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Le blog de Lucien PONS

Articles avec #la dette tag

La gestion de la dette publique, par Jacques Sapir

14 Janvier 2017 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Comité pour une Nouvelle résistance, #La nation ., #Europe supranationale, #La France, #La mondialisation, #La République, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Economie, #Les transnationales, #La dette

La gestion de la dette publique,  par Jacques Sapir

La gestion de la dette publique

 

Une sortie de l’euro aurait, entre autres, pour implication d’obliger le gouvernement à reprendre le contrôle de la Banque de France. On étudie dans cette note les possibles avantages pour la charge des intérêts de la dette française, intérêts qui pèsent actuellement plus de 2% du PIB dans les dépenses publiques.

 

Qu’appelle-t-on la dette publique ?

Il convient ici de rappeler que le montant total de la dette qui est utilisé dans la presse et les médias est ce que l’on appelle la dette « au sens du traité de Maastricht ». Elle inclut la dette de l’Etat et celle des administrations publiques.

  1. La dette de l’État est le total des engagements financiers de l’État. Elle résulte du cumul des besoins de financement de l’État, c’est-à-dire de la différence, année après année, entre ses recettes et ses dépenses. Il existe une dette négociable, contractée sous la forme d’instruments financiers échangeables sur les marchés financiers et une dette non négociable, correspondant aux dépôts de certains organismes (collectivités territoriales, établissements publics, etc.) sur le compte du Trésor et qui constitue, elle aussi, un moyen de financement de l’État.
  2. La dette des administrations publiques au sens du Traité de Maastricht mesure l’ensemble des engagements financiers bruts des administrations publiques, à l’exception des crédits commerciaux et autres décalages de paiement. Il s’agit d’une dette brute, ce qui signifie que les avoirs financiers des administrations publiques (dépôts monétaires du Trésor auprès de la Banque de France, pensions, participations de l’État, placements en valeurs mobilières des caisses de retraite) ne viennent pas en déduction de celle-ci. La dette Maastricht est mesurée en valeur nominale et elle est consolidée, autrement dit elle exclut les dettes contractées entre les administrations publiques, notamment les dépôts des collectivités locales auprès du Trésor public.

Le champ des administrations publiques comprend :

  • – les administrations centrales, c’est à dire l’État (budget général, comptes spéciaux du Trésor, budgets annexes) et les  » organismes divers d’administration centrale  » qui incluent plusieurs centaines d’établissements de statut public ou privé, comme le CNRS, le CEA, l’ADEME, les grandes écoles, les universités, des musées. Le critère de classement d’un organisme dans la sphère des administrations publiques n’est pas son statut juridique, mais la structure de son compte d’exploitation (part du coût de fonctionnement financé par des recettes marchandes).
  • – les administrations publiques locales, qui regroupent les collectivités locales, établissements publics locaux, les organismes consulaires, les caisses des écoles, et tous les organismes publics ou parapublics financés majoritairement par les collectivités locales.
  • – les administrations de Sécurité sociale, c’est à dire l’ensemble des régimes obligatoires de Sécurité sociale, les organismes qui en gèrent le financement (ACOSS, CADES..), ainsi que les organismes financés par ces régimes.

 

Il faut alors noter que l’Agence France Trésor ne gère que la dette de l’État. Ceci passe par l’émission de divers titres.

  1. Les bons du Trésor à taux fixe et à intérêt précompté (ou BTF), qui sont des titres assimilables du Trésor à court terme, de maturité initiale inférieure ou égale à un an.
  2. Les BTAN et les OAT. Les BTAN sont bons du Trésor à taux fixe et intérêts annuels (BTAN) qui, comme les BTF, sont des bons du Trésor négociables d’une maturité à l’origine de 2 à 5 ans. Leur coupure nominale est de 1 € et leur remboursement s’effectue in fine au pair à la date d’échéance. Les OAT constituent, depuis 1985 la forme privilégiée du financement à long terme de l’État. Ce sont des titres assimilables, d’une maturité à l’origine de 2 à 50 ans, émis habituellement par voie d’adjudication dans le cadre d’un calendrier annuel publié à l’avance. La technique de l’assimilation consiste à rattacher une nouvelle émission à une tranche d’emprunt émise antérieurement (ce que l’on appelle aussi le « roulement » de la dette. L’État a ainsi la possibilité d’émettre des tranches d’emprunts dont le prix d’émission est ajusté par l’évolution du marché, mais dont les caractéristiques restent identiques à celles de l’émission initiale. Ces OAT comprennent, outre les OAT dites « normales » les OAT particulières suivantes :
  1. (a) OAT-Verte. Il s’agit d’une obligation verte ou « Green Bond » soit une obligation pour laquelle l’usage des fonds est dédié à un projet (ou ensemble de projets) engendrant un impact environnemental positif. Elle se distingue d’une obligation classique par une information précise et spécifique sur les investissements qu’elle finance et leur caractère vert tout en impliquant un risque financier identique pour les investisseurs.
  2. (b) OATi. L’État a émis, pour la première fois le 15 septembre 1998, une OAT indexée sur l’indice des prix à la consommation en France (OATi). Depuis ces dates, l’AFT s’est engagée à émettre de manière régulière et transparente des titres indexés sur l’inflation et à construire deux courbes réelles, l’une indexée sur l’inflation française, l’autre sur l’inflation européenne. Ainsi, l’AFT émet environ autour de 10 % de son programme d’émissions annuel via ces titres, et significativement plus si la demande le justifie (12 % en 2008, 7,5 % en 2009, 10,8 % en 2010, 10,9 % en 2011, 9,6 % en 2012, 9,9 % en 2013, 10,2 % en 2014).
  3. (c) OAT-EI. Il s’agit d’OAT indexée sur l’indice des prix de la zone euro (OAT€i). Les OATi et OAT€i sont destinées à toutes les catégories d’investisseurs désirant protéger le pouvoir d’achat de leurs investissements, améliorer l’adossement de leur passif, ou diversifier la composition de leur portefeuille. Elles s’adressent tant aux investisseurs institutionnels – entreprise d’assurance, caisses de retraite et de prévoyance, gestionnaires d’actifs, banques, etc… – résidents ou non-résidents, qu’aux particuliers.

Le remboursement de l’OAT s’effectue par application de la formule : nominal x coefficient d’indexation. Au cas où la référence quotidienne d’inflation à maturité serait inférieure à la référence de base, le remboursement est garanti égal au nominal.

 

Impact d’un refinancement à taux très faible (dit taux 0%) par la Banque de France

L’agence France-Trésor avait émise en décembre 2016 environ 144 milliards d’euros en BTF, dont la maturité moyenne était de 117 jours. Elle avait émise 1 482 milliards en BTAN et OAT, soit un total de 1 627 milliards d’euros. On rappelle que ceci n’est pas la somme de la dette publique française « au sens du traité de Maastricht » qui inclut les administrations publiques. Le calcul qui suit porte uniquement sur les BTAN et OAT. Le coût annuel des intérêts est de 38,791 milliards d’euros (soit 1,9% du PIB). Sur ces 1627 milliards, 60,1% sont détenus par des non-résidents soit 977,8 milliards.

 

Etat de la dette gérée par l’AFT (BTAN et OAT) au 30 décembre 2016

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Espagne : le sauvetage des banques a coûté 61 milliards d'euros aux contribuables. Par latribune.fr

13 Janvier 2017 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #Le grand banditisme, #Economie, #Les transnationales, #l'horreur économique, #La dette

Espagne : le sauvetage des banques a coûté 61 milliards d'euros aux contribuables

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Après une entrée en Bourse catastrophique en 2011, Bankia avait dû être sauvée de la faillite.
Après une entrée en Bourse catastrophique en 2011, Bankia avait dû être sauvée de la faillite. (Crédits : © Marcelo del Pozo / Reuters)
Cette estimation, non définitive, a été publiée mercredi par la Cour des comptes espagnole. Bankia, née de la fusion de sept caisses d'épargne en difficulté, aurait englouti a elle seule 22 milliards d'euros.

Le sauvetage des banques espagnoles, laminées par l'explosion d'une bulle immobilière à la fin des années 2000, a coûté une fortune au contribuable espagnol. "Le coût accumulé des fonds publics employés dans le processus de restructuration bancaire atteignait, fin 2015, 60,718 milliards d'euros", détaille une estimation provisoire de la Cour des comptes, mardi.

La période prise en compte débute en 2009, un an après l'éclatement de la bulle immobilière qui s'était formée pendant la période d'euphorie des années 2000, quand des prêts pour des logements étaient accordés à tour de bras à des foyers incapables de les rembourser. Le secteur bancaire dans la tourmente avait dû faire l'objet d'un plan de sauvetage en 2012, et l'Espagne avait notamment bénéficié de plus de 41,3 milliards d'euros de prêts européens.

3 à 5 milliards récupérés auprès des banques

Bankia, née de la fusion de sept caisses d'épargne en difficulté, était en première ligne: après une entrée en Bourse désastreuse en 2011, elle avait dû être sauvée de la faillite par une injection de plus la moitié des fonds alloués au sauvetage soit 22 milliards d'euros d'argent public. Le gouvernement espagnol s'est d'ailleurs récemment donné encore deux ans, jusqu'à fin 2019, pour privatiser Bankia.

 

La Cour des comptes souligne toutefois que l'estimation du coût total du sauvetage "ne peut être considérée comme définitive, tant que tous les processus de restructuration ne sont pas finalisés". L'Etat espagnol n'a pour l'instant récupéré auprès des banques que 3 à 5 milliards, selon les estimations du Fonds de restructuration bancaire (FROB) et de la Banque d'Espagne. Et Madrid a remboursé à l'Union européenne 6,6 milliards d'euros.

(Avec AFP)

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Documents secrets du FMI sur la Grèce (CADTM) 5 janvier par Eric Toussaint. Partie II

6 Janvier 2017 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Comité pour une Nouvelle résistance, #Europe supranationale, #La France, #AMERIQUE, #La mondialisation, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Le grand banditisme, #Economie, #Les transnationales, #Grèce, #La dette

Documents secrets 

Partie II

4. Restructuration de la dette.

Plusieurs directeurs exécutifs (Argentine, Brésil, Inde, Russie et Suisse) ont regretté l’absence d’un volet dans le programme : celui-ci devrait avoir inclus la restructuration de la dette et la « participation du secteur privé » (Private Sector Involvement, PSI), afin d’éviter, selon le directeur brésilien, « un bail-out des détenteurs privés de la dette grecque, principalement des institutions financières européennes ». Le directeur argentin a largement critiqué le programme en ce que celui-ci semble répéter les erreurs (c’est-à-dire un resserrement budgétaire insoutenable) qui ont préparé la crise argentine de 2001. À la surprise des autres directeurs exécutifs européens, le directeur suisse a répété énergiquement les inquiétudes mentionnées ci-dessus en ce qui concerne l’absence d’une mesure de restructuration de la dette dans le programme, et a pointé du doigt la nécessité de reprendre les discussions concernant un mécanisme de restructuration des dettes souveraines.

Le staff du FMI a fait remarquer que la restructuration de la dette avait été écartée par les autorités grecques elles-mêmes. Bien qu’il y ait eu des discussions sur le PSI, il était impossible de reproduire l’expérience de la Bank Coordination (« Vienna ») Initiative, en raison de la dispersion des titres publics grecs entre un nombre indéfini de porteurs. En outre, M. Lipsky a souligné le fait que 90% de ces titres ne comportent pas de clause d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
collective, ce qui rendrait une restructuration encore plus difficile.

Les directeurs exécutifs néerlandais, français et allemand ont fait part au conseil d’administration des engagements de leurs banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
destinés à soutenir la Grèce et plus largement à maintenir leur exposition.

2e Encadré réalisé par le CADTM et inséré dans le texte du FMI afin de le rendre plus compréhensible :

Une socialisation des pertes des banques privées et une thérapie de choc qui rappelle ce qui s’est passé en Amérique latine et en Asie

Voici un extrait de la déclaration du directeur exécutif brésilien concernant l’absence de processus de restructuration dans le programme :
« En l’état, le programme risque de remplacer un financement privé par un financement public. Pour le dire en des mots plus forts, il pourrait être vu non pas comme un plan de sauvetage de la Grèce, qui aurait à subir un violent ajustement, mais comme un bail-out des détenteurs privés de la dette grecque, principalement des institutions financières européennes. »

Le directeur exécutif argentin a quant à lui déclaré :
« Dans la mesure où nous traversons encore une crise systémique mondiale, la stratégie de resserrement budgétaire et d’isolation du pays en le blâmant pour son indiscipline budgétaire passée ou son manque de compétitivité, sera très probablement un échec. […]
Un partage intelligent et équitable du fardeau que représentent les coûts de la crise aurait été souhaitable pour la réputation du Fonds (en l’état, il risque d’être accusé de simplement faire gagner du temps, ou de garantir aux banques qu’elles seront entièrement remboursées dans l’année qui arrive, avant que l’inévitable se produise), et cela aurait été encore plus souhaitable pour la population grecque et pour les prévisions de croissance du pays.
 »

Le directeur allemand a ensuite répondu la chose suivante :
« Je peux informer les directeurs exécutifs que les banques allemandes envisagent de soutenir la Grèce, mais je dois également souligner que cela se fera notamment, ou uniquement, sur une base volontaire. Il ne s’agit pas d’une restructuration de dette, il s’agit d’actions volontaires. Je n’ai pas d’information définitive pour le moment, mais je sais que ces banques veulent maintenir une certaine exposition aux banques grecques, ce qui signifie qu’elles ne vendront pas de titres grecs et qu’elles maintiendront leurs lignes de crédit à la Grèce. »

Le directeur français a fait une déclaration dans le même sens :
« Plus tôt cette semaine, une réunion s’est tenue entre nos principales banques et ma ministre, Mme Lagarde |3|. J’aimerais souligner ce qui a été publié à l’issue de cette réunion, à savoir un communiqué dans lequel ces banques françaises s’engagent à maintenir leur exposition en Grèce pendant toute la durée du programme […]. Il est donc clair que les banques françaises, qui figurent parmi les banques les plus exposées en Grèce, vont faire leur travail. »

Enfin, le directeur néerlandais a déclaré :
« Les banques néerlandaises, après avoir consulté notre ministre des Finances, ont annoncé publiquement qu’elles joueraient leur rôle et soutiendraient le gouvernement grec et les banques grecques.  »

En réalité, comme le suspectaient plusieurs directeurs exécutifs du FMI, et comme l’a montré le rapport de la Commission pour la vérité sur la dette grecque, la finalité réelle de l’accord était de donner le temps aux banques des pays les plus forts de la zone euro de se débarrasser des titres grecs.

Le graphique ci-dessous montre très bien que les banques françaises, allemandes, hollandaises, belges, autrichiennes, italiennes, … se sont délestées des titres grecs au cours des années 2010 et 2011.

Exposition des banques étrangères en Grèce (en Mds d’euros)

Source : BRI, Consolidated Ultimate Risk Basis.

Nous montrerons dans un autre article que c’est la BCE qui les a aidées directement à se débarrasser des titres grecs en les protégeant contre les pertes qu’elles auraient dû affronter.

Le refus des créanciers d’accepter une décote sur leurs titres grecs eut pour conséquence un accroissement de la dette souveraine grecque qui passa de 299 à 355 Mds d’euros entre la fin de l’année 2009 et la fin de l’année 2011, ce qui représente une augmentation de 18,78 %. Au cours des années 2010-2013, une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. sans précédent fut provoquée par les politiques dictées par le Fmi et le reste de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. . Aucun des pronostics du FMI concernant l’amélioration des finances de la Grèce ne s’est concrétisé. Les résultats du mémorandum de 2010 constituent un démenti complet aux prévisions optimistes du FMI.

5. Modalités des évaluations communes FMI/CE/BCE du programme.

Certains directeurs exécutifs (Chine, Égypte et Suisse) ont souligné le risque que des évaluations communes révèlent des différences de jugement entre les trois institutions impliquées (FMI/CE/BCE). Le staff du FMI a spécifié que des représentants de ces trois institutions seraient « assis à la même table au même moment ». Le Fonds est une institution indépendante et mènera les évaluations en conséquence. En principe, si la CE n’acceptait pas de verser sa part de financement en raison de conditionnalités non respectées par les autorités grecques, le Fonds pourrait bloquer sa part de financement en raison d’un manque d’assurances financières. Mais cela ne semble être qu’une possibilité théorique. En réalité, le chef de mission en Grèce (M. Thomsen) a insisté sur le fait que « la coopération a bien débuté », puisque lors des discussions à Athènes, la BCE a entrepris de s’occuper des problèmes du secteur financier, la Commission européenne des problèmes structurels, et le Fonds des problèmes budgétaires. La coopération est une force du programme, et s’exerce dans un système d’équilibre des pouvoirs.


6. Le statut de « créancier privilégié » du FMI.

Le directeur exécutif étatsunien (soutenu par le Brésil et la Suisse) a souligné qu’en raison du statut de créancier privilégié du FMI, le prêt de ce dernier serait considéré supérieur aux prêts bilatéraux de pays membres de l’UE sous supervision de la Commission européenne. Le staff du FMI a confirmé cette supériorité en raison de la nature de bien public que revêt le financement du Fonds, supériorité qui ne va pas à l’encontre des règles du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’Etats créanciers (20) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2016, c’est le directeur du Trésor français, Bruno BEZARD, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 80 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30% du stock de la dette du Tiers Monde.
Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.
Site web : http://www.clubdeparis.org
.


7. Critère n°2 pour un accès exceptionnel aux ressources du Fonds.

Le directeur exécutif suisse (soutenu par l’Australie, le Brésil, l’Iran) a fait remarquer que le staff du FMI avait « silencieusement » modifié les documents officiels (c’est-à-dire sans autorisation préalable du conseil d’administration) afin d’en changer le critère n°2 pour l’accès exceptionnel aux ressources du Fonds, en étendant cet accès aux cas dans lesquels il existe un risque élevé de déstabilisation financière systémique internationale (« a high risk of international systemic spillover effects »). Le directeur du département juridique (The General Counsel) a clarifié le fait que cette décision était justifiée par la nécessité d’agir de manière expéditive, en se basant sur l’hypothèse que le conseil d’administration donnerait son approbation lors du compte-rendu suivant. Ce changement dans la politique d’accès aux ressources était nécessaire car la Grèce ne pouvait pas représenter une exception, en raison du fait que les politiques du Fonds doivent être applicables uniformément à tous les Etats membres.

Contributeur : F. Spadafora

Fin du compte-rendu officiel réalisé par le FMI.


Extrait du document - version annotée

Deuxième document du FMI, il date du 25 mars 2010
Fonds Monétaire International (FMI)

SECRET

Grèce – Questions clés
[25 mars 2010]

La Grèce a besoin d’un programme d’ajustement sur plusieurs années incluant un large filet de sécurité financier. Elle a besoin de plus de temps que ce qui lui est actuellement imparti en vertu du pacte de stabilité et de croissance (PSC) afin d’ajuster son équilibre budgétaire, de contrôler sa dette et de mettre en œuvre les réformes structurelles permettant de restaurer sa compétitivité. Durant cette période de transition, les besoins de financement seront importants, l’économie sera très sensible aux chocs négatifs, et la tension sera élevée pour l’ensemble de la société également. Les marchés des capitaux ont besoin de signaux d’assurance forts pour permettre à ces efforts de s’inscrire dans la durée, ou bien les taux d’intérêt des titres grecs ne redescendront pas et rendront insoutenables les dynamiques d’endettement. Le défi va bien au-delà de la résolution des problèmes à court terme qui résulteront des quelques paiements d’amortissement des mois d’avril et de mai de cette année.

L’économie n’est pas compétitive. Peu de réformes ont été mises en œuvre, l’économie reste relativement fermée, et la compétitivité a chuté d’environ 25% depuis l’adoption de l’euro, tandis que les prix domestiques ont toujours dépassé la moyenne des pays de la zone euro. Le solde des comptes actuel, même en période de récession, reste à un niveau de 11% du PIB.

La politique budgétaire a été peu ambitieuse. Tandis que les dépenses en salaires et en allocations, comme les réductions d’impôts, ont été importantes, les dépenses hors paiement des intérêts de la dette ont bondi à hauteur de 8% du PIB entre 2000 et 2009, et les recettes ont diminué de 3%, fragilisant l’équilibre budgétaire de 11% du PIB depuis 2000. La dette publique a augmenté pour atteindre 115% du PIB.

La déflation et la croissance faible rendront ce fardeau d’endettement plus difficile à gérer. Sans recours à des modifications du taux de change, la Grèce doit faire face au double défi de restaurer sa compétitivité à travers la dévaluation interne – ce qui est toujours long et laborieux – tout en mettant en œuvre un ajustement budgétaire ambitieux. Cela forcera la Grèce à entreprendre des coupes dans les salaires nominaux et dans les allocations sociales – un scénario de désinflation selon lequel le PIB nominal diminuera certainement durant plusieurs années. Les dépenses domestiques, qui sont à la base des rentrées fiscales, seront forcément faibles. Ainsi, par rapport au PIB, le déficit budgétaire et la dette resteront sous une pression à la hausse, même si un ajustement budgétaire significatif était mis en œuvre : malgré des mesures ambitieuses à hauteur de 4% du PIB cette année, il est attendu que le déficit atteigne 11,5% du PIB l’année prochaine. Un ajustement budgétaire fort et prolongé est nécessaire afin de renverser la tendance à la hausse du ratio d’endettement à laquelle la Grèce est confrontée dans les conditions actuelles.

Mais l’ajustement budgétaire doit aussi être réaliste. Même avec des mesures budgétaires additionnelles s’élevant à 2-2,25% du PIB chaque année durant les cinq prochaines années, le ratio de la dette par rapport au PIB s’élèverait à environ 150% du PIB d’ici à 2013, avant de se stabiliser puis de diminuer lentement. Un ajustement plus rapide – tel qu’impliqué par l’objectif d’un déficit de 3% du PIB d’ici à 2012 fixé par le PSC – sera très risqué : la Grèce est une économie relativement fermée, et la contraction budgétaire qu’impliquerait cet ajustement provoquerait une contraction brutale de la demande domestique et une profonde récession qui lui serait liée, détruisant sévèrement le tissu social. De plus, cela semble difficilement faisable puisque des coupes durables dans les dépenses nécessitent des réformes et des changements dans les programmes de prestations sociales qui demanderont du temps afin de les mettre en œuvre et d’en tirer des résultats.

Le système bancaire pose un autre risque important. Avec la dégradation de la situation économique de l’État, les banques ont été mises sous pression pour trouver des financements, mises à l’écart des lignes de crédit interbancaires comme du financement en gros, et, récemment, ont perdu des dépôts. Les banques ont recours à la BCE pour rester à flot, mais ceci n’est pas une solution durable. De plus, le lent déclin économique qui nous attend va faire augmenter le nombre de crédits non recouvrables de manière significative, et il est possible, et même probable, que le gouvernement devra injecter du capital afin de stabiliser le système bancaire et de sauvegarder les dépôts. Ces sommes s’ajouteraient aux besoins de financement du gouvernement, qui sont déjà importants.

Le financement doit rester important. En raison du fait que la réduction du déficit prend du temps tandis qu’il faut rembourser et refinancer le capital emprunté, les besoins d’emprunts du secteur public atteindront en moyenne autour de 50 milliards d’euros en 2010-2012, même avec des mesures budgétaires à hauteur de 2 à 2,5% du PIB chaque année, telles que cela a été présenté plus haut. Et cela ne tient pas compte du besoin potentiel d’un sauvetage public du système bancaire.

C’est pourquoi les marchés de capitaux sont inquiets. Les marchés financiers anticipent et perçoivent que la période qui s’ouvre va être difficile. L’augmentation continue du ratio de la dette menace la notation de l’État et accroît les rendements exigés par les acheteurs de titres grecs. Les marchés ont besoin d’être assurés qu’un défaut de paiement n’est pas à l’ordre du jour avant d’engager plus de fonds.


Traduction de l’anglais vers le français par Nathan Legrand
en collaboration avec Éric Toussaint.


 

Notes

|1| Michel Husson, Grèce : les « erreurs » du FMI, 2 septembre 2016

|2| Note du CADTM : il s’agit du Fonds hellénique de stabilité financière créé en juillet 2010. Voir le site officiel

|3| Christine Lagarde était, à l’époque, ministre dans le gouvernement du président N. Sarkozy. En 2011, elle est devenue directrice générale du Fonds monétaire international (FMI).

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

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Documents secrets du FMI sur la Grèce (CADTM) 5 janvier par Eric Toussaint. Partie I

6 Janvier 2017 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Comité pour une Nouvelle résistance, #Europe supranationale, #La France, #AMERIQUE, #La mondialisation, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Le grand banditisme, #Economie, #Les transnationales, #Grèce, #La dette

Documents secrets 

Partie I

 

Documents secrets du FMI sur la Grèce avec commentaires d’Eric Toussaint (CADTM)

5 janvier par Eric Toussaint

 

Afin de convaincre le FMI, les dirigeants français, allemand et hollandais ont menti Le compte-rendu officiel de la réunion du 9 mai 2010 au cours de laquelle la direction du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
approuvé un crédit de 30 milliards € à la Grèce montre très clairement qu’un nombre élevé de membres de la direction ont exprimé de très fortes critiques à l’égard du programme que l’institution s’apprêtait à mettre en œuvre. Certains d’entre eux ont dénoncé le fait que le programme visait à sauver les banques privées européennes qui étaient créancières de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique et privée grecque, principalement quelques grandes banques françaises et allemandes. Plusieurs d’entre eux ont dénoncé une politique qui reproduisait ce qui avait conduit à la crise argentine de 2001 et à la crise asiatique de 1996-1997 (voir encadré avec la citation du directeur exécutif argentin). Plusieurs dirigeants ont dénoncé le fait que le noyau dirigeant du FMI avait modifié à l’insu des autres membres du conseil d’administration une des règles fondamentales qui conditionnent les crédits alloués par le FMI à ses membres. En effet, pour qu’un crédit puisse être octroyé par le FMI, il faut démontrer que ce crédit et le programme qui l’accompagne rendront soutenable le remboursement de la dette. Vu que cette condition ne pouvait pas être satisfaite dans le cas de la Grèce étant donné que la direction du FMI et les autorités européennes refusaient de réduire la dette grecque et d’y faire participer les banques privées, la condition mentionnée plus haut a été supprimée en catimini. Elle a été remplacée par un nouveau critère : la nécessité d’éviter un risque élevé de déstabilisation financière systémique internationale. La direction du FMI a justifié par l’urgence ce changement de critère non respectueux des règles de fonctionnement. Afin de convaincre ceux des dirigeants du FMI qui émettaient de très fortes réserves, les dirigeants français, allemand et hollandais ont menti en assurant que les banques de leur pays ne se débarrasseraient pas des titres grecs. Selon eux, les banques françaises, allemandes et hollandaises allaient conserver les titres grecs en leur possession afin de permettre la réussite du programme qui allait commencer. Or il est prouvé que les banques françaises, allemandes et hollandaises ont vendu massivement les titres qu’elles détenaient sur le marché secondaire en provoquant une aggravation de la crise grecque et en reportant sur le dos des contribuables européens, et en premier lieu sur le peuple de la Grèce, les risques qu’elles avaient pris et la crise qu’elles avaient très largement contribué à provoquer. Toujours pour lever les réticences de certains membres de la direction du FMI, les responsables du FMI en charge des relations avec la Grèce ont affirmé que des mesures sociales seraient prises pour éviter que les bas salaires et les petits retraités soient touchés par les mesures d’austérité. Ils ont menti. Pour emporter également l’accord des membres de la direction du FMI, ils ont affirmé que les banques grecques étaient saines et que leurs problèmes provenaient uniquement des risques que faisaient porter sur elles le poids d’une dette publique trop importante et d’un déficit public abyssal. C’était faux : les banques grecques se trouvaient dans un état désastreux. Toujours pour convaincre ceux des dirigeants qui doutaient, on leur a déclaré que le plan serait soumis pour approbation au Parlement grec. Or, en réalité, le programme a été imposé à la hussarde au parlement, sans possibilité d’amendement et en bafouant la constitution grecque, comme l’ont dénoncé à l’époque de nombreux juristes.

Le président de la BCE a menacé la Grèce de couper l’accès des banques aux liquidités de la BCE Pour convaincre les membres de la direction du FMI qui souhaitaient qu’on demande aux banques de participer « collectivement » à l’effort en acceptant une réduction de leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). , les responsables du dossier grec ont affirmé que les autorités grecques ne voulaient pas d’une réduction de la dette publique. Et le représentant grec, Panagiotis Rouméliotis, a confirmé cette version des faits. Plus tard, ce même représentant a affirmé que c’est sous la pression du président de la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(BCE) que la Grèce a déclaré qu’elle ne souhaitait pas une réduction de sa dette. Selon le représentant de la Grèce au FMI, Jean-Claude Trichet aurait menacé la Grèce de couper l’accès des banques grecques aux liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
de la BCE. Il est certain que Jean-Claude Trichet a utilisé cette menace dans les mois au cours desquels le mémorandum a été négocié. Il est également avéré qu’il a utilisé la même menace à l’égard de l’Irlande quelques mois plus tard lors de la mise au point du mémorandum concernant ce pays. Il est également certain que les banquiers grecs, tout comme les banquiers français, allemands ou hollandais ne voulaient pas entendre parler d’une réduction de la dette grecque car ils n’acceptaient pas d’être mis à contribution pour assurer leur propre sauvetage. Les banquiers ont obtenu deux ans de répit afin de pouvoir se dégager et obtenir des compensations importantes.

Le FMI affirme très clairement que, vu l’appartenance de la Grèce à la zone euro, il lui est impossible de retrouver de la compétitivité en dévaluant sa monnaie. Du coup, le FMI considère qu’il faut dévaluer les salaires et les allocations sociales : c’est ce qu’on appelle la dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. interne. Elle fait des ravages en Grèce et dans d’autres pays périphériques au sein de la zone euro. Le contenu de ces documents secrets conforte le jugement porté par la Commission pour la vérité sur la dette : les dettes réclamées par le FMI à la Grèce sont illégitimes, illégales, odieuses et insoutenables (voir le chapitre 8 du rapport de la commission)

Comment fonctionne le FMI ?

À l’aide de l’organigramme simplifié du FMI ci-dessous, Michel Husson précise le fonctionnement du FMI.


Source : FMI, Comment les décisions sont prises au FMI, Avril 2016

« Une décision comme le plan d’aide à la Grèce est prise par le Conseil d’administration, sur la base d’études préparatoires commandées par la direction générale aux services compétents. Le staff emploie 2400 personnes, dont la moitié d’économistes.
Entre les économistes du staff et la direction générale, il existe des interactions variables ou plutôt des liens plus ou moins distendus qui ne concernent pas de la même manière l’ensemble des économistes payés par le FMI. Dans certains cas, la bride est relâchée et l’on obtient des études qui frisent l’hétérodoxie. Mais quand on passe aux affaires sérieuses, la courroie de transmission fonctionne à l’envers et les économistes ont alors pour fonction d’assurer la défense et l’illustration des orientations politiques
. » |1|

Dans la traduction des documents du FMI ci-dessous, nous utilisons les termes de « directeurs exécutifs » pour désigner les membres du « conseil d’administration » (Executive Board) du FMI. Nous utilisons le terme « staff » pour désigner les « services » du FMI.

En premier lieu, nous proposons à la lecture le compte-rendu de la réunion du conseil d’administration du FMI du 9 mai 2010 car il met en évidence les divergences internes et n’est pas rédigé dans la langue de bois habituelle du FMI. Ce compte-rendu officiel sort tout à fait de l’ordinaire. Il est certain qu’il n’a pas été apprécié par les principaux dirigeants de cette institution despotique et mortifère. À vous de lire et de vous faire une opinion.

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Première page du document - version annotée

10 mai 2010

STRICTEMENT CONFIDENTIEL

Sujet :Réunion du Conseil d’administration à propos de la demande d’un Accord de confirmation (Stand-By Arrangement, SBA) pour la Grèce – 9 mai 2010

Le Conseil d’administration a adopté à l’unanimité la demande formulée par la Grèce afin d’obtenir un Stand-By Arrangement (SBA) sur trois ans pour un total de 30 milliards d’euros (26,4 milliards DTS), soit 32 fois le quota grec, le plus important programme adopté par le Fonds à ce jour. Les partenaires de la zone euro participeront à une aide financière bilatérale à hauteur de 80 milliards d’euros. Le montant total de 110 milliards d’euros couvrira le manque attendu de financements publics durant la période d’application du programme. Pour chaque paiement qui aura lieu durant la période d’application du programme, la Grèce s’est engagée à utiliser les ressources du FMI et de la Commission européenne (CE) dans un ratio constant de 3 pour 8.

Les principaux objectifs du programme sont : (i) de réduire le déficit budgétaire en-dessous de 3 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
d’ici à 2014, le ratio dette/PIB devant commencer à se stabiliser à partir de 2013, puis décliner progressivement ; (ii) de sauvegarder la stabilité du système financier à travers l’établissement d’un Fonds de stabilité financière (FSF) entièrement indépendant qui soutiendra les banques si nécessaire |2| ; et (iii) de restaurer la compétitivité de l’économie grecque à travers des réformes structurelles complètes.

En plus des mesures budgétaires déjà adoptées par les autorités au début de l’année 2010 (totalisant 5 % du PIB), le programme envisage un ajustement budgétaire de départ de 11 % du PIB entre 2010 et 2013. Toutes les mesures ont été identifiées, les principales étant : (i) une augmentation des recettes fiscales à hauteur de 4% du PIB, principalement par une TVA plus élevée ; (ii) une réduction significative des dépenses à hauteur de 5,2 % du PIB, principalement à travers l’abolition des 13e et 14e mois de salaire pour les fonctionnaires ainsi que des 13e et 14e mois de pension, tant dans le secteur public que dans le secteur privé, à l’exception de ceux qui ont de bas salaires ou de basses pensions ; et (iii) des mesures budgétaires structurelles à hauteur de 1,8 % du PIB.

Tout en soutenant le programme, plusieurs directeurs exécutifs non-européens ont soulevé de nombreuses critiques.


1. Une demande d’aide du Fonds arrivée trop tard

Selon certains directeurs exécutifs (Australie, Canada, Chine, Russie, Suisse), le caractère tardif de la demande d’aide révélait des défauts dans l’architecture de la zone euro, y compris dans sa stratégie de communication (portant plutôt à confusion), qui semblait « parcellaire » selon le directeur étatsunien. Le directeur exécutif allemand a clarifié le fait qu’en l’absence d’une disposition appropriée dans le Traité de Maastricht, l’Union européenne avait dû rapidement concevoir un mécanisme d’assistance financière, désormais entièrement opérationnel. Il a été largement remarqué que six directeurs exécutifs européens (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Pays-Bas et Danemark) avaient publié un communiqué commun soutenant l’accord du SBA à la Grèce.


2. Des hypothèses de croissance optimistes

Les directeurs exécutifs chinois et suisse ont mis l’accent sur le fait que la croissance déterminerait à terme la capacité de la Grèce à se débarrasser du fardeau de sa dette. Un seul écart au scénario de référence du programme suffirait à faire dérailler l’objectif de consolidation budgétaire, mettant en danger la soutenabilité de la dette. Le staff du FMI a répondu en mentionnant qu’il pouvait à l’inverse y avoir des risques à la hausse, en raison des incertitudes sur l’ampleur de l’économie informelle.


3. Risques liés au programme

En raison de l’ajustement budgétaire à deux chiffres face auquel se retrouve la Grèce, certains directeurs exécutifs (Argentine, Australie, Canada, Brésil et Russie) ont souligné les risques « immenses » que comporte le programme (ainsi que le risque de réputation qui s’en suivrait pour le Fonds). Certains ont comparé la situation grecque à celle de l’Argentine avant la crise de la fin 2001.

1er Encadré réalisé par le CADTM et inséré dans le texte du FMI afin de le rendre plus compréhensible.

Pablo Pereira, le représentant argentin, critique sans ambages l’orientation passée et présente du FMI : « Les dures leçons de nos propres crises passées sont difficiles à oublier. En 2001, des politiques similaires ont été proposées par le Fonds en Argentine. Ses conséquences catastrophiques sont bien connues (...) Il y a une réalité qui ne fait aucun doute et qui ne peut être contestée : une dette qui ne peut pas être payée ne sera pas payée sans une croissance soutenue (...) Nous savons trop bien quelles sont les effets des « réformes structurelles » ou des politiques d’ajustement qui finissent par déprimer la demande globale et, par conséquent, les perspectives de reprise économique (...) Il est très probable que la Grèce finisse plus mal en point après la mise en œuvre de ce programme. Les mesures d’ajustement recommandées par le Fonds vont réduire le bien-être de sa population et la capacité réelle de remboursement de la Grèce ». 

D’un autre côté, le directeur exécutif russe a fait remarquer que, par le passé, d’autres programmes du Fonds (par exemple au Brésil et en Turquie) que l’on estimait particulièrement risqués se sont finalement révélés être des succès.
Le staff du FMI a lui-même reconnu les risques exceptionnellement élevés du programme, notamment dans leur évaluation de la soutenabilité de la dette à propos de laquelle ils déclarent : « dans l’ensemble, le staff considère que la dette est soutenable sur le moyen terme, mais des incertitudes de taille sur ce sujet rendent difficile toute affirmation catégorique qui dirait qu’il y a une forte probabilité que la dette soit soutenable ».

Le staff du FMI a souligné que la crédibilité du programme repose en partie sur le fait qu’il permet à la Grèce de ne pas devoir retourner sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
avant longtemps (un à deux ans). La mise en place effective du programme conduirait à des excédents budgétaires considérables dont on estime qu’ils rassureront les marchés malgré le niveau élevé de la dette publique.

Le staff du FMI admet que le programme ne fonctionnera pas sans la mise en œuvre de réformes structurelles. À cet égard, les autorités auront pour plus grand défi de vaincre l’opposition féroce des intérêts particuliers. Le directeur exécutif australien a mis l’accent sur le fait qu’il existe un risque à répéter les erreurs commises durant la crise asiatique, en ce qui concerne le fait d’imposer trop de conditionnalité structurelle. Alors que la conditionnalité structurelle du Fonds est vitale au niveau « macro », celle imposée par la Commission européenne ressemble à une « liste de courses » (« shopping list ») - un inventaire à la Prévert ou un catalogue des Trois Suisses.

Le staff du FMI reconnait que le programme mettra certainement la société grecque au défi. Le staff du FMI a rencontré les principaux partis d’oppositions, organisations non-gouvernementales et syndicats. Selon le staff du FMI, la « chose frappante » est que le secteur privé soutient entièrement le programme, vu comme l’instrument qui permettra de mettre fin à de nombreux privilèges du secteur public.

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Extrait du document - page 3 - version annotée

Fin de la Partie I 

A suivre!

 

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

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Grèce : Les banques sont à l’origine de la crise, par Eric Toussaint. Partie I

2 Janvier 2017 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #La France, #AMERIQUE, #La finance dérégulée, #Le grand banditisme, #Grèce, #l'horreur économique, #La dette

Source : CADTM, Eric Toussaint, 23-12-2016

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Les dettes réclamées à la Grèce sont odieuses
par Eric Toussaint

23 décembre 2016

Cette étude démontre que la crise grecque qui a éclaté en 2010 est d’origine bancaire privée. Elle n’est pas le résultat d’un excès de dépenses publiques. Le soi-disant plan d’aide à la Grèce a été conçu pour servir les intérêts des banquiers privés et ceux des pays qui dominent la zone euro. L’adoption de l’euro par la Grèce a joué un rôle important dans les facteurs qui ont contribué à la crise. L’analyse contenue dans ce texte a été présentée à Athènes le 6 novembre 2016 lors de la réunion de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque.

Pour la période 1996-2008, à première vue, l’évolution de l’économie grecque ressemble à une success story ! L’intégration de la Grèce au sein de l’Union européenne et à partir de 2001 dans la zone euro a l’air de réussir. Le taux de croissance économique est élevé, plus élevé que celui des économies les plus fortes d’Europe.

En réalité, ce succès apparent cachait un vice, tout comme cela a été le cas dans un grand nombre de pays : non seulement l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, Chypre, les républiques baltes, la Slovénie, mais également la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Autriche… qui ont été très affectés par la crise bancaire à partir de 2008 |1|. Sans oublier l’Italie rattrapée par la crise bancaire quelques années après les autres.

Au début des années 2000, la création de la zone euro a généré d’importants flux financiers volatils et souvent spéculatifs |2| qui sont allés des économies du Centre (Allemagne, France, Benelux, Autriche,…) vers les pays de la périphérie (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne, Slovénie, etc.).

Les grandes banques privées et d’autres institutions financières des économies du centre ont prêté de l’argent aux secteurs privé et public des économies périphériques car il était plus profitable d’investir dans ces pays que dans les marchés nationaux des économies du centre. L’existence d’une monnaie unique, l’euro, a encouragé ces flux car il n’y avait plus de risques de dévaluation en cas de crise dans les pays de la périphérie.

Cela a créé une bulle du crédit privé, touchant principalement le secteur immobilier, mais aussi celui de la consommation. Le bilan des banques de la périphérie a fortement augmenté.

En Irlande, la crise a explosé en septembre 2008, lorsque d’importantes banques ont fait faillite suite à l’effondrement de Lehman Brothers aux États-Unis. En Espagne, en Grèce et au Portugal, la crise a débuté plus tard, en 2009-2010 |3|.

L’explosion de la bulle du crédit privé en 2009-2010 (provoquée par la récession internationale qui avait suivi la crise des subprimes aux États-Unis et sa contamination aux banques des économies européennes du centre) et notamment la crise du secteur bancaire ont conduit à des sauvetages (bail-out) massifs des banques privées.

Ces sauvetages ont provoqué une énorme augmentation de la dette publique. En effet l’injection de capitaux publics dans les banques et les autres mécanismes de sauvetage ont été très coûteux.

Il est clair qu’il NE fallait PAS recourir au bail-out des banques et qu’il NE fallait PAS socialiser leurs pertes privées.

Il fallait recourir au bail-in des banques : organiser leur faillite ordonnée et faire payer le coût de l’assainissement par les grands actionnaires privés et les grands créanciers privés. Il fallait également en profiter pour organiser la socialisation du secteur financier. C’est-à-dire exproprier le secteur bancaire privé et le transformer en un service public |4|.

Mais il y avait d’importants liens, et même une complicité, entre les gouvernements des pays de la zone euro |5| et le secteur bancaire privé. Les gouvernements ont donc décidé d’utiliser de l’argent public pour sauver des banquiers privés.

Puisque les États de la périphérie n’étaient pas assez forts financièrement pour organiser eux-mêmes le bail-out de leurs banques afin de mettre à l’abri les banques françaises, allemandes, etc., les gouvernements des économies du centre (Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Autriche, etc.) et la Commission européenne (parfois avec l’aide du FMI) ont mis en œuvre les tristement célèbres Memorandums of Understanding (MoU) ou « protocoles d’accord ». Grâce à ces MoU, les grandes banques privées et d’autres grandes institutions financières privées d’Allemagne, de France, des pays du Benelux et d’Autriche (c’est-à-dire le secteur financier privé des économies du Centre) ont pu réduire leur exposition dans les économies périphériques. Les gouvernements et les institutions européennes ont profité de cette occasion pour renforcer l’offensive du capital contre le travail ainsi que pour réduire la possibilité d’exercice des droits démocratiques à travers toute l’Europe.

La manière dont la zone euro a été construite et la crise du système capitaliste sont responsables de la crise des pays périphériques que nous pouvons observer depuis 2009-2010.


Les étapes qui ont mené à la crise grecque de 2010

À partir de 1996, sous la conduite du premier ministre Kostas Simitis (PASOK), la Grèce s’est engagée encore un peu plus dans le modèle néolibéral qui avait commencé à être appliqué à partir de 1985 quand Andreas Papandreou, après un début prometteur, a pris le même virage que François Mitterrand avec deux années de décalage |6|.

Entre 1996 et 2004, au cours des deux mandats de Kostas Simitis, a été mis en pratique un programme impressionnant de privatisations (ce n’est pas sans rappeler le bilan du gouvernement socialiste de Lionel Jospin – 1997-2002 – qui à la même période a réalisé en France d’importantes privatisations que la droite et le patronat rêvaient d’accomplir depuis les années 1980).

En matière de baisse d’impôts sur les profits des entreprises, la Grèce est allée plus loin que la moyenne de l’UE. Des mesures visant à la précarisation du travail et revenant sur les conquêtes de la période 1974-1985 ont été adoptées. De même, le gouvernement socialiste a favorisé une forte déréglementation du secteur financier (qui s’accomplissait également dans les autres pays de l’UE et aux États-Unis) qui s’est traduit par une forte augmentation de son poids dans l’économie.

Les banques grecques se sont développées dans les Balkans et la Turquie, ce qui a renforcé la trompeuse impression de réussite.

Lors de cette période, la croissance du PIB grec a été supérieure à la moyenne de l’UE, le PIB par habitant était en plein rattrapage par rapport à la moyenne, l’Indice de Développement Humain progressait. La croissance était forte dans certains secteurs de pointe comme l’équipement électrique et optique. De même dans le secteur des ordinateurs. Mais en réalité, en approfondissant l’intégration de la Grèce dans l’UE puis dans la zone euro, les dirigeants grecs et les grands groupes privés ont renforcé la subordination du pays et ont réduit ses possibilités réelles de développement économique et social.


Évolution des banques et financiarisation de l’économie grecque avant l’entrée dans la zone euro

Jusqu’en 1998, 70 % du système bancaire grec était public. Les crédits octroyés par les banques représentaient environ 80 milliards € tandis que les dépôts représentaient 85 milliards €, un signe de bonne santé (voir plus loin). Par la suite, la situation changea radicalement. Durant la période 1998-2000, les banques publiques furent vendues à des prix bradés au capital privé et quatre grandes banques émergèrent, représentant 65 % du marché bancaire |7| : la Banque nationale de Grèce, Alpha Bank, Eurobank et Piraeus Bank. Parmi ces quatre banques, la Banque nationale de Grèce restait sous contrôle indirect de l’État.

Durant la même période, sous la conduite du socialiste Kostas Simitis, la déréglementation bancaire battait son plein, tout comme dans d’autres parties du monde. Rappelons que c’est en 1999 que le Glass Steagal Act, institué par l’administration Roosevelt pour répondre à la crise bancaire de 1933 aux États-Unis, a été abrogé par l’administration démocrate de Bill Clinton. Cette abrogation, qui a mis fin à la séparation entre les banques de dépôt et les banques d’affaires, a accéléré le processus de déréglementation qui a conduit aux crises de 2000-2001 et de 2007-2008. En Grèce, le gouvernement accompagna les banques privées (qui diminuèrent la rémunération des dépôts) dans une campagne de communication agressive afin d’inciter les ménages de la classe moyenne, les entreprises et les fonds de pension à investir en bourse ; ainsi le gouvernement ne taxait pas les plus-values mobilières. Cette économie casino finit par générer une bulle boursière qui éclata en 2000, occasionnant des pertes dramatiques pour les ménages, les PME et le système des retraites qui avaient investi des sommes considérables |8|. Il faut savoir également que la bulle boursière a donné l’occasion aux riches investisseurs de procéder en toute tranquillité à un blanchiment d’argent sale.


Évolution de la dette privée et publique grecque à partir de 2000-2001 

La dette du secteur privé s’est largement développée au cours des années 2000. Les ménages, auxquels les banques et tout le secteur commercial privé (grande distribution, automobile, construction…) proposaient des conditions de crédit alléchantes, ont eu massivement recours à l’endettement, tout comme les entreprises non financières et les banques qui pouvaient emprunter à bas coût (taux d’intérêts réels bas dus notamment à une inflation plus forte en Grèce que dans les pays les plus industrialisés de l’Union européenne tels l’Allemagne, la France, le Benelux,…). De plus le passage à l’euro |9| avait provoqué une augmentation importante du coût de la vie pour les ménages, dans un pays où les dépenses pour l’alimentation de base représentaient près de 50% du budget familial. Cet endettement privé a été le moteur de l’économie de la Grèce comme il l’a été en Espagne, en Irlande, au Portugal, en Slovénie et dans d’autres pays de l’ancien bloc de l’Est qui ont adhéré à l’UE. Grâce à un euro fort, les banques grecques (auxquelles il faut ajouter les filiales grecques des banques étrangères) pouvaient étendre leurs activités internationales et financer à moindre coût leurs activités nationales. Elles ont emprunté à tour de bras. Le tableau ci-dessous montre que l’adhésion de la Grèce à la zone euro en 2001 a accéléré et amplifié les entrées de capitaux financiers qui correspondent à des prêts ou à des investissements de portefeuille (Non-IDE dans le tableau, c’est-à-dire des entrées qui ne correspondent pas à des investissements de longue durée) tandis que l’investissement de longue durée (IDE – Investissement direct à l’étranger) a stagné.

Graphique 1 – Entrées de capitaux financiers en Grèce (1999-2009)

grece-banques-graphique1-a94b9

Source : FMI |10|

Avec les énormes liquidités mises à leur disposition par les banques centrales en 2007-2009, les banques de l’Europe de l’Ouest (surtout les banques allemandes, françaises, mais aussi les banques italiennes, belges, néerlandaises, britanniques, luxembourgeoises…) ont continué à prêter massivement à la Grèce (au secteur privé et aux pouvoirs publics). Il faut y ajouter des banques de Suisse et des États-Unis. Il faut aussi prendre en compte le fait que l’adhésion de la Grèce à l’euro a constitué un gage de confiance supplémentaire aux yeux des banquiers d’Europe de l’Ouest qui étaient convaincus que leurs États respectifs leur viendraient en aide en cas de problème. Ces banquiers ne se sont pas préoccupés de la capacité de la Grèce à rembourser le capital prêté et ont considéré qu’ils pouvaient prendre des risques très élevés en Grèce. L’histoire leur a donné raison jusqu’ici : la Commission européenne et, en particulier, les gouvernements français et allemand, ont apporté un soutien sans faille aux banquiers privés d’Europe occidentale. Mais en acceptant de socialiser les pertes des banques, les gouvernants européens ont mis les finances publiques dans un état lamentable.

Le graphique ci-dessous montre que les banques des pays d’Europe de l’Ouest ont augmenté leurs prêts à la Grèce. Une première fois entre décembre 2005 et mars 2007 (pendant cette période, le volume des prêts a augmenté de 50 %, passant d’un peu moins de 80 milliards à 120 milliards de dollars). Puis, alors que la crise des subprimes avait éclaté aux États-Unis, les prêts ont de nouveau augmenté fortement (+33 %) entre juin 2007 et l’été 2008 (passant de 120 à 160 milliards de dollars). Ils se sont ensuite maintenus à un niveau très élevé (environ 120 milliards de dollars). Cela signifie que les banques privées d’Europe occidentale ont utilisé l’argent que leur prêtaient massivement et à bas coût la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale des États-Unis pour augmenter leurs prêts à des pays comme la Grèce |11|. Là-bas, les taux étant plus élevés, elles ont pu faire de juteux profits. Les banques privées ont donc une très lourde part de responsabilité dans l’endettement excessif des secteurs privé et public grecs.

Graphique 2 – Évolution des engagements des banques d’Europe occidentale à l’égard de la Grèce (en milliards de dollars)

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Source : BRI – BIS consolidated statistics, ultimate risk basis (repris de Costas Lapavitsas, … « The eurozone between austerity and default »)

Comme le montre l’infographie ci-dessous, l’écrasante majorité des dettes grecques externes était détenue par des banques européennes, en particulier des banques françaises, allemandes, italiennes, belges, hollandaises, luxembourgeoises et britanniques.

Graphique 3 – Détenteurs étrangers (qui sont quasi exclusivement des banques étrangères et d’autres sociétés financières) des titres de la dette grecque (fin 2008) |12|

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Source : CPIS in Costas Lapavitsas « The eurozone between austerity and default »

Selon une étude de Barclays portant sur la dette extérieure de la Grèce au 3e trimestre 2009, la répartition est grosso modo la même (attention, ci-dessous les montants sont exprimés en dollars US) |13|. L’intérêt de l’infographie ci-dessous est de montrer que les grands groupes d’assurance français étaient très exposés, de même que des fonds d’investissement basés au Luxembourg |14|.

Graphique 4 – Les créanciers de la dette grecque

La Grèce était endettée à hauteur d’environ 390 milliards de dollars US à la fin du troisième semestre de l’année 2009. Près des trois quarts de cette dette sont détenus par des institutions étrangères, majoritairement européennes.

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Dans un livre publié en 2016, Yanis Varoufakis décrit les motivations des banques privées allemandes, françaises, etc. qui ont prêté massivement au sein de la zone euro aux pays de la périphérie européenne avec le soutien de leur gouvernement. Voici un large extrait : « Quand les marchés ont été convaincus que personne ne quitterait jamais la zone euro, les banquiers allemands et français se sont mis à regarder un emprunteur irlandais ou grec comme l’équivalent d’un client allemand de même solvabilité. C’était logique. Si les emprunteurs portugais, autrichiens et maltais étaient tous payés en euros, pourquoi les traiter différemment ? Et si le risque qu’il y avait à prêter à tel individu, entreprise ou État particulier ne comptait pas, puisque les prêts, aussitôt après leur signature, seraient éparpillés à travers l’ensemble de l’univers connu, pourquoi ne pas traiter de la même façon les débiteurs en perspective dans toute la zone euro ?

Puisque les Grecs et les Italiens gagnaient à présent de l’argent dans une devise qui ne pourrait jamais plus être dévaluée face à la monnaie allemande, les banques allemandes et françaises ont cru qu’il était aussi avantageux de prêter dans les pays méditerranéens qu’aux Pays-Bas ou en Allemagne.

En fait, une fois l’euro inventé, il était plus lucratif de prêter aux particuliers, aux entreprises et aux banques des États-membres déficitaires qu’à des clients allemands ou autrichiens. Pourquoi ? Parce qu’en Grèce, en Espagne, en Italie du Sud, l’endettement privé était extrêmement faible. Certes, les gens étaient en général plus pauvres qu’en Europe du Nord, habitaient des logements plus modestes, conduisaient des voitures plus anciennes, et ainsi de suite, mais leur logement était à eux, ils n’avaient pas d’emprunt en cours sur leur véhicule et ils vouaient souvent à la dette l’aversion profonde qu’engendre le souvenir encore frais de la pauvreté. Les banquiers adorent les emprunteurs qui ont peu de dettes et un petit nantissement – une ferme, ou un appartement à Naples, à Athènes ou en Andalousie. Une fois dissipée la crainte de la dévaluation des lires, drachmes ou pesetas qu’ils avaient dans la poche, ces Méridionaux sont devenus les clients que des banquiers comme Franz ont eu pour instruction de cibler. »

Dans son exposé, Yanis Varoufakis fait référence à une conversation qu’il a eue en 2011 avec Franz, un fondé de pouvoir d’une banque allemande :
« Franz n’a pas ménagé ses efforts pour me faire mesurer la soudaineté et la puissance de l’offensive de sa banque sur la périphérie de l’Europe. Son nouveau business plan était clair et net : s’assurer une plus grosse part du marché de la zone euro que les autres banques, les banques françaises en particulier, elles aussi en train de prêter à tout-va. Ce qui ne pouvait avoir qu’un sens : prêter dans les pays déficitaires, qui offraient aux banquiers un triptyque d’avantages.

Premièrement, la faiblesse de l’endettement privé laissait une énorme marge à une croissance massive des prêts. Lorsqu’ils faisaient un calcul approximatif, les banquiers français et allemands salivaient à la pensée des perspectives de crédit en Méditerranée, au Portugal et en Irlande. Contrairement aux clients britanniques ou néerlandais qui, endettés jusqu’aux oreilles, ne pouvaient emprunter qu’un peu ou pas du tout, les clients grecs et espagnols pouvaient quadrupler leurs emprunts, tant ils en avaient peu au départ. Deuxièmement, les exportations des pays excédentaires vers les pays déficitaires accueillis dans l’euro étaient désormais à l’abri des dévaluations des monnaies faibles, qui n’existaient plus. Aux yeux des banquiers, un cercle vertueux était à l’œuvre : l’augmentation de leurs prêts aux pays déficitaires laissait prévoir une accélération de leur croissance intérieure, qui justifiait donc les prêts qu’ils leur faisaient. Troisièmement, les banquiers allemands étaient en extase devant la différence entre les taux d’intérêt qu’ils pouvaient facturer en Allemagne et ceux qui avaient cours dans des pays comme la Grèce. Le grand écart entre les deux était une conséquence directe du déséquilibre commercial entre les pays. Un gros excédent commercial signifie que les voitures et les lave-linge vont du pays en excédent au pays en déficit et l’argent en sens inverse. Le pays excédentaire est inondé de « liquidités » – de fonds qui s’y accumulent en proportion des exportations nettes qu’il déverse sur son partenaire commercial. Puisqu’il y a de plus en plus d’argent dans les banques du pays en excédent – à Francfort pour être précis –, il devient plus disponible, donc moins cher à emprunter. Autrement dit, son prix baisse. Et quel est le prix de l’argent ? Le taux d’intérêt ! Les taux d’intérêt en Allemagne étaient donc beaucoup plus bas qu’en Grèce, en Espagne et autres pays du même genre, où les sorties d’argent – puisque les Grecs et les Espagnols achetaient de plus en plus de Volkswagen – maintenaient le prix des euros en Europe du Sud plus haut qu’en Allemagne. » |15|

 

 


Eric Toussaint 

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

Source : CADTM, Eric Toussaint, 23-12-2016

 
 

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Grèce : le ton monte entre l'Eurogroupe et le gouvernement . Par Romaric Godin

31 Décembre 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Comité pour une Nouvelle résistance, #Europe supranationale, #La France, #AMERIQUE, #La mondialisation, #Le capitalisme;, #Les transnationales, #La lutte des classes, #Grèce, #Politique étrangère, #La dette, #l'horreur économique, #Terrorisme

Grèce : le ton monte entre l'Eurogroupe et le gouvernement

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Wolfgang Schäuble, ministre des Finances allemand, et Klaus Regling, président du MES, n'ont pas apprécié les annonces d'Alexis Tsipras.
Wolfgang Schäuble, ministre des Finances allemand, et Klaus Regling, président du MES, n'ont pas apprécié les annonces d'Alexis Tsipras. (Crédits : Reuters)
Les créanciers européens de la Grèce ont suspendu les mesures prises sur la dette la semaine passée pour répondre aux décisions sociales annoncées par Alexis Tsipras. Ce dernier est une nouvelle fois menacé d'une humiliation cuisante.

Alexis Tsipras aura donc dû boire le calice de l'humiliation jusqu'à la dernière goutte. Six jours après avoir annoncé des mesures en faveur des retraités, avec notamment un treizième versement de 300 à 800 euros pour 1,6 millions de pensionnés grecs et la suspension du relèvement du taux de TVA dans les îles du Nord de la mer Egée, frappés par la vague migratoire, le Mécanisme européen de Stabilité (MES), vient d'annoncer le gel du « toilettage » de la dette décidé par l'Eurogroupe du 5 décembre dernier.

Un gel sans importance ?

« Les institutions sont arrivées à la conclusion que les actions du gouvernement grec semblent ne pas être en ligne avec nos accords », a indiqué un porte-parole du président de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem. Les créanciers européens avaient montré de la mauvaise humeur après les annonces d'Alexis Tsipras, qui ne les en avait pas informé. Cette décision de geler les mesures sur la dette ne portent qu'assez peu à conséquence puisqu'il ne s'agissait que de mesures « préventives » contre de futures hausses de taux. Une seule mesure concerne 2017 et concerne une prime de 2 % que doit verser Athènes sur une dette contractée en 2012. L'essentiel n'est évidemment pas là.

Décision politique

Légalement, la décision d'Alexis Tsipras n'est pas en cause. Le mémorandum d'août 2015 prévoit que la Grèce puisse disposer de 40 % des excédents supplémentaires dégagés par le pays. Cet excédent supplémentaire en octobre 2016 s'élève à près de 3 milliards d'euros et les mesures prévues par le gouvernement grec ne sont que de 674 millions d'euros. Les engagements comptables d'Athènes ne sont essentiels que s'ils correspondent aux niveaux prévus par l'accord et par l'Eurogroupe qui a reconnu que de tels niveaux assuraient la viabilité (fictive) de la dette grecque. Elle est d'autant moins en cause que ces mesures sont socialement justifiables après les efforts du pays qui ont payé en termes budgétaires et les effets de la crise migratoire. Dès lors, cette mesure de rétorsion n'est qu'une décision purement politique visant à désarmer entièrement le gouvernement grec, à annihiler toute prétention à une politique sociale et économique autonome, mais aussi à achever de détruire la crédibilité politique d'Alexis Tsipras et de Syriza. Apparemment, les vieilles rancœurs politiques, qui avaient largement inspiré l'attitude des créanciers au cours du premier semestre 2015, ne sont pas éteintes.

Alexis Tsipras dos au mur

Reste qu'Alexis Tsipras est désormais dos au mur. Ce « gel » des mesures sur la dette annonce vraisemblablement un rejet de la conclusion de la seconde revue du programme, qui est en cours, et, partant, le gel du versement des fonds dont Athènes a absolument besoin avant l'été pour pouvoir honorer 6 milliards d'euros de remboursement de dettes. Dans ces conditions, le premier ministre grec n'a le choix qu'entre une nouvelle humiliation et un retrait de son projet, et un bras de fer qui, tôt ou tard, débouchera sur une crise proche de celle de début 2015, avec une Grèce privée de fonds devant choisir entre la sortie de l'euro ou l'acceptation des conditions des créanciers. Il peut aussi trancher le nœud gordien en appelant à de nouvelles élections, mais il est pratiquement certain de les perdre : Syriza accuse 17 points de retard sur les conservateurs de Nouvelle Démocratie (ND) dans le dernier sondage.

Vers l'humiliation

Comme cela s'est déjà vu plusieurs fois depuis dix-huit mois, sur les expulsions des résidences principales ou sur le principe de baisses automatiques des dépenses en 2018, une nouvelle humiliation est donc la voie la plus probable. Et comme toujours, les créanciers ne manqueront pas alors de relever leurs exigences, notamment en demandant une nouvelle réforme du marché du travail visant à réduire l'influence des syndicats. La stratégie de Syriza semble plus que jamais avoir échoué.  En attendant, Alexis Tsipras joue ses dernières cartes en faisant voter au parlement le texte des mesures annoncées le 8 décembre afin de placer les conservateurs face à leurs responsabilités. ND devrait cependant voter en faveur des mesures, ce qui ne l'empêchera pas de blâmer une nouvelle défaite inévitable du gouvernement. Et de montrer son impuissance face aux créanciers.

Que veut l'Eurogroupe ?

Reste qu'il convient de s'interroger sur les méthodes de l'Eurogroupe, institution informelle mais devenue surpuissante, dominée par le ministre des Finances allemand et qui exerce une puissance quasi proconsulaire sur un Etat membre de l'UE et de la zone euro, la Grèce. Cette hâte à geler des mesures sur la dette qui étaient fort timides et qui n'avaient été acceptées qu'avec réserves montre que la stratégie de l'Eurogroupe qui, rappelons-le, est le conseil d'administration du MES, vise à maintenir le joug de la dette sur la Grèce. On ne peut s'empêcher de penser que cette escalade vise, in fine, à expulser la Grèce de la zone euro. Wolfgang Schäuble ne s'en est pas caché voici quelques jours en demandant dans une interview à Bild Zeitung que la Grèce fasse les réformes ou sorte de la zone euro. A cela s'ajoute évidemment la campagne électorale allemande sous la pression des Eurosceptiques d'AfD auxquels la CDU d'Angela Merkel ne veut donner aucune occasion de blâmer sa politique européenne.

Où est la France ?

Reste alors une autre question : pourquoi n'y a-t-il pas d'opposition suffisamment forte à l'Allemagne au sein de l'Eurogroupe pour mener une politique qui évite l'humiliation et maintiennent les rares avancées en matière de dettes ? Autrement dit, pourquoi la France laisse-t-elle faire ? François Hollande ne cesse pourtant de vanter son amitié avec la Grèce et son action pour « sauver la Grèce » en 2015. Il l'a encore répété lors de son discours de non-candidature. Le groupe des socialistes français du parlement européen protestent.  Mais dans l'Eurogroupe, depuis janvier 2015, la France est entièrement absente. Elle laisse faire, se contentant de vouloir récupérer le « beau rôle » une fois la pièce jouée sans elle. Le problème est que, pendant ce temps, l'économie et la société grecques continuent de subir les effets d'une politique européenne qui s'entête dans une stratégie perdante pour la Grèce aujourd'hui, et pour les autres pays de la zone euro, qui perdront à coup sûr leurs créances demain.

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Un dirigeant du 21ème siècle. Par Marc Rameaux

14 Octobre 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #ACTUALITE, #La France, #La finance dérégulée, #La mondialisation, #Europe supranationale, #Le capitalisme;, #Economie, #Les transnationales, #l'horreur économique, #La dette

vendredi 14 octobre 2016

Un dirigeant du 21ème siècle

 
 
 
Président, j’en ai tant rêvé. Lors de ma campagne, seule comptait la victoire. Je ressens maintenant un léger goût d’amertume et d’ennui, une fois dans la place. Je voudrais être sans cesse dans cette effervescence où mes promesses sont gratuites, où il me suffit de communiquer et de faire rêver sans avoir à rendre de comptes.
 
Car ma vie est dure, savez-vous ? Oh, je vous vois sourire. Mais cela est difficile de rêver d’être puissant et de ne pouvoir rien.
 
 
 
Dès lors que je prends une initiative économique, les marchés réagissent comme une machinerie ultra-sensible, détectant le moindre de mes mouvements. Et quiconque contrarie les banques centrales ou les fonds d’investissement voit les taux se tendre dans la seconde, son crédit se renchérir. Lorsque l’on a une dette à près de 100% du PIB, cela ne laisse pas beaucoup de choix.

Alors je dis oui. Au FMI. A la commission européenne. Avec leurs critères qui m’enferment dans des cercles vicieux, m’obligeant à me démunir toujours plus pour économiser, et ne pouvant sortir du trou parce que je n’ai pas assez investi.
 
De toute façon, les grandes entreprises de mon pays ou d’autres se moquent totalement de mes actions. Elles n’interviennent plus seulement sur le terrain économique. Elles engagent des bouleversements technologiques, sociaux ou comportementaux qui vont beaucoup plus vite que tout ce que pourrait faire mon gouvernement, et agissent bien plus en profondeur sur le tissu social qu’aucune de mes lois ne pourrait le faire. Alors je suis à leur remorque. Je ne fais qu’accompagner leur mouvement, en faisant semblant de prendre des décisions et d’y pouvoir quelque chose.
 

Oh je sais, avec un peu de courage, je développerais des filières sur des métiers dans lesquels mon pays excelle : je ne ferais pas qu’être à la traîne, j’aiderais ceux qui prennent des initiatives, je me renseignerais sur les compétences clés, je les subventionnerais, je protégerais leurs connaissances les plus stratégiques pour qu’elles ne soient pas copiées trop vite.
 
Je sais qu’il faudrait faire tout cela mais je ne le fais pas. Cela va contrarier trop de monde. La commission européenne, qui exige que tout soit en concurrence, tout de suite, et qui ne voit pas que cela empêche ceux qui excellent de se distinguer des autres parce qu’ils sont copiés trop vite. Il y a une concurrence de court-terme et une concurrence de long-terme, je n’arrive pas à le leur faire comprendre, qui sont toutes deux en conflit, la première tuant la deuxième si on la favorise trop et qu’elle empêche de développer les savoirs-faire sur lesquels se différencier.
 
Et puis cela contrarierait les américains. Qui craignent à tout instant que nous fassions cela, et qui emploient toute la puissance de leurs fonds d’investissement pour nous en empêcher. Pourtant ils ne s’en privent pas, eux, de protéger leurs activités phares, de leur laisser le temps de devenir compétitives. Ils ne sont nullement protectionnistes sur les biens marchands, mais ils le sont sur les savoirs et les savoir-faire stratégiques, ils ont bien compris comment cela marche. Mais je n’ai pas le courage de leur tenir tête, d’oser développer des activités sur lesquelles ils n’auraient aucun droit de regard, ni droit à être informés de tout ce que l’on fait.
 
Et de toute façon ceux qui m’entourent seraient incapables de mettre cela en place. Ils sont tous énarques, ils n’ont jamais mis les pieds en entreprise, ou seulement deux ou trois ans, pour toucher leurs jetons de présence, lorsque je les ai parachutés. Ils n’apprécieraient pas que je me passe d’eux pour l’économie. J’ai trop d’ascenseurs à leur renvoyer, ils me feraient la peau vous savez ? Et puis ils s’entendent bien avec la commission européenne, ces énarques. Cela les arrange bien après tout. Oh, ils sont comme moi, ils savent que cela nous fait glisser chaque jour un peu plus sur la pente. Mais à titre personnel, ils en seront récompensés financièrement. Alors je n’ai pas intérêt à toucher à leur petite rente.
 

Je pourrais me concentrer sur mes fonctions régaliennes bien sûr, puisque je n’ose pas toucher à l’économie. Là aussi, je sais pertinemment ce qu’il faudrait faire. Mais lorsque mes policiers se font attaquer au cocktail molotov et brûler au troisième degré par des petites frappes qui sèment la terreur dans leur quartier, tout ce que je sais dire c’est qu’ils auront des voitures renforcées et des tenues ignifuges. Je sais, c’est pitoyable, on peut difficilement faire plus lâche. Alors que je sais très bien qu’il faudrait frapper à mort les quatre ou cinq meneurs pour que cela s’arrête, parce qu’il suffit d’une poignée de ces petits crétins pour rendre la vie d’un quartier impossible si l’on ne fait rien.
 
D’ailleurs j’ai toutes les informations sur eux, ils sont parfaitement fichés et répertoriés par les services de police. Il faut dire qu’avec des dizaines de récidives chacun, il faudrait être aveugle pour ne pas les détecter. Mais je n’en fais rien. Alors qu’en les éliminant, en montrant bien pour l’exemple ce qui leur est arrivé pour dissuader d’autres de prendre leur place, cela s’arrêterait bien vite. Mais je n’agis pas.
 
Oh, il faut dire que pour être élu, j’ai dû donner des gages aux ailes les plus « humanistes » de mon parti, enfin c’est comme cela qu’ils s’appellent eux-mêmes. Et eux recommandent de ne jamais réprimer, de laisser faire, surtout s’ils pensent que les auteurs ont été brimés par la société. Tout laisser faire, après tout, ils s’entendent bien aussi avec la commission européenne sur ce point-là.
 
Bon, si les victimes sont atrocement battues, mutilées ou tuées, ils me disent qu’elles l’ont toujours un peu bien cherché, qu’elles étaient des privilégiées, et puis que cela arrive, que cela fait partie de la vie, et qu’il faut traiter cela avec des psychologues et de la compréhension. J’avoue que j’ai du mal avec ces « humanistes », on n’est jamais avare de la souffrance d’autrui. Mais ils sont trop puissants au sein de mon parti, je dois leur donner des gages.
 

Je sais, je ne suis pas très sympathique. Même pas du tout. J’ai su très bien pendant quatre ans tout ce qu’il fallait faire, mais je n’ai pas du tout bougé, j’ai laissé pourrir la situation. J’ai même écrit un livre ou je montre très bien que je savais depuis longtemps où se situaient les problèmes importants, et je dis que c’est ce qu’il faut faire juste à la veille des nouvelles élections. Je sais, c’est terriblement cynique, mais il y a encore des imbéciles pour se laisser prendre au piège, se dire que je commence à prendre conscience de ce qui ne va pas, et penser que cette fois je parle bien et que j’ai raison. S’ils savaient comme je les méprise.
 
 
J’ai l’impression d’être pour moitié un pantin et pour moitié un produit marketing. Faute d’avoir eu le courage d’agir, je me défoule sur d’autres professions dans mon livre, que je traite de lâches alors que je suis devenu la lâcheté même. Je me console en me disant qu’il y en a maintenant beaucoup de mon profil, parmi les dirigeants. Un peu mous, un peu lâches, envoyant toujours les autres s’engager, mimant la fermeté à la perfection dans le discours mais sans jamais faire suivre d’actes courageux, obsédés par la communication et l’effet de ce que les gens pourront penser, sans se soucier de savoir s’il y a eu action réelle ou non.
 
 
D’ailleurs le réel n’existe plus. Il est entièrement défini par mes conseillers en communication, qui cherchent à tourner tout événement en rêverie qui soit conforme à mon petit cénacle de protégés. 

Mais je sais que cela ne fonctionne plus, même les plus bêtes s’en aperçoivent. Je ne sais pas comment l’histoire me jugera. Je me sens seul. J’ai peur.




Si vous avez aimé cet article, mes deux livres sur le monde de l'entreprise et plus généralement sur les pièges de la société moderne. Egalement disponibles au format Kindle : 
 
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Dette, crise, chômage : qui crée l'argent ? Par Gabriel Rabhi

27 Août 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La dette, #Le capitalisme;, #La finance dérégulée, #l'horreur économique, #Le grand banditisme

Dette, crise, chômage : qui crée l'argent ? Par Gabriel Rabhi

Ajoutée le 21 mars 2014

La monnaie fait partie de notre quotidien. Elle est au cœur de nos économies : elle permet les échanges des biens et des services. Pourtant, personne ne sait vraiment qui la fabrique, ni comment elle fonctionne. En partant de ce que tout le monde connait, ce document explique les fondements des systèmes monétaire et bancaire, et en décrypte certaines conséquences. Car c'est bien l'incompréhension du système monétaire par la majorité des citoyens, des journalistes, des politiciens et de nos élites au sens large, qui permet à la finance et aux banques de régner sans entraves.

Ce document citoyen n'a aucune couleur politique. Par des exemples simples, didactiques, il décrit les mécanismes bancaires peu connus, énonce des faits et matérialise des liens avec les principaux enjeux de notre temps. Il débouche sur une critique des systèmes financier, politique et médiatique, et se termine par des objectifs et alternatives fondamentaux pour le monde de demain.

Avec la supervision de deux spécialistes du domaine que sont Gérard Foucher et André Jacques Holbecq, tous deux auteurs de nombreux ouvrages sur le système monétaire, ainsi que des analyses techniques précises comme celle de Jean Bayard, Gabriel RABHI a mit à profit ses compétences en imagerie. La sélection des informations et des principes à exposer, leur simplification sans induire d'erreurs, ainsi qu'une orientation critique de la création monétaire a nécessité six mois de travail.

A diffuser largement sous toute forme utile. A faire publier par les blogs et les sites de réinformation. D'autres vidéos, extraits, informations, bibliographie et liens : http://www.inter-agir.fr

Notions abordées :

La monnaie centrale / la monnaie scripturale / la banque centrale / les banques commerciales privées / le mythe du troc / le crédit à l'époque Sumérienne / l'invention de la monnaie / la monnaie papier et les orfèvres / la couverture partielle des dépôts / la monnaie fiduciaire / lien états - banques / le cours légale / conversion entre monnaie scripturale et centrale / définition d'un dépôt bancaire / transfert intra-bancaire / transfert interbancaire / le règlement bancaires / la compensation / les chambres de compensation / la disparition potentiel des dépôts / le trésor public / le risque systémique / les actifs / les créances / actifs financier, actifs matériels / bilan financier / bilan d'une banque / dépôts au passif / créances à l'actif / la monétisation / le crédit bancaire / la création monétaire ex-nihilo / destruction monétaire / le risque de contrepartie / la circulation de la monnaie / la masse monétaire / la croissance / une système de Ponzi / évolution exponentielle de la masse monétaire / les agrégats monétaires / variation des agrégats monétaires / le refinancement / prise en pension de titres par la banque centrale / le marché interbancaire / l'effet domino / crise de liquidité / crise de 2008 / les saisies bancaires / le sauvetage bancaire / l'assouplissement quantitatif / notions des endettements / l'usure / la concentration des richesses / rôle de la banque centrale / évasion fiscale / l'état et les marchés financiers / les intérêts de la dette / la planche à billet / inflation et déflation / l'hyperinflation / lien entre forces armées et monnaie / la réserve fédérale américaine / la banque des règlements internationaux / démocratie / aristocratie / oligarchie / le gouvernement représentatif / finance et médias / l'union européenne / le lobbying / la destruction de la planète / la décroissance / l'esclavage par la dette / la création de monnaie centrale / la monnaie du futur / intérêt général et intérêt particulier / la dictature parfaite / le conditionnement des peuples / le prêt à penser / les solutions et alternatives.

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La vie dans une colonie contemporaine de la dette : la vérité sur la Grèce. Par Michael Nevradakis

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Grèce, #La dette, #Europe supranationale, #Les transnationales, #La mondialisation, #l'horreur économique, #Le grand banditisme, #Terrorisme, #L'OTAN.

La vie dans une colonie contemporaine de la dette : la vérité sur la Grèce


Par Michael Nevradakis – Le 27 juin 2016 – Source Off Guardian

Athènes, la place Syntagma et le Parlement, lieu de tant de manifestations inutiles

En mai, probablement pour la première fois dans l’histoire du monde occidental d’après-guerre, un Parlement national a volontairement cédé ce qui restait de la souveraineté de son pays, en se votant lui-même obsolète. Ce développement, cependant, n’a pas fait les grands titres dans le cycle des nouvelles mondiales et a également été ignoré par la plupart des médias soi-disant de gauche.

Le prix à payer pour l’indifférence dans les affaires publiques est d’être dirigé par de mauvais hommes – Platon.

Le pays en question est la Grèce, où un projet de loi omnibus [c’est-à-dire portant sur divers sujets pas forcément reliés entre eux, NdT] de 7 500 pages vient d’être adopté, sans aucun débat parlementaire, transférant le contrôle sur tous les biens publics du pays à un fonds contrôlé par le Mécanisme de stabilité européenne (MSE) pour les 99 prochaines années. Cela inclut toute l’infrastructure publique, ports, aéroports et ressources naturelles, tous passés sous le contrôle du MSE, un organe non démocratique supranational, qui ne rend de comptes à aucune instance parlementaire ou élue. Dans ce même projet de loi, le Parlement grec s’est également privé de droit de vote : la législation annule le rôle du Parlement dans l’établissement d’un budget national ou l’adoption d’une loi fiscale. Ces décisions seront dorénavant prises automatiquement, à la demande de l’Union européenne : si les objectifs fiscaux définis par l’UE, le FMI et le MSE ne sont pas atteints, des coupes automatiques seront activées sans débat parlementaire, ce qui pourrait tailler dans les dépenses sociales, les salaires et les retraites. Dans la législation précédente, le Parlement grec acceptait de soumettre pour approbation tous les projets de loi en suspens à la troïka. Pour trouver un précédent historique, il ne faut pas remonter plus loin que la Loi des pleins pouvoirs adoptée par le Reichstag en 1933, où le Parlement allemand a voté en faveur de la suppression de son droit d’exercer son pouvoir législatif, transférant le pouvoir absolu de gouverner et d’édicter des lois, y compris non constitutionnelles, au chancelier Adolf Hitler.

Le projet de loi grecque omnibus avait été précédé d’un autre, réformant le système des retraites de la Grèce par la promulgation de futures réductions des pensions, tout en augmentant les impôts presque entièrement automatiquement. Bien que le gouvernement soutienne le contraire, ces coupes sont régressives et auront un effet disproportionné sur les couches les plus pauvres de la société : la retraite de base a été abaissée à 345 euros par mois, les pensions complémentaires aux personnes pauvres ont été supprimées, la taxe sur la valeur ajoutée de beaucoup de produits de base a été élevée à 24%, le nombre de ménages ayant droit à des subventions pour le fuel de chauffage a été réduit de moitié, alors que les taxes sur le pétrole et le carburant ont de nouveau été augmentées, les participations sur les prescriptions de médicaments couvertes par l’assurance maladie publique ont été relevées de 25%, les contributions des salariés à la caisse de sécurité sociale ont été augmentées (réduisant efficacement les salaires), des taxes spéciales ont été introduites sur le café et les boissons alcoolisées, tandis que les petites entreprises en difficulté en Grèce ont vu leur taux d’imposition passer de 26 % à 29 %.

En plus des éléments législatifs mentionnés ci-dessus, le gouvernement grec a, en effet, renoncé à sa souveraineté nationale plus tôt cette année lorsque, dans le cadre de l’accord entre l’UE et la Turquie sur la crise des réfugiés et des migrants, la Grèce a accepté sans condition la présence de navires de guerre de l’OTAN et de personnel de l’armée et de la police turques dans la région de la mer Égée, tandis que le ministre grec de la Défense, le patriote Panos Kammenos, a publiquement proposé la construction d’une nouvelle base de l’OTAN sur l’île de Karpathos.

Alors que la Grèce a fait les manchettes mondiales ces dernières années, les médias sont restés silencieux sur cette dernière attaque néolibérale contre l’économie du pays et sur les entreprises et les ménages grecs déjà en difficulté. Mais ce ne sont pas seulement les médias grand public qui sont restés tranquilles. Des organes de presse censés être de gauche, comme Democracy Now ! ont oublié de parler de la Grèce, depuis la trahison par Syriza du résultat du référendum du 5 juillet 2015, où une majorité écrasante (62 %) de votants a rejeté une austérité accrue. Des intellectuels de gauche comme Noam Chomsky et Naomi Klein sont aussi restés silencieux. Ces médias et ces intellectuels de gauche avaient tous, à un moment donné, soutenu publiquement Syriza – même lorsqu’il y avait des signes que Syriza n’était pas ce qu’il prétendait être. Aujourd’hui, ces médias et ces personnalités intellectuelles refusent d’admettre qu’ils avaient tort ou de dénoncer ouvertement la trahison de Syriza, tout en n’apportant aucun soutien aux autres mouvements, véritablement opposés à l’austérité, qui existent en Grèce.

Bien sûr, même lorsque la Grèce apparaissait dans les informations, la vérité sur ce qui se passait réellement dans le pays était obscurcie par les partis pris majoritairement pro-UE et pro-austérité des médias internationaux, qui se faisaient passer pour des informations objectives. C’est également vrai pour les organes de presse contrôlés par l’oligarchie en Grèce. Regardons ce qu’ils ont dissimulé.

Les vraies origines de la crise grecque

La crise économique en Grèce a été généralement imputée aux Grecs paresseux et improductifs qui auraient refusé de travailler, même dans leurs emplois publics pépères, prenaient leur retraite à 30 ans et vivaient au-dessus de leurs moyens, passant leurs vacances dans les îles grecques et dépensant l’argent des Européens qui travaillent dur, pour mener la grande vie. Des programmes de télé-réalité comme Go Greek for a Week [Soyez Grec pendant une semaine], sur la chaîne britannique Channel 4, perpétuaient ce stéréotype éhonté, comme l’ont fait les médias grecs chez eux. Même Yanis Varoufakis, le croisé anti-austérité prétendument brillant, a continué à répandre le mythe des Allemands qui travaillent dur et des autres Européens qui paient aujourd’hui pour soutenir la Grèce. La réalité, cependant, est crûment différente. La Grèce ne reçoit pas d’argent gratuit de l’Europe ou de la troïka. Elle reçoit des prêts – pour rembourser sa dette précédente –, des prêts accompagnés de taux d’intérêt élevés et ligotés par de lourdes chaînes, comme les mesures mentionnées plus haut récemment adoptées par le Parlement grec. La dette de la Grèce, en termes de pourcentage du PIB, atteignait 124 % avant de bénéficier du premier plan de sauvetage en 2010. Six ans plus tard et après avoir été sauvée à plusieurs reprises, ce chiffre approche les 200%.

Ce qui a été passé sous silence, à la fois par la presse grecque et par les médias internationaux, ce sont les véritables origines de la crise et ce qui y a contribué. Ces facteurs comprennent la manipulation, par Goldman Sachs, de la dette de la Grèce et du montant de son déficit, à travers une série de swaps et de produits dérivés, dissimulant les vrais chiffres en contournant les critères du traité de Maastricht de l’UE pour être admissible dans l’eurozone, pour un coquet bénéfice. En effet, un élément de la mythologie souvent répétée était que la Grèce était le seul pays qui s’était mal comporté en mentant pour entrer dans l’eurozone. En fait, Goldman Sachs comme J.P. Morgan et d’autres très grandes banques ont aidé l’Italie et d’autres pays à mentir aussi, alors que le rôle des swaps et des produits dérivés dans l’apparition de la débâcle financière mondiale 2007-2008 est bien connu.

La manipulation a eu lieu en Grèce aussi, à la demande des bailleurs de fonds internationaux. L’autorité statistique en Grèce, ELSTAT, dirigée par l’ancien responsable du FMI Andreas Georgiou, passe pour avoir manipulé les chiffres du déficit grec en 2009, pour qu’ils paraissent pires qu’ils n’étaient en réalité, dans le but de donner l’impulsion politique nécessaire pour amener le FMI et d’autres sauveurs à renflouer la Grèce. Ces allégations étaient si graves et tellement efficacement étayées par des lanceurs d’alerte d’ELSTAT, comme Zoe Georganta, que des plaintes pénales ont été déposées contre Georgiou – des plaintes qui ont été discrètement abandonnées par le gouvernement de gauche de Syriza en 2015. Le scandale ELSTAT a à peine, sinon pas du tout, été rapporté hors de Grèce, alors que dans le pays lui-même, il a pour l’essentiel été oublié aujourd’hui.

Une autre cause de la crise est l’euro lui-même. L’euro est un instrument de dette, produit par une banque privée (la Banque centrale européenne) qui ne rend de comptes à aucun gouvernement, et prête à des États-membres comme la Grèce. Le concept de la monnaie européenne commune a été proposé d’abord par l’économiste Robert Mundell, également connu pour être le père de la politique économique de l’offre, et qui, dans une interview avec Greg Palast, avait ceci à dire sur les véritables objectifs de l’euro : «Il met la politique monétaire hors de portée des politiciens, et sans politique fiscale, la seule manière dont les pays peuvent rivaliser entre eux est de se faire concurrence pour réduire les règlements relatifs aux affaires.» L’euro a été créé pour démanteler la capacité de prise de décision politique en matière fiscale et monétaire des gouvernements nationaux, les laissant incapables d’augmenter les dépenses de relance ou de dévaluer leur monnaie nationale pour regagner de la compétitivité. Le seul choix qui reste est l’austérité et la dérégulation.

Les sales petits secrets de la politique grecque

Ce qui s’est passé en Grèce, par conséquent, n’est pas un accident ou un échec.

Après cinq ans de crise, Syriza était décrit, en Grèce et à l’étranger, comme le sauveur. Vendu par la presse comme un parti de la gauche radicale et anti-austérité, les promesses électorales de Syriza incluaient de déchirer les mémorandums et d’abroger la législation imposant l’austérité par «une loi et un article». Des millions de gens en Grèce et dans le monde ont été trompés – pourtant, les signes étaient là : Syriza était construit sur les cendres de la dynastie corrompue du PASOK en Grèce, et une douzaine de ministres du premier gouvernement de Syriza (y compris Yanis Varoufakis) étaient des anciens membres du PASOK. De même, le partenaire de coalition de Syriza, les Grecs indépendants anti-austérité, était issu du parti de droite corrompu Nouvelle démocratie. Syriza palabrait continuellement sur le fait de prendre une position ferme quant à rester dans l’UE et l’eurozone ou en sortir. Et lorsque les élections de janvier 2015 se sont rapprochées, SYRIZA a constamment dilué son discours.

Pour ceux qui gardaient les yeux ouverts, la capitulation imminente était prévisible. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que les opposants prouvent qu’ils avaient raison. Les premiers mois de Syriza au pouvoir ont été marqués par l’acceptation de prolonger les mesures d’austérité précédentes ; par la nomination et l’élection d’un conservateur corrompu favorable à l’austérité, Prokopis Pavlopoulos, à la présidence de la République hellène ; par la saisie des réserves de trésorerie du secteur public pour effectuer de nouveaux remboursements de la dette au FMI – bien que la légalité de cette dette soit censée faire l’objet d’un audit – tandis que Varoufakis et d’autres ministres du gouvernement répétaient constamment les intentions du gouvernement de rembourser la totalité de la dette grecque. Débouchant sur le référendum du 5 juillet et sur sa trahison avec le troisième accord sur un mémorandum qui a suivi, Syriza lui-même a proposé un ensemble de 47 pages de mesures d’austérité sévères, avec des coupes et des privatisations, à l’intention des créanciers de la Grèce, pour un total de plus de 8 milliards d’euros.

Un sale secret de la politique électorale grecque est que le parti qui arrive premier aux élections nationales gagne automatiquement un bonus de 50 sièges au Parlement. Ce bonus était suffisant pour permettre à Syriza de former un gouvernement de coalition majoritaire avec les Grecs indépendants en janvier 2015 – et de nouveau lors des élections anticipées en septembre. Syriza, toutefois, n’a eu de mandat dans aucune des compétitions électorales, gagnant 35% à 36% des voix, avec un taux record d’abstention. Essentiellement, un Grec sur cinq a voté pour Syriza, à peine un mandat. Syriza, comme Démocratie nouvelle et le PASOK lors des élections précédentes, a été favorisé par la formation de partis voisins comme To Potami, la Gauche démocrate et l’Union des centristes, des partis qui ont absorbé une partie importante des votants censés rechercher une alternative au statu quo mais qui, en réalité, étaient également pour l’austérité, pour l’UE et pour l’euro.  Ces partis ont été créés avant chaque élection parlementaire récente, précisément pour cette raison.

Bien sûr, les médias grecs et internationaux voudraient vous faire croire que les Grecs sont majoritairement pour l’euro, rapportant allègrement les résultats supposés de sondages d’opinion affirmant que 70 % à 80 % des Grecs souhaitaient garder l’euro à tout prix. C’est ici qu’il y a un autre sale petit secret de la politique grecque : il n’y a pas d’entreprise de sondage indépendante. Au lieu de quoi, toutes ces entreprises reçoivent des subventions gouvernementales et tous les sondages d’opinion sont réalisés à la demande des grands organes de presse, qui sont tous alignés politiquement et qui, pour la plupart d’entre eux, sont la propriété de l’oligarchie. De manière prévisible, les résultats sont taillés conformément aux désirs de ces médias et de leurs propriétaires – mais sont répétés aveuglément par la presse internationale et leurs correspondants en Grèce. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas signalé ? Les résultats du sondage annuel Gallup International, par exemple, conduit dans plusieurs pays européens, y compris la Grèce, et qui ont trouvé des majorités favorables à la sortie de l’eurozone en 2014 et en 2015. Ce sondage, réalisé dans toute l’Europe et par une entreprises non grecque, est beaucoup moins susceptible d’avoir une couleur politique.

Un pays jamais véritablement souverain

Il est néanmoins vrai, bien sûr, qu’un fort sentiment pro-européen existe en Grèce. Cette mentalité est profondément enracinée dans l’histoire moderne du pays. Après l’indépendance, les grandes puissances ont promptement installé des monarques étrangers sur le trône en Grèce. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle et le début du XXe, elle était un protectorat bavarois et britannique. Après la guerre civile, elle-même poussée par les Britanniques, la Grèce est devenue un protectorat américain, couronné par la junte militaire soutenue par les États-Unis entre 1967 et 1974.  Suite à la chute de la junte, un gouvernement conservateur a posé les bases du renoncement de la Grèce à sa souveraineté, alors que le pays a rejoint l’UE en 1981 et l’eurozone en 2002. La Grèce n’a jamais été un État indépendant totalement souverain, et cette réalité a créé une mentalité coloniale et une division intense dans la psyché grecque : une division entre ceux qui étaient de gauche et ceux qui étaient fascistes, et une division entre ceux qui croient que la Grèce devrait s’aligner sur l’Ouest et ceux qui souhaitent s’aligner sur la Russie. Ceux qui sont favorables à une véritable indépendance et au non-alignement sont rares, alors que la crise a fait revenir au premier plan les vieilles divisions de la société.

L’adhésion à l’Union européenne a souvent été créditée de la croissance économique de la Grèce dans la période qui va de 1981 à 2009. Ce qui est moins souvent dit, est que cette période a coïncidé avec une augmentation énorme du chômage, une attaque systématique sur la base industrielle puisque les industries grecques ont été fermées ou avalées par des multinationales, tandis que l’agriculture du pays était décimée par la politique agricole commune de l’UE, qui dictait aux paysans ce qu’il fallait cultiver, ou ne pas cultiver, et ce que la Grèce pouvait ou ne pouvait pas exporter. L’autonomie de la Grèce dans de nombreux secteurs de la production de nourriture a été décimée, conduisant à une dépendance croissante aux importations (aidée par une forte commercialisation du mode de vie européen et le désir de produits étrangers). Les fonds de l’UE pour de grands projets de travaux publics sont retournés comme d’habitude aux banques et aux grandes entreprises européennes comme Siemens, qui a décroché les grands contrats pour construire ces projets, tandis que les contribuables grecs étaient aux prises avec le projet de loi.

Néanmoins, le peuple grec a voté massivement pour rejeter les propositions d’austérité lors du référendum de juillet dernier.  Mais quelle question posait exactement le référendum ? La question sur le bulletin était volontairement alambiquée, pendant que le gouvernement dirigé par Syriza ne présentait pas le plan d’action qu’il avait prévu si le Non l’emportait. Ç’aurait dû être un avertissement. Tsipras, comme Varoufakis, pouvaient à peine cacher leur déception que le Non ait prévalu de façon si écrasante, tout comme les médias et les entreprises de sondage, qui avaient prédit que le Non et le Oui étaient au coude à coude. Exactement comme leurs sondages de sortie des urnes remontant à 2010, qui avaient été gravement erronés et dans un sens pro-austérité. Les préparatifs du référendum ont également vu une énorme vague de solidarité à travers l’Europe et l’Ouest – avec des militants soutenant soi-disant le peuple grec et fournis d’une manière ou d’une autre en drapeaux de Syriza, dont je suis sûr qu’on ne peut pas les acheter facilement dans une boutique de Londres ou de New York. Curieusement, après la trahison, ce mouvement de solidarité s’est dissipé.

Le mouvement de protestation en Grèce n’est pas beaucoup mieux. Alors qu’il existe une perception générale dans le monde que les Grecs n’ont pas eu peur de se révolter et de lutter pour leurs droits, la réalité est beaucoup plus prosaïque, malheureusement. Complaisance, apathie et résignation sont la règle du jeu en Grèce. Chaque fois qu’une manifestation est organisée, les mêmes recettes éculées et inefficaces sont appliquées : rassemblement sur la place Syntagma, station devant le Parlement avec les mêmes vieilles banderoles, attente que les émeutiers apparaissent et que les gaz lacrymogènes commencent à voler, puis dissolution de la manifestation. Mais qui sont au juste ces émeutiers ? La presse les appelle anarchistes, mais une masse de preuves documentaires suggère que ce sont des provocateurs, qui sont de mèche avec la police et sont envoyés pour provoquer des troubles dans des rassemblements qui, sinon, seraient restés pacifiques, offrant ainsi des raisons à la police de tirer des gaz lacrymogènes – pas sur les voyous, mais sur la foule qui s’était rassemblée pacifiquement, mettant fin ainsi à la manifestation. De nombreuses photos et vidéos ont montré ces provocateurs avec des officiers de police ou brisant des vitrines de magasins devant la police, sans entrave. Je l’ai vu de mes propres yeux : des hommes cagoulés habillés en civil, se mêlant aux policiers derrière l’ambassade des États-Unis à Athènes, pendant une manifestation en 2012.

Dans les rares moments où une manifestation rassemble de grandes foules, comme ce fut le cas pendant les manifestations des indignés en 2011 ou les rassemblements en faveur du Non avant le référendum de juillet dernier, c’est invariablement dû au fait que les armées partisanes ont été mobilisées pour apparaître en masse. Un sale secret des manifestations de grande ampleur de 2011, est qu’elles auraient pu être organisées pour servir de soupape de sécurité pour une population de plus en plus désenchantée. Un responsable membre aujourd’hui du parti des Grecs indépendants (qui n’existait pas encore en 2011) a affirmé dans une interview que je réalisais pour ma recherche universitaire en 2012, qu’il était derrière l’invitation d’origine sur Facebook qui a amené au début du mouvement des indignés en Grèce. Interrogé sur la fermeture de la page Facebook, sa réponse a été qu’«elle n’avait plus d’utilité». De même, alors que de grandes foules (et des musiciens célèbres) ont été mobilisés dans les jours qui précédaient le référendum de l’an dernier, après le référendum et la trahison, le nombre des manifestants sur la place Syntagma ne dépassait pas quelques centaines. Les armées partisanes étaient restées à la maison. De même, la récente mobilisation des paysans grecs a été interrompue, une fois que les dirigeants syndicaux affiliés au parti s’y sont impliqués, renvoyant les paysans chez eux.

Il y a aussi le sentiment général que la Grèce est souvent paralysée par les grèves et que les travailleurs grecs n’ont pas peur de lutter pour leurs droits. Faux, de nouveau. On voit davantage de grèves en France et même dans l’Allemagne supposément disciplinée – où le personnel de Lufthansa se mobilise régulièrement pour ses emplois – alors qu’en Grèce, les grèves générales ne le sont que de nom. La plupart des ouvriers n’y participent pas et beaucoup de ceux qui le font ont l’impression d’envoyer un message en appelant à un arrêt de travail de trois ou quatre heures. En 2011, au milieu du mouvement des indignés, des employés de la Compagnie publique d’électricité ont programmé des coupures d’électricité périodiques pour empêcher la privatisation prévue de l’entreprise. Coïncidence, ces coupures n’étaient appliquées que dans les quartiers pauvres et ouvriers, alors que la lumière persistait au Parlement, au centre d’Athènes et dans les banlieues riches. Les mêmes stratégies contre-productrices sont appliquées, encore et encore, sans changement – et très probablement dans ce but. Pendant ce temps, Syriza non seulement n’a pas tenu sa promesse de dissoudre les unités de police anti-émeute violentes et incontrôlables, mais les a au contraire utilisées de nouveau pour attaquer les manifestants à coups de gaz lacrymogènes.

Comment décourager la pensée critique

Complaisance et manque d’esprit critique sont en effet bien cultivés en Grèce. Le système d’enseignement, fortement politisé, favorise fortement l’apprentissage machinal. Les instituteurs donnent un sous-enseignement routinier à leurs élèves en classe, obligeant les parents à payer de petites fortunes pour envoyer leurs enfants dans des centres préparatoires après l’école, où ils finissent par apprendre ce qu’ils étaient censés apprendre en classe. Obligés de supporter deux journées d’école successives le même jour, plus des devoirs à la maison pour l’école et pour les cours préparatoires, les enfants – en particulier ceux qui sont au lycée – passent leurs premières années penchés sans interruption sur des manuels scolaires. On demande aux futurs étudiants de choisir à l’âge de 14 ans les cours qu’ils voudront suivre, pour se préparer aux examens nationaux tout-ou-rien qui déterminent l’admission à l’université. Les innombrables heures passées sur les devoirs scolaires favorisent l’apprentissage par cœur et découragent toute compétence à penser hors des sentiers battus. Une fois à l’université, les étudiants sont presque obligés de rejoindre l’un des blocs politiques qui dominent les campus et qui font des arrangements pour tout, depuis les guides d’études jusqu’aux sorties du week-end. Ces blocs sont tous alignés sur les grands partis politiques – si bien que de jeunes adultes commencent leur vie de dépendance à l’égard des partis. Les universités, envoûtées par les fonds et les subventions de l’UE, sont presque invariablement pro-UE et pro-euro, étouffant tout débat politique sain sur le campus.

Le système d’enseignement n’est pas le seul secteur de la société qui a été compromis intentionnellement. Dans le système grec de l’(in)justice, même le plus simple des cas juridiques peut prendre une dizaine d’années ou plus, pour être résolu – avec diverses manigances survenant invariablement en cours de route. Cela convient très bien aux pouvoirs en place. Le coût des processus juridiques sans fin élimine ceux qui ne sont pas assez riches et ne peuvent pas payer continuellement des honoraires d’avocat.  Il n’y a pas non plus de Cour constitutionnelle en Grèce, alors que sa plus haute Cour, le Conseil d’État, est honteusement déférent envers le gouvernement – qui appointe ses membres. En effet, tout l’appareil d’État – depuis la conscription militaire obligatoire pour les hommes sans réel choix de service civil alternatif, le système clientéliste et la bureaucratie notoirement inefficace – semble exister, moins en raison de failles inhérentes à la société, mais davantage à dessein. Car en effet, cet appareil convient aux intérêts de la classe politique et aux puissants, décourage la pensée critique, le militantisme ou le développement d’une véritable société civile et contribue à encourager la fuite des cerveaux – qui n’est pas un produit de la crise, mais un phénomène existant depuis longtemps – ouvrant par conséquent la voie aux personnes bien introduites pour atteindre des positions importantes, tant dans le secteur public que privé.

Ladite fuite des cerveaux, notamment, fait partie de la mentalité complaisante qui prévaut en Grèce. Avec l’aide du système d’éducation, qui depuis trente ans a gravement affaibli l’enseignement de la langue et de l’histoire grecques en apprenant aux étudiants qu’ils sont d’abord des Européens, on observe dans le pays aujourd’hui un manque de respect total pour la langue grecque. Le langage de tous les jours est dominé par l’argot et le vocabulaire importé, principalement des mots anglais, un cycle perpétué et favorisé par les médias. Les jeunes, depuis des années, ont grandi essentiellement avec le but de décrocher un diplôme et d’obtenir une bonne carrière à l’étranger. Poursuivre les entreprises familiales ou travailler dans l’agriculture ou même sur la mer sont des options constamment rejetées. Il n’y a même pas le plus mince désir de lutter pour un avenir meilleur dans le pays.

En effet, ce phénomène s’étend à tous les secteurs de la société. Le défaitisme et le mépris de soi abondent. Une mentalité existant depuis longtemps en Grèce est que le pays est le plus mauvais en tout, que ce phénomène qui va de la violence lors des événements sportifs à la corruption politique, en passant par les cas ordinaires d’incompétence officielle, est exclusivement grec. Les Grecs trouveront facilement des arguments face à quelqu’un qui dit autre chose – parlant contre leur propre pays et ses habitants, même lorsque la preuve et les expériences vécues attestent du contraire. Le complexe d’infériorité mentionné plus haut par rapport à l’Ouest civilisé (comme il est souvent décrit) perpétue cette mentalité, qui devient fondamentalement une prophétie autoréalisatrice et contribue à la paralysie, à l’apathie et à la sclérose de la société grecque. Aucune société connue n’existe hors de la sphère politique ou, plus récemment, la sphère également suspecte d’ONG principalement étrangères qui ont submergé la Grèce. L’enseignement et le système juridique, la bureaucratie et la corruption évoqués ci-dessus, sont traités comme des réalités de la vie en Grèce, sans pressions organisées pour que ça change.

Pas de médias indépendants

Un coupable majeur pour toutes ces réalités, ce sont les médias grecs. Les principaux journaux et chaînes de radio-télévision sont tous, sans exception, possédés par des oligarques et des gens qui ont des relations politiques. Il n’y a presque aucun média indépendant en Grèce, à part des sites web et des blogs largement invisibles. Il n’y a pas de véritable débat public pour parler de quoi que ce soit, le paysage médiatique entier en Grèce est pro-austérité, pro-UE, pro-euro et fortement aligné politiquement, y compris les médias audio-visuels et les journaux propriétés des partis. Les stations de télévision et de radio émettent sans autorisation, mais dans un cadre légal qui est néanmoins tellement affaibli et taillé à la mesure de puissants intérêts, qu’il n’y a pas de joueurs extérieurs ou de voix indépendantes en mesure d’entrer sur ce marché. Par exemple, les chaînes de radio et de télévision qui n’avaient pas classé leur programme comme étant d’information, ne peuvent pas, de par la loi, changer de classification et diffuser des informations. Cela a créé un marché audio-visuel fermé pour les informations – avec toutes les nouvelles stations possédées par des intérêts bien en place. Il n’y a aucune possibilité, dans la pratique, pour des émetteurs non commerciaux. Les grands organes de presse existants ne sont pas rentables, mais ils gagnent leur vie en promouvant les intérêts politiques et commerciaux de leurs propriétaires et en influençant l’opinion publique.

Le gouvernement Syriza, dont les promesses électorales incluaient le nettoyage des ondes et l’attaque des oligarques, a maintenant lancé une offre pour des licences de télévision à l’échelle nationale, une offre basée sur des liens techniques par rapport au nombre de stations qui peuvent émettre, et un processus dans lequel ces quelques licences seront mises aux enchères au plus offrant. Sans surprise, les seuls candidats pour ces licences sont les mêmes stations propriétés des mêmes oligarques. La propre station de radio de Syriza a commencé à émettre de manière totalement illégale, alors que le gouvernement PASOK d’alors envoyait la police anti-émeute pour fermer 66 stations de radio à Athènes en une nuit, avec l’excuse qu’elles provoquaient des interférences, mais avec le véritable objectif de tourner la totalité du paysage radio vers les oligarques et leurs amis. L’émetteur public ERT, ré-ouvert par Syriza l’an dernier, a oublié l’information militante qu’il diffusait après sa fermeture par le gouvernement conservateur en 2013, et agit maintenant comme un porte parole « neutre » pro-gouvernement, pro-UE, fermé aux voix alternatives.

Il faut mentionner ici cependant, que les médias étrangers n’ont pas été beaucoup plus dignes de confiance ou responsables dans leurs informations sur la Grèce. La plupart des sites internet d’informations sur la Grèce en anglais sont partiaux, avec les mêmes opinions pro-UE et pro-austérité ou mondialistes/internationalistes, que les grands médias. Les correspondants étrangers opérant depuis la Grèce sont même plus passionnément pro-UE, pro-euro et pro-austérité : un de ces correspondants a fièrement tweeté son vote Oui lors du référendum de juillet dernier. Leurs reportages, quoiqu’habillés d’un langage prétendument objectif, sont gravement biaisés, avec des références aux plans de sauvetage et aux nécessaires réformes, créant des perceptions spécifiques dans les esprits des lecteurs et des téléspectateurs, tandis qu’un nouveau journal d’information en anglais, récemment lancé et prétendument indépendant, a débuté ses parutions avec une interview déférente et éblouie avec la célébrité économique – et fraudeur financier – Yanis Varoufakis.  Les articles de ces journaux contiennent aussi de généreuses portions de pornographie de crise des articles qui soi-disant montrent les graves effets de l’austérité mais en réalité falsifient, désinforment et créent l’image d’un pays dans une situation si grave, que personne doté d’un peu de jugeote ne voudrait même y voyager alors que, ne l’oublions pas, le tourisme est l’une des plus grandes industries de la Grèce. Des reportages sur des mères abandonnant leurs nouveaux-nés ou accouchant en pleine rue, des affirmations erronées soutenant qu’un million de gens ont émigré en un an seulement, et que ces dépensiers de Grecs ont le pourcentage le plus élevé de propriétaires de Porsche Cayenne sont des mensonges éhontés, mais ces mensonges empoisonnent l’opinion publique tant en Grèce qu’à l’étranger, et attisent le sensationnalisme.

Sous la surveillance constante des «grandes puissances»

Ce sensationnalisme a, par exemple, fait naître l’impression que les Grecs buveurs d’ouzo prenaient depuis des dizaines d’années leur retraite au début de leur âge adulte et vivaient au-dessus de leurs moyens, aux frais des Européens qui travaillaient dur. Ce qui n’est jamais dit est que la Grèce a été essentiellement une colonie de la dette, depuis les premiers jours de sa création comme État-nation moderne. Les dettes de l’Empire ottoman ont continué à être remboursées jusqu’en 1965. Décennies après décennies, la Grèce a été obligée de remettre ses recettes fiscales provenant de biens allant du sel au tabac et aux allumettes, à un consortium de grandes puissances (l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Autriche et la Russie) pour rembourser des dettes datant du XIXe siècle. En effet, ces mêmes grandes puissances ont commencé en 1898 à établir une présence permanente à Athènes, pour superviser le paiement de la dette, y compris les réparations de guerre à l’Empire ottoman. En d’autres termes, plus d’un siècle avant la crise de la dette grecque et l’arrivée de la troïka, la Grèce a été contrainte de se soumettre à la surveillance économique internationale, les grandes puissances maintenant leur présence physique dans le pays jusqu’en 1978, 80 ans en tout – ceci pour ceux qui croient que la cession par la Grèce de son contrôle sur ses biens publics pendant 99 ans est invraisemblable.

En effet, l’abandon de la propriété de ses précieux services publics, de ses ressources et de ses avoirs a commencé longtemps avant la crise actuelle. Déjà après la Seconde Guerre mondiale, des firmes allemandes, par le biais d’intermédiaires grecs bien introduits, ont contourné les sanctions contre l’Allemagne et obtenu le contrôle sur des ressources minières importantes en Grèce. Dans les années 1990, les privatisations ont commencé sérieusement, incluant la vente de l’entreprise nationale de télécommunications OTE à Deutsche Telecom.  Ces privatisations, cela devrait être clair maintenant, n’ont rien fait pour empêcher la crise économique en Grèce et y ont probablement contribué. Plus récemment, le gouvernement Syriza, qui avait promis avant son élection de mettre fin aux privatisations, a vendu des parts majoritaires du plus grand port grec, le Pirée, et 14 aéroports régionaux rentables, à la société chinoise Cosco et à l’Allemand Fraport, respectivement. Le port du Pirée a été vendu pour à peine 365 millions d’euros – ce qui correspond à la valeur du remboursement de 15 jours de la dette grecque – quand bien même ses installations seules sont évaluées à plus de 5 milliards d’euros. Quant à l’accord avec Fraport, il établit que l’État grec reste responsable du paiement de toutes les mises à jour techniques des 14 aéroports privatisés pendant les 40 prochaines années. Entretemps, Cosco, propriété des Chinois, qui avaient déjà acheté le port à conteneurs du Pirée lors d’une précédente privatisation, a importé des conditions de travail de style chinois en Grèce, puisque les ouvriers ne sont même pas autorisés à aller aux toilettes pendant leurs heures de travail.

Bien sûr, nous sommes censés croire que le peuple grec a eu ce qu’il méritait, parce qu’il vivait au-dessus de ses moyens. Le taux très élevé de propriétaires de leur maison a souvent été cité comme exemple. La réalité, cependant, est que traditionnellement, la propriété foncière était très appréciée en Grèce, avec des maisons et de la propriété transmises de génération en génération. Jusqu’à récemment, avec l’introduction de l’euro, les Grecs ne croyaient pas aux prêts ou au crédit. Même aujourd’hui, en pleine crise, la dette privée par tête en Grèce est parmi les plus basses en Europe. C’est le contraire de vivre au-dessus de ses moyens. Et maintenant, les gens sont punis pour avoir été prudents avec leurs finances.

On nous dit aussi que les Grecs ne payaient pas d’impôts, ignorant le fait que comme dans d’autres pays, les salariés en Grèce sont imposés à la source, tandis qu’une TVA absurdement élevée, qui atteint aujourd’hui 24 %, même sur les produits de base comme le jus d’orange, est comprise dans le prix d’achat au détail. Ceux qui ont pratiqué l’évasion fiscale en Grèce sont les mêmes que ceux qui la pratiquent généralement ailleurs : les riches et ceux qui ont des relations, ceux qui ont les moyens de monter à l’étranger des sociétés écran dans des paradis fiscaux ou de conserver des comptes bancaires en Suisse. Beaucoup de ces individus ont été mentionnés dans ce qu’on a appelé la Liste Lagarde des évadés fiscaux avec des comptes en Suisse, mais le gouvernement Syriza n’a inculpé aucun des individus de la liste.

Mais les Grecs prendraient leur retraite à 30 ans et resteraient assis dans les cafés et à la plage toute la journée, n’est-ce pas ? C’est faux. Les fonctionnaires, en particulier ceux avec d’anciens contrats, pouvaient prendre leur retraite après 25 ou 30 ans de travail – comme dans d’autres pays.  Beaucoup de ces employés étant entrés sur le marché du travail après le lycée, il est normal qu’ils aient pris leur retraite à leurs 50 ans, tout comme les officiers de police, les employés syndiqués et d’autres agents publics dans des pays comme les États-Unis pouvaient, pendant longtemps, prendre leur retraite après 25 ou 30 ans de service. Les Américains sont-ils également paresseux ? Et qu’en est-il des Allemands, des Britanniques ou des Suédois, dont les politiques de sécurité sociale ont toujours été beaucoup plus généreuses que celles de la Grèce ?

Pendant ce temps, les Grecs se retrouvent avec de nouvelles augmentations d’impôts insensées, y compris une hausse de l’impôt unitaire sur la propriété foncière (ENFIA), qui avait été vendue à l’origine comme une taxe temporaire et que Syriza avait promis d’abolir. Au lieu de le faire, Syriza a rendu cet impôt permanent – et l’a augmenté. Depuis le 1er juin, les banques sont autorisées à s’emparer électroniquement des maisons et des propriétés saisies, sans audience physique par un tribunal, mettant effectivement fin à une campagne populaire très efficace auprès des tribunaux dans toute la Grèce pour bloquer ces saisies. En hiver, Athènes et d’autres villes sont recouvertes d’un smog toxique et malsain provenant des chauffages improvisés, allumés par les ménages hors d’état de se permettre les taxes ridiculement élevées sur le fuel de chauffage. Les écoliers souffrent de malnutrition en nombre record. Les toilettes des universités manquent même de papier hygiénique. En contrepartie, les Grecs s’entendent constamment dire par le gouvernement, par tous les principaux partis d’opposition, par les médias et par les prétendus partenaires européens de la Grèce que la croissance et le développement sont en train d’arriver.

Le racisme et la xénophobie ont bon dos

On a aussi dit aux Grecs qu’ils sont racistes et xénophobes, à cause de leur gestion de la crise des réfugiés et des migrants. Mais ce sont ces affirmations qui sont racistes – et non la majorité du peuple grec. Les médias mondiaux concernés ne rendent généralement pas compte de la quantité énorme de prise en charge et d’hospitalité que des citoyens grecs ordinaires ont montrée envers les réfugiés et les migrants. Ils ne rapportent pas non plus que ce n’est pas un phénomène nouveau ou récent en Grèce : les réfugiés et les migrants de régions déchirées par la guerre au Moyen-Orient, en Afghanistan et en Afrique ont afflué en Grèce depuis plus d’une décennie, dans l’espoir de gagner l’Europe du Nord. Peu d’organes de presse ont informé sur les réalités du règlement du Dublin 2 de l’UE, qui ont bloqué ces réfugiés et migrants en Grèce, parce que le pays d’entrée est celui qui est légalement responsable de traiter leurs documents – un règlement qui affecte des pays comme la Grèce de façon disproportionnée. Et tout cela, pendant une période d’énormes difficultés financières et sociales. Alors que les Grecs ordinaires compatissent au sort des réfugiés et des migrants, puisque la Grèce est un pays qui n’est étranger à aucun d’eux, il existe des soucis légitimes sur la capacité de la Grèce à absorber des dizaines de milliers de réfugiés et de migrants dans un moment de crise économique et de chômage élevé. C’est interprété par les médias mondiaux concernés comme du racisme, comme l’est l’émergence du parti d’extrême-droite Aube dorée, dont la part électorale, cependant, est beaucoup moins importante que celle de partis d’extrême-droite et xénophobes dans des pays civilisés comme l’Autriche, la France, l’Allemagne et le Danemark.

Face à cette réalité, les médias mondiaux et de nombreux Grecs continuent à traiter le gouvernement de gauche Syriza comme le sauveur, justifiant ainsi les nouveaux accords d’austérité et le bradage du pays comme le prix à payer pour être sauvé et rester en Europe, perpétuant l’affirmation que la Grèce n’a pas d’autre choix. Syriza assume sa part, faisant tout ce qu’il peut pour gagner des votes, sacrifiant à la tradition séculaire du clientélisme : légalisant les titres frauduleux, légalisant la participation à des sociétés étrangères et pratiquant le favoritisme et le népotisme purs et simples, à tous les niveaux du gouvernement et du secteur public – y compris l’embauche de douzaines de parents et de conjoints de ministres du gouvernement. Agissant ainsi, Syriza fait un doigt d’honneur à la population. Le professeur de droit public Giorgos Katrougalos, qui a participé une fois aux grandes manifestations sur la place Syntagma, mais qui envoie maintenant la police anti-émeute gazer les manifestants, a fait remarquer cyniquement, en réponse à la nouvelle taxe sur le café, que les Grecs pouvaient se passer de café. Le membre de Syriza siégeant au Parlement européen Kostas Hrisogonos, a déclaré avec arrogance que si les autorités faisaient une descente dans les foyers grecs, elles trouveraient de nouveau pour 45 à 50 millions d’euros de revenus non déclarés. Ce genre de discours ne semble pas très de gauche.

Qui sont les sauveurs?

Alors, qui sont les sauveurs ? Certainement pas le parti de l’Unité populaire, composé d’anciens membres de Syriza et du PASOK, comme le ministre de l’Énergie du premier gouvernement Syriza, Panagiotis Lafazanis, qui a échoué à remplir la promesse de Syriza de mettre fin aux activités minières destructrices de l’environnement à Skouries, au nord de la Grèce, pendant son mandat. Ni l’économiste Costas Lapavitsas, qui avant son élection comme député de Syriza vendait sa soi-disant proposition économique radicale, mais à fini par défendre la politique économique de Syriza comme une forme de keynésianisme moderne. Le Parti communiste grec tape sur l’impérialisme, mais dans le même souffle dit à la population que la Grèce n’est pas prête à quitter l’eurozone ou l’UE en ce moment. Le célèbre économiste Yanis Varoufakis, avec son nouveau mouvement pan-européen censé favoriser la restauration de la démocratie, est une autre escroquerie. Son action en tant que ministre grec des Finances a inclus l’acceptation de tous les accords d’austérité précédents, une proposition globale pour davantage d’austérité, un refus de même envisager la possibilité d’une sortie de l’eurozone, le remboursement intégral de la dette grecque qui était censée faire l’objet d’un audit, l’imposition d’un contrôle des capitaux qui reste en place aujourd’hui et limite les retraits à 420 euros par semaine, et la confiscation des réserves de trésorerie du secteur public, dans le but de rembourser le FMI. Ce ne sont pas là les actes d’un anti-austérité renégat soi-disant marxiste.  Sa complice dans le crime, l’ancienne présidente du Parlement Zoe Konstantopoulou, a aussi voté en faveur de toutes les mesures d’austérité que Syriza a adoptées dans les premiers mois de son mandat, a refusé de clore le débat au Parlement alors que ces mesures – y compris la trahison du résultat du référendum du 5 juillet – étaient discutées et, après la trahison, a déclaré à maintes reprises son soutien au gouvernement Syriza. La raison pour laquelle Varoufakis et Konstantopoulou ont quitté Syriza n’a rien à voir avec les principes et tout à voir avec l’opportunisme politique, et avec le fait qu’Alexis Tsipras a déclaré son intention de ne pas les inscrire sur les listes de candidats pour les élections de septembre. Ce sont des opportunistes politiques et des imposteurs de premier ordre.

Telle est la vérité sur la Grèce. Il n’y a pas de rêve européen – mais au contraire un cauchemar européen. Il n’y a pas de reprise. La Grèce n’est pas un pays souverain indépendant, mais une colonie de la dette de l’Ouest – une réalité avec laquelle une grande partie du Tiers Monde est déjà familière, et le processus est tout à fait entamé, qui l’importera aussi dans le premier monde.

Article original paru sur 99getsmart

Traduit par Diane, vérifié par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

Les intertitres ont été ajoutés par le Saker Francophone

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