter, 1977, Source]

À partir des années 1980, Ronald Reagan fit la synthèse entre le réalisme de Roosevelt et l’idéalisme wilsonien. D’un côté, il chercha à provoquer la chute de l’URSS en la désignant comme « l’Empire du mal »7, en l’entraînant dans la « Guerre des étoiles », et en finançant les opposants au communisme dans plusieurs pays. D’autre part, Reagan renoua avec la « Destinée manifeste » en se faisant le défenseur de la diffusion de la démocratie dans le monde :

« Dans le monde entier aujourd’hui, la révolution démocratique gagne en force […]. Nous devons être fermes dans notre conviction que la liberté n’est pas uniquement la prérogative de quelques privilégiés mais un droit inaliénable et universel pour tous les êtres humains. » [Ronald Reagan, Discours du 8 juin 1982, in Les relations internationales au temps de la guerre froide, Paul Vaiss, Klaus Morgenroth, 2006, p.181]

Après l’effondrement de l’URSS, l’administration du président Georges Bush lança le concept de « Nouvel Ordre Mondial », dont le but était d’assurer la suprématie des États-Unis et la sécurité de leurs alliés :

«  Nous nous devons aujourd’hui, en tant que peuple, d’avoir une intention de rendre meilleure la face de la nation et plus douce la face du monde. » [George Bush, 1989, Current Documents, p. 4]

Sous la présidence de Bill Clinton, la diffusion du modèle politique américain à travers le monde se conjugua avec la défense du libéralisme économique :

« Notre stratégie de sécurité nationale est donc fondée sur l’objectif d’élargir la communauté des démocraties de marché tout en dissuadant et en limitant la gamme des menaces qui pèsent sur notre nation, nos alliés et nos intérêts. Plus la démocratie et la libéralisation politique et économique s’imposeront dans le monde, notamment dans les pays d’importance stratégique pour nous, plus notre nation sera en sécurité et plus notre peuple sera susceptible de prospérer. » [Extrait du document Stratégie de sécurité nationale, présenté par le Conseil de sécurité Nationale de l’administration Clinton (1994-96), Source]

L’administration Clinton reprit à son compte l’exceptionnalisme américain en créant l’expression de « nation indispensable » pour caractériser les États-Unis d’Amérique vis-à-vis du reste du monde.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une radicalisation de la stratégie internationale des États-Unis, notamment à travers l’élaboration d’une politique étrangère « hyper-interventionniste ». Sous l’influence des néo-conservateurs américains8, les États-Unis ont ouvertement planifié le renversement des régimes qui étaient alors hostiles aux intérêts américains :

« Les États-Unis s’efforceront constamment d’attirer le soutien de la communauté internationale, mais n’hésiteront pas à agir seuls, si nécessaire, afin d’exercer leur droit à la défense, en agissant de façon préventive contre les terroristes, dans le but de les empêcher de causer des dommages au peuple américain et au pays. » [Stratégie de Sécurité Nationale de l’administration Bush en 2002, Source]

C’est encore au nom de la « Destinée manifeste », de l’ « exceptionnalisme américain », que les États-Unis sont pris la décision d’entrer en guerre contre « l’axe du mal », sans estimer nécessaire de recevoir l’aval de l’ONU. Pour les néo-conservateurs américains, cette violation du droit international n’est pas condamnable. En effet, l’ « exceptionnalisme américain » comporte également un aspect psychologique qui est « l’inculpabilité de l’américanisme, c’est-à-dire l’impossibilité absolue que l’américanisme puisse être coupable dans le sens d’un acte répondant à une intention, une appréciation, un jugement mauvais ». Les États-Unis d’Amérique sont ainsi considérés comme « bien absolu et justice pure », et par conséquent, « rien de ce que fait l’Amérique dans le reste du monde ne peut être objectivement mauvais pour le reste du monde »9. Ainsi, au regard du passé, l’administration Bush est moins le symbole d’une rupture que de la mise en œuvre de l’idéologique « néo-conservatrice », alliant l’idéalisme théorique wilsonien au réalisme pratique de Roosevelt :

« […] pour la première fois, le wilsonisme serait réaliste puisqu’il ne s’affirmerait plus par l’intermédiaire d’une organisation internationale impuissante ou suspecte, mais par celui d’un empire irrésistible et bienveillant. » [Pierre Hassner et Justin Vaisse, Questions Internationales, p. 55]

Plus récemment, l’ « exceptionnalisme américain » a été placé au centre du débat politique américain. Le 4 avril 2009, lors d’une conférence de presse tenue à Strasbourg, Barack Obama déclara :

« Je crois dans l’exceptionnalisme américain, exactement comme je suspecte que les Britanniques croient dans l’exceptionnalisme britannique et les Grecs croient dans l’exceptionnalisme grec. » [Barack Obama, 2009, conférence de presse à Strasbourg, The American Presidency Project]

En 2010, un sondage a révélé que 80 % des Américains soutenaient l’idée que les États-Unis « possèdent un caractère unique, qui en fait le plus grand pays du monde », et que seulement 58 % d’entre eux affirmaient que « Barack Obama le pense également »10. Dans un objectif purement électoraliste, les Républicains se sont alors emparés de ce concept et l’ « exceptionnalisme américain » a été au cœur du débat de la campagne présidentielle11.

Aujourd’hui, les moyens d’accomplir la « Destinée manifeste » des États-Unis diffèrent selon le contexte, l’emplacement géographique et la présence ou non de matières premières. D’après l’article de Philippe Grasset (DeDefensa) « Notre exceptionnalisme-suprémacisme » :

« les pays européens, ont endossé cette dialectique prédatrice caractérisant aujourd’hui l’Occident dans son entier. […] L’exceptionnalisme-suprématisme a complètement envahi l’UE, à visage découvert, véritablement comme une doctrine active de fonctionnement […]  Ce qui était sur le moment le simple résultat d’une mécanique bureaucratique est devenue une sorte de doctrine activiste, fondée sur l’affirmation d’une sorte de supériorité morale, psychologique et technologique comme un équivalent postmoderniste à la supériorité raciale et ethnique des suprématismes des XIXème-XXème siècles. » [Philippe Grasset, 4 juin 2014, Dedefensa]

À suivre dans le billet suivant : Florilège de discours de dirigeants américains (1973-2008) 

Edouard

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Destin%C3%A9e_manifeste 
  2. http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/usa/usa1.htm 
  3. http://en.wikipedia.org/wiki/American_exceptionalism 
  4. http://fr.wikipedia.org/wiki/Destin%C3%A9e_manifeste 
  5. http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/usa/usa3.htm 
  6. Pease, Donald E. Editors: Bruce Burgett and Glenn Hendler. “Exceptionalism”, pp.108–112, in Keywords for American Cultural Studies. NYU Press, 2007 
  7. Ronald Reagan, Discours sur l’état de l’Union de 1985 
  8. voir les révélations de Wesley Clark : https://www.youtube.com/watch?v=vE4DgsCqP8U 
  9. http://www.dedefensa.org/article-l_inculpabilite_comme_fondement_de_la_psychologie_americaniste_06_05_2006.html 
  10. http://www.gallup.com/poll/145358/americans-exceptional-doubt-obama.aspx 
  11. http://www.slate.fr/monde/62941/elections-usa-2012-exceptionnalisme-obscurantisme 

 

92 réponses à La « Destinée manifeste » et l’exceptionnalisme américain [1/4] : Histoire de deux concepts essentiels

Commentaires recommandés

incognito Le 08 décembre 2014 à 05h47
 
 

Les nazis se sont crus exceptionnels, certains juifs le croient, il y a aussi une eschatologie musulmane à travers l’histoire, le communisme s’est cru exceptionnel etc..;
Sauf que la réalité de la puissance américaine est un leurre. Le dollar est en sursis, ils peuvent encore pour quelques années jouer leur rôle de prédateur grâce à leur monnaie et à la finance.
Leur puissance industrielle vient en grande partie de l’exode des scientifiques européens fuyant à la fois le communisme et le nazisme. Que serait leur industrie spatiale sans les scientifiques nazis qui les ont instruit? Que serait leur puissance nucléaire? Que serait leur puissance informatique?
C’est un pays qui usurpe la puissance et non qui la crée. Une grande supercherie donc.

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Maria Zakharova à RT : «Nous n’avons plus le temps de jouer, les terroristes sont déjà parmi nous»

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La Turquie, #AMERIQUE, #La Russie, #La guerre, #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #Ukraine, #Terrorisme, #le nazisme, #Europe supranationale

Source : Youtube, 21-02-2016

Capture d’écran 2016-02-26 à 17.46.04

La Russie a été durement critiquée pour sa campagne contre Daesh et accusée par les médias occidentaux d’avoir provoqué des morts civils lors de ses frappes en Syrie. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères était l’invitée de l’émission «In the Now» pour répondre à ses diverses accusations et pour livrer son point de vue de la situation internationale actuelle.

Source : Youtube, 21-02-2016

44 réponses à Maria Zakharova à RT : «Nous n’avons plus le temps de jouer, les terroristes sont déjà parmi nous»

Commentaire recommandé

DUGUESCLIN Le 28 février 2016 à 05h55

La Russie n’a pas la culture des super héros invincibles, des “rambos” qui partent faire la guerre partout dans le monde vaincre tous les méchants de la planète.
Ils ne sont ni conquérants ni agresseurs. Ce qu’ils veulent, c’est vivre en paix, que les hommes se respectent entre eux.
Mais ce que les atlantistes ne veulent pas voir, c’est qu’il est dans la mentalité russe de défendre leur patrie au prix de leur vie.
Celui qui se défend trouve en lui-même la force de combattre parce qu’il n’a pas d’autre choix qu’un agresseur n’a pas car son combat n’est pas motivé par la justice.
Si l’armée russe est aussi forte ce n’est pas pour agresser qui que ce soit mais pour préserver la paix dans leur pays. Les russes n’aiment pas la guerre, mais ils la font totalement si on les y contraint.
C’est parce que je vais régulièrement en Russie que je peux recueillir ce que je rapporte.

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RPS FIERS. SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #Europe supranationale, #AMERIQUE, #L'OTAN.

RPS FIERS. SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!

SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!

Le RPS FIERS apporte son soutien sans aucune réserve à nos paysans qui se battent pour survivre, sans survie de nos agriculteurs c'est la mort annoncée de toutes nos campagnes et la certitude pour nous de ne plus jamais manger de produits sains.

L'Union Européenne a commencé son entreprise de destruction de la paysannerie française, destruction programmée afin de pouvoir importer à grands frais et à grandes pollutions les aliments OGM et les viandes aux hormones qui sont produits sur les terrains pollués au gaz de schistes sur le sol des USA.

Le CETA, accord signé entre le Canada et l'UE et qui va entrer en vigueur dans les mois qui viennent et le TAFTA qui va être signé entre les USA et l'UE sont mortifères pour notre agriculture, nos commerçants, nos artisans et nos PME et donc mortifères pour nos campagnes.

Ces accords ont été signés sans demander l'avis des populations et l'acte 3 de la décentralisation et la loi NOTRe qui font disparaître nos communes, nos départements et notre nation n'ont pour but que de nous empêcher de nous défendre contre les tribunaux d'exception qui vont être mis en place par les multinationales.

Nous avons besoin de nos paysans pour que nous et nos enfants puissions continuer à nous nourrir correctement. Tous ceux qui protègent la terre et la nature protègent notre avenir. Nos commerçants, artisans et PME n'ont pas besoin d'être "uberisés", en d'autres termes réduits à devenir des esclaves des grandes multinationales, leur savoir-faire est un gage de qualité de vie pour tous les citoyens.

Pour que vivent nos paysans, pour que vive notre beau pays de France, pour nous et nos enfants, pour ne pas avoir à subir le CETA, le TAFTA et tous les méfaits des multinationales, nous n'avons qu'une seule solution : brisons les chaînes de l'UE, de l'Euro et de l'OTAN qui nous entraînent dans une guerre avec la Russie!

NI UE, NI EURO, NI OTAN, UNE FRANCE INDÉPENDANTE ET UNE RÉPUBLIQUE SOCIALE!

RPS FIERS. SOUTIEN SANS RÉSERVE A NOS PAYSANS ET A TOUS LES ZADISTES!
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“Merci patron !” : “C’est ‘Bienvenue chez les Ch’tis’, mais de gauche” par Denis Demonpion

28 Février 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Europe supranationale, #La nation ., #Le syndicalisme, #Le socialisme, #La lutte des classes, #Le grand banditisme

Source : Le Nouvel Obs, Denis Demonpion, 25-02-2016

mercipatron

Avec “Merci patron !”, charge féroce et engagée contre le milliardaire Bernard Arnault, le journaliste François Ruffin réalise son premier film. Interview.

Auteur du pamphlet “Les Petits soldats du journalisme”, collaborateur du “Monde diplomatique” et longtemps reporter pour l’émission “Là-bas si j’y suis” de Daniel Mermet sur France Inter, François Ruffin, 41 ans, est le fondateur et rédacteur en chef de la revue “Fakir”.

“Merci patron !”, sorti en salles ce mercredi, est la première réalisation d’un journaliste engagé qui se défend d’être réalisateur. Ce documentaire en forme de satire sociale s’en prend à l’impact humain des méthodes de Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH et première fortune de France, en peignant le combat “de pieds nickelés picards contre le Goliath du luxe”. Interview.

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

– J’ai grandi à Amiens, dans une région où, quand on voit les boîtes qui ferment les unes après les autres, les gens qui sont laissés sur le carreau, on n’a pas le même rapport à la société qu’à Paris. “L’Obs” même apparaît un peu décalé. J’avais été frappé par la délocalisation d’une usine Yoplait de 89 employés pas loin de chez moi. L’hebdomadaire municipal, “Le Journal des Amiénois”, n’y avait pas consacré une ligne, préférant titrer sur le carnaval fou et gratuit. Ce mensonge par omission m’a convaincu de lancer en 1999 mon propre journal “Fakir” que l’on continue à vendre à la criée. Nous en vendons chaque fois 15.000 exemplaires dont 6.000 par abonnement.

Puis en 2001 le fabricant Whirlpool a, lui aussi, délocalisé son usine de lave-linge en Slovaquie. A la faveur d’une étude économique, j’ai appris qu’il y avait deux marchés de lave-linge, un pour celui qui s’ouvre sur le dessus, l’autre sur le devant. Avant cela, il y avait eu le démantèlement de l’empire textile Boussac, racheté par Bernard Arnault, qui avait promis de maintenir des emplois. Or les usines sont aujourd’hui des friches industrielles et les ouvriers ont perdu leur emploi.

Comme le couple Klur, ces anciens salariés de Kenzo [groupe LVMH de Bernard Arnault, NDLR], chez qui vous faites irruption dans le film et que vous aidez à sortir de la mouise, alors qu’ils sont sous la menace d’être expulsés de chez eux ?

– J’ai toujours été animé par un sentiment d’injustice. Quand vous la dénoncez, de même que la précarité, ça reste de l’ordre du concept. Mais quand vous êtes confronté à une situation comme celle des Klur, vous la ressentez dans vos tripes. Vous êtes alors habité par une sorte de rage qui vous ferait soulever des montagnes.

Qu’est-ce qui a provoqué chez vous ce sentiment d’injustice ?

– Cela m’est venu très tôt. Dès la fin de l’école primaire. [Silence. Il porte les yeux sur son hot-dog] Je n’ai pas envie d’en dire plus car je ne souhaite pas entrer dans les arcanes de la famille.

En regardant “Merci Patron !”, on pense au réalisateur Michael Moore et à sa critique sociale de la société américaine, notamment dans ses documentaires “Roger et moi” sur la désindustrialisation de Détroit après la fermeture des usines Ford, et “Bowling for Columbine” sur la libre-circulation des armes à feu aux Etats-Unis.

– On a raison de penser ça. Les films de Michael Moore sont des séquences de trois ou cinq minutes, mais pas une histoire racontée de A à Z. Sauf dans “Roger et moi”, qui a été pour moi un vrai choc quand je l’ai vu. Pour ma part, je ne suis pas un réalisateur. Je me situe sur le terrain de l’information. J’ai fait ce film par inadvertance. Contrairement aux cinéastes qui lorsqu’ils sortent un film parlent toujours du suivant, moi je n’en ai pas un deuxième en cours.

Cela dit, j’ai eu beaucoup de chances au moment de le réaliser. Je le dis sans modestie : c’est un film exceptionnel, un film comme il n’en existe pas d’autres. La chance a été que Bernard Arnault nous envoie un émissaire quand on l’a contacté pour qu’il vienne en aide à ses anciens salariés. Au fond, c’est lui qui fait le film.

Sans l’envoi de cet émissaire qui est en réalité un commissaire chargé de la sécurité au sein du groupe de luxe, le film n’existait pas ?

– J’ai toujours quinze scénarios dans la tête. Mais c’est le plus beau qui s’est produit. Sans cela, nous serions allés les emmerder aux journées particulières que le groupe organise chaque année pour le public.

Quand vous exigez (et obtenez) sous la menace de tout divulguer à la presse, que Bernard Arnault verse 40.000 euros au couple et trouve un emploi au mari, n’avez-vous pas craint qu’il vous attaque pour chantage ou extorsion de fonds ?

– Cette idée ne m’a pas effleuré un instant. Quand je fais quelque chose, je ne me pose pas de questions juridiques. Le droit est fait pour être tordu. Il est sujet à interprétation et dépend du rapport de force au moment de l’application du texte de loi. Quand j’ai tourné cette scène, je rigolais. Dans le passé, avec “Fakir”, j’ai eu pas mal de procès pour diffamation. Je les ai tous gagnés, sauf un, à titre personnel, pour un livre dans lequel je faisais une blague sur un restaurateur.

Un procès est toujours une épreuve et de ce point de vue. Je suis admiratif de Denis Robert et du travail qu’il a réalisé sur Clearstream [la chambre de compensation luxembourgeoise, NDLR] ainsi que de sa capacité à ne pas s’écrouler. Je ne sais pas comment il a fait… Putain ! Chapeau.

En dehors de Michael Moore, quels sont vos modèles ?

– J’ai plein d’admiration pour des genres et des gens très divers. Cela va des westerns – d’où le clin d’œil aux “Sept Mercenaires” dans “Merci Patron !” quand on va chercher ceux qui vont nous prêter main forte pour partir en croisade contre Bernard Arnault – à Frank Capra. J’aime aussi beaucoup Jean-Yves Lafesse et ses calembours politiques.

Quand j’étais gosse, je me moquais des gens qui venaient à la maison. Pour m’excuser ma mère disait toujours : “Il est taquin. Vous le connaissez… Il est taquin”. Oui, je suis blagueur. Quand je travaillais pour l’émission de Daniel Mermet sur France Inter “Là-bas si j’y suis”, j’y apportais de la blague en politique. Et j’ai pour Cavanna une admiration sans borne. Je connais tout de lui. Comme pour Renaud dont j’apprécie beaucoup le travail sur la langue.

Et politiquement ?

– Je suis entré en politique en “isolé” sans appartenance aucune. Comme pour “Fakir”, créé en totale indépendance. J’ai la plus grande méfiance pour les partis. J’ai cependant beaucoup apprécié la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Il y avait un élan. Mais revenir en arrière comme ça comme il l’a fait c’est du suicide. Quand je vois le désarroi actuel de la “gauche” – j’y mets des guillemets – je me dis que “Merci Patron !” est peut-être le début de quelque chose. Il parle aux intellos et au populo. Il fonctionne. C’est “Bienvenue chez les Ch’tis”, mais de gauche.

Propos recueillis par Denis Demonpion

Source : Le Nouvel Obs, Denis Demonpion, 25-02-2016

« Merci patron ! », de François Ruffin

Un film d’action directe

par Frédéric Lordon

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Comme on ne risque pas d’avoir les studios Universal sur le dos et qu’en réalité il ne s’agit pas tout à fait d’un film à suspense, on peut révéler l’intrigue de Merci patron !, de François Ruffin (1). C’est l’histoire de Serge et Jocelyne Klur, employés d’Ecce, filiale du groupe LVMH, plus exactement employés de son usine de Poix-du-Nord, jadis chargée de la confection des costumes Kenzo. « Jadis », car, mondialisation oblige, le groupe a cru bon d’en délocaliser toute la production en Pologne. Moyennant quoi les Klur ont été invités à se rendre employables ailleurs. Cependant, ils explorent méthodiquement la différence entre employables et employés. Depuis quatre ans. Evidemment, la fin de droits a été passée depuis belle lurette, on tourne à 400 euros par mois, la maison est fraîche — forcément, il n’y a plus de chauffage, et il a fallu se replier dans la seule pièce habitable. Au rayon des vertus tonifiantes, on compte aussi l’élimination de tout excès alimentaire et l’adoption de saines résolutions diététiques ; on peut même aller jusqu’à parler de rationnement — Noël avec une tartine de fromage blanc, les amis de la frugalité apprécieront.

On en est là, c’est-à-dire déjà sur un grand pied, quand survient un avis de saisie de la maison, ni plus ni moins, à la suite d’une ardoise d’assurance de 25 000 euros. Pour les Klur, qui considèrent qu’on est « un gros », voire « un capitaliste », à partir de 3 000 euros par mois, c’est là tomber d’un coup dans des ordres de grandeur qui font sortir de la Voie lactée. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs de tirer des conséquences pratiques. En l’occurrence sous la forme du projet, si c’est ça, de foutre le feu à la maison — la seule chose que les Klur aient vraiment eue à eux et dont ils ont tiré à peu près tout ce que l’existence leur a réservé de joies.

On ne fait pas plus local que le cas Klur. Et on ne fait pas plus global non plus. Car les Klur offrent en concentré un résumé presque complet du système. Pourtant, contrairement à bon nombre de ceux qui ont traité avant lui de la condition salariale à l’époque néolibérale, le film de François Ruffin n’a aucune visée analytique ou pédagogique. C’est un film d’un autre genre, difficilement identifiable, d’ailleurs, au regard des catégories cinématographiques habituelles. Le plus juste serait sans doute d’en dire qu’il est un film d’action directe. Car Ruffin, qui a Bernard Arnault dans le collimateur depuis un moment, veut littéralement faire quelque chose de la situation des salariés d’Ecce. En 2008, déjà, il avait fait débouler impromptu les licenciées à l’assemblée générale des actionnaires de LVMH (2). Cette fois, ce sera l’attaque frontale : Klur-Ruffin contre Arnault. L’époque néolibérale enseignant que si l’on ne demande pas avec ce qu’il faut de force, on n’obtient rien, Klur-Ruffin va demander. Avec ce qu’il faut de force. En l’occurrence : 45 000 euros de dédommagement pour réduction à la misère, plus un contrat à durée indéterminée (CDI) quelque part dans le groupe pour Serge ! Et sinon, campagne de presse. Pas Le Monde, pas France Inter, pas Mediapart : Fakir, journal fondé par Ruffin et basé à Amiens. Tremblez, puissants !

C’est à ce moment que le film passe d’un coup dans la quatrième dimension, et nous avec. Car dans le cortex frontal de l’éléphant, l’attaque du moustique a semé un sacré foiridon. Et le puissant se met à trembler pour de bon. On ne peut pas raconter ici la série des hilarantes péripéties qui y conduisent, mais le parti pris de spoiler commande au moins de donner tout de suite la fin de l’histoire : Bernard Arnault s’affale ! On se pince. C’est simple, on ne peut pas y croire. On se dit que le projecteur est couplé à un diffuseur de champignons, qu’on est victime. Or tout est vrai. Comme la physique contemporaine a établi l’existence de l’antimatière, la physique sociale de Merci patron ! nous découvre l’univers parallèle de l’antilutte des classes : tout s’y passe comme dans l’autre, mais à l’envers. C’est l’opprimé qui fait mordre la poussière à l’homme aux écus. On se doute que cette irruption de l’univers inversé dans l’univers standard est un événement rare. Mais on l’a vue, de nos yeux vue ! Alors il faut bien y croire. Avec cet effet particulier que la reddition de l’entendement donne aussitôt l’irrésistible envie de renouveler les résurgences du bon univers dans le mauvais, et pourquoi pas de l’y transfuser totalement.

Passé l’incrédulité, le premier effet de ce film à nul autre pareil, c’est donc de donner le goût des ambitions révisées à la hausse. En commençant par prendre l’exacte mesure de ce qu’il annonce. D’abord, le cauchemar de la droite socialiste : lutte des classes pas morte ! Ça n’était pourtant pas faute d’avoir rédigé toutes les variantes possibles et imaginables de son acte de décès. C’est que, de la lutte des classes, on peut dire ce qu’on veut : que son paysage s’est complexifié ; que le feuilletage de la couche intermédiaire des « cadres » a créé une vaste catégorie d’êtres bifaces, partie du côté du capital (par identification imaginaire), partie du côté du salariat (par statut) ; que cette nouvelle sociologie a fait perdre à la polarisation de classes sa netteté originelle, etc. De la lutte des classes, donc, on peut dire tout cela. Mais certainement pas qu’elle a disparu. Pour en réapercevoir le noyau, il faut cependant monter des opérations de court-circuit, qui font revenir à l’os : typiquement, les ouvrières d’Ecce faisant effraction parmi les actionnaires de LVMH en train de discuter des dividendes, soit le face-à-face pur du capital exploiteur et du travail exploité. Ou alors les Klur : la misère directement rapportable à la valorisation du capital.

Evidemment, ce sont là des spectacles que la droite socialiste voudrait beaucoup s’épargner, et qu’elle s’emploie d’ailleurs à conjurer autant qu’elle peut par toutes les armes de la dénégation. A l’image de la fondation Terra Nova qui, en 2011, s’était mise en devoir d’expliquer que les classes populaires (« populaires » pour ne même plus avoir à dire « ouvrières ») étaient, sinon sociologiquement inexistantes, en tout cas politiquement inintéressantes : ça n’était plus pour elles que la droite socialiste devait penser sa politique. Comme on sait, le problème avec les morts mal tués et mal enterrés, c’est qu’ils reviennent. Ici, les morts font tout de même 25 % de la population active, auxquels ajouter 25 autres pour cent d’employés — une sacrée armée de zombies. Et la promesse de nuits agitées pour tous ceux qui auront pris leurs entreprises de déréalisation pour le réel même. Il faut croire que les spectres gardent le pouvoir d’en terroriser encore quelques-uns, si l’on en juge par l’empressement de Bernard Arnault à dépêcher les sbires de sa sécurité pour négocier contre euros le silence des Klur. Le secrétaire général du groupe, un hiérarque du Parti socialiste, convaincu que le progressisme consiste essentiellement en la progression des dividendes, est à lui seul un résumé sur pattes de toute l’histoire de son parti, doublé d’un fameux cornichon, dont toutes les savantes manœuvres vont conduire Bernard Arnault à la double déconfiture : payer et la publicité !

Ainsi, il arrive aux classes « populaires » de revenir du néant où on a voulu les enfouir, et d’en revenir avec quelque fracas. C’est là sans doute la seconde bonne nouvelle de l’évangile selon saint Klur : il se pourrait que cet ordre social soit beaucoup plus fragile qu’on ne le croit. On commence en tout cas à se poser de sérieuses questions lors de cette scène sublunaire qui voit un ex-commissaire des renseignements généraux, devenu barbouze privé pour l’empire du sac à main, négocier avec les Klur devant une caméra cachée (lui cherche un magnétophone sous une chaise…) et devenir quasi hystérique à l’évocation de Fakir. Que la campagne de presse passe par Le Monde, Mediapart ou par François Hollande, il n’en a cure. Mais Fakir ! Et c’est Molière chez les Picards, avec, à la place de Diafoirus qui trépigne « Le poumon ! », l’ex-commissaire Machin devenu maboule : « Fakir ! Fakir ! » — on le menacerait de tout envoyer à CNN ou au pape, il continuerait de glapir comme un possédé : « Fakir ! »

Rendu à ce point du visionnage, et totalement éberlué, on tente soi-même de reprendre pied pour former à nouveau quelques idées générales. D’ailleurs, avec l’aide du commissaire lui-même ! Qui, du fond de son sens commun de flic, est détenteur d’une philosophie politique à l’état pratique : pourquoi Fakir, qui est tout petit ? Parce que, explique le commissaire, « c’est les minorités agissantes qui font tout ». Si des Klur coachés par le camarade Ruffin ont le pouvoir de mettre Bernard Arnault à quatre pattes, c’est bien qu’en face, on a peur. Confusément conscience que tant de vilenies accumulées ne pourront pas rester éternellement impunies, et peur. Mais alors quid de dix, de cent Klur-Ruffin, d’une armée de Klur-Ruffin ? Et puis décidés à obtenir autre chose que la simple indemnisation de la misère ? Et si l’espoir changeait de camp, si le combat changeait d’âme ?

Le propre des films d’action directe, c’est qu’ils propagent leurs effets bien après leur dernière image. De celui-ci, on sort chargé comme une centrale électrique et avec l’envie de tout renverser — puisque, pour la première fois, c’est une envie qui nous apparaît réaliste. Ecrasés que nous étions par la félonie de la droite socialiste, par l’état d’urgence et la nullité des boutiques de la gauche, Merci patron ! nous sort de l’impuissance et nous rebranche directement sur la force. Ça n’est pas un film, c’est un clairon, une possible levée en masse, un phénomène à l’état latent. De cet événement politique potentiel, il faut faire un événement réel.

Frédéric Lordon

Economiste
 
Source : Le Nouvel Obs, Denis Demonpion, 25-02-2016

 

 

20 réponses à “Merci patron !” : “C’est ‘Bienvenue chez les Ch’tis’, mais de gauche” par Denis Demonpion

Commentaires recommandés

Alberto Le 28 février 2016 à 09h07
 
 

François Morel sur France Inter fait l’éloge de Merci Patron ! Il propose qu’on donne les prix de meilleurs acteurs à Serge Klur dans le rôle de Serge Klur et Jocelyne Klur dans le rôle de Jocelyne Klur. Sans oublier le prix de meilleur film étranger, tant ce film est différent de ceux habituellement distribués.
 

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