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Le blog de Lucien PONS

Jacques Nikonoff : «Le TAFTA, c’est un OTAN économique qui se met en place»

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Le traité Transatlantique., #Europe supranationale, #AMERIQUE, #Les transnationales, #La finance dérégulée, #Le grand banditisme, #Terrorisme, #La France, #Economie

Jacques Nikonoff : «Le TAFTA, c’est un OTAN économique qui se met en place»

Un graffiti dans les rues de Bruxelles Source: Reuters
Un graffiti dans les rues de Bruxelles

Professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, Jacques Nikonoff évoque les dangers que le TAFTA représente pour l’économie européenne.

C’est lors de la réunion du G8 qui s’est tenue à Lough Erne, en Irlande du Nord, les 17 et 18 juin 2013, que les négociations ont été lancées officiellement pour aboutir à un Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI), Transatlantic Trade & Investment Partnership (TTIP) en anglais, ou encore Trans-Atlantic Free Trade Agreement (TAFTA). Quelques jours avant, à Luxembourg, dans une opacité totale, les ministres du Commerce des Vingt-Sept avaient adopté le mandat à confier à la Commission européenne pour conduire les négociations au nom de l’Union européenne. Il n’y aurait rien à redire si ces négociations entre les États-Unis d’Amérique et l’Union européenne avaient pour objectif de rapprocher les peuples des deux côtés de l’océan. Un tel partenariat, s’il avait pour ambition de construire la paix, d’améliorer la prospérité générale, de s’attaquer radicalement aux désastres environnementaux, d’établir des normes de haut niveau en matière de protection sociale, d’éradiquer définitivement le chômage et la précarité, et donc la pauvreté, susciterait un enthousiasme universel. Il serait un exemple pour le reste du monde.

Hélas, non seulement il ne s’agit pas du tout de cela, mais de l’inverse. La décision prise en Irlande les 17 et 18 juin 2013 est monstrueuse à tous égards. Il s’agit ni plus ni moins de mettre en place un empire euro-atlantique pour restaurer le leadership mondial des États-Unis, de privatiser le droit et la justice en les remettant dans les mains des firmes multinationales, anéantissant ainsi la démocratie, de parachever le libre-dumping qui met en concurrence les travailleurs des différents pays et n’est profitable qu’aux très grandes entreprises. Les grands médias occidentaux évoquent un accord de «libre-échange». Bien sûr, la composante libre-échangiste est présente (parlons plutôt de «libre-dumping» pour ne pas salir les jolis mots de «libre» et d’ «échange»), mais elle est loin d’être l’essentiel. Derrière la perspective impérialiste des États-Unis il y a, pour la consolider, la volonté de s’attaquer principalement aux «barrières non-tarifaires» que sont les normes sociales, environnementales, alimentaires, techniques, etc. Car en matière de droits de douane, il n’y a plus grand-chose à gratter.

C’est un tournant de la géopolitique mondiale qui est train de s’amorcer sous nos yeux, c’est un «OTAN économique» qui se met en place. Ce projet ne date pas d’hier et résulte d’une série d’étapes aisément traçables depuis la création de l’OTAN en 1949 et du Marché commun en 1957. Le PTCI (TAFTA) est le résultat direct d’un intense travail mené par les lobbies américains et européens, financés par les grands groupes industriels, de services ou financiers. Les plus actifs ont été les chambres américaines de commerce, le Transatlantic Business Council (TBC) et le Transatlantic Policy Network (TPN). Ce dernier est composé pour moitié de représentants des firmes multinationales surtout américaines comme AT&T, BASF, Bayer, Dow Chemical, Hewlett Packard, Nestlé, Time Warner, Walt Disney Company, etc. L’autre moitié est composée de 60 députés européens et d’élus du congrès des États-Unis. Une partie du monde politique, manifestement, n’a pas été insensible aux «arguments» de ces lobbies. Ainsi 8% des parlementaires européens sont membres du Transatlantic Policy Network

Il est vrai que les intérêts en jeu sont considérables. Les États-Unis et l’Union européenne comptent pour presque la moitié du PIB mondial et 30% du commerce international. Selon le «mémo» 13/95 du 13 février 2013 de la Commission européenne, «les relations commerciales transatlantiques constituent l’épine dorsale de l’économie mondiale».

Le PTCI aborde trois sujets : d’abord «les règles, les principes et les nouveaux modes de coopération permettant de répondre aux défis partagés et aux opportunités communes du commerce mondial» ; ensuite «les questions de réglementation et les obstacles non tarifaires» ; et enfin «l’accès au marché».

Au total le PTCI vise à redonner le leadership mondial aux États-Unis en faisant de l’Union européenne son arrière-cour. Si par malheur cet accord était conclu, une nouvelle vague de libéralisation destructrice s’abattrait sur la planète. La lutte contre cet accord ne doit pas se limiter à la revendication de l’ «exception culturelle». Elle doit se fixer pour perspective d’empêcher la conclusion de cet accord, dans son intégralité, et de construire un ordre mondial fondé sur la coopération entre les peuples dans le respect de leur souveraineté nationale.

Malheureusement, à l’issue du 10e cycle de négociations qui vient de se terminer, le Parlement européen, sans surprise, a donné son feu vert. Ce qui fait dire à Madame Malmström, commissaire européen au Commerce, que l’accord pourrait être signé à l’été 2016. Cela laisse encore un an pour le faire capoter…

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT. 

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Pour la Turquie, l'ennemi est kurde. Combattre Daesh n'est pas une priorité

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La Syrie - La Libye - l'Iran -, #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013, #AMERIQUE, #Europe supranationale, #Daesch, #ISIL, #La mondialisation, #La France, #Terrorisme, #L'OTAN.

Pour la Turquie, l'ennemi est kurde. Combattre Daesh n'est pas une priorité

LE PLUS. Après une période d'accalmie, l'armée turque a repris son offensive contre les rebelles kurdes la semaine dernière. Ce combat va-t-il aussi changer quelque chose dans la lutte contre Daesh ? Pour Olivier Hanne, islamologue, rien ne bougera, que ce soit en Syrie ou en Turquie.

Édité par Justine De Almeida  Auteur parrainé par Thomas Flichy de La Neuville

 

Un policier turque après un attentat du PKK le 22/07/15 (CHINE NOUVELLE/SIPA)

 

Malgré les apparences en France, la Turquie est d’une grande cohérence et conserve la même ligne stratégique depuis deux ans : l’ennemi du Moyen-Orient est kurde, et l’État islamique est un danger secondaire, qui sera vite réglé.

 

La fragilisation du monde kurde, objectif premier de la Turquie

 

Dès le départ de la crise syrienne en 2011, Ankara a appuyé la rébellion et l’ASL (Armée Syrienne Libre) contre Bachar al-Assad, son ennemi de toujours. Ce soutien renvoie à une stratégie d’influence visant à reconquérir les marges méridionales ayant jadis fait partie de l’Empire ottoman et perdues en 1920.

 

Un autre contentieux entre Ankara et Damas concerne le Sandjak d’Alexandrette, une étroite bande de terre rattachée à la Turquie en 1939 et dont les habitants sont turcophones mais autrefois syriens et favorables à al-Assad.

 

La formation des troupes de l’ASL par des officiers turcs et l’hébergement de leur base principale à Hatay est aussi une réponse au soutien inconditionnel de Damas au PKK, le parti indépendantiste kurde qui mène des actions terroristes depuis 1984 dans le sud-est de la Turquie.

 

La guerre entre les forces turques et kurdes a fait 40.000 morts en 30 ans. Malgré l’amélioration des relations entre Ankara et le PKK depuis 2012, la fragilisation du monde kurde reste un objectif pour la Turquie afin de préserver l’intégrité de son espace national.

 

Les Kurdes entièrement mobilisés contre Daesh

 

Très implantés dans l’est et le sud du pays, les Kurdes ont profité de l’implosion conjointe de la Syrie et de l’Irak pour gagner en autonomie.

 

Le PYD, le parti kurde de Syrie, lié au PKK, a joué une partition des plus fines auprès de Bachar al-Assad en se désengageant du conflit dès juillet 2012 après avoir négocié avec lui l’autonomie de trois enclaves kurdes à la frontière turque. Depuis lors, les Kurdes se sont retournés contre toute entité voulant remettre en cause cette avancée.

 

Sans parler d’un soutien direct à l’EI et aux djihadistes de Syrie, la Turquie depuis 2011 leur a servi de plateforme logistique, faisant dire aux Iraniens que "Daesh utilisait la Turquie comme un hôtel".

 

Grâce à l’EI, la Turquie a vu se développer tout au long de sa frontière méridionale des abcès de fixation pour ses ennemis kurdes, dont les forces sont entièrement mobilisées contre Daesh.

 

 

 

Une offensive efficace contre Bachar al-Assad mais inutile contre Daesh

 

L’attentat du 20 juillet 2015 fomenté par l’organisation terroriste contre la Turquie peut faire croire à un retournement général de la situation, puisque les troupes turques ont frappé des positions de Daesh. Or, il n’en est rien.

 

Comme Ankara l’avait fait le 14 octobre 2014 en tirant sur les partisans du PKK, la Turquie va relancer son combat contre les Kurdes en rouvrant le front intérieur (arrestations de militants kurdes de Turquie, interdictions des manifestations, exécutions...), et en profitant des maladresses américaines sur le front extérieur.

 

Le président Erdogan plaide depuis un an pour la mise en place de zones-tampons sur sa frontière avec la Syrie et l’Irak, afin de sécuriser ces zones et mieux prendre en charge les réfugiés. Mais cet objectif humanitaire autoriserait l’armée turque à intervenir de l’autre côté de sa frontière et à y fortifier ses positions.

 

Or, le 28 juillet, les États-Unis se sont mis d’accord avec la Turquie pour instaurer une "ISIS-free zone" en Syrie. Il s’agira d’un espace d’exclusion aérienne, garanti par les États-Unis, et d’où Ankara s’engage à expulser Daesh.

 

À terme, cette initiative aura plusieurs conséquences :

 

-Elle autorisera la Turquie à intervenir contre les Kurdes en dehors de ses frontières,

 

-Elle donnera à Ankara l’hégémonie sur ces zones qu’elle convoite depuis un siècle,

 

-Elle accélérera le déclin militaire de Bachar al-Assad, puisque l’exclusion aérienne concernera essentiellement son aviation,

 

-Elle ne garantira nullement l’affaiblissement de Daesh, puisque la Turquie n’a pas la volonté d’aller au-delà de l’objectif de la sécurisation de ses frontières.

 

Il n’y a donc aucun retournement majeur au Moyen-Orient depuis une semaine, mais une confirmation des tendances lourdes de la politique de chacun des acteurs.

 

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Visite en Crimée : dix députés français interdits d'entrée en Ukraine...Et le gouvernement français ne proteste pas !

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #La Russie, #Ukraine, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #Terrorisme, #Le grand banditisme, #Politique étrangère

Visite en Crimée : dix députés français interdits d'entrée en Ukraine...Et le gouvernement français ne proteste pas !
 

Ainsi, un gouvernement étranger se permet d'interdire son territoire à des parlementaires français, sans que François Hollande, Manuel Valls et le président de l'Assemblée Nationale ne protestent...

Qu'auraient-ils dit si Vladimir Poutine avait pris la même mesure à l'égard de nos compatriotes - hommes politiques et journalistes -  qui ne cessent de vouer le président russe aux gémonies ...?

 

Le Point

Les parlementaires sont désormais interdits d'entrée en Ukraine pour "trois ans".

 

L'Ukraine a annoncé jeudi avoir interdit l'entrée sur son territoire à dix députés français ayant visité la semaine dernière, malgré les protestations de Kiev et Paris, la péninsule ukrainienne de Crimée annexée en 2014 par la Russie. Invités par la Fondation russe pour la paix, les parlementaires qui ont fait le voyage sont pour la plupart membres des Républicains (opposition de droite). C'est le cas de Thierry Mariani, Nicolas Dhuicq, Claude Goasguen, Jacques Myard, Patrice Verchère, Sauveur Gandolfi-Scheit et Marie-Christine Dalloz. Les accompagnaient le sénateur UDI de Paris Yves Pozzo di Borgo et le député radical de Charente Jérôme Lambert. Ils sont désormais interdits d'entrée en Ukraine pour "trois ans", ont annoncé dans un communiqué les services secrets ukrainiens (SBU). Il s'agissait de la première visite en Crimée d'une délégation d'élus occidentaux de ce rang.

"Un pas destructeur"

Leur voyage la semaine dernière, effectué "sans accord" de Kiev, est "un pas destructeur" qui "porte atteinte à la souveraineté nationale et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine", a fait valoir le SBU. La Crimée a été annexée par Moscou en mars 2014 après l'occupation de la péninsule par des troupes russes et un référendum contesté, qualifié d'illégal par Kiev et les Occidentaux. L'Union européenne a pris des sanctions qui interdisent notamment les activités touristiques en Crimée. Très médiatisée en Russie, la visite de deux jours de cette délégation a été dénoncée par le ministre français des Affaires étrangères comme une violation du droit international et par Kiev comme un "manque de respect" pour l'Ukraine.

Gérard Depardieu interdit d'entrée en Ukraine "pour cinq ans"

À l'issue de ce déplacement, ces députés ont défendu l'annexion de la Crimée, assurant que ses habitants étaient "heureux d'être revenus en Russie" et "soulagés de ne pas connaître la guerre", contrairement à ceux de l'est de l'Ukraine où un conflit entre les rebelles pro-russes et l'armée a fait plus de 6 800 morts en quinze mois. "L'histoire, c'est que la Crimée a toujours été russe ; l'histoire, c'est que la population s'est toujours sentie russe", a renchéri lundi à Paris un de ces députés, Thierry Mariani, député Les Républicains (LR) des Français de l'étranger dont ceux de Russie. La veille de son départ, le député des Français de l'étranger Thierry Mariani a affirmé vouloir partir pour "maintenir le dialogue avec nos amis russes".

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Grèce : La lutte continue, par Sebastian Budgen & Stathis Kouvelakis

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Grèce, #La dette, #Europe supranationale, #Economie, #AMERIQUE, #L'OTAN., #la dictature, #Terrorisme, #Le grand banditisme, #Le fascisme

 

Un dernier compte-rendu de ce qui s’est produit pendant les dernières semaines en Grèce, et ce qui se passera ensuite pour Syriza et la gauche européenne.

Par Sebastian Budgen & Stathis Kouvelakis

A Athènes, les militants de la campagne du “Non” agitent leurs drapeaux après les premiers résultats du référendum. Yannis Kolesids / EPA

Le dernier accord entre le gouvernement Syriza et les créanciers a choqué de nombreuses personnes de la gauche qui avaient suivi les événements en Grèce. Il semble que cela marque la fin de tout un cycle politique.

Dans cet entretien avec Sebastian Budgen, rédacteur de Jacobin, Stathis Kouvelakis, un des chefs de file de la “Plateforme de Gauche” interne au parti, raconte la dernière séquence, dans quelles mesures les espoirs ont été confirmés ou déçus, et les prochaines étapes pour l’aile gauche radicale du parti.

Kouvelakis profite de cette opportunité pour tirer plus largement le bilan de la stratégie de la “Plateforme de Gauche”, si les choses auraient pu être faites différemment, et quelles sont les perspectives pour une recomposition plus générale de la gauche.

Quelles étaient les causes du référendum de juillet ? Beaucoup ont dit que c’était quelque chose venu de nulle part, un joker sorti de la manche d’Alexis Tsipras. Mais il y a quelque incertitude sur ses motivations – certains ont même spéculé qu’il pensait qu’il perdrait.

Je pense que le référendum était clairement une tentative de sortir du piège dans lequel le gouvernement tombait lors du processus de négociation.

Il était assez évident, en fait, que pendant l’engrenage de concessions faites par le gouvernement, Tsipras a réalisé que quoi qu’il ait pu proposer cela ne suffirait jamais à la Troïka. Lors de la dernière semaine de juin, il était clair que l’accord qui prenait plus ou moins forme ne passerait pas le test interne à Syriza ni celui de l’opinion publique.

Des messages ont été envoyés aux équipes dirigeantes et à Tsipras lui-même de l’intérieur du parti, d’au-delà de le “Plateforme de Gauche”, selon lesquels l’accord n’était pas acceptable. Pendant les derniers jours de la semaine, le changement dans l’opinion publique aussi a été significatif, avec des gens lassés par ce processus d’interminables négociations. On a compris que la Troïka cherchait seulement à humilier le gouvernement grec.

Tsipras, dont il a été dit qu’il est une sorte de politicien joueur, pensait le référendum – une idée qui n’était pas entièrement nouvelle et qui avait été évoquée avant lui par d’autres personnes du gouvernement dont Yanis Varoufakis – non comme une rupture avec le processus de négociation mais un mouvement tactique qui pourrait renforcer son plan de négociation.

Je peux l’affirmer avec certitude, car j’étais dans le secret des rapports détaillés de la réunion cruciale de la soirée du 26 juin, quand le référendum a été annoncé.

Deux choses doivent être dites à ce stade. La première est que Tsipras et la plupart des gens proches de lui pensaient que ça allait être une promenade de santé. Et cela avait été plutôt le cas avant la fermeture des banques. La tendance générale était que le référendum serait gagné largement, avec plus de 70%.

C’était assez réaliste, sans la fermeture des banques le référendum aurait été facilement gagné, mais le sens politique du Non en aurait été changé, car cela se serait passé sans cette ambiance de tension et de drame créée par la fermeture des banques et la réaction des Européens.

Ce qui s’est passé pendant la réunion gouvernementale c’est qu’un certain nombre de personnes – l’aile droite du gouvernement, menée par le vice-premier ministre Giannis Dragasakis – désapprouvait cette opération. Dragasakis est celui qui a géré l’ensemble de la négociation du côté grec. Tout le monde au sein de l’équipe de négociation, à l’exception du nouveau ministre des finances Euclid Tsakalotos, lui était dévoué et il a été le principal partisan parmi ceux du gouvernement qui voulaient vraiment se débarrasser de Varoufakis.

Cette faction pensait que le référendum était une proposition à haut risque, et elle comprenait, contrairement à Tsipras, que ce serait un mouvement de grande confrontation qui déclencherait une réaction très dure du côté européen – et il s’avère qu’elle a eu raison.

Ces personnes craignaient également la dynamique sous-jacente qui serait générée par cette initiative. D’autre part, le leader de la Plateforme de gauche et ministre de l’énergie et du redressement productif, Panagiotis Lafazanis, a dit que le référendum était la bonne décision, bien qu’arrivant trop tard, mais il a aussi averti que cela reviendrait à une déclaration de guerre, que la partie opposée couperait les lignes de liquidités et que nous devions nous attendre sous quelques jours à fermer les banques. La plupart des personnes présentes se sont contentées de rire à cet avis.

Je pense que ce manque de prise de conscience de ce qui allait arriver est absolument primordial pour comprendre la logique d’ensemble du chemin que le gouvernement a pris jusqu’ici. Il ne pouvait simplement pas croire que les européens réagiraient comme ils ont effectivement réagi. D’un certain côté, comme je l’ai dit, l’aile droite de Syriza était beaucoup plus lucide sur ce à quoi le gouvernement s’attaquait.

Cela explique aussi ce qui s’est passé à ce niveau pendant la semaine du référendum. Tsipras était mis sous extrême pression par Dragasakis et d’autres pour qu’il annule le référendum. Il ne l’a pas fait, bien sûr, mais il a fait savoir clairement que ses prochaines orientations se feraient avec l’accord de l’aile droite, et que cette mesure n’était pas une rupture avec la ligne qu’il avait toujours suivie jusqu’ici, mais était plutôt une sorte d’opération tactique dans cet esprit.

Etait-ce l’explication de la marche arrière du mercredi avant le vote ?

Exactement. Ce mercredi, certaines personnes ont même parlé d’un coup d’état interne à venir, et à Athènes couvaient des rumeurs selon lesquelles Tsipras s’apprêtait à annuler le référendum. Pendant son discours, il a confirmé le référendum mais a aussi fait savoir qu’il était conçu comme un outil de pression afin d’obtenir un meilleur accord et que cela n’était pas la fin des négociations mais seulement la continuité dans de prétendues meilleures conditions. Et il est resté fidèle à cette ligne durant la semaine entière.

Une chose que je n’ai pas comprise au sujet du processus, même sous l’angle des relations publiques, est qu’il a appelé à un référendum sur une série de mesures proposées qu’il a ensuite appelé à rejeter et malgré ça, à l’approche du référendum, il a fait un pas vers les créanciers ce qui a semblé être sur certains aspects pire que les mesures qu’il appelait à rejeter.

Tout ceci a donné l’impression d’un amateurisme total et de chaos.

J’ai essayé de reconstituer les intentions de Tispras essentiellement pour répondre à votre question au sujet de l’idée qu’il pensait perdre le référendum et pour essayer de comprendre le sens que le référendum avait pour lui. Mais ce qui est indéniable est que cela a déchaîné des forces qui sont allées au-delà de ses intentions. Tsipras et le gouvernement ont été clairement dépassés par la dynamique créée par le référendum.

Ils ont tenté par tous les moyens de remettre le diable dans sa boîte. Le moyen pour Tsipras de gérer la pression exercée par Dragasakis – et la raison pour laquelle mercredi était si crucial – était d’accepter leur ligne et d’envoyer cette fameuse lettre à l’Euro-groupe, et avant ça d’envoyer la lettre demandant un nouveau prêt. Ce qui a ouvert la voie à ce qui devait arriver la semaine suivant le référendum.

Mais d’un autre côté, afin de justifier le fait qu’il ne pouvait pas annuler le référendum sans se ridiculiser complètement, il devait avancer quelques raisons à cette initiative. Il devait parler du combat contre les mesures d’austérité prévues dans l’offre de Juncker, du chantage effectué par la troïka et de l’ultimatum qu’il avait reçu. Et bien sûr, la dynamique qui se développait depuis la base à ce moment s’est saisie de cette opportunité, l’a pris au mot, et s’est élancée pour engager le combat contre la troïka.

Voilà un parfait exemple d’une initiative prise d’en haut, du fait de contradictions internes, qui a eu pour conséquence de libérer des forces qui allaient bien au-delà des intentions du dirigeant concerné. C’est très important, parce qu’il faut aussi bien comprendre que l’une des principales difficultés que Tsipras va devoir affronter maintenant après la capitulation de l’accord d’hier, est la très douteuse légitimité de ce changement de position après le référendum.

Nous devons comprendre qu’il est complètement illusoire de prétendre que le référendum n’a pas eu lieu. Il a eu lieu, et il est clair à la fois pour l’opinion publique internationale et pour la société grecque que Tsipras trahit un mandat populaire.

Donc, le grand débat qui est – Tsipras est-il un genre de génie tactique machiavélique, ou bien plutôt un joueur invétéré dépassé par les événements – vous êtes dans le second camp ?

Eh bien, je suis définitivement dans le second camp, à condition de clarifier le point suivant : en réalité, Tsipras et son équipe dirigeante ont constamment suivi la même ligne depuis le début. Ils pensaient qu’en combinant une approche “réaliste” des négociations, et une certaine fermeté rhétorique, ils obtiendraient des concessions des Européens.

Cependant, ils étaient de plus en plus coincés par cette ligne, et quand ils ont réalisé le piège, ils n’avaient aucune stratégie alternative. Ils ont constamment refusé tout autre stratégie, et ont de plus rendu pratiquement impossible l’émergence d’une autre approche quand il en était encore temps.

Maintenant, dans l’entretien qu’il a donné il y a quelques jours au New Statesman, Varoufakis dit qu’une petite équipe de collaborateurs a travaillé durant la semaine du référendum sur un projet alternatif qui incluait un contrôle étatique des banques, l’émission d’IOU, et la déconnexion de la banque centrale grecque de la BCE à Francfort, et donc sur une forme de sortie progressive. Mais ce projet est clairement arrivé trop tard, et a été rejeté par pratiquement tout le reste de l’équipe économique du gouvernement, ce qui signifie principalement Dragasakis. Et Tsipras, bien sûr, a validé la décision.

Ainsi, il nous faut souligner la continuité de la ligne de Tsipras. C’est également la raison pour laquelle je pense que le mot “trahison” n’est pas adéquat, si on veut comprendre ce qui se produit. Bien sûr, on peut objectivement dire que cela a été une trahison du mandat populaire, que le peuple se sent légitimement trahi.

Cependant, la notion de trahison signifie habituellement qu’à un moment donné on prend la décision consciente de renier ses propres engagements. Je crois en réalité que Tsipras a cru honnêtement qu’il pouvait obtenir une issue positive en mettant en avant une approche centrée sur les négociations et en faisant preuve de bonne volonté, et c’est aussi la raison pour laquelle il a toujours dit ne pas avoir d’autre plan.

Il pensait qu’en se présentant comme un “européen” loyal, exempt de tout “agenda secret”, il obtiendrait une quelconque récompense. D’un autre côté, il a montré pendant des mois une capacité à résister à la pression croissante et fait quelques coups imprévisibles tels que le référendum ou le voyage à Moscou.

Il pensait que c’était le bon dosage pour aborder le problème, et il s’avère que si vous suivez fidèlement cette ligne, vous vous retrouvez dans une position telle qu’il ne vous reste plus que les mauvais choix.

Et les racines de cette stratégie : dans quelle mesure est-ce de l’aveuglement idéologique, et dans quelle mesure est-ce de l’ignorance pure ? Beaucoup de personnes sont perplexes du fait qu’il s’agit d’un gouvernement formé d’un grand nombre d’intellectuels, de personnes qui ont passé toute leur vie à étudier les politiques économiques capitalistes contemporaines, tant théoriques qu’expérimentales, des personnes qui sont des activistes politiques.

Comment justifier ce qui semble être de la naïveté quant à leurs opposants politiques ? Est-ce de l’idéologie profondément ancrée, ou bien simplement un manque d’expérience de la “haute politique” ?

Je pense qu’il faut distinguer deux éléments au sein du gouvernement. Le premier est la frange la plus à droite du gouvernement, menée par deux des principaux économistes, principalement Dragasakis, mais également Giorgos Stathakis. Et ensuite le leadership central, Tsipras et son entourage.

Le premier groupe a une ligne constante depuis le début – il n’y a absolument aucune naïveté de leur part. Ils savaient pertinemment que les Européens n’accepteraient jamais une rupture avec le mémorandum.

C’est la raison pour laquelle Dragasakis a fait dès le début tout ce qu’il a pu pour ne pas modifier la logique de l’approche globale. Il a clairement saboté toutes les tentatives de Syriza d’avoir son propre programme économique, fût-il inclus dans le cadre qui avait été approuvé par la majorité du parti. Il pensait que la seule chose qu’il pouvait obtenir était une version améliorée du cadre du mémorandum. Il voulait avoir les mains libres pour négocier l’accord avec les Européens, sans pour autant être sous le feu des projecteurs ; il est parvenu à contrôler l’équipe de négociations, surtout une fois Varoufakis mis sur la touche.

À l’été 2013, il a donné une interview très intéressante qui a fait beaucoup de bruit. Il ne proposait pas une version adoucie du programme de Syriza, mais en réalité un programme différent qui était une amélioration légère de l’accord existant que Nouvelle Démocratie avait signé.

Il y a ensuite l’autre approche, celle de Tsipras, qui était effectivement ancrée dans l’idéologie de l’européisme de gauche. Je pense que la meilleure illustration en est Euclid Tsakalotos, une personne qui se considère comme un dévoué marxiste, une personne qui provient de la tradition communiste européenne, nous étions dans la même organisation pendant des années. Sa citation la plus représentative, qui trahit tant son idéologie que la perspective donnée au gouvernement par la présence de tous ces érudits est ce qu’il a dit dans une interview au site français Mediapart en avril.

Interrogé sur ce qui l’avait le plus frappé depuis qu’il était au gouvernement, il a répondu qu’il était un universitaire, son travail était d’enseigner l’économie à l’université, donc quand il s’est rendu à Bruxelles, il s’était préparé très sérieusement, il avait préparé toute une série d’arguments, et s’attendait à une contre-argumentation tout aussi exactement élaborée. Mais à la place de cela, il avait dû faire face à des personnes qui récitaient sans cesse des règles, des procédures et ainsi de suite.

Tsakalotos s’est dit très déçu du faible niveau de la discussion. Dans son interview au New Statesman, Varoufakis relate des choses très similaires de sa propre expérience, même si son style est plus agressif que celui de Tsakalotos.

Partant de là, il est tout à fait clair que ces personnes s’attendaient à ce que la confrontation avec l’UE soit semblable à un congrès académique où vous vous rendez avec un bel article et vous vous attendez à la présentation d’une sorte de beau contre-article.

Je pense que cela nous renseigne sur ce qu’est la Gauche aujourd’hui. La Gauche est pleine de personnes bien intentionnées mais qui sont totalement incapables en matière de politique réelle. Mais cela nous renseigne également sur le type de dévastation mentale provoquée par la croyance quasi-religieuse en l’européisme. Cela signifie que, jusqu’à la fin, ces personnes ont cru qu’elles pouvaient obtenir quelque chose de la Troïka ; elles pensaient qu’entre “partenaires” elles trouveraient une sorte de compromis, qu’elles partageaient certaines valeurs fondamentales telles que le respect des mandats démocratiques ou la possibilité d’une discussion rationnelle fondée sur des arguments économiques.

Toute l’approche de la posture plus agressive de Varoufakis revient en fait au même, mais emballée dans le langage de la théorie des jeux. Il disait qu’il fallait jouer la partie jusqu’à la toute, toute, toute fin, et, qu’ensuite, ils battraient en retraite, parce que les dégâts qu’ils auraient à endurer s’ils ne l’avaient pas fait auraient été trop grands pour eux.

Mais ce qui s’est en réalité produit était plus proche d’un combat entre deux personnes, où l’une risque d’avoir la douleur de perdre un orteil, et l’autre ses deux jambes.

Il est donc vrai qu’il y a eu un manque de réalisme élémentaire, et cela est directement relié au problème principal auquel la gauche doit faire face aujourd’hui : notre propre incapacité.

Et cet européisme que vous décrivez dans la frange centrale du leadership de Syriza, quelle est sa nature idéologique ? Parce qu’ils ne sont ni des libéraux ni même des fédéralistes – ce sont les personnes qui se qualifient la plupart du temps de marxistes ? Y a-t-il une influence de Habermas ou Étienne Balibar ?

Je pense que, dans ce cas, Balibar est sans doute plus approprié que Habermas. Une fois encore, je pense qu’il faut prendre Tsakalotos au mot. Il a donné une interview à Paul Mason le lendemain même de l’envoi des contre-propositions extrêmement humiliantes du Président de la Commission Européenne Jean-Claude Junker.

Quand Mason l’a interrogé sur l’euro, Tsakalotos répondit qu’une sortie serait une catastrophe absolue et que l’Europe revivrait les années 30, avec un retour de la compétition entre les monnaies nationales, et la hausse de divers nationalismes et fascismes.

Ainsi, pour ces personnes, le choix est le suivant : soit être “Européen”, et accepter le cadre existant, ce qui, d’une certaine façon, représente objectivement un pas en avant par rapport à la vieille réalité des états-nations ; ou bien être “anti-européen”, ce qui équivaut à une rechute vers le nationalisme, un pas réactionnaire et régressif.

C’est l’un des moyens faibles qui sert à la légitimation de l’Union Européenne – ce n’est peut être pas idéal, mais c’est mieux que tout le reste sur la table.

Je pense que dans ce cas, on peut clairement voir laquelle des idéologies est au travail. Bien que vous n’adhériez pas totalement au projet, et que vous ayez de sérieux doutes quant à l’orientation néolibérale et la structure verticale des institutions européennes, vous adoptez néanmoins ses codes et ne pouvez imaginer mieux en dehors de ce cadre.

C’est là la signification des dénonciations d’un Grexit qui serait un genre de retour aux années 30, ou une sorte d’apocalypse. C’est le symptôme du propre enfermement des dirigeants dans l’idéologie de la Gauche européiste.

La fin du capitalisme est-elle plus simple à imaginer que la fin de l’Union Européenne, ou même de l’euro ?

Tout à fait, je l’ai écrit il y a quelques années.

Et pourtant, cette espèce de mollesse envers l’Union Européenne ne correspond pas aux propres idées de Nicos Poulantzas, bien que certains intellectuels utilisent Poulantzas pour défendre la position gouvernementale.

Effectivement, Poulantzas a écrit sur l’intégration européenne dans la première partie de son livre sur les classes sociales dans le capitalisme contemporain, il y analyse les processus d’internationalisation du capital, et il considérait clairement la communauté économique européenne comme l’exemple d’une forme impérialiste d’internationalisation du capital européen dans le cadre de ce qu’il regardait comme étant la nouvelle structure d’hégémonie des États-Unis dans l’après-guerre.

Parlons une nouvelle fois du référendum lui-même. Le référendum est survenu dans un contexte de crise de liquidité, de fermeture des banques, de réactions hystériques des médias, et d’autres partis faisant pression en faveur du “Oui”. Mais alors, quelque chose s’est produit qui a déclenché une contre-réaction à une échelle considérable de la part des Grecs ordinaires.

Etaient-ils poussés par la fierté nationale, était-ce principalement une question de classe sociale ou est-ce que, selon les spéculations de Paul Mason et d’autres, la mémoire de la guerre civile a joué un rôle ? Quelles sont les raisons déterminantes de ce “Non” ?

De tous les facteurs que vous avez mentionnés, le moins pertinent est celui de la guerre civile. Nous devons constater que le “Non” domine même dans des zones du pays traditionnellement à droite telles que la Laconie, près de Sparte, Messinia ou d’autres zones en Grèce centrale où la droite domine. Le “Non” est majoritaire dans toutes les régions de Grèce.

La dimension de classe était clairement la plus importante des trois que vous avez mentionnées et que je vais analyser par ordre d’importance. Même les commentateurs conventionnels reconnaissent que c’était le scrutin le plus socialement clivé de l’histoire de la Grèce. Dans les quartiers ouvriers on obtient plus de 70 pour cent pour le “Non”, et dans les quartiers riches, plus de 70 pour cent pour le “Oui”.

La réaction hystérique des forces dominantes et la situation dramatique provoquée par la fermeture des banques, la limitation des retraits, etc. ont créé au sein des classes populaires une simple assimilation au camp du “Oui” de tout ce qu’elles détestaient. Le fait que le camp du “Oui” ait mobilisé pour leur campagne tous ces politiciens, experts, dirigeants d’entreprises et célébrités médiatiques détestés, n’a fait qu’exacerber cette réaction de classe.

Le deuxième élément qui est tout autant impressionnant est la radicalisation de la jeunesse. C’est la première fois depuis la crise que la jeunesse dans son ensemble fait une déclaration unifiée. Quatre-vingt-cinq pour cent des 18 à 24 ans ont voté « Non », ce qui montre que cette génération, qui a été totalement sacrifiée par le mémorandum, est très consciente de l’avenir qui se prépare et a une attitude claire vis-à-vis de l’Europe.

Dans le quotidien français Le Monde, un article demande comment ces jeunes, qui ont grandi avec l’euro, les programmes Erasmus et l’Union Européenne en sont venus à se retourner contre elle, et la réponse de toutes les personnes interrogées était simple : nous avons vu ce qu’est l’Europe, et l’Europe, c’est l’austérité, l’Europe, c’est le chantage envers les gouvernements démocratiques, l’Europe, c’est la destruction de notre avenir.

Ceci explique les manifestations massives et combatives de cette semaine, culminant particulièrement avec les rassemblements de ce vendredi 3 juillet à Athènes et autres grandes villes en Grèce

Et le troisième aspect est certainement celui de la fierté nationale. Cela explique pourquoi en dehors des grands centres urbains où les limites entre les différentes classes sociales sont plus floues, dans la Grèce rurale et les petites villes, même là, le « Non » a été majoritaire. C’était un « Non » à la Troïka, un « Non » à Juncker. On a vu que même pour ceux qui sont sceptiques vis-à-vis du gouvernement et ne s’identifient pas à Syriza ou Tsipras, il s’agissait clairement d’une tentative d’humilier un gouvernement élu et maintenir le pays sous le règne de la Troïka.

Vous vous êtes rendu sur plusieurs lieux de travail pour faire campagne pour le « Non ». Pouvez-vous nous en parler un peu et nous dire quel accueil vous avez reçu ?

Cela a bien sûr été une expérience unique. Il y avait une grande disparité de situations – l’atmosphère était dure au sein des chemins de fer, une compagnie qui a été déjà largement démantelée et dont ce qui subsiste sera privatisé. Les travailleurs savaient que le gouvernement avait déjà accepté la privatisation des chemins de fer. Cela était même inclus dans la première liste de réformes annoncées par Varoufakis après l’accord du 20 février.

Mais malgré les contextes variés, dans tous ces lieux, la discussion tournait autour de deux questions : pourquoi le gouvernement a-t-il fait si peu jusqu’à présent, pourquoi a-t-il été si timide ? Et aussi qu’allez-vous faire après la victoire du “Non” ?

Il était tout à fait clair pour ces personnes que le “Non” allait l’emporter car la campagne du “Oui” était invisible sur les lieux de travail, et parmi la classe ouvrière d’une manière générale, de sorte qu’il n’y avait aucun doute sur le résultat à venir. Mais il y avait une très grande anxiété concernant ce qui se produirait après la victoire.

Ainsi, les questions étaient : Quels sont vos plans ? Qu’allez-vous faire ? Pourquoi parlez-vous encore de négociations alors que depuis cinq mois et demi nous avons vu cette approche échouer clairement ?

J’étais dans une situation très embarrassante, parce qu’en tant que porte-parole de Syriza et membre du comité central, je ne pouvais pas apporter de réponses convaincantes à tout cela.

Le “Non”, bien sûr, l’a massivement emporté. Avez-vous été surpris par l’ampleur de cette victoire ?

Oui, je ne m’attendais pas à ce que le “Non” atteigne le seuil des soixante pour cent. Il faut dire que parmi les cadres dirigeants de Syriza, seul Lafazanis avait prédit un tel résultat et très peu au sein de la Plateforme de Gauche étaient d’accord avec lui. La plupart s’attendaient à un score comme cinquante-cinq pour cent.

La première conséquence immédiate de cette victoire massive du “Non” a été d’accroître la désintégration des partis de l’opposition.

Le soir même du vote, ces gens étaient complètement vaincus. C’était de loin la plus grave défaite des partisans de l’austérité depuis le début de la crise. C’était bien plus clair et bien plus profond que les élections de janvier, parce même en regroupant et mobilisant toutes leurs forces ils avaient malgré tout essuyé une défaite dévastatrice. Il n’y a pas une seule circonscription en Grèce qu’ils aient gagnée.

Le leader de Nouvelle Démocratie et ancien Premier ministre Antonis Samaras a démissionné immédiatement. Ensuite, à peine quelques heures plus tard, tout ce camp avait ressuscité et avait été légitimé par Tsipras lui-même lorsqu’il a convoqué le “conseil des leaders politiques” sous les auspices du président de la république, un supporter déclaré du “Oui”, qui avait été nommé par la majorité de Syriza au parlement en février.

A cette réunion une chose extraordinaire s’est produite : le chef de ceux qui avaient gagné a accepté toutes les conditions de ceux qui avaient perdu. Cela, il faut le dire, est un évènement unique dans l’histoire politique. Je ne pense pas qu’on ait déjà vu ça avant.

Peut-être le gouvernement a-t-il été surpris par la force du “Non”, et le comportement de classe qu’ils ont dû comprendre par ailleurs, mais en a conclu que cela ne faisait que confirmer ses plans initiaux ? Rien n’indiquait que quelque chose de plus profond était à l’œuvre ?

Je ne peux pas vraiment me prononcer sur la manière dont ils ont interprété le référendum, parce que tout le monde a été très absorbé par les prétendues négociations, qui ne relèvent que de la plaisanterie évidemment. Je pense que la meilleure formule pour qualifier ces négociations est celle rapportée par le correspondant du Guardian à Bruxelles, Ian Traynor, qui a écrit qu’un responsable de l’UE les avaient appelées un “exercice de torture psychologique”.

Ce qui est clair, en revanche, c’est que le gouvernement a immédiatement pris ces initiatives pour désactiver la dynamique qui était en train d’émerger à la suite du référendum. Et c’est pour cette raison que quelques heures après l’annonce du dernier recours, a été convoquée cette réunion de tous les chefs de parti, qui a fixé une ligne politique complètement différente de celle exprimée par le “Non”.

Le contenu de cette nouvelle ligne était que, quoi qu’il arrive – c’était déjà en route évidemment dans des mesures inspirées par Dragasakis la semaine précédente – la Grèce devait rester dans la zone euro. Et le point le plus ancré de la déclaration commune approuvée par tous les chefs de parti – à l’exception du Parti Communiste Grec (KKE), qui a refusé de signer, et des Nazis, qui n’ont pas été invités à la réunion – était que ce référendum n’était pas un mandat pour une sortie de la zone mais un mandat pour négocier un meilleur accord. Donc dès ce moment le désastre était en marche.

Y a-t-il des indices que les positions des gens sur la question de la zone euro changeaient pendant le temps du référendum ?

Bien sûr qu’elles changeaient. L’argument qui a été constamment ressassé par les médias, par les dirigeants politiques du camp du “Oui”, mais aussi par tous les dirigeants européens qui ont manifestement interféré sur le référendum de la plus flagrante des façons pendant cette semaine, était que voter “Non” était voter contre l’euro. Donc il est totalement irrationnel de prétendre que les gens qui ont voté “Non” n’étaient pas de ceux qui prenaient le moins le risque d’une possible sortie de l’euro quand c’est le moyen pour eux de dire “Non” à plus de mesures d’austérité.

Il faut préciser que ce qui s’est produit au cours de cette semaine a été un processus de radicalisation de l’opinion publique. Vous pouviez le sentir et l’entendre dans les rues, les lieux de travail, tous les types d’espaces publics. Partout, les gens ne parlaient que du référendum, si bien qu’il était très facile de percevoir le sentiment populaire.

Je ne prétends pas qu’il était homogène. Les gens faisaient valoir que voter “Non” donnerait vraiment au gouvernement une carte de plus pour les négociations. Je ne dis pas que cela n’est pas vrai. Mais nous devons aussi comprendre que le caractère massif du “Non” dans le pays signifie que les gens, plus particulièrement dans les classes laborieuses, dans la jeunesse, et dans les classes moyennes appauvries, ont eu le sentiment qu’ils n’avaient plus rien à perdre, qu’ils pouvaient prendre des risques et livrer bataille.

L’esprit combatif des rassemblements du vendredi fut un autre signe de cela. J’ai été très impressionné. Personnellement, je n’ai rien vu de tel en Grèce depuis les années 1970.

Parlons du vote du 11 juillet au parlement concernant les propositions envoyées par le gouvernement grec à l’Euro-groupe. Il est devenu clair à ce moment que le gouvernement avait accepté la perspective d’un nouveau plan d’austérité.

Ces propositions ont finalement été approuvées par 251 députés sur 300, avec le soutien massif des partis pro-austérité.

L’une des conditions posées par les créanciers était que les propositions du gouvernement grec devaient être approuvées par le Parlement, sachant que cela n’avait aucun sens. Ce n’est même pas constitutionnel à proprement parler, parce que le parlement ne peut se prononcer que sur des lois ou des accords internationaux et intergouvernementaux, il ne peut pas voter un simple document servant de base à des négociations et qui peut être modifié n’importe quand au cours des négociations.

Mais cela a été un acte symbolique qui a donné carte blanche au gouvernement pour négocier sur des bases dramatiquement affaiblies. Les propositions du gouvernement étaient seulement une version allégée du plan Juncker qui avait été rejeté par le référendum. Donc, en fait, ce que le gouvernement demandait était l’approbation de sa volte-face au cours de la semaine.

Mais le tableau au sein du groupe parlementaire de Syriza semble plus complexe. Donc évoquons les dissensions dans les rangs de Syriza et la position adoptée par la Plateforme de Gauche.

La position de la Plateforme de Gauche fut significativement débattue en interne, notamment au sein de la principale composante de la plateforme, le courant de Gauche mené par Panagiotis Lafazanis. L’opinion majoritaire était que nous devions exprimer un vote différencié, ce qui supposait que certains devaient voter “présent” pendant le vote lui-même, ce qui correspondait pratiquement à un vote “Non”, mais avec peut-être cependant une portée symbolique moindre.

Pourquoi est-ce la même chose qu’un vote “Non” ?

Parce que ça ne change rien à la majorité requise nécessaire à une proposition pour passer. De toute façon, vous avez besoin de 151 votes pour la faire passer.

Une autre partie du groupe devait voter en faveur de ces propositions tout en faisant simultanément une déclaration stipulant deux choses : la première, c’est qu’ils étaient solidaires de ceux qui rejetaient ces propositions, ceux qui avaient voté “présent” en l’espèce mais qui n’acceptent pas cet accord ; la deuxième c’est qu’ils ne voteraient pas un accord contenant des mesures d’austérité.

Et peut-être que le second point est encore plus important que le premier (nous y reviendrons certainement dans un instant). La raison en est que la pratique constitutionnelle grecque est la suivante : pour chaque loi qu’il veut faire adopter, le gouvernement doit montrer qu’il a une majorité venant de ses propres rangs, du parti lui-même ou de la coalition, ce qui est le cas si nous tenons compte de l’ANEL, le parti des Grecs indépendants. Et, en fait, le gouvernement a perdu le contrôle de sa propre majorité.

Bien que ce ne soit pas obligatoire, il est de coutume dans l’histoire constitutionnelle grecque que lorsqu’un gouvernement perd sa majorité, c’est le fameux “dedilomeni” comme on l’appelle (majorité déclarée), il faut organiser de nouvelles élections. C’est pourquoi les discussions sur de nouvelles élections ont immédiatement débuté. Les nouvelles élections ont déjà été annoncées, la question maintenant est juste de savoir quand elles auront lieu.

Donc, nous constatons que cette ligne, avec laquelle je suis personnellement en désaccord, je fais partie de ceux qui privilégiaient un vote homogène “Non” ou “Présent”, a échoué car avec sept députés de la Plateforme qui ont voté “Présent” tout comme plusieurs députés de Syriza (Notamment Zoe Konstantopoulou, le président du Parlement, et Rachel Makri, une ex-députée ANEL qui est très proche de nous à présent), le gouvernement avait déjà perdu sa majorité.

Cependant, l’essentiel est là : tous les députés de la Plateforme de Gauche rejetteront le nouveau mémorandum au prochain vote, cela a déjà été annoncé. A ceci je dois ajouter que les deux députés de la Plateforme qui ne sont pas membres du courant de gauche mais proches du réseau rouge (DEA et les autres), la composante trotskiste de la Plateforme, ont voté “Non” et ils furent les deux seuls députés de Syriza à voter “Non” au nouvel accord.

Donc ce que vous êtes en train de dire c’est que la Plateforme de Gauche a adopté cette position compliquée, du moins compliquée vue de l’extérieur des salles de l’Assemblée nationale, parce qu’elle a sous-estimé le degré d’impopularité que la proposition de Tsipras allait avoir ? Elle a sous-estimé à quel point les gens extérieurs aux rangs de la Plateforme monteraient au créneau et s’y opposeraient ?

Ils se prenaient en quelque sorte pour “le dernier des Mohicans”. Ils pensaient que s’ils votaient “Non”, ils entraîneraient la chute du gouvernement et provoqueraient de nouvelles élections – même s’il y avait en fait une crise plus large qui touchait, par exemple, le Président du Parlement, et ils n’ont pas intégré cela dans leurs calculs ? Qu’ils étaient portés par un sens de la légitimité ?

Je dirais qu’il s’agissait en effet essentiellement de légitimisme, il s’agissait de montrer que leur intention n’était pas de renverser le gouvernement mais d’exprimer leur désaccord, d’envoyer un avertissement sur le fait qu’il s’apprêtait à franchir la dernière ligne rouge. Il s’agissait donc de dénoncer l’illégitimité du revirement de Tsipras sans toutefois, à ce stade, opter pour une rupture claire et nette avec celui-ci.

Je dois ajouter que les deux plus importants ministres et personnalités de la Plateforme, Lafazanis lui-même et le ministre adjoint aux affaires sociales, Dimitris Stratoulis [qui a perdu son poste au gouvernement le 17 juillet, NdT] ont voté “Non” pour mettre les choses au clair. Lafazanis a également fait une déclaration précisant qu’il s’agissait de la position de la Plateforme, et qu’ils n’essayaient pas pour autant de renverser le gouvernement.

Mais pensez vous que les couches fraîchement radicalisées de la classe laborieuse grecque qui venait de remporter le référendum ont compris ce qui était en train de se passer ?

Ils ont bien compris que le gouvernement avait perdu le contrôle de sa propre majorité. Les médias ont fait le travail pour nous, en se focalisant sur Lafazanis, en rapportant qui avait voté “non”, “présent”, “absent”, etc. Je dois également ajouter que parmi les absents il y avait les quatre députés du courant maoïste (KOE) ainsi que Yanis Varoufakis lui-même, alors censé avoir des “obligations familiales”. Donc les médias ont travaillé pour nous, et chacun s’est rendu compte qu’il y avait une rupture au sein du groupe parlementaire de Syriza.

Immédiatement, les éléments les plus à droite de Syriza ont exigé que ceux qui étaient en désaccord d’une manière ou d’une autre démissionnent immédiatement de leurs mandats, y compris de leurs sièges parlementaires. Donc il est clairement apparu que Syriza était partagé, même si évidemment leur tactique restait obscure.

Le vote le plus crucial et le plus symbolique va avoir lieu maintenant. Le vote de la semaine dernière était un vote sur les propositions pour la négociation. Le prochain vote, celui qui déterminera l’avenir de Syriza et du pays, sera un vote sur l’accord signé dimanche. Et selon les informations que j’ai le vote sera absolument clair, et il se fera dans la mémoire populaire un véritable parallèle avec les fameux votes de mai 2010 et février 2012, quand tout le monde observait chaque individu, chaque député, pour voir comment ils allaient voter à cette occasion.

Que pensez-vous de l’argument avancé par des personnes comme Alex Callinicos, avec qui vous avez débattu il y a quelques jours, qui est qu’à ce moment la Plateforme de Gauche bénéficiait de la légitimité octroyée par le référendum et qu’elle a d’une manière ou d’une autre gâché cette opportunité ?

Je pense qu’il est trop tôt pour dire si nous l’avons gâchée ou non. Les choses ne se décident pas en un seul instant, pas à ce moment-là du moins. C’est un processus en train de se dérouler, et je pense que le vrai choc dans la société au sens large va venir avec le nouvel accord qui a été signé.

A ce stade, tout ce que je peux dire est que la Plateforme de Gauche a décidé de reprendre en main le parti et de demander que se tienne un congrès du parti. Je pense qu’il est clair que ce virage à cent quatre-vingts degrés de Syriza n’est soutenu que par une minorité des membres du parti.

Bien sûr, nous savons tous que les manipulations bureaucratiques des procédures partisanes sont sans fin et démontrent une capacité d’innovation infinie. Cependant, il est très dur pour moi de voir comment la majorité des membres de Syriza a pu approuver ce qui a été fait. La direction principalement résistera férocement à l’appel d’un congrès. Nous verrons ce qui se produira, car les statuts nous permettent d’appeler à une réunion du comité central etc.

Mais, objectivement, le processus menant à la désintégration de Syriza a déjà commencé. Syriza tel que nous le connaissions est mort et des scissions sont absolument inévitables. La seule question qui se pose, c’est de savoir comment elles se produiront et quelles formes elles prendront.

Cependant il est également probable que la majorité gouvernementale soit drastiquement redessinée, pour se rapprocher d’une forme de gouvernement d’”union nationale” ou de “grande coalition”. L’entière logique de la situation indique cette direction.

Les quatre ministres de la Plateforme de Gauche quitteront le gouvernement cette semaine et le vote de demain au parlement sur l’accord démontrera l’existence d’une nouvelle majorité favorable à l’austérité, regroupant la plupart des députés de Syriza et tous les autres partis, à l’exception du KKE [parti communiste, NdT] et des Nazis. On s’attend à ce qu’au moins quarante députés de Syriza votent contre l’accord et ils pourraient être suivis d’un certain nombre de Grecs Indépendants. D’ores et déjà le leader de To Potami se conduit comme un futur ministre et la Droite débat assez ouvertement de la possibilité de se joindre au gouvernement, bien qu’aucune décision à ce sujet n’ait encore été prise.

Mais ce que vous décrivez c’est une Plateforme de Gauche agissant comme un bloc discipliné. Suggérez-vous qu’elle n’est pas fragmentée, que le vote n’était pas une manifestation de cela mais une manœuvre tactique ?

Il y a eu des défections individuelles, mais elles sont restées plutôt limitées, et nous avons réussi à préserver la cohérence de la Plateforme de Gauche. Clairement, je pense que ne pas avoir présenté notre plan alternatif avant était une erreur, mais un document a été soumis au groupe parlementaire durant la réunion plénière, et ce document a été adopté comme déclaration commune de la Plateforme de Gauche, par les deux composantes : le Courant de Gauche et le Réseau Rouge [Les deux courants internes de la Plateforme de Gauche, NdT]. Il est absolument crucial de maintenir la cohérence entre ces deux composantes. Mais il est encore plus crucial, en réalité, pour la gauche de Syriza d’agir de manière coordonnée.

Il y a toutes sortes d’initiatives lancées en dehors des rangs de la Plateforme de Gauche pour réagir à ce qui est en train de se passer. Nous savons déjà que la tendance que l’on a appelée les Cinquante-trois (l’aile gauche du parti) s’est désintégrée, et il va y avoir des réalignements majeurs de ce côté. La clef est pour nous d’agir comme les représentants légitimes du camp du “Non”, le camp opposé à l’austérité, qui est celui de la majorité de la société grecque et qui a objectivement été trahi dans ce qui est arrivé.

Et, constitutionnellement, est-ce que la direction est en position de purger le parti ?

Elle est certainement en position de purger le gouvernement, et c’est une bonne chose. Bien sûr, cela veut dire que les ministres de la Plateforme de Gauche vont bientôt être expulsés du gouvernement. En ce qui concerne le parti, nous verrons.

Mais existe-t-il des mécanismes qu’ils pourraient utiliser ?

Il est très difficile d’exclure quelqu’un du parti, mais nous attendons de voir comment ils manipulent les procédures au niveau du comité central.

Et on peut forcer quelqu’un à se démettre de son mandat, ou pas ?

Non, c’est complètement impossible. Les candidats de Syriza qui ont été élus députés ont adopté une sorte de charte, qui dit qu’ils doivent démissionner s’ils sont en désaccord avec les décisions de la majorité. Mais les décisions du gouvernement n’ont pas été approuvées par une instance du parti. Le comité central du parti, qui est son seul organe élu par le congrès, ne s’est pas réuni depuis des mois. Donc la légitimité de ces décisions à l’intérieur du parti, et bien sûr dans la société grecque, est tout simplement inexistante.

Mais, s’il y a de nouvelles élections, la direction du parti peut-elle exclure des gens ?

C’est clairement leur plan. Un tel scénario était même déjà discuté avant le référendum, au cours de la dernière phase du processus de négociation, lorsque l’impasse devenait de plus en plus évidente – des gens disaient alors que Tsipras devait convoquer de nouvelles élections et, entre les élections, exclure tous les candidats de la gauche de Syriza. Et je pense que c’est certainement le type de plan qu’ils ont en tête. Ce sera donc une lutte entre le fonctionnement et la légitimité du parti et les possibilités de manipulation du programme et du calendrier politiques, en particulier par la convocation de nouvelles élections.

Comment voyez-vous l’accord signé le week-end dernier entre le gouvernement grec et l’Euro-groupe ?

L’accord est, à tous les niveaux, dans la droite ligne de la thérapie du choc appliquée avec constance à la Grèce au cours des cinq dernières années. Il va même encore plus loin que tout ce sur quoi des votes ont eu lieu jusqu’à présent. Il inclut le plan d’austérité budgétaire qui a été systématiquement mis en avant par la troïka depuis des mois, comprenant des objectifs d’excédents primaires élevés, une augmentation des recettes par le biais de la TVA et de toutes les taxes exceptionnelles qui ont été créées ces dernières années, de nouvelles baisses des retraites, mais également des salaires du secteur public puisque la réforme sur l’échelle des salaires comprendra certainement des baisses de rémunération.

Il y aura aussi des changements institutionnels importants : le fisc deviendra complètement indépendant de la politique intérieure, devenant en fait un outil dans les mains de la troïka, et un nouveau conseil « indépendant » sera créé, pour contrôler la politique fiscale. Il sera habilité à introduire automatiquement des coupes budgétaires si les objectifs d’excédent primaire ne sont pas atteints.

Les éléments qui ont été ajoutés, et qui donnent une teinte particulièrement féroce à cet accord, sont les suivants : premièrement, il est clairement confirmé que la présence du FMI en Grèce est bien établie. Deuxièmement, les institutions de la troïka seront présentes de manière permanente à Athènes. Troisièmement, Syriza se voit interdire de mettre en œuvre deux de ses engagements majeurs, le rétablissement de la législation du travail – il y a eu quelques vagues références au code de bonnes pratiques européen, mais il était explicite que le gouvernement ne pourrait pas revenir à la législation d’avant – ainsi que, bien sûr, l’augmentation du salaire minimum.

Le programme de privatisations est porté à un niveau incroyable – il s’agit de 50 milliards d’euros de privatisations -, ce qui signifie qu’absolument tous les biens publics seront vendus. Non seulement cela, mais ils seront, dans leur totalité, transférés à une institution complètement indépendante de la Grèce. Il était question qu’elle soit basée au Luxembourg. Elle sera en fait basée à Athènes, mais elle sera entièrement soustraite à toute forme de contrôle politique. C’est typiquement ce qui s’est passé sous le régime de la Treuhand, qui a privatisé tous les biens de la RDA.

Et parmi toutes ces mesures, la plus forte est qu’à l’exception du projet de loi sur les mesures humanitaires – dont la portée est très réduite par rapport au programme de Syriza, c’est avant tout un geste symbolique -, le gouvernement devra abroger l’ensemble des quelques mesures de politique sociale et économique qu’il avait fait passer.

Et qu’en est-il de tous ces problèmes que les libéraux et les sociaux-démocrates utilisent pour donner des arguments politiquement corrects en faveur de l’austérité, à savoir le budget de la Défense et l’Église orthodoxe ?

Il n’y a rien à signaler du côté de l’Église. Une réduction importante du budget de la Défense est en effet proposée, et quelques vagues discussions ont eu lieu concernant la possibilité de rendre le paiement de la dette plus viable, tout en rejetant explicitement tout effacement ou annulation véritable de la dette.

Cela ne changera presque rien, puisque les intérêts de la dette grecque sont déjà plutôt bas, et les paiements annuels sont extrêmement étalés dans le temps ; il y a donc très peu à faire de ce côté-là pour alléger la charge de la dette. Et il ne faut pas oublier que l’accord est juste une première étape avant le mémorandum qui accompagnera un nouveau prêt de 86 milliards, qui bien sûr entraînera une nouvelle augmentation de la dette.

La clause, vague, concernant un réexamen des termes du paiement de la dette est donc un coup avant tout rhétorique qui permet simplement à Tsipras de dire qu’ils ont maintenant reconnu la nécessité de s’occuper du problème de la dette. C’est de la pure rhétorique, des paroles vides de sens.

Pensez-vous que c’était une erreur de la part du gouvernement et de la Gauche de ne pas en avoir fait plus concernant l’Église orthodoxe, l’armée, et le budget de la Défense, donnant par là même des arguments à l’autre camp ?

Honnêtement, la priorité n’est pas là. La dette grecque est essentiellement due au contexte économique général dans le pays d’une croissance insoutenable alimentée, pendant les années qui ont précédé, par des emprunts, et est due au fait que l’état grec n’a pas correctement taxé le capital et les classes moyennes et supérieures. Ceci est le cœur du problème. Ce n’est pas le mythe à propos de l’Église.

C’est difficile : taxer l’Église n’est pas quelque chose qui peut être fait du jour au lendemain, car les actifs en possession de l’Église sont extrêmement divers. La plupart d’entre eux sont sous forme d’entreprises, ou de revenus qu’elle retire de ses terrains, ou de biens immobiliers. Il y a donc un mythe à ce propos, alors qu’en fait, si l’on taxait correctement ce genre de revenus et de possessions, on taxerait aussi l’Église elle-même.

Cette idée comme quoi le gouvernement avait trop peur du coût politique d’adopter une ligne dure vis-à-vis de l’Église, que ce soit par rapport à l’ANEL [Grecs indépendants, NdT], ou plus généralement au sein du pays, ne tient donc pas ?

Il y a beaucoup de points sur lesquels on peut critiquer ce gouvernement, mais, honnêtement, penser qu’ils essaieraient de se décharger de leurs responsabilités sur l’ANEL, ça n’a pas de sens.

Je dirais même que les actions les plus choquantes dans le domaine de la défense et de la politique étrangère – par exemple, le maintien de l’accord militaire avec Israël, les exercices menés en Méditerranée avec les Israéliens – toutes ces décisions ont été prises par des personnes clefs de Syriza, comme Dragasakis. C’est assez révélateur que ce soit lui qui représentait le gouvernement grec lors de la réception organisée par l’ambassade d’Israël pour célébrer les vingt-cinq ans de la normalisation des relations diplomatiques entre la Grèce et Israël.

Et qu’en est-il de l’autre interprétation que l’on peut avoir de tout ça ? L’idée qui veut que Tsipras a remis du politique dans ces discussions techniques, qu’il a exposé l’autre camp pour ce qu’ils sont réellement : maintenant, dans l’opinion publique, Merkel et les autres sont présentés pour ce qu’ils sont vraiment, des monstres, etc.

Sans qu’il l’ait voulu, je pense que c’est le cas. Un camarade m’a envoyé un message disant qu’il est vrai que le gouvernement de Syriza a réussi à ce que l’UE soit bien plus haïe par le peuple grec que tout ce à quoi étaient parvenus Antarsya [Front de la Gauche Anticapitaliste Grecque, NdT] ou le KKE [Parti Communiste Grec, NdT] en vingt ans de rhétorique anti-UE !

Parlons à présent de ce qui va suivre. Il y aura cette semaine un vote sur le nouveau plan d’austérité, où vous êtes convaincu que la Plateforme de Gauche votera contre, un congrès d’urgence du parti pour essayer de regagner la majorité avec, potentiellement, des divisions et des expulsions. Et ensuite ? Une reconstruction de la Gauche avec des éléments d’Antarsya ?

Il est très tôt pour discuter de telles perspectives d’avenir.

Mais les relations entre la Plateforme de Gauche et Antarsya se sont-elles améliorées ?

Je pense que ce qui a été important est le fait que la plupart des sections d’Antarsya ont vraiment mené la bataille du référendum avec beaucoup d’entrain, et, dans de nombreux endroits, il y avait des comités locaux impliquant toutes les forces du Non, c’est-à-dire, en fait, Syriza et ces sections d’Antarsya. Je pense qu’il y a donc une possibilité politique qu’il faut examiner.

Cependant, je ne suis pas si optimiste concernant Antarsya parce que je crois que le ciment qui maintient ensemble cette coalition est toujours le gauchisme traditionnel. On peut d’ores et déjà voir que ce qu’ils disent de cette défaite est qu’ils ont été disculpés, que c’est l’échec de tous les réformismes de gauche, et que ce qu’il nous faut est un parti authentiquement révolutionnaire, et que, bien sûr, ils sont l’avant-garde qui constitue le cœur de ce parti et ils vont continuer comme cela. Je pense donc qu’il y aura quelques recompositions, mais je m’attends à ce qu’elles soient d’ampleur limitée.

Et, éventuellement, des mouvements sociaux aujourd’hui, avec des rumeurs de grève générale dans le secteur public ?

C’est le facteur le plus décisif pour l’instant inconnu. Quelle est la situation globale désormais ? Nous avons un nouveau mémorandum et nous avons une reconfiguration de la majorité parlementaire qui est derrière ce mémorandum. Il sera symboliquement validé par le vote à venir, où nous verrons la plupart des parlementaires de Syriza voter ensemble à nouveau avec les partis pro-austérité pour un nouveau mémorandum, et à nouveau, nous avons un écart entre la représentation politique de ce pays et le peuple. Cette contradiction nécessite donc d’être résolue.

Le champ est maintenant clairement ouvert pour les Nazis. Ils vont certainement tenter d’en faire le meilleur usage possible. Ils ont déjà voté contre la proposition grecque, ils voteront certainement contre le mémorandum, ils le traiteront certainement de nouvelle trahison. La grande question est de savoir quel sera le niveau de la mobilisation sociale contre le tsunami de mesures qui vont tomber sur les épaules des travailleurs et bien sûr l’urgence absolue de reconstituer une gauche combattant l’austérité. C’est bien sûr le défi principal.

Nous savons que nous avons quelques éléments pour reconstruire la Gauche, que les lourdes responsabilités reposent sur les épaules de la gauche de Syriza, au sens large. Plus précisément, une responsabilité encore plus lourde repose sur les épaules de la Plateforme de Gauche, car c’est la partie la plus structurée, cohérente et lucide politiquement de ce bord. Ce sera donc le test des mois à venir.

Prenons un peu de recul pour observer le processus dans son ensemble, et la première interview que vous avez donnée à Jacobin : premièrement sur la vaste question de la Plateforme de Gauche qui travaille simultanément avec le gouvernement et au sein des mouvements sociaux, quel est votre bilan sur ce point ?

Tout d’abord, commençons par la situation générale. Ce que j’ai dit dans l’interview était qu’il n’y avait que deux possibilités pour la situation grecque, la confrontation ou la capitulation. Nous avons eu la capitulation, mais il y a aussi eu des moments de confrontation qui ont été très mal gérés par le gouvernement. Cela a été le réel test.

A l’évidence, la stratégie du « bon euro » et de « l’européisme de gauche » s’est effondrée, et de nombreuses personnes le réalisent désormais. Le processus du référendum l’a fait apparaître très clairement, et le test est parvenu à ses extrêmes limites. La leçon a été dure, mais nécessaire.

La seconde hypothèse que j’ai émise à l’époque était que l’on a besoin de succès politiques, y compris au niveau électoral, pour déclencher de nouveaux cycles de mobilisation. Je pense que cela s’est révélé vrai également, à deux moments cruciaux.

Le premier a correspondu aux trois premières semaines après l’élection, lorsque l’état d’esprit était très combatif, les gens étaient prêts à la confrontation et pleins d’entrain. Il s’est terminé avec l’accord du 20 février. Et, à partir de ce moment, il y a eu un relâchement vers un climat de passivité, d’anxiété et d’incertitude sur ce qui se passait. Le second a été le référendum, évidemment. Nous avons alors pu voir la manière dont une initiative politique qui amène une séquence de confrontation libère des forces, et agit comme catalyseur d’un processus de radicalisation dans l’ensemble de la société. C’est un enseignement que nous devons également en tirer.

Abordons maintenant la relation entre les mouvements sociaux et la Plateforme de Gauche. Eh bien, au vu des piètres résultats enregistrés par le gouvernement, on peut dire qu’il n’y a pas eu d’initiatives gouvernementales particulières qui auraient pu donner des raisons à la population de se mobiliser. Ces mesures n’ont en fait jamais été prises. Cette hypothèse, du moins à ce niveau, n’a donc jamais été testée. Et ce qui nous attend est quelque chose de beaucoup plus familier : une mobilisation contre la politique d’un gouvernement converti à l’austérité extrême.

D’une manière plus générale, Syriza n’a presque rien mis en œuvre de son programme électoral. Ce que les ministres de la Plateforme de Gauche ont pu faire de mieux a été de bloquer un certain nombre de processus, en particulier la privatisation du secteur de l’énergie qui avait été initiée précédemment. Ils ont gagné un peu de temps, mais c’est tout. Ce que l’on a aussi clairement vu dans cette période, c’est que le gouvernement, les dirigeants, sont devenus totalement autonomes vis-à-vis du parti. Ce processus avait déjà commencé – nous en avions parlé lors de notre dernière conversation – mais cela a maintenant atteint une sorte de point culminant.

Cela a également été accentué par le fait que tout ce processus de négociation a déclenché la passivité et l’anxiété parmi la population et les secteurs les plus combatifs de la société, les menant à l’épuisement. Avant le référendum, l’état d’esprit était clairement : « Nous ne pouvons plus accepter cette sorte de torture, à un moment, cela doit cesser. »

C’est quelque chose que personnellement je n’avais pas prévu. Je pensais que le rythme serait plus rapide. Je n’avais pas prévu que ce processus d’enfermement et de blocage durerait si longtemps, et limiterait autant notre capacité d’initiative.

C’est bien sûr le moment pour une inévitable autocritique, qui ne fait que débuter. Clairement, la Plateforme de Gauche aurait pu faire plus durant cette période pour mettre en avant des propositions alternatives. L’erreur est même très claire parce que le document alternatif existait, il y avait simplement une hésitation en interne au sujet du moment approprié pour le sortir.

Nous avons été neutralisés et submergés par la séquence sans fin de négociations et de moments difficiles et ce fut seulement quand il était déjà trop tard, lors de la réunion plénière du groupe parlementaire, qu’une version allégée de cette proposition a finalement été rendue publique et a commencé à circuler. Clairement, c’est une chose que nous aurions dû faire plus tôt.

Et que faites-vous des attaques sur les déclarations de Costas Lapavitsas [Économiste et député de Syriza, NdT] affirmant que la Grèce n’est pas prête pour un Grexit et qu’il n’y a dans un sens aucune issue ? Un des problèmes avec cette formulation c’est que, bien que cela soit vrai dans les faits – il n’y a pas eu de préparations pour un Grexit -, cela ne fait que renforcer cette opinion parce que les personnes qui veulent un Grexit ne seront jamais en mesure de le préparer.

Je pense que la déclaration de Costas a été mal interprétée. Tout d’abord, Costas est l’une des cinq personnes qui ont signé le document apporté par la Plateforme de Gauche et qui dit clairement qu’une alternative est possible même maintenant, immédiatement.

Ce sur quoi Costas voulait insister dans sa déclaration, derrière les portes de la salle du Parlement, est la chose suivante : que le Grexit doit être préparé concrètement et qu’il y a eu une décision politique de ne rien préparer du tout et ainsi d’empêcher matériellement toute possibilité de solution alternative d’émerger au moment le plus critique.

La stratégie systématiquement mise en avant par le gouvernement a été celle du type « brûler ses vaisseaux ». Et je pense que c’était plus particulièrement l’obsession de Giannis Dragasakis [Vice premier ministre, NdT]. Il a fait en sorte de rendre impossible toute prise de contrôle publique des banques. Il est en fait l’homme de confiance des banquiers et des grands groupes et il s’est assuré depuis la prise de pouvoir de Syriza que le cœur du système reste inchangé.

Et vous confirmez que des documents préparatifs à un Grexit ont été initialement mis sur la table et rejetés ?

Très vaguement. Dans les réunions gouvernementales restreintes, de ce que l’on appelle le Conseil gouvernemental, auxquelles ne prennent part que les dix ministres principaux, Varoufakis avait évoqué la nécessité au printemps d’envisager le Grexit comme une issue possible et de s’y préparer. Je crois qu’il y a eu quelques travaux sur une monnaie parallèle, mais tout cela est resté assez vague et mal préparé.

Maintenant, comme je l’ai déjà dit, dans son entretien avec le New Statesman, Varoufakis fait une présentation des évènements selon laquelle il a préparé un plan alternatif pendant la mise en place du référendum. Mais c’est également un aveu que tout cela est venu bien trop tard.

Que diriez-vous aujourd’hui – les questions du rythme et de la démoralisation mises à part – que vous n’aviez pas, ou seulement partiellement compris au début de ce processus, et que vous comprenez mieux maintenant ?

Je me suis repassé le film dans la tête un nombre incalculable de fois toutes ces années pour tenter de comprendre les moments de bifurcation. Et pour moi le moment décisif a été la période qui a suivi le pic des mobilisations populaires de l’automne 2011 et précédé la séquence électorale du printemps 2012.

Comme vous le savez sans doute, j’étais très impliqué avec Costas Lapavitsas et d’autres camarades, la Direction de la Plateforme de Gauche incluse, dans des initiatives pour constituer un projet commun de toute la Gauche anti-européiste.

Les discussions étaient relativement avancées, il y a même eu un document rédigé par Panagiotis Lafazanis [Ex-ministre du redressement productif depuis le 18 juillet, NdT] amendé par d’autres participants à ces discussions. L’idée était d’ouvrir un espace commun de discussions et d’actions entre la Plateforme de Gauche de Syriza, certains courants d’Antarsya et d’autres composantes du mouvement politique et social.

Cette initiative n’a jamais abouti parce qu’elle a été catégoriquement rejetée au stade final par la Direction de la principale composante d’Antarsya, NAR (Le Courant de la Nouvelle Gauche), ce qui a mis au jour leur incapacité à comprendre la dynamique de la situation et le besoin de changer d’une certaine manière la configuration des forces et le mode d’intervention de la Gauche.

Une fois cette possibilité abandonnée, la seule qui restait est celle qui s’est finalement produite. Les composantes de la Gauche radicale ont été mises au pied du mur et d’une certaine façon Syriza a été la seule d’entre elles à être capable de mettre cette dynamique à profit et de donner une expression politique au besoin d’alternative.

On pourrait dire après coup que certaines composantes de la Gauche grecque moins liées aux politiques de parti auraient pu prendre une initiative du type Podemos, ou peut-être de façon plus réaliste une initiative comme celle du CUP [Candidatura d'Unitat Popular, un mouvement indépendantiste catalan de la gauche radicale, NdT] avec, pourquoi pas, des composantes de l’extrême-gauche, mais plutôt celles du type « mouvementiste » [Mouvement des sans-terre, NdT].

Mais, une fois encore, aucune de ces composantes n’était prête à faire ça. Chacune était trop liée aux limitations des structures existantes et la seule tentative de redistribuer les cartes a échoué, dans le cas présent à cause du poids trop important du gauchisme traditionnel.

Voulez-vous ajouter quelque chose ?

Oui, je voudrais ajouter une réflexion plus générale sur la signification de se voir conforté dans ses positions ou battu dans un combat politique. Je pense que pour un marxiste ce qui est nécessaire est une sorte de compréhension historique de ces termes. D’un côté, vous pouvez dire que ce que vous dites est valide puisque les évènements vous ont donné raison.

C’est l’éternelle approche du « je te l’avais bien dit ». Mais, si vous n’êtes pas en mesure de donner corps à votre positionnement, politiquement vous êtes battus. Parce que si vous êtes impuissant et que vous démontrez que vous êtes incapable de passer d’une position théorique à sa mise en pratique, alors politiquement vous n’avez pas obtenu gain de cause. C’est une première chose.

La seconde chose c’est que tout le monde n’a pas été battu de la même façon et au même degré. Je veux le souligner. Je pense qu’il était absolument crucial que cette bataille à l’intérieur du mouvement Syriza ait lieu.

Laissez-moi être clair à ce sujet. Quelle était l’autre option ? Une fois passé le test de ce moment décisif, le KKE et Antarsya ont montré tous les deux, de manière bien sûr très différente dans chaque parti, combien ils étaient hors sujet. Pour nous, la seule alternative aurait été de rompre plus tôt avec la Direction de Syriza. Cependant, étant donné la dynamique de la situation après la bifurcation décisive entre la fin 2011 et le printemps 2012, cela nous aurait immédiatement marginalisés.

Le seul résultat concret que je peux voir serait d’ajouter quelques groupes supplémentaires à la dizaine ou douzaine de groupes composant Antarsya, Antarsya passant alors de 0,7% à 1%. Cela voudrait dire que Syriza aurait été offert sur un plateau à Tsipras et la majorité, ou tout au moins aux forces situées en dehors de la Plateforme de Gauche.

Aujourd’hui dans la société grecque, il est clair que la seule opposition visible à l’action du gouvernement est, à gauche, le KKE. C’est indéniable mais ils sont complètement hors sujet politiquement. Nous n’avons pas parlé du rôle du KKE durant le référendum, mais c’était une caricature absolue de leur propre inconséquence. En fait, ils avaient appelé à torpiller le vote. Pour cela, ils avaient demandé aux électeurs d’utiliser les bulletins qu’ils avaient fait eux-mêmes, avec un « double Non » écrit dessus (Non à l’Union européenne et Non au gouvernement). Ces bulletins n’étaient bien entendu pas valables et l’opération a été un fiasco. Les dirigeants du Parti n’ont pas été suivis par leurs propres électeurs car seulement 1% des votants, peut-être même moins, ont finalement utilisé ces bulletins.

En dehors du KKE, il y a la Plateforme de Gauche. Les Grecs savent parfaitement, et les médias le répètent constamment, que Lafazanis et la Plateforme sont la principale épine dans le pied de Tsipras. On peut y ajouter Zoe Kostantopoulou. Je pense que c’est ce que nous avons gagné de cette situation. Nous avons une base pour débuter un nouveau cycle, une force qui a été à l’avant-garde de ce combat politique et qui a acquis une expérience sans précédent.

Tout le monde comprend que si nous ne parvenons pas à être à la hauteur du défi, la Gauche ne sera plus qu’un champ de ruines après ça.

Partant de cette perspective, qui est celle de la reconstruction de la Gauche anticapitaliste, sans prétendre que nous sommes la seule et unique force qui jouera un rôle, nous savons à quel point les enjeux sont immenses, ce qui nous donne une très grande responsabilité dans ce que nous allons faire maintenant.

Merci à Nantina Vgontzas pour les suggestions de questions.

Source : Jacobin, le 14/07/2015

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Accusé de trahir son pays, Yanis Varoufakis répond. Et c’est cinglant ! Par Yanis Varoufakis le 30 juillet 2015

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Grèce, #La dette, #Europe supranationale, #Economie, #La France, #La finance dérégulée, #Terrorisme, #Le grand banditisme, #Le fascisme

 

Accusé de trahir son pays, Yanis Varoufakis répond. Et c’est cinglant

 

yanis V

 

Accusations de trahison. Ce qui se cache derrière ces étranges allégations.

Cette tentative surprenante de me faire accuser de trahison pour avoir conspiré afin de pousser la Grèce hors de l’Eurozone, est le reflet de quelque chose de bien plus vaste.

Elle reflète un effort acharné à délégitimer notre négociation de 5 mois (du 25 janvier au 5 juillet) avec une Troika furieuse que nous ayons eu l’audace de douter ouvertement de la sagesse et l’efficacité de son plan raté pour la Grèce.

Le but de mes pseudo-procureurs est de faire passer notre attitude rebelle lors des négociations pour une aberration, une erreur, ou mieux encore, selon la perspective de l’Establishment oligarchique grec favorable à la Troika, pour un crime contre l’intérêt national de la Grèce.

Mon crime ignoble a été, en exprimant la volonté collective de notre gouvernement, d’incarner les péchés suivants:

  • Me comporter devant les leaders de l’Eurogroupe comme un égal qui s’autorise à dire NON et présente des arguments de poids pour repousser le manque de logique catastrophique des énormes prêts concédés à un état insolvable soumis à une austérité contre-productive.
  • Démontrer que l’on peut être un Européiste engagé, lutter pour maintenir son pays dans l’Eurozone, et en même temps rejeter les politiques de l’Eurogroupe qui nuisent à l’Europe, déconstruisent l’Euro et piègent fondamentalement son pays par un esclavage de la dette entretenu par l’austérité.
  • Préparer des réponses à des dangers éventuels dont me menacent les collègues de premier plan de l’Eurogroupe et des officiels haut-placés de la Troika lors de discussions en tête à tête.
  • Révéler de quelle manière les gouvernements grecs précédents ont transformé des ministères aussi cruciaux que le Sécrétariat Général des Recettes Publiques et l’Office Statistique Hellénique en des ministères sous contrôle de la Troika et soumis à des pressions ayant vocation à saper le gouvernement élu.

 

Il est très clair que le gouvernement grec a le devoir de retrouver sa souveraineté nationale et démocratique sur tous les ministères, et en particulier le Ministère des Finances. S’il ne le fait pas, il continuera à renoncer aux instruments d’élaboration de sa politique auxquels les électeurs attendent de le voir recourir dans le cadre de la mise en œuvre du mandat qu’ils lui ont confié.

Dans le cadre de mes efforts en tant que ministre, mon équipe et moi-même avons mis au point des méthodes innovantes de développement d’outils du Ministère des Finances afin de répondre efficacement à la crise des liquidités crée par la Troika tout en récupérant des pouvoirs exécutifs auparavant usurpés par la Troika avec le consentement des précédents gouvernements.

Au lieu d’accuser et de poursuivre ceux qui, aujourd’hui encore, agissent au sein du service public comme les larbins et lieutenants de la Troika (tout en recevant des salaires substantiels des contribuables grecs qui souffrent depuis des années), c’est moi qui suis aujourd’hui persécuté par les hommes et partis politiques condamnés par les électeurs pour avoir transformé la Grèce en protectorat , aidés et encouragés par les médias de l’oligarchie.

Je porte leurs accusations comme des marques d’honneur.

La négociation fière et honnête que le gouvernement Syriza a menée depuis le premier jour de son élection a déjà amélioré la qualité des débats publics en Europe. Le débat sur le déficit démocratique qui affecte l’Eurozone ne pourra plus être étouffé. Malheureusement, les supporters de la Troika dans notre pays semblent incapables de tolérer ce succès historique. Leurs efforts pour le criminaliser se briseront sur les mêmes hauts-fonds que ceux sur lesquels s’est brisée la campagne de propagande contre le NON au référendum du 5 juillet : la grande majorité des Grecs courageux.

Yanis Varoufakis | 29 juillet 2015

Texte original: http://yanisvaroufakis.eu/2015/07/29/treason-charges-what-lurks-behind-the-bizarre-allegations/

Traduction par Sylvie Tassin.

Source: http://www.sylvietassin.com/2015/07/accuse-de-trahir-son-pays-yanis-varoufakis-repond-et-c-est-cinglant.html#anchorComment

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Navires Mistral : accord entre Paris et Moscou sur un remboursement.

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Europe supranationale, #Economie, #AMERIQUE, #L'OTAN., #Politique étrangère, #L'armée française, #La Russie, #La République, #Terrorisme

Navires Mistral : accord entre Paris et Moscou sur un remboursement.

Navires Mistral : accord entre Paris et Moscou sur un remboursement

    • Par LeFigaro.fr avec AFP
    • Mis à jour le 31/07/2015 à 09:11
    • Publié le 31/07/2015 à 08:53

<a href="http://ww691.smartadserver.com/call/pubjumpi/42296/287282/19567/S/[timestamp]/?" target="_blank"><img src="http://ww691.smartadserver.com/call/pubi/42296/287282/19567/S/[timestamp]/?" border="0" alt="" /></a>

Un accord final a été trouvé entre Paris et Moscou sur la résiliation du contrat portant sur la livraison de deux navires de guerre Mistral à la Russie après huit mois d'intenses négociations, a annoncé un haut responsable russe.
«Les négociations sont déjà entièrement achevées, tout a déjà été décidé - et les délais, et la somme» que la France doit verser à Moscou en dédommagement de la non-livraison des navires Mistral, a déclaré hier soir le conseiller pour la coopération militaire et technique du président russe, Vladimir Kojine, cité par l'agence de presse russe RIA Novosti.

«J'espère que d'ici peu nous signerons l'accord sur la résiliation du contrat et la somme que la France devra nous rembourser y sera alors mentionnée», a-t-il ajouté. La somme que devra rembourser Paris à Moscou a été fixée à 1,16 milliard d'euros, affirme aujourd'hui le quotidien russe Kommersant, citant plusieurs sources anonymes.

En juin 2011, la France et la Russie ont conclu, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, un contrat évalué à près d'1,2 milliard d'euros portant sur la livraison de deux portes-hélicoptères de classe Mistral, dont le premier devait être livré en novembre 2014. La vente de ces deux navires a connu de nombreux couacs, depuis cinq ans. En mai dernier, la France avait proposé une rupture de contrat à la Russie.

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Vers une guerre civile européenne : dynamiter l’UE et l’euro avant qu’il ne soit trop tard

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Grèce, #La dette, #L'OTAN., #AMERIQUE, #Europe supranationale, #La France, #La mondialisation, #La finance dérégulée, #Terrorisme, #Le fascisme

Par Le Yéti - 31 juillet 2015

Vers une guerre civile européenne : dynamiter l’UE et l’euro avant qu’il ne soit trop tard

Depuis la capitulation d’Alexis Tsipras face à la Troïka, les événements se seront précipités et auront mis la situation politique européenne à nu : ce sont bien tous tous les éléments d’une guerre civile européenne qui se mettent peu à peu en place.

C’est du moins la thèse de l’éditorialiste britannique Ambrose Evans-Pritchard (The Telegraph) qui, comme beaucoup d’observateurs, a noté durant cet été l’émergence d’une « alliance des fronts de libération nationaux européens » pour venger la défaite grecque.

Pour une désintégration contrôlée de la zone euro

À commencer par la révélation du plan B ourdi dans l’ombre par l’ex-ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, pour organiser un système de liquidités parallèle à l’euro, et passible à ce titre de poursuites pour haute trahison !

Que l’on puisse criminaliser un ministre pour avoir voulu décider, en accord alors avec son Premier ministre, de la politique adéquate pour tirer son pays de la mouise où il s’enfonçait, c’est dire si le vernis de toutes les apparences démocratiques a volé en éclats au sein de ce qui reste de l’Union européenne et de sa monnaie unique.

Même un partisan acharné de l’euro comme l’Espagnol Pablo Iglesias (Podemos) en convient et réagit en conséquence : la leçon léniniste de la Grèce, déclare-t-il en substance, est que les forces révolutionnaires doivent montrer une poigne de fer.

En France même, on note le revirement (encore un brin prudent) du Parti de gauche sur la nécessité d’un plan B pour une possible sortie de la zone euro. Et il n’y a plus guère à gauche qu’un vieil appareil communiste usé pour ressasser en dépit du bon sens l’idée éventée d’une réforme de l’intérieur pour une « Europe de solidarité ».

Mais c’est en Italie, note Ambrose Evans-Pritchard, que la réaction à l’invasion de la Grèce par une coalition européenne sous influence allemande est la plus vive, y compris dans des rangs où on ne l’attendait pas. Stefano Fassina, ex-ministre adjoint des Finances du gouvernement Renzi, propose rien moins qu’une union nationale élargie pour « une désintégration contrôlée de la zone euro » :

« Nous sommes à un tournant historique. Le choix est dramatique. Syriza et le peuple grec ont eu le mérite historique indéniable d’avoir arraché le voile de la rhétorique européiste. »

Le talon d’Achille du système : la dette

Ce qui ressort de toutes ces réactions politiques au coup de force des autorités européennes et des créanciers contre la Grèce, c’est qu’une simple sortie de l’UE et de sa monnaie unique ne suffira plus à garantir l’indépendance d’un quelconque pays membre dissident.

Pas plus d’ailleurs qu’un vote démocratique populaire favorable à un mouvement politique rebelle. Le cas grec est suffisamment éclairant sur le sujet : tant qu’elle restera sur pied, jamais l’UE ne permettra le moindre écart à son dogme et elle tentera tout, absolument tout, même le pire, pour tuer dans l’œuf toute déviance. Et ce pour une raison fort simple : toute déviance vaudrait condamnation à mort du système.

Dès lors, c’est aujourd’hui la destruction totale des fondations de l’UE et de sa monnaie unique qui doit impérativement être envisagée.

La tâche peut sembler insurmontable. Pourtant les réactions quasi spontanées qui se sont multipliées en Europe depuis la capitulation d’Alexis Tsipras montrent que l’exaspération est à son comble et qu’une volonté manifeste est en train de se dessiner en faveur d’une telle éventualité, favorisée par la conduite démentielle et suicidaire d’un appareil européen à bout de souffle et d’imagination, rendu possible en frappant le talon d’Achille du système : la dette extravagante, qu’un défaut, contraint ou mieux encore, ordonné, dynamitera sans coup férir.

Qu’on le prenne comme on veut, avec lucidité ou en se tordant le nez et les méninges pour maquiller la réalité crue, plus aucune paix ne sera possible pour les vieux peuples d’Europe tant qu’ils resteront sous la menace de cette monstruosité qu’est devenue l’UE, son traité de Lisbonne arraché au mépris de toute éthique démocratique, sa monnaie unique asphyxiante, et ses croque-morts cravatés.

S’en débarrasser apparaît comme un devoir incontournable et citoyen. Mais il serait vain de nier les risques considérables d’une telle expédition, tant elle réunit tous les ingrédients d’« une recette pour une guerre civile européenne » ("a recipe for a European civil war" - Ambrose Evans-Pritchard).

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Une menace d'inculpation pour Haute Trahison à l'encontre de Varoufakis ?

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Grèce, #La dette, #Europe supranationale, #Les transnationales, #La finance dérégulée, #La France, #AMERIQUE, #Le grand banditisme, #L'OTAN., #Terrorisme

Pour Varoufakis

 

La menace d’une inculpation pour Haute Trahison pesant désormais sur Yanis Varoufakis a quelque chose d’absurde, mais aussi de terriblement révélateur[1]. Elle éclaire de manière crue le faite que la zone Euro est désormais devenue un monstre, ou plus précisément un tyran qui s’est dégagé de toute règle.

 

Les faits

Yanis Varoufakis, en tant que Ministre des finances, a pris la décision de faire pénétrer clandestinement le système informatique de l’administration fiscale grecque. On a rendu compte de ce « plan B » dans ce carnet[2], et c’est ce qui lui est reproché. Mais, il a pris cette décision en accord avec le Premier ministre, Alexis Tsipras. Il a pris cette décision concernant le système informatique de l’administration fiscale grecque parce que ce dernier était en réalité sous le contrôle d’hommes de la « Troïka », c’est à dire du Fond Monétaire International, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne. C’est donc le Premier ministre conservateur, M. Samaras, battu lors des élections du 25 janvier, qui a en réalité commis cet acte de Haute Trahison en confiant l’administration fiscale à une (ou des) puissances étrangères. C’est lui, et lui seul, qui porte la totale responsabilité de ce qui est alors survenu.

Cette décision avait pour but de mettre en œuvre un système de paiements parallèles qui aurait permis au gouvernement grec de contourner le blocage des banques qui fut organisé par la BCE à partir de la fin juin 2015. Ceci aurait été nécessaire pour éviter la destruction du système bancaire grecque qu’a provoquée l’action de la Banque Centrale Européenne. Cette action illégale de la BCE a mis en péril le système bancaire alors que l’une de ses missions, inscrites dans la charte de la BCE est justement d’assurer le bon fonctionnement de ce système bancaire. Si Yanis Varoufakis doit être inculpé, il serait logique, il serait juste, que le Président de la BCE M. Draghi ainsi que le Président de l’Eurogroupe, M. Dijsselbloem, le soient aussi.

Il est exact que ce système parallèle de paiements aurait aussi pu permettre un glissement très rapide de l’Euro vers la Drachme, mais Varoufakis, selon les propos rapporté par The Telegraph, n’envisageait cela qu’en toute dernière extrémité[3].

 

Une décision absurde.

Inculper M. Varoufakis est ainsi absurde. Le fait qu’il soit désormais défendu par des personnalités comme Mohamed El-Erian, l’économiste en chef d’Allianz et Président d’un comité d’experts économiques auprès du Président des Etats-Unis[4], montre bien que ce qu’il a fait, il l’a fait pour le plus grand bien de l’Etat qu’il servait comme Ministre des finances. Cette inculpation, si elle devait de confirmer, ne pourrait avoir lieu qu’avec la complicité d’Alexis Tsipras qui aurait alors lâché son ancien Ministre des finances, et qui n’assumerait pas ses responsabilités. Cette inculpation, si elle survenait, serait un acte odieux, un acte de pure justice politique, de vengeance des autorités européennes contre un homme qui a osé, appuyé par son peuple, les défier.

Cette inculpation serait aussi quelque chose de très révélateur de l’attitude néo-coloniale qu’ont les autorités européennes aujourd’hui vis-à-vis de la Grèce, mais aussi d’autre pays. Stefano Fassina, ancien Vice-Ministre des finances du gouvernement italien, membre du Parlement de ce pays et l’un des membres éminents du Parti Démocrate actuellement au pouvoir, a écrit dans un texte qui a été publié sur le blog de Yanis Varoufakis[5] : « Alexis Tsipras, Syriza et le peuple grec ont eu le mérite historique indéniable d’arracher le voile de rhétorique Européiste et d’objectivité technique qui n’a pour but que de masquer la dynamique de la zone Euro »[6]. Il ajoute aussi : « Nous devons reconnaître que l’Euro fut une erreur de perspective politique. Il nous faut admettre que dans la cage néo-libérale de l’Euro, la Gauche perd sa fonction historique et qu’elle est morte comme force servant la dignité et l’importance politique du travail ainsi que de la citoyenneté sociale en tant qu’instrument d’une démocratie réelle »[7]. Il conclut enfin en écrivant : « Pour une désintégration qui soit gérée de la monnaie unique, nous devons construire une large alliance de fronts de libération nationale »[8].

Cette perspective est aujourd’hui entièrement justifiée. La zone Euro s’est bien révélée une machine de guerre au service d’une idéologie, le néo-libéralisme, et au service d’intérêts particuliers, ceux de la finance, et d’une oligarchie sans frontières. La perspective offerte par Stefano Fassina est bien celle que nous avons aujourd’hui devant nous, soit la constitution d’une « alliance des fronts de libération nationale » des pays de la zone Euro pour faire plier le tyran, et pour démanteler la zone Euro.

Notes

[1] Evans-Pritchards A., « European ‘alliance of national liberation fronts’ emerges to avenge Greek defeat », The Telegraph, 29 juillet 2015, http://www.telegraph.co.uk/finance/economics/11768134/European-allince-of-national-liberation-fronts-emerges-to-avenge-Greek-defeat.html

[2] http://russeurope.hypotheses.org/4148

[3] http://www.telegraph.co.uk/finance/economics/11764018/Varoufakis-reveals-cloak-and-dagger-Plan-B-for-Greece-awaits-treason-charges.html

[4] http://www.project-syndicate.org/commentary/varoufakis-agenda-defended-by-mohamed-a–el-erian-2015-07

[5] Voir Fassina S., « For an alliance of national liberationfronts », article publié sur le blog de Yanis Varoufakis par Stefano Fassina, membre du Parlement (PD), le 27 juillet 2015, http://yanisvaroufakis.eu/2015/07/27/for-an-alliance-of-national-liberation-fronts-by-stefano-fassina-mp/

[6] Alexis Tsipras, Syriza and the Greek people have the undeniable historical merit of having ripped away the veil of Europeanist rhetoric and technical objectivity aimed at covering up the dynamics in the eurozone

[7] We need to admit that in the neo-liberal cage of the euro, the left loses its historical function and is dead as a force committed to the dignity and political relevance of labour and to social citizenship as a vehicle of effective democracy.

[8] For a managed dis-integration of the single currency, we must build a broad alliance of national liberation fronts


Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s'est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro.

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Hervé Juvin : «L'union européenne, une entreprise à décerveler les peuples»

31 Juillet 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #La Russie, #Daesch, #Terrorisme, #Politique étrangère, #La nation .

Hervé Juvin : «L'union européenne, une entreprise à décerveler les peuples»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - D'après les révélations de Wikileaks, les trois derniers présidents auraient été mis sur écoute par la NSA. Hervé Juvin voit dans ce scandale le symbole de l'hégémonie américaine et de la naïveté des Européens.

 

Hervé Juvin est un écrivain et essayiste français. Il poursuit un travail de réflexion sur la transformation violente de notre condition humaine qui, selon lui, caractérise ce début de XXIè siècle. Il est par ailleurs associé d'Eurogroup Consulting. Il est l'auteur de Pour une écologie des civilisations (Gallimard) et vient de publier aux éditions Pierre-Guillaume de Roux Le Mur de l'ouest n'est pas tombé.


Votre livre s'intitule Le mur de l'ouest n'est pas tombé. Comment analysez-vous l'affaire Franceleaks?

Ne nous faites pas rire! L'affaire des écoutes américaines des Présidents français, dont il est promis juré qu'elles se sont arrêtées en 2012, en dit plus sur l'état de la France que sur la réalité des écoutes. Partons du principe que tout le monde écoute tout le monde, suggérons avec le sourire que les Français ne sont pas les derniers à le faire, ajoutons que l'explosion de l'espionnage de données par les systèmes américains ne leur assure pas des triomphes stratégiques bien marquants, et regardons-nous!

Les Français veulent croire que nous vivons dans un monde de bisounours. L'Europe est une entreprise à décerveler les peuples européens, ceux du moins qui croiraient que les mots de puissance, de force, d'intérêt national, ont encore un sens. C'est l'étonnement général qui devrait nous étonner; oui, l'intérêt national américain n'est pas l'intérêt français! Oui, entre prétendus alliés, tous les coups sont permis, et les entreprises françaises le savent bien! Oui, les Américains ne manquent pas de complices européens qu'ils savent diviser pour mieux régner! Oui encore, l'exceptionnalisme américain leur permet d'utiliser tous les moyens pour dominer, pour diriger ou pour vaincre, et la question n'est pas de protester, c'est de combattre!

Édouard Snowden est en Russie et ces révélations servent objectivement les adversaires des États-Unis. N'est-ce pas tout simplement de la géopolitique?

Le premier fait marquant de l'histoire Snowden, c'est que des pays qui se disent attachés à la liberté d'expression et indépendants n'ont pas souhaité l'accueillir, voire se sont alignés sur l'ordre américain visant à le déférer à la justice américaine. Il n'y a pas de quoi être fiers, quand on est Français, et qu'on a été l'un des champions des non-alignés! Nous sommes rentrés dans le rang ; triste résultat de deux présidences d'intérim, avant de retrouver un Président capable de dire «non!».

Le second fait, c'est que Snowden a révélé un système de pouvoir réellement impérial, qui tend à assurer de fait un empire mondial américain. Nous sommes face au premier nationalisme global. Le point crucial est l'association manifeste d'une surpuissance militaire, d'une surpuissance d'entreprise, et d'un universalisme provincial - une province du monde se prend pour le monde et veut imposer partout son droit, ses normes, ses règles, ses principes, en recrutant partout des complices. Ajoutons que l'affaire des écoutes, celle de la livraison des frégates «Mistral», comme celle des sanctions contre la Russie, éclairent la subordination absolue de ceux que les États-Unis nomment alliés, alors qu'ils les traitent comme des pions ; est-ce la manifestation de la stratégie du «leading from behind» annoncée par Barack Obama dans un célèbre discours à West Point?

Le troisième fait est au cœur de mon livre, Le Mur de l'Ouest n'est pas tombé. Les États-Unis attendent la guerre, ils ont besoin de la guerre extérieure qui seule, va les faire sortir de la crise sans fin où l'hyperfinance les a plongé. Seul, un conflit extérieur les fera sortir du conflit intérieur qui monte. D'où la rhétorique de la menace, du terrorisme, de la Nation en danger, qui manipule l'opinion intérieure et qui assure seule l'injustifiable pouvoir de l'hyperfinance sur une Amérique en voie de sous-développement.

Quel est, selon vous, le jeu américain vis-à-vis de la Russie?

La Russie est l'un des pôles de la résistance à l'ordre américain. Et c'est, à ce jour, la seule puissance militaire réellement capable de faire échec à une agression américaine. Cantonner, encercler, affaiblir la Russie, vient donc en tête de l'agenda effectif des États-Unis. Le général Wesley Clark l'a dit sans ambages ; «il faut en finir avec les États-Nations en Europe!» Voilà pourquoi, entre autres, l'idéologie américaine nous interdit toute mesure pour lutter contre l'invasion démographique qui nous menace, promeut un individualisme destructeur de nos démocraties et de notre République, veut nous contraindre à une ouverture accrue des frontières, notamment par le traité de libre-échange transatlantique, et nous interdit de réagir contre les atteintes à notre souveraineté que représente l'extraterritorialité montante de son droit des affaires.

Les États-Unis réveillent le fantôme de la guerre froide pour couper le continent eurasiatique en deux. C'est le grand jeu géopolitique des puissances de la mer qui est reparti ; tout, contre l'union continentale eurasiatique! Bill Clinton a trahi les assurances données à Gorbatchev par George Bush ; l'Otan ne s'étendra jamais aux frontières de la Russie. Les États-Unis accroissent leur présence militaire dans l'est de l'Europe, dans ce qui s'apparente à une nouvelle occupation. Que font des tanks américains en Pologne et dans les pays baltes? Le jeu géopolitique est clair ; l'Eurasie unie serait la première puissance mondiale. Les États-Unis, on les comprend, n'en veulent pas. On comprend moins leurs complices européens. Et moins encore ceux qui répètent que la puissance, la force et les armes ne comptent pas!

Poutine ne cède-t-il pas au défaut (autocratie, volonté expansionniste) que l'Occident lui prête?

Critiquer la volonté impériale des États-Unis n'est pas encenser Monsieur Poutine! Quand je critique la confusion stratégique américaine, je n'écris rien que des élus américains, comme Elizabeth Warren, comme Rand Paul, comme Jeb Bush lui-même, qui vient de déclarer qu'il n'aurait jamais envahi l'Irak, ont déclaré!

Je constate simplement que les États-Unis ont eu peur du rapprochement entre l'Union européenne et la Russie, qui aurait menacé le privilège exorbitant du dollar, et qu'ils se sont employés à la faire échouer, comme ils s'étaient employés à affaiblir l'euro. Je constate ensuite que le Président Poutine a tourné la page du communisme pour renouer avec la tradition des tsars ; il a un confesseur, il favorise l'orthodoxie et redonne prestige et autorité à la troisième Rome, il discute avec le Pape François, etc. tout ceci dans un contexte où les États-Unis utilisent les droits de l'individu, sans origine, sans sexe, sans race, sans quoi que ce soit qui le distingue, sauf l'argent, pour dissoudre les sociétés constituées et en finir avec la diversité des cultures et des civilisations, qui n'est rien si elle n'est pas collective. Je salue le fait que la Russie soit un pôle de résistance à l'individualisme absolu, comme l'Inde, comme la Chine, comme l'Islam à sa manière, et qu'elle garde le sens de la diplomatie, qui est celui de reconnaître des intérêts contraires, pas d'écraser ses opposants. La France ne l'est plus. On n'est pas obligé d'être d'accord avec eux sur leur manière singulière d'écrire l'histoire de leur civilisation, pour être d'accord sur le fait que leur singularité est légitime, puisqu'ils l'ont choisie, et mérite d'être préservée!

La chute de la diversité des sociétés humaines est aussi, elle est plus grave encore que la chute de la biodiversité animale et végétale. Car c'est la survie de l'espèce humaine qui est en danger. Il n'y aura plus de civilisation, s'il n'y a pas des civilisations. Et la Russie orthodoxe, comme l'Islam chiite, comme l'hindutva de Narendra Modi, sont des incarnations de cette merveille ; la diversité des formes que l'homme donne à son destin.

Les Russes savent aussi écouter leurs partenaires et leurs adversaires?

Un peu d'histoire. L'invention, l'entraînement, le financement d'Al Qaeda, des talibans, a enfoncé une épine dans le pied de l'URSS, dont elle ne s'est pas relevée. Brzezinski l'a dit avec une rare franchise ; «Al Quaeda a produit des dégâts collatéraux ( side effeects) sans importance dans la lutte que nous avons gagnée contre l'URSS». Partout, y compris pour justifier l'intervention armée en Europe et pour défendre l'islamisation de l'Europe, les États-Unis derrière leur allié saoudien, se sont servis de l'Islam. Ils s'en servent en Inde, en Chine, ils s'en sont servis en Tchetchénie. Et ils se préparent à renouveler l'opération au sud de la Russie, en déstabilisant les États d'Asie centrale et l'extrême-est de la Chine.

Parmi les preuves multiples, regardons la prise de Palmyre par l'État islamique. Admettons qu'un vent de sable ait effectivement empêché toute intervention aérienne pour la prise de Ramadi, quelques jours plus tôt. Mais Palmyre! Dans une zone désertique, sans grand relief, Palmyre qui ne peut être atteinte que par des pistes ou des routes droites sur des kilomètres, en terrain découvert ; une armée qui dispose de l'exclusivité aérienne, comme celle de la coalition, peut empêcher toute entrée ou sortie d'un seul véhicule de Palmyre! L'inaction de la coalition est inexplicable. La diplomatie française, sidérée par les néo-cons qui l'ont envahie, ne semble plus savoir lire une carte de géographie. Mais une France devenue pauvre en monde, livrée à la confusion des valeurs et des intérêts, une France qui n'incarne plus la résistance à l'intérêt mondial dominant qu'est l'intérêt national américain, qui sera peut-être demain l'intérêt chinois, est-elle encore la France?

 
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