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Le blog de Lucien PONS

l'espagne.

Peuples d’Europe, Debout!

9 Octobre 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #L'Italie., #l'Allemagne, #L'Espagne., #Europe supranationale, #La Russie, #AMERIQUE, #La guerre

Peuples d’Europe, Debout!

 

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Votre résistance, européens, est admirable: Envahis par des centaines de milliers de personnes ne partageant ni ne respectant ni votre mode de vie ni votre culture, chaque jour agressés, violés, bafoués, humiliés, tués, aveuglés au point de ne pas voir que vos gouvernements non seulement ne vous défendent pas mais défendent ceux qui vous envahissent, vous restez passifs, ne pensant qu’à profiter des quelques restes de ce que fût votre confortable mode de vie d’il y a quelques dizaines d’années.

Et pourtant, tout ceci n’est rien à côté de ce qu’il se pointe à l’horizon, à un horizon proche, très proche!

Peuples d’Europe, ne voyez-vous pas que vos gouvernements vous entrainent vers une guerre voulue, décidée et organisée par les Etats-Unis? Tout se met en place, tout est quasiment déjà prêt pour que les américains attaquent les troupes Russes en Syrie et/ou aux frontières européennes, point de départ d’un conflit généralisé. Vous êtes membres de l’OTAN, vous devrez donc participer à cette guerre et en payerez alors les conséquences: Le déferlement des chars et l’assaut des parachutistes Russes, la mise hors service de vos infrastructures civiles (Eau, électricité, transports) fera passer l’invasion des « migrants » pour une douce plaisanterie!

Tout comme pour les « sanctions » contre la Russie qui en fait largement profitent aux entreprises américaines alors que vos entreprises européennes en sont lourdement pénalisées, vous allez participer à une guerre qui n’est faite que dans l’intérêt des américains! La propagande anti-Russe qui vous est servie par chacun de vos media ne sert qu’à vous endormir et à vous faire accepter l’inacceptable.

 

Vos gouvernements pour la plupart ne sont soutenus que par une infime minorité de citoyens, alors que vos pays sont censés être des « démocraties »! L’heure pour vous n’est plus à attendre d’hypothétiques changements électoraux: Les années passées démontrent avec éclat que vos élections n’amènent aucun réel changement. Vos classes politiques sont noyautées par le lobby américain dont le seul intérêt est de profiter de votre faiblesse et de vous utiliser pour contrer les rares pays qui osent encore résister à sa volonté d’hégémonie. Vous devez prendre votre destin en main: Il ne tient qu’à vous de renverser vos gouvernements pour porter à votre tête des hommes et des femmes qui ne se laisseront pas manipuler par Washington! Qu’attendez-vous? Lorsque les missiles s’abattront partout en Europe, lorsque vos maisons seront détruites et vos familles décimées, il sera alors trop tard: Vous payerez le prix imposé par Washington, prix que vous aurez accepté par votre passivité!

La Russie ne veut pas la guerre et l’a clairement montré en ne répondant pas aux multiples provocations militaires ces dernieres années tant dans l’est de l’Europe qu’en Syrie. Mais les limites ont désormais été franchies par les américains qui chaque jour profèrent de nouvelles menaces et se préparent à passer à l’attaque. Nous riposterons, nous défendrons nos concitoyens, notre territoire et nos Alliés. Nos forces militaires sont prêtes, notre Peuple est prêt. Et vous, Peuple d’Europe, êtes-vous prêt à mourir pour satisfaire les rêves des mégalomanes de Washington?

Le temps presse! Des révolutions en Europe pourront contrarier les plans américains et la guerre sera, peut-être évitée! Dans tous les cas, vous n’aurez pas à y participer aux côtés des Etats-Unis. Vous avez, c’est certain, des hommes et des femmes capables de prendre votre destin en main: Portez-les à la place des voyous et crapules qui vous gouvernent avant qu’il ne soit trop tard! Le temps presse!

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Déficits ibériques : BRUXELLES perd sur les deux tableaux (par Pierre Lévy)

23 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #l'Allemagne, #Europe supranationale, #L'Espagne., #l'horreur économique

Publié par El Diablo

 

Jean-Claude Juncker, président de la Сommission européenne - © Thomas PeterSource: Reuters

Jean-Claude Juncker, président de la Сommission européenne - © Thomas PeterSource: Reuters

Sanctions ou pas sanctions ? Suite à la confirmation des déficits budgétaires du Portugal et l'Espagne l'Europe est face à un dilemme, les deux options comportant des risques importants, explique Pierre Lévy, spécialiste des questions européennes.

Les observateurs s’accordent sur un point : face aux déficits budgétaires «excessifs» confirmés par l’Espagne et le Portugal, les dirigeants européens sont confrontés à un dilemme quasi-insoluble : s’ils sanctionnent les deux pays, l’UE accumulera un nouveau motif de colère populaire – et pas seulement dans la péninsule ibérique ; s’ils ne sanctionnent pas, le précédent ainsi créé achèvera de décrédibiliser le «pacte de stabilité» et les dispositifs renforcés de surveillance économique des Etats membres.

En 2015, Madrid a affiché un déficit public de 5,1% du PIB, bien au-delà des 4,2% promis. Et Lisbonne de 4,4%, à comparer à l’engagement de 2,7%. Le constat officiel, plusieurs fois repoussé, a dû être dressé par la Commission européenne. Le Conseil de l’UE a formellement acté, le 12 juillet, l’«infraction».

La Commission devrait prochainement fixer la hauteur de la sanction. L’hypothèse la plus probable est qu’elle décide d’amendes «symboliques» c’est-à-dire bien loin de la punition maximale prévue par les textes, soit 0,2% du PIB.

Si tel est le cas, on se réjouira certes que les peuples espagnol et portugais ne soient pas lourdement taxés par Bruxelles à travers un prélèvement autoritaire sur la richesse nationale. Reste tout de même le pire : le principe. Infliger une amende « symbolique » vise à maintenir le concept de la fessée.

 

"La réalité est que la monnaie unique ne peut «tenir» qu’à l’aide de règles drastiques et de contraintes de fer"

Car les règles de l’intégration européenne permettent d’infliger une punition collective à un pays. L’essence même d’une telle sanction, si l’on y réfléchit un instant, ramène plusieurs siècles en arrière, dans une logique quasi-féodale où les suzerains étaient fondés à humilier les vassaux. Des peuples peuvent ainsi à nouveau être «punis». Et ce, dans un contexte mondial où la notion archaïque de «sanction» contre un pays tend à se banaliser, signe d’une régression historique des relations internationales.

Mais si une telle arrogance discrédite encore un peu plus l’UE auprès d’un nombre croissant de citoyens de la plupart des Etats membres, Bruxelles pourrait bien perdre aussi sur l’autre tableau.

Car si l’amende est faible ou nulle, la conséquence à moyen terme est claire, au grand dam des promoteurs de la discipline budgétaire : l’effacement de fait du pacte de stabilité ainsi que des dispositifs particulièrement contraignants mis en place dans la foulée de la crise des années 2010, comme le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) imposé par Angela Merkel en 2012.

Or si un tel carcan avait été mis en place, ce n’est nullement du fait d’une folle obsession de quelques dirigeants austéritaires, comme le croient bien souvent les partisans d’une «autre Europe». Ces derniers pensent qu’il suffirait de réorienter l’UE et l’euro de manière «progressiste» pour renouer avec une intégration européenne heureuse. Evidemment, cette thèse relève du conte de fées pour petites filles.

La réalité est que la monnaie unique, partagée par des pays aux économies très différentes, ne peut «tenir» qu’à l’aide de règles drastiques et de contraintes de fer, seules capables de compenser les disparités entre pays. Bref, sans austérité, sans pacte, sans TSCG, l’euro ne peut que s’effondrer.

"On découvre que le pacte de stabilité est mort, et qu’à un moment ou un autre, l’euro ne lui survivra pas"

Certes, cette perspective ne se concrétisera pas en vingt-quatre heures, ne serait-ce que parce que tous les gouvernements de la zone euro sont – peu ou prou – adeptes de la « rigueur » budgétaire. Reste qu’avec les aléas économiques et politiques, surtout quand des échéances électorales approchent, peu de gouvernements ont définitivement renoncé à la tentation du «relâchement» de la discipline.

Et désormais, tous les pays – en particulier au Sud, mais également en France – ont compris que les sanctions, qui relevaient en réalité de la dissuasion, risquent bien de ne jamais être appliquées : comment en effet justifier aujourd’hui une indulgence politique avec Madrid et Lisbonne, et appliquer demain des sanctions sans pitié à l’encontre de Rome ou de Paris ?... Chacun pourra toujours exciper de «circonstances exceptionnelles».

En juin, on a eu confirmation qu’on peut quitter l’UE. En juillet, on découvre que le pacte de stabilité est mort, et qu’à un moment ou un autre, l’euro ne lui survivra pas.

Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule.

Pierre Lévy

SOURCE:

 

 

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18 juillet 1936 -18 juillet 2016 : le FRANQUISME n’en finit pas de mourir

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #L'Espagne., #Le fascisme, #La mondialisation, #Les transnationales, #l'horreur économique

Publié par El Diablo

 

Franco (à gauche) et Juan Carlos (à droite) (source: les-yeux-du-monde.fr)

Franco (à gauche) et Juan Carlos (à droite) (source: les-yeux-du-monde.fr)

On a souvent écrit dans notre blog que l’Espagne n’avait pas rompu avec le franquisme et qu’il s’était recyclé, en quelque sorte, durant la mal nommée « transition » : la période dite de « récupération de la démocratie » après la mort du dictateur, en novembre 1975. Franco gouverna l’Espagne dans l’esprit de la « croisade », de la revanche de classe, comme un pays occupé, fusillant et garrotant jusqu’en septembre 1975...

L’incomplète défranquisation, l’oubli, la dépolitisation, l’impunité, négociés, et la démocratie séquestrée, bancale, ont permis au révisionnisme historique de travailler en profondeur ... l’Espagne profonde, celle qui vote PP par peur des « rouges » et surtout du changement, sous le poids des conservatismes, de l’oligarchie, de l’Eglise, de la finance, celle-là même qui prit part au « golpe » militaire et l’arrosa généreusement...
Le richissime banquier mafieux Juan March, l’Allemagne nazie, ses banques, le Portugal de Salazar, l’Italie fasciste, les autorités navarraises, quelques synarques français, tendirent immédiatement un pont d’or aux putschistes. La multinationale nord-américaine Texaco livra le pétrole nécessaire... La « caste » d’aujourd’hui, beaucoup de grandes familles de l’oligarchie financière actuelle, sont héritières de l’époque.

D’où le refus de la droite néo-franquiste, organisée dans le parti populaire, de condamner publiquement le franquisme, 80 ans après.


UN EXEMPLE :

Le 14 juillet 2016, le groupe du PP, majoritaire au « gouvernement autonome » de la Communauté de Madrid, a refusé que soit discutée et votée une « Déclaration institutionnelle » de condamnation du franquisme, présentée par le groupe « Podemos ». L’Assemblée, présidée par un « poids lourd » du PP, la « pépéra » rajoïste Cristina Cifuentes, a repoussé brutalement l’initiative.
Le texte de « Podemos » exigeait simplement la « reconnaissance de tous ceux qui furent réprimés par le franquisme, de tous ceux qui durent s’exiler, des emprisonnés, des persécutés ». A plusieurs reprises, le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a mis en demeure le gouvernement et les institutions espagnoles d’appliquer les législations, dispositions, traités, textes internationaux... que l’Espagne officielle a ratifiés, mais dont elle se contrefiche, en matière notamment de crimes contre l’humanité, de violations de droits de l’homme... Amnesty International parle d’ « exception macabre ». Il faut à la droite espagnole faire oublier encore et toujours les origines sanglantes de la monarchie parlementaire et son illégitimité.

PS. A quand l’annulation des procès militaires expéditifs et la réhabilitation de Julian Grimau, de Cristino Garcia, des « 13 roses », de Salvador Puig Antich, des suppliciés du FRAP, de l’ETA (1975), etc. ? A quand la transformation du fasciste « Valle de los Caídos », d’hommage aux « vainqueurs de la Croisade », tombeau monumental de Franco, en Musée de la mémoire des crimes du franquisme ? A quand la réparation des spoliations de toute sorte, de la répression économique dont furent victimes des dizaines de milliers de familles républicaines ? A quand un mea culpa de cette Eglise, complice et actrice de ce que l’historien Paul Preston appelle « l’holocauste espagnol » ? A quand une vraie « loi de mémoire » (justice, vérité, réparation), et des moyens pour l’appliquer ? A quand la fin de l’impunité ? 1936-2016 : 80 ans déjà.


Jean ORTIZ

SOURCE:

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Interview de Romaric Godin sur la situation politique et économique en Espagne

27 Juin 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #La finance dérégulée, #L'Espagne., #l'horreur économique

L’entrée principale du palais de La Moncloa, siège de la présidence du gouvernement espagnol (photographie : El Confidencial)

L’entrée principale du palais de La Moncloa, siège de la présidence du gouvernement espagnol (photographie : El Confidencial)

  • Avant tout, merci d’avoir accepté le principe de cette interview pour notre blog. Rentrons immédiatement dans le vif du sujet : qu’est-ce qui vous a amené, dans le cadre de votre profession et de votre poste au sein du journal La Tribune, à vous intéresser à l’Espagne, entre autres sujets ? Diriez-vous que c’est un pays qui vous attirait a priori ?

Pas spécialement a priori. Mes intérêts allaient plutôt au départ vers l’Allemagne, où j’ai vécu six ans, ou vers l’Italie. Mais mes travaux sur la crise européenne et ses conséquences m’ont amené à m’intéresser à ce pays qui est plus méconnu qu’on le croit souvent en France. J’ai découvert un pays complexe, avec une histoire riche, une diversité remarquable et une pensée politique originale. De quoi essayer d’aller plus avant encore dans l’étude de l’Espagne pour tenter de comprendre et de faire comprendre sa réalité aux lecteurs français et francophones.

  • Pensez-vous que les élections générales du 26 juin vont aboutir à un nouveau blocage institutionnel en Espagne ? Si non, dans quelle mesure permettront-elles, selon vous, de parvenir à la formation d’un gouvernement ? Ce dernier pourra-t-il être stable et durable ?

La question est difficile. La réponse dépend de plusieurs facteurs qui ne seront connus qu’après le 26 juin : le poids respectifs des partis, celui de la « gauche » et de la « droite », la nature des négociations sur la question catalane, les développements internes au PP et au PSOE, etc. Ce qui est certain, c’est que le jeu politique espagnol a changé durablement l’an dernier en passant de la bipolarité à un jeu à quatre. Dans ce cadre, avec des acteurs nouveaux, Citoyens et Podemos, qui se définissent en rupture et des acteurs anciens, PP et PSOE, qui semblent difficilement conciliables, la formation d’un gouvernement relève de la gageure. Toute tentative sera naturellement instable et le système politique espagnol devra s’adapter à cette nouvelle donne en faisant des tentatives et des essais sans doute multiples. Il en résultera nécessairement une clarification, mais elle prendra du temps. Pour moi, l’Espagne est entrée dans un nouveau régime, celui issu de la transition de 1975-1978 est clos. Le processus est nécessairement long et douloureux.

  • Le Parti socialiste ouvrier espagnol a beaucoup à perdre ce dimanche, puisqu’il pourrait être dépassé dans les urnes par la coalition Unidos Podemos. A-t-il un moyen de sortir la tête de l’eau ? Pensez-vous qu’il va accepter le principe d’une coalition avec Unidos Podemos dans le seul but de barrer la route de La Moncloa au Parti populaire ?

Le PSOE est face à son histoire. Il subit une dégradation qui n’est pas propre à l’Espagne. La social-démocratie « centriste » traverse une crise dans toute l’Europe et, de ce point de vue, le PSOE résiste même mieux que ses « frères » néerlandais, irlandais ou grec grâce à son implantation locale, notamment en Andalousie. La participation du PSOE aux mesures d’austérité et sa déconnexion des attentes d’une partie de l’électorat expliquent cette décadence. La mécompréhension de la situation en Catalogne, une de ses places fortes dans les années 2000, a encore aggravé le mouvement.

Le PSOE n’a pas trouvé le moyen de freiner cette dégradation de son audience. En fait, il ne le peut pas en raison de l’influence de ses barons qui le poussent à un conservatisme qui le rend politiquement de moins en moins « utile ». Du coup, il est pris en tenaille entre les deux forces montantes, Citoyens et Podemos. Le premier joue sur le renouvellement et une certaine innovation en termes de mesures économiques pour attirer les électeurs centristes du PSOE, le second joue sur sa volonté d’incarner la gauche et de faire davantage participer les gens aux décisions. Quoi que fasse le PSOE, il risque de perdre désormais des voix à gauche ou au centre. Il est piégé.

Dans ce contexte, que fera-t-il après l’élection ? Je ne pense pas que l’alliance avec Unidos Podemos soit acquise compte tenu du poids du « social-libéralisme » au sein du PSOE et du rejet de la plurinationalité de l’Espagne. Il y aura une lutte serrée au sein du parti pour déterminer la ligne à suivre, mais mon avis est qu’une abstention permettant à une alliance PP-Citoyens sans Mariano Rajoy de gouverner est plus probable qu’une union avec Unidos Podemos.

Dans tous les cas, ces discussions affaibliront encore le PSOE. En cas d’alliance à gauche, il risque de devenir ce que le PCF a été pour le PS après 1980 en  France, de façon inversée : un parti de plus en plus inutile qui laisse la place à la force montante, et laisse dominer Podemos au centre-gauche.S’il permet au PP de rester au pouvoir, le PSOE va encore perdre de sa signification. À mon sens, il est voué à jouer un rôle secondaire à l’avenir.  C’est ici, peut-être, un des éléments clés de la résolution de la crise politique actuelle en Espagne.

  • Bien entendu, l’arithmétique fait partie de la démocratie. Mais croyez-vous qu’une coalition organisée autour d’Unidos Podemos, qui pourrait obtenir 80 à 83 sièges selon les derniers sondages, soit réellement viable et représentative ? Le PSOE devait organiser, suite aux élections générales de 2015, un gouvernement autour de 90 députés, ce qui était déjà très juste…

En régime parlementaire, la coalition est normale et c’est l’addition des forces qui compte. La SPD allemande a longtemps gouverné dans les années 1970 après des défaites électorales face à la CDU/CSU grâce aux Libéraux qui décidaient alors de la politique de la RFA avec 5 % à 8 % des voix…

Ce qui compte, c’est la cohérence politique des coalitions. Si la coalition dispose de buts clairs et d’ambitions affichées acceptées par les partis qui la composent, elle est aussi solide et légitime que les autres partis. Ce sera tout l’enjeu des négociations entre le PSOE et Unidos Podemos. Le risque, en effet, c’est une coalition A MINIMA pour s’emparer du pouvoir. Dans ce cas, un problème de légitimité peut en effet apparaître et nuira au parti qui a fait le plus de concessions.

  • Pedro Sánchez n’a-t-il pas toutes les chances de perdre la direction du PSOE dans les semaines à venir étant donné le désastre annoncé pour ce dimanche ? Qui pourrait le remplacer au poste de premier secrétaire de la formation ? Susana Díaz ? Quelqu’un d’autre ? Cela aura-t-il une influence sur la politique parlementaire du parti ?

Pour moi, Pedro Sánchez n’a aucune chance de rester à la tête du PSOE en cas de SORPASSO du parti par Unidos Podemos dimanche. Il est détesté par les barons et il ne pourra plus prétendre à la présidence du gouvernement. Il aura du mal à mener des négociations avec Unidos Podemos compte tenu de cette situation de faiblesse. Plus globalement, le PSOE va devoir choisir entre le PP ou Podemos et la lutte pour la direction du parti se jouera autour de ce choix. Susana Díaz est une candidate sérieuse, mais c’est la candidate d’une opposition laissant la place au PP, puisqu’elle rejette Podemos en raison de son refus de la politique territoriale de ce dernier. Elle va devoir imposer ce choix. Pour cela, elle devra aussi ne pas subir de défaite trop lourde en Andalousie dimanche. Sinon, il est difficile de déterminer qui pourra sortir gagnant d’une lutte interne au PSOE, c’est d’ailleurs un des problèmes du parti aujourd’hui : il n’a pas de vraie et crédible relève.

  • Mariano Rajoy devrait-il passer la main afin de permettre au parti Citoyens de soutenir le PP et peut-être même au PSOE de s’abstenir lors d’une investiture ?

Mariano Rajoy a joué le pourrissement de la situation pour s’imposer comme le seul capable de sortir le pays du blocage. Mais il est très affaibli par sa politique d’austérité et les scandales à répétition au sein du PP. Le dernier, sur les scandales « truqués » en Catalogne, risquent d’achever sa vie politique. Il semble difficile pour Citoyens comme pour le PSOE de le laisser désormais à La Moncloa. Si le PP veut continuer à gouverner, il devra lui demander de partir. Et ce ne sera pas facile. Or, tant que Mariano Rajoy sera là, le blocage politique perdurera. Sa stratégie pourrait se retourner contre lui : il deviendra alors le responsable du blocage et non sa solution.

  • Unidos Podemos n’a pas l’intention de sortir de la zone euro et de l’Union européenne. Il n’en a d’ailleurs jamais réellement eu l’intention. Croyez-vous que son programme social, déjà modéré par rapport aux revendications de 2014, soit viable dans ce cadre ? François Hollande avait promis une renégociation des traités et du pacte de stabilité, avec le succès que l’on connaît. Pablo Iglesias aura-t-il plus de chance que le président français ?

Bruxelles a accordé un délai à l’Espagne et au Portugal pour revenir dans les clous budgétaires. Mais derrière cette annonce, il existe des nuances : la Commission a imposé des concessions importantes au gouvernement portugais et Mariano Rajoy s’est apparemment engagé à réduire les dépenses après les élections. Il est donc peu probable que Bruxelles accepte de valider un programme comme celui d’Unidos Podemos. C’est du reste un des arguments du PSOE pour refuser l’alliance avec ce parti.

S’il parvient au pouvoir, Pablo Iglesias devra donc faire des concessions. Il sera, en théorie, en position plus forte que la gauche portugaise qui se contente de soutenir le gouvernement PS sans y participer. Il sera naturellement pris dans une contradiction entre la volonté de prouver sa capacité de changer la politique et les concessions à Bruxelles et au PSOE. Il n’est pas sûr que Bruxelles lui offre une chance : la Commission a été très critiquée au Nord de l’Europe pour son « laxisme » et l’affaire grecque a montré que l’arrivée au pouvoir de la gauche à un poste de gouvernement (ce qui n’est pas le cas au Portugal) provoquait une certaine panique au sein des dirigeants européens. Il y a fort à parier que beaucoup à Bruxelles, La Haye ou Berlin voudront « casser » une expérience de gauche en Espagne, alors même que le SPD allemand réfléchit à une alliance sur sa gauche en 2017. La marge de manœuvre de Podemos sera donc réduite.

  • Officiellement, Pablo Iglesias et les siens sont favorables à un référendum d’autodétermination en Catalogne tout en défendant l’idée d’une permanence de la région au sein de la nation espagnole. C’est ce qui amène certains analystes à affirmer que Podemos propose une troisième voie entre l’indépendantisme catalan et l’unionisme incarné par la droite. Mais peut-on réellement le penser lorsque l’on constate que Podemos, ses alliés ou ses filiales agissent régulièrement, pour ne pas dire systématiquement, contre l’unité nationale et contre tout ce qui rappelle l’Espagne, au moins d’un point de vue symbolique ?

La vision de Podemos est celle d’une Espagne « plurinationale ». C’est une position qui est fortement rejetée dans beaucoup de milieux en Espagne parce qu’elle mettrait en danger l’unité de la nation espagnole. Mais les indépendantistes catalans, par exemple, y voient une façon de « sauver » l’Espagne. Tout dépend du point de vue.

Pour ma part, mais je conçois que c’est une position contestable, il me semble que l’Espagne ne peut refuser de prendre en compte sa diversité et de réfléchir à la façon dont on peut être à la fois Espagnol et Catalan ou Espagnol et Basque. Tout rejet de la reconnaissance du fait national en Catalogne, par exemple, conduit à renforcer l’idée d’une incompatibilité entre ces deux identités et donc à la volonté d’une rupture. La position de Podemos est une position assez pragmatique qui vise à éteindre l’indépendantisme par deux éléments : un référendum qui serait perdu par les indépendantistes et mettrait fin à leur ascension politique (sur le modèle québécois, par exemple) et une fédéralisation reconnaissant la diversité nationale pour « désarmer » les sécessionnistes. C’est une politique qui semble plus porteuse, à mon sens, que celle du PP qui a alimenté l’indépendantisme par sa rigueur.

Il est vrai, cependant, qu’en Catalogne, l’alliance de Podemos est constituée en partie d’indépendantistes et que cela nuit à la cohérence de cette politique. Mais la question se pose moins pour Podemos que pour l’Espagne : comment traiter la montée de l’indépendantisme catalan ? Comment accepter la persistance au sein du pays d’autres nationalités ? Doit-on limiter la nation espagnole à ses seules formes castillane ou andalouse ?

  • Entre les dissensions qui secouent la coalition gouvernementale, la baisse de régime du processus séparatiste et les graves problèmes socioéconomiques régionaux, peut-on dire que l’indépendantisme catalan est mal parti ? Croyez-vous que Carles Puigdemont puisse le mener à bien ?

L’indépendantisme catalan traverse une crise mais reste la première force politique régionale. La crise entre Junts pel Sí et la CUP relève d’une différence de conception fondamentale, mais elle pose surtout une question existentielle pour la CUP. Place-t-elle la lutte contre l’austérité et contre le capitalisme avant l’indépendance ou n’envisage-t-elle pas l’une sans l’autre ?C’est le débat qui déchire le parti aujourd’hui et qui risque de lui coûter cher. Carles Puigdemont a décidé de clarifier la situation par sa question de confiance : cette dernière va forcer la CUP à choisir. C’est une stratégie assez fine pour en finir avec l’ambiguïté de la CUP. En cas de nouveau scrutin, la majorité parlementaire indépendantiste sera menacée, mais le problème est qu’il n’existe pas en Catalogne d’alternatives majoritaires à l’indépendantisme. À moins d’une alliance peu probable allant de Podemos au PP, mais sur quel programme ?

Junts pel Sí n’est donc pas sûr de pouvoir mener à bien sa feuille de route dans les temps, mais la pression indépendantiste va se maintenir. Pour gouverner la Catalogne, il faudra trouver d’abord, principalement avec Podemos et EUiA, une entente sur une solution démocratique à la question de l’indépendance. Ce pourrait être presque plus commode qu’avec la CUP…

Mariano Rajoy et le président régional catalan, Carles Puigdemont (photographie : EFE et La Vanguardia)

Mariano Rajoy et le président régional catalan, Carles Puigdemont (photographie : EFE et La Vanguardia)

  • À terme, une indépendance de la Catalogne est-elle envisageable ? Et est-elle souhaitable ?

Compte tenu du fossé politique existant entre la Catalogne et l’Espagne, l’indépendance me semble possible, même si elle n’est pas certaine. De plus en plus de Catalans n’envisagent plus d’évoluer dans le cadre espagnol et la réponse espagnole brise de plus en plus de ponts. Si l’Espagne ne propose pas de modèle alternatif convaincant et si les indépendantistes s’unissent à nouveau, l’indépendance sera une option crédible. Sa condition sera cependant qu’elle soit majoritaire et dépasse le cadre linguistique pour s’ancrer dans les populations originaires d’autres régions. Ce n’est pas une option impossible, à mon sens.

Quant à savoir si elle est souhaitable, je ne me prononcerai pas. Tout changement comporte des risques et des avantages. L’Espagne serait bien sûr affaiblie et un processus de séparation est toujours complexe. Mais si le peuple catalan le décide démocratiquement, il sera difficile d’ignorer son choix. L’indépendance de la Catalogne ne signifiera pas cependant la fin de la coopération, y compris financière et humaine avec l’Espagne. Et pour cela, il est essentiel de maintenir un dialogue entre les deux entités dès à présent.

  • Croyez-vous que des solutions comme le fédéralisme du PSOE ou la reconnaissance d’une « spécificité catalane » avec de nouvelles compétences (c’est la proposition d’Unidos Podemos) soient applicables et constituent des réponses durables aux problèmes territoriaux espagnols ?

Ces options sont intéressantes, mais dans le contexte politique actuelle, elles semblent insuffisantes. Il s’agit dans le cas du PSOE de revenir avec des garanties constitutionnelles au statut de 2006, censuré en partie par la Cour constitutionnelle en 2010 et qui est la source du mécontentement catalan. Unidos Podemos va plus loin avec la reconnaissance des « nations ». Mais, aujourd’hui, ces propositions posent deux problèmes. Le premier, c’est le refus de tout compromis de ceux qui ont une vision unifiée de la nation espagnole et le second est le refus des indépendantistes qui veulent rompre avec l’État espagnol. Ces propositions n’ont donc pas une base populaire et parlementaire suffisante pour s’imposer. C’est pourquoi un référendum peut être une sortie de crise en cas de « non » à l’indépendance : devant leur défaite, beaucoup d’indépendantistes devront trouver une autre solution que la rupture et le fédéralisme peut en être une. La discussion sur la réorganisation pourra alors s’engager. Évidemment, ceci suppose de prendre le risque de la rupture. Mais le risque inverse existe : en niant la montée de l’indépendantisme, on peut l’attiser, y compris dans d’autres régions espagnoles comme le Pays basque, où le référendum devient aussi populaire.

  • Le PSOE prône un fédéralisme aux contours flous, Unidos Podemos est favorable à des référendums d’autodétermination, le Parti des Socialistes catalans n’est pas au clair avec la question séparatiste, des pans entiers de la gauche espagnole ont purement et simplement cessé de défendre l’unité du pays, le PP est englué dans ses problèmes et dans son attentisme, etc. Y a-t-il encore quelqu’un pour défendre l’intégrité de l’Espagne ? Le pays n’est-il pas condamné, à terme, à se fragmenter au-delà même du problème catalan ?

Le parti Citoyens se présente comme le défenseur de l’unité espagnole et d’une vision nationale unifiée. Il peut incarner cette défense de l’intégrité de l’Espagne. Mon point de vue est que le problème catalan peut être une chance pour l’Espagne d’engager la discussion, que j’ai évoquée, sur ce que signifie être espagnol et sur la gestion de la diversité nationale du pays. L’histoire espagnole n’a pas permis, comme en France, de faire reculer suffisamment les identités régionales. Aujourd’hui, il faut réfléchir à un moyen de les prendre en compte au-delà du compromis de 1978 qui semble caduc sur le plan national comme il l’est devenu sur le plan politique. La phase de transition est donc délicate et turbulente, là aussi. Et il existe un vrai risque de voir l’Espagne se fragmenter. Nier ce risque en voulant « pénaliser » l’indépendantisme est à mon sens la plus sûre façon d’y parvenir. Mais il faut des politiques capables de construire des compromis sur ce terrain. Or, la situation politique quadripartite pose une forte concurrence au niveau national et n’incite guère à ce type de concessions, car chacun est en risque de sortir du « club des quatre ». Là aussi, il y a un blocage que seul un choix démocratique clair par un référendum pourrait débloquer.

  • Comment voyez-vous les perspectives économiques espagnoles à court et moyen terme ? Les récentes baisses du chômage, couplées à une croissance qui redémarre et à des exportations au beau fixe, sont-elles trompeuses ou traduisent-elles une véritable reprise sur le long terme ?

La reprise espagnole est réelle et vigoureuse. Elle est portée par trois phénomènes principaux. D’abord, une forte dévaluation interne par la baisse des salaires et la hausse de la productivité, source de chômage de masse. Ensuite, la fin des politiques d’austérité qui ont redonné de la confiance aux acteurs économiques. Il y a donc un phénomène de rattrapage des investissements et des dépenses reportés durant la crise. Enfin, par des éléments externes : la politique monétaire de la BCE et la baisse du prix du pétrole et de l’énergie.

Cette croissance va néanmoins ralentir dans les prochains mois et elle reste très coûteuse sur le plan social. L’Espagne est un des pays de la zone euro, avec la Grèce, le plus fragilisé socialement par les politiques menées depuis 2010. Le risque de pauvreté y est très fort, le chômage encore très élevé et les revenus sans dynamique. La croissance acquise par la baisse des coûts a un revers social très lourd qui, in fine, va peser sur la dynamique de la croissance. Le problème du modèle économique espagnol reste entier : l’Espagne est-elle un pays de production bon marché, ce qui exclut tout amélioration de la situation sociale, ou peut-elle monter en gamme, alors que l’industrie espagnole vient juste de rattraper son retard en termes d’automatisation ?

Le pays a clairement besoin d’une politique d’éducation et de formation, mais aussi d’une vraie politique industrielle. Elle aurait un sens au niveau européen dans le cadre d’un vrai projet industriel continental, mais l’UE n’agit pas dans ce domaine. En attendant, le pays est condamné à vivre durablement avec un chômage fort et une pauvreté élevée. Dans ces conditions, le mécontentement politique persistera, ce qui est un problème économique également. Il est d’ailleurs frappant de voir que les quatre partis n’ont guère de projets économiques convaincants.

Le plus grand risque serait que l’Espagne ne tombe à nouveau dans une bulle immobilière qui fera baisser fortement le chômage, mais affaiblira encore le pays. Car cette crise existentielle de l’économie espagnole est encore le fruit de la bulle précédente qui était une façon commode de régler tous les problèmes.

  • Diriez-vous, pour avoir analysé l’Espagne et avoir tenté d’en comprendre les ressorts, qu’il s’agit d’un pays particulièrement complexe, où « tout ce qui est simple devient compliqué », comme le disait José Saramago ?

Un pays aussi ancien et avec une histoire aussi riche et diverse que l’Espagne ne peut être simple. Il est nécessairement compliqué, comme le sont tous les grands pays européens parce que le poids du passé se mêle toujours aux enjeux du présent. L’Espagne est un pays très complexe, très divers et c’est pourquoi il mérite mieux que le regard souvent lointain et caricatural que les Français portent sur lui.

  • Un mot pour conclure ?

L’Espagne est, à mon avis, à la pointe de la rénovation politique au sein de l’Union européenne, comme l’est d’une autre façon l’Italie. La réflexion sur une alliance à gauche, l’agonie du PSOE, l’impasse du PP, l’émergence de Citoyens et la montée des indépendantistes trouvent leur écho, avec des particularités, en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni. L’Espagne est un laboratoire de la transition politique en Europe. Là encore, c’est assez piquant, quand on songe que les analystes politiques français rêvent d’un « modèle allemand » et de sa « grande coalition », alors même qu’une alliance Podemos-PSOE, si elle voit le jour, serait le prélude à un rapprochement SPD-Die Linke en Allemagne.

Sur le plan économique, le constat est inversé. L’Espagne apparaît comme un modèle de redressement, alors qu’elle affiche une croissance déséquilibrée, pas assez riche en emplois et donc intenable sur le plan social. Le modèle actuel de l’Espagne ne peut être que provisoire. Il doit se réinventer pour effacer les effets des « réformes », alors qu’on en fait souvent l’objectif des « réformes » en France.

Source : actualité espagnole, Romaric Godin, 23-06-2016

 

 

Espagne : Podemos recherche activement une coalition avec le PSOE

Source : La Tribune, Romaric Godin, 21-06-2016

L'Espagne aura-t-elle après le 26 juin un gouvernement de gauche avec Sanchez (PSOE) et Iglesias (Podemos) ? (Crédits : Reuters)

L’Espagne aura-t-elle après le 26 juin un gouvernement de gauche avec Sanchez (PSOE) et Iglesias (Podemos) ? (Crédits : Reuters)

Les Espagnols ne voteront que le 26 juin, mais déjà, les grandes manœuvres en vue de la formation d’une coalition gouvernementale ont commencé à gauche. Podemos propose des compromis aux Socialistes sur la question catalane. Mais elles demeurent insuffisantes pour un PSOE sans vrai projet.

Les nouvelles élections générales espagnoles, rendues nécessaires par l’incapacité de former un gouvernement avec le Congrès des députés élu le 20 décembre, aura lieu dimanche 26 juin. Mais, déjà, les grandes manœuvres pour former un gouvernement ont commencé. L’alliance Unidos Podemos qui regroupe le parti issu du mouvement des indignés, les Communistes et les Ecologistes, ainsi que plusieurs mouvements autonomistes régionaux, cherche désormais clairement à former un gouvernement de gauche avec les Socialistes du PSOE.

Nouvelle donne

Cette option était pratiquement impossible après le 20 décembre dans la mesure où l’addition des deux principaux partis de gauche comptait moins de députés que les deux partis de droite, Ciudadanos et le Parti populaire du président du gouvernement sortant Mariano Rajoy (159 contre 163). Le secrétaire général du PSOE, Pedro Sánchez, avait alors tenté de réaliser une alliance contre le PP en signant un pacte avec Ciudadanos et en cherchant l’appui de Podemos. Cette manœuvre avait échoué. Mais en élargissant sa base par le regroupement avec la Gauche Unie, Pablo Iglesias, le leader de Podemos, est désormais en mesure – mathématiquement du moins – de proposer un gouvernement de gauche, ce qu’il appelle une « coalition à la valencienne », s’inspirant de la majorité régionale construite à Valence entre le PSOE, Podemos et les régionalistes de Compromís.

Selon les sondages, Unidos Podemos devrait réussir le sorpasso, le dépassement du PSOE pour la première fois depuis 1933, en sièges comme en voix. Il serait donc en position de force pour négocier. Mais surtout, la loi électorale espagnole donnant une prime de fait aux grands partis, Unidos Podemos devrait compter entre 80 et 90 sièges, contre 69 le 20 décembre. Une poussée qui pourrait assurer, malgré l’effritement du PSOE, une majorité relative à la gauche face à la droite, sinon même une majorité absolue comme l’affirmait quelques enquêtes d’opinion. La constitution d’un gouvernement d’alternance dirigé par Podemos serait donc à portée de main. Et c’est bien pourquoi Pablo Iglesias commence à préparer le terrain.

Le dilemme de Podemos

L’écueil principal de cette alliance « à la valencienne » demeure un point essentiel : le référendum d’autodétermination en Catalogne. Podemos et ses alliés catalans en défendent l’idée non pour assurer l’indépendance catalane, mais pour clore les espoirs des indépendantistes et bâtir une autonomie renforcée de la Catalogne. Électoralement, c’est un élément essentiel qui permet à la liste catalane de Unidos Podemos, En Comú Podem, de capter une partie du vote indépendantiste aux élections générales pour permettre l’organisation du référendum. Le 20 décembre 2015, cette liste avait ainsi obtenu 24,7 % des voix en Catalogne contre 8,94 % lors des élections catalanes du 27 septembre précédent. Un bond de plus de 550.000 voix qui s’explique par cette stratégie.

Podemos doit donc continuer à défendre l’idée du référendum. Le problème, c’est que le PSOE refuse absolument un vote qui pourrait mettre en péril l’unité de l’Espagne. Pedro Sánchez ne peut d’autant pas accepter ce référendum qu’il doit compter avec son opposition interne dirigée par la présidente andalouse, Susana Díaz, qui tient une ligne dure contre l’indépendantisme catalan. Les Andalous sont en effet inquiets du risque de sécession catalan et d’appauvrissement du reste de l’Espagne qui suivrait. Or, Susana Díaz a l’appui des caciques du PSOE, les « barons » qui détestent Pedro Sánchez.

L’équation est donc délicate pour Pablo Iglesias : ou il abandonne le référendum catalan et il s’expose à perdre des voix en Catalogne et à voir ses alliés régionalistes le lâcher, ou il le maintient et son rêve d’une alliance « à la valencienne » avec le PSOE s’évapore. Sur la corde raide, il tente donc une manœuvre pour contenter tout le monde. Lundi 13 juin, lors du débat à quatre à la télévision, il a expliqué que « dans les négociations gouvernementales, il n’y a pas de lignes rouges », laissant entendre que le référendum catalan était susceptible de passer par pertes et profits afin de bâtir un compromis avec le PSOE. Ses propos ont déclenché une panique en Catalogne où Xavier Domènech, le dirigeant d’En Comú Podem, a dû assurer que l’objectif du référendum n’était pas abandonné.

La proposition d’une réforme de l’Etat

Pablo Iglesias a alors tenté de clarifier la situation avec une proposition de programme gouvernemental dévoilé le 20 juin. Dans ce texte de 92 pages, Unidos Podemos propose une évolution constitutionnelle vers la reconnaissance d’un Etat « plurinational ». Il s’agit d’abord de renforcer et clarifier les compétences des communautés autonomes (régions), de réformer le Sénat pour en faire une chambre représentative de ces communautés, un peu sur le modèle du Bundesrat allemand, et de renforcer la voix des régions sur les questions européennes. Le projet considère ensuite qu’il conviendra de faire le distinguo entre « nations » et « communautés » au sein de l’Etat espagnol. Les « nations », qui pourraient être basque, catalane et galicienne, pourrait alors passer des accords, notamment fiscaux, avec l’Etat.

Ce projet est cependant progressif. Comme souvent dans la pensée de Podemos, l’idée est d’imposer les faits progressivement, par la préparation de l’opinion. Xavier Domènech, qui a présenté le texte à Barcelone, a indiqué que l’on avancerait « pas à pas ». La première étape sera la « reconnaissance des nations » et la création d’un « ministère de la plurinationalité » chargé de mener le processus. Et le référendum catalan ? Il est jugé « indispensable », mais il pourrait n’intervenir qu’à l’issue de l’évolution de la structure de l’État et des négociations avec le nouveau ministère.

La stratégie de Podemos

Ce projet a plusieurs fonctions : maintenir l’exigence du référendum, tout en mettant en place une nouvelle structure d’Etat destinée à convaincre les Catalans de demeurer en Espagne. La « fédéralisation asymétrique » que propose Unidos Podemos n’est finalement pas si éloigné de la proposition que faisait fin mai Pedro Sánchez d’un nouveau statut catalan reconnaissant l’existence d’une « singularité catalane ». Il permettrait donc de conserver la confiance des défenseurs catalans du « droit à décider », tout en s’alignant en partie sur les projets socialistes. Le tout avec un atout : celui du temps, au cours duquel beaucoup de choses peuvent changer. Les divisions au sein du camp indépendantiste catalan peuvent amener de nouvelles élections. Après le rejet de son budget, le président de la Generalitat, le gouvernement catalan, Carles Puigdemont, posera en septembre une question de confiance au parlement. Si elle est rejetée, de nouvelles élections seront inévitables et une défaite des indépendantistes sera possible. L’urgence d’un référendum pourrait être alors moins vive pour le nouveau gouvernement espagnol.

Fin de non-recevoir

Mais le PSOE acceptera-t-il un tel compromis ? Rien n’est moins sûr. La reconnaissance de « nations » suppose la reconnaissance de leur droit à l’autodétermination. Le référendum catalan sera donc une conséquence logique et les Basques eux-mêmes pourraient être tentés. Le PSOE, marqué par la lutte contre l’indépendantisme basque, ne veut pas en entendre parler. En réalité, l’attachement à l’unité espagnole des Socialistes rend impossible l’acceptation du projet « dynamique » de Podemos. C’est pourquoi le projet de fin mai évitait le terme de « nation » et proposait un accord proche du statut de 2006 avec des garanties. Pedro Sánchez l’a donc réaffirmé lundi 20 juin : « Pablo Iglesias ne sera pas président du gouvernement car il ne remplit pas les conditions pour l’être »Pour deux raisons : sa politique sociale trop généreuse et son engagement en faveur d’un référendum catalan.

Retour à la case départ

On est donc revenu à la case départ. Certes, Pedro Sánchez refuse de considérer le sorpasso comme acquis et entend se battre pour maintenir l’avance du PSOE, au moins en sièges. Il ne peut donc publiquement accepter les conditions de Podemos. Mais le problème est plus profond. Le PSOE rechigne essentiellement à une alliance des gauches. Après sa défaite annoncée le 26 juin, il va cependant devoir faire un choix. La situation risque d’être inversée par rapport au printemps dernier. Alors, Pedro Sánchez pouvait accuser Podemos de préférer maintenir Mariano Rajoy au pouvoir plutôt que de le soutenir. Désormais, le PSOE devra choisir entre un soutien (actif ou passif) au PP ou un gouvernement sur sa gauche. Dans les deux cas, il sera menacé de marginalisation et de réduction à ses bastions du sud du pays, en Estrémadure et en Andalousie.

Le 26 juin sera sans doute suivi d’une lutte interne intense au sein du PSOE. Susana Díaz l’a déjà entamé. Menacée de voir le PSOE andalou dépassé par le PP local, elle a lancé une campagne fortement anti-catalane qui gêne même les Socialistes catalans. Elle a notamment refusé que les « votes des Andalous servent à payer les privilèges d’Ada Colau », la maire de Barcelone qui soutient En Comú Podem. C’est donc un refus absolu de toute alliance avec Podemos. Susana Díaz sait que si elle parvient à limiter la casse en Andalousie, elle pourrait détrôner, avec l’appui des « barons », un Pedro Sánchez qui aura bien du mal à conserver la direction du parti après le 26 juin.

Sombre avenir pour le PSOE

Dans ce cas, le scénario « à la valencienne » deviendrait improbable. Du reste, on voit mal, compte tenu de l’importance des troupes « sudistes » au sein du PSOE, comment une alliance avec Podemos pourrait être acceptée par la base. Car tout projet d’alliance sera sans doute soumis aux militants et tout nouveau secrétaire général devra s’appuyer sur cette base. Certes, Pablo Iglesias, qui a fait récemment un éloge appuyé de José Luís Zapatero, le dernier président du gouvernement socialiste, tente de flatter les militants du PSOE. Mais il n’est pas certain que ce soit suffisant. Le problème, c’est que l’avenir du PSOE hors d’une alliance avec Podemos s’annonce très sombre. Réduit à un positionnement nécessairement centriste, il risque de se trouver à l’étroit entre Ciudadanos et Podemos et d’être réduit à la fonction de force de soutien du PP. Le dilemme des Socialistes après le 26 juin s’annonce donc insolvable.

Source : La Tribune, Romaric Godin, 21-06-2016

 

12 réponses à Interview de Romaric Godin sur la situation politique et économique en Espagne

Commentaires recommandés
Henri Tanson Le 27 juin 2016 à 08h01
 
 

Excellente analyse de Romaric Godin sur la situation politique en Espagne.

Dommage que, pour moi, il soit totalement à côté de la plaque !

L’Espagne fait partie de l’UE ? Oui.
Elle applique donc la politique de l’UE.
Donc, ses dirigeants ne dirigent rien, et ne servent à rien, et le pays s’en rend compte…
Il est très facile, quand on n’est pas aux commandes, de critiquer le gouvernement en place et de proposer une bonne politique pour son pays mais, une fois élu (cf. Hollande) on est obligé d’appliquer la politique définie par Bruxelles.
Podemos se régale, en ce moment, lui qui n’a pas le pouvoir….
Aussitôt élu, il mènera la politique imposée et agira comme Tsipras en Grèce…
Il facilitera la désintégration de son pays en acceptant la séparation de la Catalogne, pour commencer, comme le souhaite Bruxelles. Et vive l’Europe des régions, indépendantes de leurs États d’origine, mais totalement asservies au diktat néolibéralisme européen.
Iglesias de Podemos, est choisi et proposé par un système en place qui dirige l’Europe pour ses intérêts personnels. C’est un leurre…. Un candidat, future-marionnette !
Si on n’a pas compris cela, on n’a rien compris à l’UE et ainsi, on n’a pas compris pas grand chose…
Pas plus.
Évidemment, ce n’est que mon

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En Espagne, cette lettre à Bruxelles qui dérange Mariano Rajoy, par Romaric Godin.

29 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #l'horreur économique, #AMERIQUE, #L'Espagne.

Source : La Tribune, Romaric Godin, 24-05-2016

Mariano Rajoy embarassé par une lettre envoyé à Bruxelles. (Crédits : JUAN MEDINA)

Mariano Rajoy embarassé par une lettre envoyé à Bruxelles. (Crédits : JUAN MEDINA)

En pleine campagne électorale, la presse espagnole publie une lettre du chef de gouvernement à Jean-Claude Juncker qui promet de nouvelles coupes budgétaires. Des révélations gênantes.

C’est un coup de tonnerre dans la nouvelle campagne électorale espagnole. Ce mardi 24 mai,  le quotidien madrilène El País a rendu public une lettre de l’actuel président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, au président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Dans cette lettre, datée du 5 mai dernier, le locataire de la Moncloa se dit « disposé, une fois qu’il y aura un nouveau gouvernement, à prendre de nouvelles mesures budgétaires dans la seconde moitié de l’année. »

Levée de bouclier

Cette lettre a déclenché une levée de bouclier de la plupart des partis qui s’opposent dans la campagne au Parti populaire (PP), du chef du gouvernement sortant. Le secrétaire général du parti socialiste (PSOE), Pedro Sánchez, a accusé Mariano Rajoy de « mentir sans pudeur ». A Ciudadanos, parti de centre-droit, on lui reproche de « s’engager vis-à-vis de Bruxelles sans savoir s’il gouvernera ». Enfin, Unidos Podemos, l’alliance de la gauche radicale regroupant Podemos, ses alliés régionaux, les Communistes et les Verts, évoque, par la voix de la députée européenne Marina Albiol un « programme occulte du PP ».

Mise en danger du programme du PP

Il est vrai que la publication de cette lettre met en danger l’essentiel du programme économique du PP et de Mariano Rajoy. Ce dernier promet en effet certes de respecter la trajectoire fixée par la Commission, mais il promet de se limiter aux 4 milliards d’euros d’économies prévues cette année et de baisser les impôts ensuite pour dynamiser la croissance. Compte tenu du niveau du déficit public en Espagne, 5,1 % du PIB à la fin de l’année 2015, beaucoup d’observateurs se sont inquiétés des incohérences de ce programme, mais le PP a toujours rétorqué que ce programme était réaliste. Avec cette carte, il semble que Mariano Rajoy soit d’ores et déjà prêts à écorner ces promesses au nom de la trajectoire budgétaire et du respect des engagements européens.

Bienveillance ciblée ?

Faut-il voir un lien entre cette missive et la décision de la Commission européenne, mercredi 18 mai, de ne pas engager de procédure de sanctions à l’égard de Madrid et de Lisbonne ?  Selon le quotidien El Mundo du 20 mai, citant des sources gouvernementales espagnoles, l’Allemagne, Jean-Claude Juncker et les Conservateurs européens auraient été des partisans déterminants de la mansuétude de Bruxelles. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la part d’un camp souvent très sévère en matière d’orthodoxie budgétaire. Mais il semble qu’ayant eu les garanties de la lettre du 5 mai, Berlin et le PPE aient pu juger qu’il n’était pas temps de lancer une procédure qui aurait été préjudiciable à la campagne du PP. Mariano Rajoy tente, en effet, d’apparaître comme le candidat du respect des engagements européens et du « sérieux ». Une procédure de sanction contre sa gestion aurait sans doute été pénalisé cette campagne.

Un problème de méthode

Reste que la publication de la lettre pose un problème également. Sur la méthode, d’abord. Cette « lettre secrète » sur des mesures supplémentaires qui pourraient s’élever à 12 milliards d’euros n’est pas un détail. Tout se passe comme si, avec la bénédiction de la Commission – habituellement si prompte à dénoncer le procédé – le chef du gouvernement voulait se dissimuler derrière le prétexte d’une décision « d’en haut », autrement dit de Bruxelles, s’imposant à l’Espagne et le forçant à imposer une nouvelle cure d’austérité, une fois le scrutin passé.

Pourquoi Mariano Rajoy est-il si sûr de lui ?

Cette lettre pose un autre problème : celui d’un Mariano Rajoy sûr de rester au pouvoir, lui ou un membre du PP pour lequel il peut s’engager, après les élections du 26 juin. L’explication en est simple : comme Pedro Sánchez a échoué à allier autour du PSOE Ciudadanos et Podemos, le PP se considère, dans le cas d’une stabilisation des forces politiques, incontournable pour constituer un futur gouvernement. Dans le cadre des négociations, il suffira de faire du respect de la trajectoire dressée par Bruxelles une condition de l’alliance pour, in fine, après la revue de la Commission en juillet, imposer aux alliés, sans doute Ciudadanos, voire le PSOE, les « nouvelles mesures ». Dans ce cas, Mariano Rajoy ne s’est pas engagé que pour le PP mais pour ses futurs alliés…

Blocage politique

Cette publication peut profiter in fine à Unidos Podemos qui, précisément, après des débuts délicats, commence à progresser dans les sondages. Le 20 décembre, Podemos et ses alliés et Izquierda Unida avaient, ensemble, obtenu 24,4 %. Le dernier sondage réalisé par NC Report lui attribue 24,9 % des intentions de vote, ce qui le place en deuxième position derrière le PP (30,4 %, +1,7 point), mais devant le PSOE (21,1 %, -0,9 point) et Ciudadanos (14,5 %, +0,6 point). Dans ce contexte de grande stabilité des positions et compte tenu de la loi électorale espagnole qui favorise les grands partis, Unidos Podemos peut espérer progresser en sièges et peser davantage dans les négociations gouvernementales. Dans ce cadre, la question budgétaire sera centrale. Unidos Podemos réclame une renégociation des engagements avec Bruxelles. Une promesse qui sera aussi difficile à tenir que celles du PP.

Source : La Tribune, Romaric Godin, 24-05-2016

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« Pour que l’Europe soit sauvée, il faut lever le tabou sur les nations », par Wolfgang Streeck

9 Mars 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #l'Allemagne, #L'Italie., #l'immigration, #L'Espagne., #Grèce, #Europe supranationale, #La mondialisation

Très beau papier paru dans le Monde – et qui a dû désespérer pas mal de lecteurs…

Source : Le Monde, Wolfgang Streeck, 02-03-2016

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“Si, pour toute réponse, la gauche persiste à accabler de son mépris culturel ses anciens électeurs, l’« Europe », au lieu de se refonder de façon relativement ordonnée, se décomposera chaotiquement par suite de la stagnation économique et d’une immigration illimitée. Une hypothèse rendue plausible par la rigidité des élites européennes, qui est en fait de la lâcheté.”

 Par Wolfgang Streeck

Le projet d’un Etat-providence européen a échoué depuis longtemps. L’Etat-providence existe encore en Europe, mais seulement au pluriel, à l’échelon national et en tant qu’acquis démocratique national. Son remplacement ou même son simple accompagnement par une « dimension sociale » conférée au marché unique, dont Jacques Delors s’était fait l’avocat dans les années 1990, est resté un vœu pieux.

L’idée selon laquelle Margaret Thatcher et les Britanniques en seraient seuls responsables est un mythe de la gauche. En réalité, la participation de l’Etat et des syndicats à la régulation politique du capitalisme relève de traditions qui étaient différentes d’un pays européen à l’autre, et le sont toujours. La cogestion par représentation des salariés dans les conseils d’administration de grandes entreprises, à l’allemande, et la cogestion par occupation de bureaux directoriaux et séquestration de PDG, à la française, ne peuvent être ramenées à un dénominateur commun.

Ce n’est pas en laissant les Britanniques aller leur propre chemin, voire en provoquant leur départ – à supposer que ce soit encore nécessaire – qu’on fera de l’« Europe » un Etat-providence supranational. Un Brexit n’aura même pas pour conséquence de rendre le régime monétaire et fiscal de l’euro plus à gauche ou plus keynésien, c’est-à-dire plus expansionniste. On sait que la Grande-Bretagne n’appartient pas à la zone euro, et n’y appartiendra jamais. La stagnation en Europe du Sud et en France n’est pas le fait de Londres.

Même une coalition des Etats européens du Sud qui, sous direction française, mettrait en minorité l’Allemagne au sein d’un Parlement européen, comme l’ont récemment proposé Thomas Piketty et d’autres, ne parviendrait pas à imposer une politique socialiste dans l’Union européenne. A côté de ce Parlement, qui resterait encore à créer mais qui ne se créera jamais, il y aurait la Banque centrale européenne et la Cour de justice européenne.

Certes, la BCE achète en sous-main la complaisance de certains gouvernements par de nouvelles formes de financement monétaire public. Mais elle s’en tient étroitement à son calendrier de réformes néolibérales, malgré l’absence de mandat politique. Ce faisant, elle n’hésite pas – voir la Grèce – à faire pression sur un gouvernement national démocratiquement élu en lui coupant les vivres.

La Cour de justice européenne, elle non plus, ne se prive pas de s’immiscer dans le jeu démocratique et, en imposant une interprétation extensive des traités, ne renoncera pas à faire prévaloir ses fameuses quatre libertés [qui fondent les traités : libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux], si besoin aux dépens du droit de grève – pour ne rien dire du droit européen de la concurrence, auquel contrevient son interdiction des aides d’Etat. Cela non plus, les Britanniques n’en sont pas responsables, ou pas principalement : les inventeurs se trouvent en Allemagne.

L’épouvantail européen

Rien d’étonnant si la « ever closer union among the peoples of Europe » (« une union sans cesse plus étroite ») envisagée avec enthousiasme dans les traités européens est entre-temps devenue, partout en Europe, un épouvantail. Sur ce plan, la Grande-Bretagne n’a rien d’une exception. Toute nouvelle avancée possible vers un super-Etat européen, si fédéral soit-il, échouera aujourd’hui sous la pression des électeurs, même là où un référendum n’est pas nécessaire.

Cela vaut aussi pour l’Allemagne – le pays qui donnerait le la dans une Europe unie en un Etat. Il est donc grand temps, penserait-on, et en particulier pour la gauche, de lancer l’indispensable débat sur ce qu’on appelle en jargon bruxellois la finalité du processus d’intégration européenne – et l’exigence britannique d’une redéfinition du rapport entre l’Europe et ses Etats membres aurait pu en être le prétexte idéal.

Mais il ne s’est rien produit de tel. Les eurocrates et les gouvernements qui les soutiennent craignent les débats sur le but dernier de l’intégration européenne comme le diable craint l’eau bénite. S’il fallait encore une preuve de l’impuissance politique auto-imposée de Bruxelles – de la paralysie de la politique européenne prise dans son impasse historique –, ce serait la façon dont ont été reçues les exigences britanniques.

Après les polémiques obligées sur le traitement de faveur que réclament éternellement les Britanniques, alors que toutes les nations européennes rêvent depuis belle lurette d’en réclamer autant, on est passé à la procédure bruxelloise classique : la négociation d’un bon vieux communiqué grâce auquel tous les gouvernements concernés ainsi que l’eurocratie peuvent croire et faire croire qu’ils ont eu gain de cause. L’établissement de tels textes, où de grands thèmes se trouvent émiettés en petits détails technocratiques incompréhensibles pour le profane, est désormais un art développé à la perfection par Bruxelles ; peut-être son seul art et, en tout cas, de loin le plus marquant.

Le problème, qui n’a pourtant jamais gêné les responsables politiques européens, c’est que, régulièrement, l’accord ainsi atteint perd sa substance au bout de quelques mois et exige alors une nouvelle révision collective, une nouvelle pseudo-solution. Mais en attendant, on a obtenu le calme, et tant qu’au round suivant nul ne se souvient du dernier, le travail sur ce qu’on ose appeler l’idée européenne peut tranquillement se poursuivre.

Les peuples européens vivant en démocratie attendent de leur gouvernement qu’il protège leur attachement à l’autodétermination nationale, y compris contre Bruxelles et, dans tous les cas, contre Berlin

Ainsi a donc été gâchée une nouvelle chance d’échafauder un plan B. Pour que l’Europe soit sauvée, il faudrait qu’un tel plan lève résolument le tabou sur la nationalité, les frontières nationales et les intérêts nationaux. Ce qui, après le naufrage des « illusions delorsiennes », ne devrait pas donner tant de mal à la gauche, elle qui entend défendre l’Etat-providence européen.

L’Europe organisée est condamnée à disparaître, aussi longtemps que le gouvernement allemand, se réclamant du droit européen, peut faire prescrire par Bruxelles à des pays comme la Pologne ou le Danemark une restructuration de leur population par l’ouverture de leurs frontières à des contingents de migrants, contingents calculés en pourcentage d’un chiffre total qui ne cesse de gonfler – simplement pour que l’Allemagne et l’économie allemande puissent ériger leur problème démographique autogénéré en problème européen, et ainsi légitimer sur le plan intérieur la restructuration de leur propre population par une immigration illimitée.

Les peuples européens vivant en démocratie attendent de leur gouvernement qu’il protège leur attachement à l’autodétermination nationale, y compris contre Bruxelles et, dans tous les cas, contre Berlin. C’est pourquoi une politique extérieure intra-européenne qui s’exerce dans le respect de la souveraineté nationale ne saurait être tout bonnement remplacée par une politique intérieure paneuropéenne centralisée.

« Non à un super-Etat, oui à la coopération » : ce slogan, qu’on entend aujourd’hui décliner sous diverses formes dans bien des pays européens, pourrait être une piste – ce qui lui vaut d’être dénoncé comme antieuropéen par les Européens de profession. Mais les grands Etats hétérogènes ne sont pas l’avenir, quoi que nous serinent avec un bel ensemble le philosophe allemand Jürgen Habermas et Peter Sutherland, représentant cosmopolite du capital européen [Irlandais, il est président de Goldman Sachs International].

C’est précisément dans la tradition française qu’on pourrait puiser la formule d’une future Europe, formule ouverte et qui, bien sûr, resterait à développer : l’Europe des patries chère à de Gaulle. Ou l’Europe des patries et des matries, proposerais-je en guise de premier pas vers un rebranding (« un renouvellement d’image ») politiquement correct.

Une occasion manquée

Quoi qu’il en soit, nous ne tarderons pas à payer cette occasion historique manquée. Il est probable que l’accord de Bruxelles avec David Cameron et une partie de son gouvernement ne suffira pas aux électeurs britanniques. Dans ce cas, il faut espérer qu’un retrait de la Grande-Bretagne n’entraînera pas un réveil des fantasmes centralistes d’intégration, une alliance renouvelée entre la gauche européenne et la technocratie européenne.

Il en résulterait plus de résistances encore, non seulement à droite, où le nationalisme est ancré depuis toujours, mais aussi dans la clientèle traditionnelle de la gauche, qui, face à la fusion du vieil internationalisme prolétarien avec le nouvel internationalisme de la finance, n’a plus guère d’autre choix que de rejoindre les partis protestataires, aujourd’hui majoritairement de droite.

Si, pour toute réponse, la gauche persiste à accabler de son mépris culturel ses anciens électeurs et à ne voir en eux qu’un « ramassis » (Sigmar Gabriel, vice-chancelier allemand SPD), l’« Europe », au lieu de se refonder de façon relativement ordonnée, se décomposera chaotiquement par suite de la stagnation économique et d’une immigration illimitée. Une hypothèse rendue plausible par la rigidité des élites européennes, qui est en fait de la lâcheté.

Ce scénario ne serait pourtant pas inévitable. En plein essor à gauche comme à droite, le populisme, comme le désigne péjorativement un centre réduit à peau de chagrin, pourrait juguler l’abstentionnisme qui se développe depuis plusieurs décennies dans les démocraties européennes. Les gouvernements, eux, pourraient réagir en fermant un peu plus les voies décisionnelles, pour prémunir leurs certitudes politiques contre ceux à qui elles ne disent plus rien. Mais il n’est pas sûr que cela fonctionne, et alors se ferait peut-être jour la possibilité – et d’ailleurs la nécessité – d’une reconfiguration par le bas des chances de participation démocratique.

On en trouverait de premiers exemples en Grande-Bretagne, justement, avec l’élection de Jeremy Corbyn à la tête d’un Labour Party renouvelé, mais aussi le référendum organisé par le gouvernement Cameron pour damer le pion à l’UKIP (parti britannique antieuropéen) et autres. La nouvelle vague de participation démocratique dont l’Europe a besoin ne peut s’amorcer ni sur un mode supranational ni au sein d’institutions conçues ou réaménagées par les Juncker et les Draghi de ce monde pour servir leurs propres buts et les intérêts qu’ils représentent.

La démocratie ayant besoin d’air pour respirer, il faut pourtant aussi une réforme de l’Europe supranationale. La renégociation du rapport entre l’UE et la Grande-Bretagne, qui serait à l’ordre du jour après un éventuel Brexit, en offrirait une nouvelle occasion, peut-être la dernière. La pression autoritaire exercée par la Cour de justice de l’UE pour imposer la libéralisation devrait notamment être contrée par un renforcement des Parlements nationaux, et la BCE, désormais cantonnée dans ses tâches fondamentales, devrait renoncer, tout comme la Commission, à vouloir prescrire aux Pays membres leur politique budgétaire, par exemple.

Si cela n’allait pas, il faudrait envisager rien de moins qu’un rétablissement partiel et coordonné de la souveraineté monétaire dans les pays européens qui subissent l’euro. En comparaison, la querelle sur les réfugiés ne serait plus qu’une bagatelle.

(Traduit de l’allemand par Diane Meur)

Wolfgang Streeck (Sociologue de l’économie et professeur à l’université de Cologne)

Source : Source : Le Monde, Wolfgang Streeck, 02-03-2016

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La Saint-Sylvestre à Cologne. Du collaborationnisme contemporain. Coup de gueule.

9 Janvier 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #l'Allemagne, #L'Italie., #L'Espagne., #Ukraine, #La Russie, #Daesch, #La Turquie

La Saint-Sylvestre à Cologne. Du collaborationnisme contemporain. Coup de gueule.

La Saint-Sylvestre à Cologne. Du collaborationnisme contemporain. Coup de gueule.

Le 08 janvier 2016

Dans L’Homme-Dieu ou le sens de la vie, Luc Ferry dresse ce constat cinglant et sans compromis qui cependant peut être différemment conçu selon les sensibilités : l’homo occidentalis ne sait (ne veut plus ?) se sacrifier pour une cause transcendante, que ce soit Dieu ou la Patrie. Tout au plus serait-il capable d’abnégation vis-à-vis de sa famille ce qui semble être un contrepoids à la misère relationnelle qui caractérise une modernité ultra-individualiste. Cette observation est d’autant plus intéressante à analyser et à soumettre à la réalité actuelle que son auteur est un ancien manitou de Grenelle dont la philosophie a nécessairement marqué la jeunesse française.

A-t-il tort ? Je ne le crois hélas pas. Tout le démontre avec une éloquence accablante. Puisqu’il est question, lato sensu, de l’Occidental, prenons le cas tout récent et tout saisissant de l’Allemagne pour en revenir après à la France.

La nuit de la Saint Sylvestre ne fut pas des plus clémentes pour plus de 80 jeunes Allemandes sorties fêter l’approche du nouvel An et qui auraient goûté plus que de raison à la bonne bière du terroir. De leur terroir à elles. Celui de leurs ancêtres. Violemment abordées par une centaine de clandestins plus portés à combattre les mauvaises moeurs des Allemandes que les vilains barbus de Daesh, elles ont été tabassées (enfin, pour certaines), violées (enfin, seul un viol, un seul, a été recensé, mon œil !) et volées. C’est bien connu, la meilleure façon de voir satisfaire sa demande d’asile consiste à traumatiser les autochtones arguant des difficultés à s’assimiler vu leur intolérance.

Henriette Reker, maire de la ville, s’est érigée en reine de la prévention 2 en 1. Elle a d’abord activé l’option du surtout-pas-d’amalgame – dans le cas présent en taisant les affinités idéologiques des agresseurs – puis elle a renversé les responsabilités en pointant du doigt l’attitude provocatrice des victimes. Les prédicateurs saoudiens les plus radicaux n’auraient pas fait mieux. Issue du monde à l’envers qui devient le nôtre, cette dame ne s’est pas gênée pour distribuer des conseils de bienséance dont elle s’est démarquée peu après. Soyons clair. Le fait qu’elle maintienne ou qu’elle rétropédale ne change rien à l’affaire pour la simple et terrible raison que les Reker ont littéralement inondé l’Europe. L’antinationisme dont ils firent leur credo revient à écraser une franche majorité qu’ils ont le saint devoir de défendre par une minorité d’envahisseurs qui ne se cachent plus d’être ce qu’ils sont et qui en l’occurrence s’en sont pris à ces pauvres Allemandes pour ce qu’elles sont et non pas pour ce qu’elles font. Idem pour les chiites, des druzes, des yézidis et des chrétiens en Syrie et en Irak. Pourquoi les Européennes connaîtraient-elles un autre sort ?

Les Reker se diront peut-être pacifistes. Ils (ou elles) devraient être jugés comme tel (telles). Les pacifistes des années 20 ayant rempli les rangs des collabos aux heures de l’Occupation, on voit déjà dans quel camp vont se retrouver, comme par magie, les promoteurs angéliques du vivre-ensemble aux dépens des siens. Dans des situations telles que fut celle des années 39-45, telles qu’est celle d’aujourd’hui à travers les villes frappées comme vient de l’être Cologne, rester neutre relève de la mauvaise foi, voire du crime.Venez-donc dans le Donbass, à peine arriverez-vous à y trouver un habitant qui se déclarerait neutre tant vis-à-vis de Kiev que du voisin qui a perdu ses proches et dont la maison a été rasée par l’artillerie oukrop ! Les jeunes femmes passées à tabac dans la nuit du 31 décembre ont bien des pères, des frères, des amis, des collègues. Où sont-ils donc ?

L’Histoire condamne les collabos comme le christianisme condamne les « tièdes ». Ces deux catégories ont la triste vertu de faire bon ménage entre autres par le biais du déni.Molenbeek est une conséquence directe du grand Déni. Résultat : cette ville belge compte 22 mosquées contre 8 églises. Le problème, ce ne sont pas les mosquées en tant que telles mais le déni de soi exprimé à travers cette inversion quantitative choquante qui (heureusement) n’aurait pas d’équivalent inverse dans un pays musulman. La baignade séparée hommes/femmes revendiquée par le collectif « les Femmes de la Camy » de Mantes-en-Yvelines, là encore, dans l’esprit de Mme Reker, à des fins de sécurité, découle elle aussi du déni d’identité.Un inventaire dressé en 2015 révèle la menace qui pèse sur les églises de France avec au total 285 églises menacées. Manque de moyens, se lamente-t-on ? Il s’en trouve pourtant à gogo quand il s’agit de perfuser les désoeuvrés professionnels des cités ou de monter des expos obscènes dans les chapelles provinciales.

Je suis l’Esprit qui toujours nie, avoue le Mephisto goethien. Cet Esprit qui toujours nie enjambe insolemment le bémol de Ferry quant à la défense des liens de famille qui malgré tout demeurerait une constante. Cela parce que la défense de la famille est indissociable de celle de sa Terre. De son espace ancestral et vital. Le rejet de soi, loin de susciter l’empathie des envahisseurs, nourrit le dédain qu’ils ont d’une civilisation à leur sens – et il se trouve qu’ils ont raison – assez peu voire pas du tout viable dans son état actuel. A l’utopie finale de 1996 avec Depardieu en première ligne dans Le plus beau métier du monde se substitue, presque vingt ans plus tard, le chef-d’œuvre ambigude Philippe de Chauveron, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, assaisonné de répliques semi-comiques semi-amères du genre « Même les vieilles bourgeoises se convertissent à l’islam » lancée en arabe par le marchand d’une supérette halal ou encore « C’est ça la France maintenant ?! », celle-ci étant d’un haut fonctionnaire congolais. La péroraison moralisatrice venant clore les deux films n’enlève rien à l’effet produit par les piqûres de rappel dont s’avère parsemée la version 2014.

Le problème, je répète, ce n’est pas l’islam. La preuve, des jeunes filles kurdes s’organisent en groupes armés contre les salafistes qui violent et égorgent les leurs. Des ados sunnites rejoignent les forces armées syriennes au nom du salut de leur terre. Des martyrs tant chiites que chrétiens refusent l’allégeance à l’EI sachant très bien ce qui les attend. Le problème, c’est la tiédeur militante, aveugle et, à la lumière des derniers évènements, criminelle de l’homo occidentalis. De là le phénomène de la Cologne. De là le même coup de force sordide à Helsinki et à Vienne. Ferry avait raison. Mais pas assez. Il a dit A, il aurait dû se décider à dire B. Cela vaut pour toutes les nations européennes qui, à l’heure qu’il est, ont un exemple à suivre – celui du Donbass résistant contre les joyeusetés secondaires de l’atlantisme dont l’invasion (soi-disant) migratoire à laquelle nous assistons fait partie intégrante.

Françoise Compoint

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Pablo Iglesias à la conquête du pouvoir. Partie 2 – l’OTAN

4 Janvier 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #AMERIQUE, #L'Espagne., #L'OTAN.

Pablo Iglesias à la conquête du pouvoir. Partie 2 – l’OTAN

 
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Le 17 novembre 2014, dans une interview accordée à Cadena Ser, Pablo Iglesias affirmait que le jour où il deviendrait président du gouvernement, il essaierait de faire sortir l’Espagne de l’OTAN en organisant un référendum lors duquel l’Espagne déciderait souverainement de sa sortie de l’Alliance. « Je suis un patriote et je n’aime pas qu’il y ait des militaires d’autres pays sur le sol espagnol » a-t-il dit. Et d’ajouter : « Je crois que l’OTAN nous fait courir un risque ».

Aujourd’hui, un an après cette proclamation patriotique, Pablo Iglesias laisse clairement entendre qu’il n’est plus question de quitter l’Alliance. Son projet consiste maintenant à « reformuler les fonctions de cette organisation ». Il souhaite dorénavant doter l’Europe et l’Espagne d’une « plus grande autonomie stratégique » au sein de l’organisation « en approfondissant la Politique européenne de sécurité et de défense (PESC) pour faire face aux relations avec notre voisinage et aux problématiques globales depuis une perspective exclusivement européenne ».

L’ex-chef d’état d’état-major des armées sous le gouvernement socialiste de Zapatero, Julio Rodríguez est du même avis. C’est sans doute la raison pour laquelle Pablo Iglesias l’a désigné comme numéro deux sur la liste que Podemos a présentée à Saragosse lors des dernières élections. Pablo Iglesias a même déjà proposé à ce général de réserve d’être un jour son ministre de la Défense. Pilote de formation, Julio Rodríguez a dirigé les bombardements lors de la guerre impérialiste menée par les puissances occidentales contre la Libye de Kadhafi en 2011 et La izquierda diario souligne qu’il a toujours été un fervent défenseur de l’Alliance, citant à l’appui qu’en juillet 2009, lors d’un séminaire qui s’était tenu à l’université Menéndez Pelayo à l’occasion du 60ème anniversaire de l’Alliance, le général avait affirmé que celle-ci était « irremplaçable ». Comble d’ironie, le recrutement de Rodríguez par Podemos a eu lieu le 4 novembre 2015, le jour même de la visite effectuée par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, dans la ville de Saragosse à l’occasion des manœuvres prévues dans le cadre de l’opération Trident Juncture 2015, une opération menée sur trois pays (Espagne, Italie et Portugal) et regroupant 36000 hommes et 30 nations. Selon le site du Ministère de la Défense français, le Trident Juncture 2015 est le « plus important exercice interarmées réalisé par l’Alliance depuis 2002 et [le] premier entraînement élaboré dans la perspective d’une rénovation de la capacité d’action rapide de l’OTAN ». Autre ironie du sort, ce jour-là eurent lieu à Saragosse des manifestations anti-OTAN qui brandissaient le slogan « Stoltenberg go home ! », un appel très conforme à l’esprit des Indignados mais non repris par celui qui a porté leur combat sur la scène politique.

Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de l’OTAN ? Dans un ouvrage intitulé La stratégie américaine et l’Europe publié en 2005 sur le site de l’Institut de Stratégie Comparée (et qui n’est malheureusement plus en ligne aujourd’hui), Bruno Colson rappelle quelques fondamentaux concernant l’OTAN. Selon lui, « l’objectif américain en Europe est clair et se conjugue d’emblée sur un double registre. Il s’agit [de faire en sorte] que l’Europe soit stable et sûre pour que les soldats américains n’aient plus à y verser leur sang. Il s’agit aussi que les économies européennes soient en suffisamment bon état pour offrir des possibilités d’investissements et pour créer des emplois aux Etats-Unis ». Tout au long de son ouvrage, Bruno Colson s’appuie sur des témoignages de diplomates étasuniens qui tous vont dans le même sens. Par exemple, pour Richard Holbrooke, assistant du secrétaire d’Etat pour l’Europe entre 1994 et 1996, « l’OTAN est une association d’économies de libre marché, de démocraties de libre marché » et pour Stuart Eizenstat, qui a occupé les fonctions d’ambassadeur auprès de l’Union européenne et de secrétaire adjoint au commerce, les objectifs économiques des Etats-Unis en Europe sont liés à leur politique étrangère. Pour Warren Christopher, secrétaire d’Etat pendant le premier mandat de Bill Clinton, l’OTAN se trouve « au cœur de la stratégie globale des Etats-Unis » et selon l’ex-secrétaire adjoint à la défense Walter Slocombe, « l’engagement des Etats-Unis dans l’OTAN n’est pas une affaire d’altruisme ». Cette conception de la nécessité de la domination de l’OTAN en Europe a été clairement synthétisée dans la version de mars 1992 du Defense Planning Guidance « rédigé par des fonctionnaires du département d’Etat et du Pentagone sous la direction du sous-secrétaire à la Défense chargé des Affaires politiques, Paul D. Wolfowitz, et en liaison avec le Conseil national de sécurité ». Ce document, qui a défini ce que devait être le nouvel ordre mondial, insistait sur le fait que « l’OTAN véhicule des intérêts américains en Europe [et] doit rester le premier garant de la sécurité sur le vieux contient » (Colson).

Voici donc l’organisation que Pablo Iglesias voulait, il y a un an, chasser du sol espagnol et qu’il projette maintenant d’infiltrer afin de traiter les affaires internationales « depuis une perspective exclusivement européenne ».

Celui qui mettra en doute la cohérence de la position de Pablo Iglesias pourra se voir objecter avec raison que le leader de Podemos n’a pas changé de projet – exclure les Etats-Unis de la scène européenne – mais seulement de méthode – plutôt que de chasser l’OTAN, en faire une entité exclusivement européenne. Mais subsiste la question de savoir comment il mènera à bien sa politique du coucou consistant à chasser les Etats-Unis du poste de commandement de l’Alliance. Nous pouvons sérieusement nous demander de quels leviers il dispose – il ne le dit pas lui-même – afin de mener à bien son projet.

D’une part, l’OTAN est une voix unique imposée depuis le dehors à un concert de nations en désaccord sur un grand nombre de questions géopolitiques – comment en effet définir une politique étrangère européenne conciliant les impératifs géopolitiques de la Pologne ou des Pays Baltes et qui n’ont rien à voir avec ceux de la France ou de l’Allemagne ? D’autre part, comme le rappelle Bruno Colson, « un effacement progressif de l’OTAN ferait un tort considérable aux Etats-Unis ». Il marquerait aussi l’arrêt du projet de conquête et de dislocation de la Russie qui dépasse le cadre étroit des promesses électorales du leader de Podemos.

Puisque Pablo Iglesias ment, et quelles que soient les raisons de ce mensonge – ignorance, calcul électoral ou duplicité –, nous craignons qu’il ne constitue pas un espoir sérieux pour les Espagnols qui souhaitent regagner une dignité qui leur a été confisquée par une classe politique opportuniste et compromise avec les oligarchies qui tirent les ficelles de la mondialisation.

Une classe politique que nous pouvons le soupçonner de vouloir rejoindre tôt ou tard, si l’affaire n’a pas déjà été conclue.

Bruno Adrie

Première partie :

Alexis Tsipras and Pablo Iglesias

Pablo Iglesias, chef du mouvement Podemos, à la conquête du pouvoir en Espagne. Partie 1: l’Europe, publié le 22 décembre 2015

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Iglesias, chef du mouvement Podemos, à la conquête du pouvoir en Espagne. Partie 1: l’Europe

4 Janvier 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #AMERIQUE, #L'OTAN., #L'Espagne., #Les transnationales

Iglesias, chef du mouvement Podemos, à la conquête du pouvoir en Espagne. Partie 1: l’Europe

Alexis Tsipras and Pablo Iglesias

Dans Le Monde diplomatique de juillet 2015, Pablo Iglesias signait un article faisant le point sur la situation de la gauche en Europe et sur les forces et faiblesses du mouvement Podemos en Espagne. Revenant brièvement sur les négociations qui opposaient la Grèce et l’Allemagne depuis le mois de janvier, Pablo Iglesias jugeait que la fermeté allemande vis-à-vis de la Grèce devait s’interpréter comme un avertissement adressé à tous ceux qui oseraient se dresser contre la dictature de l’euro et en particulier à Podemos : « Nos adversaires craignent en effet que toute victoire enregistrée par Syriza [ne] dope nos propres résultats. » écrivait-il.

Il pensait alors que Tsipras avait réussi à « générer des contradictions au sein du bloc hégémonique de l’Eurogroupe (…) par de timides critiques de la manière dont l’Allemagne gérait la crise européenne ». Jugement étonnant. Pourquoi par de timides critiques ? a-t-on envie de demander. Parce qu’elles sont plus efficaces pour refaçonner les choix européens ? Pablo Iglesias croit sans doute que Phidias taillait le marbre avec un pinceau.

Après avoir fait l’apologie de la politique de Tsipras, Pablo Iglesias décrivait sa propre stratégie. S’appuyant sur le fait que l’Espagne est plus forte que la Grèce car représentant plus de 10% du PIB total de l’Union européenne (contre moins de 2% pour la Grèce), il affichait la certitude de « disposer d’une marge de manœuvre plus importante » dans les négociations avec les créanciers de l’Espagne. Il était convaincu qu’il pourrait ainsi obtenir une réforme des traités budgétaires, ce qui permettrait, par la suite, un accroissement des dépenses publiques, le développement de politiques sociales, puis l’arrêt de la baisse des salaires afin de relancer la consommation.

En envisageant la fondation d’ « un autre paradigme que les politiques d’austérité » dans un cadre européen, Pablo Iglesias montrait qu’il faisait partie de ceux qui veulent réformer l’Europe de l’intérieur. Comme Tsipras, il n’a aucun projet de sortie et réclame seulement la modification des traités budgétaires afin de revoir les déséquilibres en Europe. « Une fois ces réformes acquises » écrivait-il, il poserait « la question de la dette au niveau européen, dans le cadre d’une restructuration visant à lier les remboursements à la croissance économique, par exemple ».

Que comprend-on ici ? Que, pour Pablo Iglesias, restructurer la dette revient d’abord, puisque c’est le premier exemple qui lui vient à l’esprit, à « lier les remboursements à la croissance économique ». Donc, apparemment, pour Pablo Iglesias, la dette est légitime et il va falloir la payer. Approche assez surprenante de la part d’un leader anti système, dressé contre la « caste », quand on sait que la dette résulte généralement – c’est vrai pour la France comme pour la Grèce – d’un cumul de deux facteurs : les taux excessifs pratiqués par les organismes prêteurs et les cadeaux fiscaux offerts aux classes dominantes c’est-à-dire à la « caste ».

Dans des travaux publiés sur le site du CADTM, Eric Toussaint a expliqué que l’effet cumulé de ces deux facteurs peut faire varier la dette de plusieurs dizaines de points de PIB (voir notre article sur ce sujet : « La Grèce, « sa dette », Shäuble et les Crassus d’aujourd’hui ») . Cet économiste a montré, par exemple, que si, dans les années 90, la Grèce avait contracté des prêts à des taux normaux et n’avait pas fait de cadeaux fiscaux à son oligarchie après 2001, alors son endettement aurait été de seulement 40% et non de 100% du PIB en 2009, ce qui aurait eu pour conséquence de ne pas déclencher de panique bancaire, de ne pas baisser sa notation et de ne pas provoquer la plongée subséquente du PIB, entraînant par là même un accroissement du ratio dette/PIB et la nécessité des plans de sauvetage qui ne sauvent rien puisque l’endettement de la Grèce n’a pas varié et tourne autour de 310 milliards d’euros.

Mais Pablo Iglesias ne semble pas vouloir aller jusqu’à une telle analyse et sa révolution va se contenter de demander, « par exemple », des échéances proportionnées à la croissance du PIB, lançant ainsi un message très clair aux créanciers de son pays : « Ne vous inquiétez pas, nous paierons ». Comme Tsipras et Varoufakis, il se montre raisonnable, fait preuve de docilité, lève la main avant de s’exprimer et parle seulement pour demander une faveur mesurée. Quant on pense que le journaliste très droitiste et très satisfait Eduardo Inda l’a traité de staliniste… Le voilà complice dans la propagande (voir le débat en espagnol).

Mais rien n’arrête les convictions de Pablo Iglesias, qui dans le même article affirme que la Grèce a réussi à secouer le continent. Quant on sait où se trouve la Grèce aujourd’hui, où l’ont conduite les rebelles Tsipras et Varoufakis – ce dernier avait prévu de saper les bases sur lesquelles l’oligarchie grecque appuyait sa domination. S’il avait su que Tsipras avait choisi la voie du référendum non pas pour contrer les exigences de l’Eurogroupe comme nous étions nombreux à l’avoir cru alors, mais pour arracher un « oui » au peuple grec afin de se dédouaner à l’heure de prendre des mesures allant à l’encontre des promesses qui avaient porté sa coalition au pouvoir et se faire l’exécutant des basses œuvres des créanciers. Et s’il avait su alors que Tsipras, après avoir trahi tous ses engagements, se serait maintenu au pouvoir dans un pays encore plus noyé par l’endettement et dépecé à coups de becs et ongles par les vautours qui récupèrent à bas prix les biens que l’Etat possède encore. S’il avait su… Mais peut-être savait-il.

On ne peut qu’être surpris par le manque de clairvoyance de ce leader politique porteur de promesses irréalisables dans le cadre contraignant dans lequel il souhaite les tenir. Il doit bien savoir qu’il n’obtiendra jamais une réforme de l’Europe et de ses traités.

Alors, Pablo Iglesias est-il rêveur ou menteur ? Est-ce parce qu’il ne porte pas de cravate et qu’il exhibe une barbiche adolescente qu’il doit passer pour quelqu’un de naïf et victime de ses propres illusions ? Il semble accorder une grande importance à sa tenue négligée, en témoigne sa remarque concernant son attitude vis-à-vis du roi. Lors de la visite du roi d’Espagne au Parlement européen, Pablo Iglesias s’est trouvé devant un dilemme. En effet, étant antimonarchiste, la logique aurait voulu qu’il n’aille pas le saluer.

Cependant, ne voulant pas rester « [coincé] dans la grille d’analyse traditionnelle de l’extrême gauche, qui offre très peu de possibilités d’action », et ainsi perdre automatiquement une partie de l’électorat visé par son parti et qui respecte la figure du roi – ne pas y aller, « [c]ela nous aliène instantanément de larges couches de la population qui éprouvent de la sympathie pour le nouveau roi », écrit-il –, il a décidé de s’y rendre tout en manifestant son désaccord en ne changeant rien « à [sa] façon de [se] présenter, avec [ses] vêtements de tous les jours, en ignorant le protocole ».

Comme si les tenues casual ou bourgeoises-négligées trahissaient le fond d’une politique. On a bien vu le coup de la cravate avec Varoufakis. Pas de cravate égale cool, égale proche du peuple, égale changement.

Non, ce n’est certainement pas en rêvant que Pablo Iglesias est devenu le chef de Podemos. Et il est certainement suffisamment intelligent pour savoir qu’il vend de fausses promesses à ses électeurs. Car il a le sens pratique Pablo Iglesias, il pense électoralement, ne veut pas trop faire gauche, il veut juste faire cool et ratisser large, ceux d’en bas contre ceux d’en haut (chez lui le schéma vertical haut/bas remplace le schéma traditionnel droite/gauche, une sacrée innovation conceptuelle en politique !). Or en ratissant large, il trahit forcément sa vraie base, celle des Indignados, qui attend des solutions radicales. Non, Pablo Iglesias veut autre chose, il vise la Moncloa et veut être le premier président de gouvernement sans costume ni cravate. Que fera-t-il alors ? Que sera-t-il capable de faire ? Que le laissera-t-on faire ? Nul ne le sait.

Peut-être que dans quelques années, Iglesias aura réussi à trouver une place confortable dans le jeu trompeur des alternances toujours prometteuses mais qui n’aboutissent jamais qu’au maintien du statu quo, parce que changer demande trop de force, trop de volonté, trop de créativité et trop de sacrifice de soi ; et il est si facile et tellement moins dangereux de d’apprendre à mentir – la nécessité faisant loi – pour mieux s’endormir dans les plaisirs de Capoue.

Dans sa tombe, Allende, qui est mort en action et pour une idée, sourira alors dans son costume et derrière sa cravate.

Bruno Adrie

Photographie: Luigi Mistrulli/Sipa/Rex pour The Guardian

Partie 2 :

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Pablo Iglesias à la conquête du pouvoir. Partie 2 – l’OTAN

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En Espagne, les citoyens font plier les banques… parce qu’ils agissent ensemble

28 Juin 2015 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Europe supranationale, #Economie, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Le grand banditisme, #Les transnationales, #L'Espagne.

En Espagne, les citoyens font plier les banques… parce qu’ils agissent ensemble

En Espagne, les citoyens font plier les banques… parce qu’ils agissent ensemble

Un habitant menacé d’expulsion par la banque vient négocier ses dettes… accompagné d’une dizaine de personnes. C’est une des méthodes de la Plateforme des victimes des hypothèques. Ces groupes locaux ont essaimé partout en Espagne, résistant collectivement à la vague d’expulsions : un exemple… inspirant.

– Madrid, reportage

Peu à peu, les fauteuils se remplissent. Plus d’une vingtaine de personnes s’entassent dans le petit centre social autogéré « Nosaltres », au cœur de Madrid, dans le quartier populaire de Lavapies.

Il y a des jeunes militants à la barbe longue, des quarantenaires qui sortent du boulot, des retraités bien apprêtés. Tous les lundis soirs, ils se retrouvent pour « l’assemblée logement ». Ensemble, ils forment l’un des groupes locaux de la Plateforme des victimes des hypothèques. En espagnol, Plataforma de los afectados por las hypotecas, ou PAH.

« Alvaro ? Où en es tu ? » lance un participant. Avec sa femme, ils ont acheté leur appartement il y a dix ans, en pleine bulle immobilière. Puis la crise et le chômage sont venus. Les petits boulots ne suffisent plus à payer l’hypothèque. Ils tentent de renégocier leur dette auprès de leur banque, ou de transformer l’hypothèque en location à tarif social.

Stop expulsion

Stop expulsion

A l’autre bout du cercle, le quarantenaire se lève. « La directrice d’agence me dit qu’elle ne peut rien faire. » La banquière à laquelle ils ont affaire a jusqu’ici été inflexible. Les réactions fusent. Tout le monde est d’avis qu’elle cherche à gagner du temps, pour obtenir l’expulsion d’Alvaro et sa femme. « Il faut agir vite. » « On maintient la pression. » « Quand est-ce qu’on y retourne ? »

« Elle m’a dit de ne pas passer le jeudi après-midi parce qu’il y a beaucoup de clients », avance Alvaro… « Parfait, donc rendez-vous jeudi 16 heures devant l’agence. Qui peut venir ? » Plusieurs mains se lèvent. L’une se désigne même pour faire des tracts résumant le cas d’Alvaro, à distribuer aux clients de la banque.

Il n’ira pas négocier seul, mais accompagné d’une dizaine de personnes vêtues des tee-shirts verts de la PAH. Le but est que la directrice d’agence contacte ses supérieurs, les seuls habilités à décider sur ce type de dossier. Pour y arriver, on tape la banque là où ça fait mal : à l’image.

« C’est d’une utilité énorme »

Autres cas, celui de ce retraité qui a cessé de payer son loyer il y a trois ans « à cause de problèmes familiaux ». Un jour, il reçoit l’avis d’expulsion : « J’étais désespéré, je croyais que j’allais rester à la rue. Quelqu’un m’a dit qu’il y avait cette assemblée, ils m’ont aidé. » Sa dette a été rééchelonnée, il a pu rester chez lui.

« C’est d’une utilité énorme. Il y a des gens, si on les met à la rue, c’est la mort. Ils me l’ont évitée, et si je peux aider à éviter cela à d’autres, chaque fois que je pourrai, je participerai aux assemblées et aux actions. » On n’aurait pas imaginé ce vieil homme digne dans son costard impeccable occuper une banque à force de chansons, sit-in et distribution de tracts.

Après deux heures de débat, l’assemblée est levée dans un joyeux brouhaha. On fume une clope en fermant le centre social, puis les discussions se poursuivent dans un bar voisin. « Le cas le plus extrême, c’est l’expulsion, raconte Carles, un jeune homme à la barbe blonde luxuriante. C’est l’un des plus anciens de l’assemblée. Dans ce cas, on convoque le maximum de personnes, on s’amasse devant la porte du logement, et on résiste pacifiquement. »

Affiche : « Tu as un problème de logement ? Tu n’es pas seul ! »

Affiche : « Tu as un problème de logement ? Tu n’es pas seul ! »

« Si je faisais une caricature, je dirais qu’il y a deux types de gens qui viennent à la PAH : les militants et les personnes affectées, poursuit-il. Mais en fait, on est tous touchés d’une façon ou d’une autre. On a tous des difficultés à se loger. »

Parmi ceux qui participent à l’assemblée, beaucoup n’avaient pas imaginé devenir un jour militants. Ils arrivent souvent là par le bouche à oreille. « Tu n’arrives plus à payer, ou tu sens que ce sera bientôt le cas ? Viens à l’assemblée de ton quartier », répètent les slogans. La PAH accepte tout le monde, mais chaque nouveau venu est aidé à deux conditions. D’abord, il doit venir aux assemblées chaque fois qu’il peut. Ensuite, il doit rester, même une fois son problème résolu, car il peut aider les autres grâce à son expérience.

Le pouvoir aux citoyens, plutôt que l’assistanat

La Plateforme a été lancée en février 2009 à Barcelone, par un petit groupe d’activistes du droit au logement. « Ces quarante dernières années, l’État espagnol a encouragé les gens à accéder au logement via le surendettement, explique Carlos Macias, porte-parole national de la PAH. En 2007, l’Espagne construisait plus que la France et l’Italie réunies. On a vu venir l’explosion de la bulle immobilière et la crise. On s’est dit que beaucoup de gens allaient perdre leur emploi, qu’ils ne pourraient plus payer les hypothèques et que des milliers de familles allaient être expulsées. Mais on ne pouvait pas apporter une solution à un problème aussi massif avec quatre experts dans un bureau qui gèrent les cas un par un. »

Alors ces militants se sont inspirés de la culture anarchiste et autogestionnaire des mouvement sociaux barcelonais. « Plutôt que de l’assistanat, on a donc instauré des assemblées où les gens partagent l’information et se forment entre eux », poursuit-il.

Le procédé « redonne du pouvoir aux gens. On les aide à surmonter la honte d’être dans cette situation, et on leur donne un savoir technique pour y faire face. Ils prennent conscience que seuls, ils ne peuvent pas y faire face, mais à travers l’action collective, on peut y arriver », détaille le porte-parole. Un discours repris par le slogan de la Plateforme : « Oui, c’est possible. » « On s’entraide avec les amis de la PAH et ça fait du bien », confirme Alvaro à Madrid.

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Et ça fonctionne, la PAH a fait tache d’huile. Une fois formé au sein d’une assemblée, chaque citoyen peut en créer une nouvelle dans son quartier, et ainsi de suite. Depuis 2009, près de 220 groupes locaux ont essaimé dans tout le pays, ont stoppé 1663 expulsions et relogé 2500 personnes.

Une force de frappe due au fait que « la PAH a changé l’imaginaire collectif, estime Carles à Madrid. Quand on est face à la banque, on se sent inférieur. Mais aujourd’hui, les banques n’ont plus l’opinion publique pour elles. Elles doivent négocier. »

Inaction de l’État

La PAH apporte une réponse à une urgence sociale. Désormais, les statistiques des expulsions rythment l’actualité de la même façon que les chiffres du chômage. Plus de 100.000 en 2012, année record, 67.000 en 2013 puis 68.000 en 2014… La majorité de ces expulsions arrivent à des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer ou leur hypothèque. Au plus fort de la crise, on comptait plus de 500 expulsions par jour.

La Constitution espagnole garantit le droit à « un logement digne et adapté ». Mais dans les faits, la politique espagnole du logement n’a pas su se renouveler face à la crise. « Nous faisons ce que devrait faire l’État », déplore Carlos.

La loi sur les hypothèques est l’une des moins protectrices de l’Union Européenne. D’habitude, la banque récupère la maison ce qui annule la dette. En Espagne, si la valeur du logement est devenue inférieure à celle de la dette, la personne expulsée doit continuer de rembourser.

Le porte-parole résume : « Si on regarde le paysage du logement en Espagne, c’est le pays qui expulse le plus, c’est le pays qui a le plus de logements vides – plus de 3,5 millions – et c’est le pays de l’Union Européenne avec le moins de logements sociaux – moins de 1 % face à une moyenne de 18 %… »

Carlos Macias

Carlos Macias

La PAH tente donc aussi d’agir au niveau politique. Grâce à une initiative législative populaire, en 2012 une proposition de loi est arrivée jusqu’au Parlement. Elle prévoyait l’effacement de la dette quand la banque récupère le logement, un développement du logement social et un moratoire sur les expulsions. Elle a été repoussée à cause du Parti Populaire, le parti de droite majoritaire à l’Assemblée.

La PAH s’est donc réorientée vers une action locale. Cette fois-ci, l’initiative législative populaire a été déposée au Parlement de Catalogne. Il ne manque que deux voix pour qu’elle soit approuvée. Côté municipal, trois villes catalanes ont déjà pris des mesures pour récupérer des logements vides appartenant aux banques : elles sont pénalisées d’une amende si elles ne les louent pas, une façon de créer des logements à tarifs sociaux.

Barcelone pourrait aussi suivre le mouvement. Fin mai c’est une ancienne porte-parole de la PAH, Ada Colau, qui a été élue maire. Son programme promet notamment un moratoire sur les expulsions. Le jour de son investiture, symboliquement, elle est elle-même intervenue pour en empêcher une.

« C’est la preuve que c’est une question de volonté politique, en déduit Carlos Macias. En cette année d’élections, le contexte est favorable. On espère faire changer les choses en Catalogne et créer un effet domino dans les autres principautés autonomes. »

LA LUTTE CONTRE LA PRÉCARITÉ ÉNERGÉTIQUE SENE AUSSI DANS LES ASSEMBLÉES

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Avant de ne plus payer son loyer ou son hypothèque, on commence souvent par arrêter de payer les factures… Tous les mercredis, dans le quartier de la vieille ville de Barcelone, l’assemblée de « l’alliance contre la précarité énergétique » rassemble près d’une trentaine de personnes. « Quand vous sentez que vous n’allez plus pouvoir payer les factures, premièrement, venez à l’assemblée, commence la coordinatrice Tatiana. Deuxièmement, allez aux services sociaux. Troisièmement, regardez votre facture dans le détail. » Puis les cas se succèdent.

Victoria, 47 ans, ne paye plus son loyer depuis quatre ans, et ses factures depuis un an. « Avant, la famille m’aidait, mais maintenant elle aussi a des problèmes… » Malade, elle ne peut plus travailler.

Victoria

Victoria

Cela fait six mois qu’elle vient aux assemblées. L’alliance lui a déjà évité une coupure d’eau. « Maintenant, je me sens bien plus forte devant les services sociaux. J’ai bientôt un rendez-vous avec eux, on va parler d’aides pour payer les factures. »

Anna, elle, vient depuis deux mois. « Ils m’ont coupé l’électricité en 2012, on s’est rebranchés au réseau avant le compteur… Aujourd’hui, la compagnie d’électricité me demande 5000 euros. J’ai essayé de négocier, ils ont dit que c’était impossible, alors on a fait une action chez eux. Maintenant, je rembourse 20 euros par mois. »

« Je vois à nouveau la lumière, aujourd’hui je n’ai plus peur », conclut-elle.

Marie Astier

http://www.reporterre.net/En-Espagne-les-citoyens-font-plier-les-banques-parce-qu-ils-agissent-ensemble

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