Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de Lucien PONS

Peter Dale Scott : « La guerre de terreur des États-Unis : la CIA, le 11-Septembre, l’Afghanistan et l’Asie centrale »

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La nation ., #La République, #Europe supranationale, #L'OTAN., #AMERIQUE, #Terrorisme

Peter Dale Scott : « La guerre de terreur des États-Unis : la CIA, le 11-Septembre, l’Afghanistan et l’Asie centrale »

Par Maxime Chaix • le 5 septembre 2015

   (Source : L’État profond américain, Éditions Demi-Lune, 2015)

(Source : L’État profond américain, Éditions Demi-Lune, 2015)

La guerre de terreur des États-Unis : la CIA, le 11-Septembre, l’Afghanistan et l’Asie centrale

 

Par Peter Dale Scott (Traduction : Maxime Chaix)

 

« Quatorze ans après les tragiques événements du 11-Septembre – et tandis que l’ancien directeur de la CIA conseille au gouvernement des États-Unis de collaborer avec des transfuges d’al-Qaïda pour lutter contre Daech (!) –, je reproduis sur mon site un important chapitre du dernier livre de mon ami et mentor intellectuel Peter Dale Scott. Intitulé L’État profond américain, cet ouvrage a été recensé positivement dans Paris Match en juin 2015. Le chapitre suivant était déjà paru sur Internet en 2012, mais je publie ici sa toute dernière version, qui est plus que jamais d’actualité. En effet, n’en déplaise aux esprits conformistes, le 11-Septembre reste un événement mystérieux et irrésolu, dont les funestes conséquences se font encore ressentir à l’échelle globale. D’avance, je vous remercie de lire cette enquête de Peter Dale Scott avec la plus grande attention, et de la diffuser autour de vous si elle vous semble pertinente. »

 
ShaL’État profond américain et le 11-Septembre  

La guerre de terreur des États-Unis : la CIA, le 11-Septembre, l’Afghanistan et l’Asie centrale

 

Par Peter Dale Scott (Traduction : Maxime Chaix)

 

« Quatorze ans après les tragiques événements du 11-Septembre – et tandis que l’ancien directeur de la CIA conseille au gouvernement des États-Unis de collaborer avec des transfuges d’al-Qaïda pour lutter contre Daech (!) –, je reproduis sur mon site un important chapitre du dernier livre de mon ami et mentor intellectuel Peter Dale Scott. Intitulé L’État profond américain, cet ouvrage a été recensé positivement dans Paris Match en juin 2015. Le chapitre suivant était déjà paru sur Internet en 2012, mais je publie ici sa toute dernière version, qui est plus que jamais d’actualité. En effet, n’en déplaise aux esprits conformistes, le 11-Septembre reste un événement mystérieux et irrésolu, dont les funestes conséquences se font encore ressentir à l’échelle globale. D’avance, je vous remercie de lire cette enquête de Peter Dale Scott avec la plus grande attention, et de la diffuser autour de vous si elle vous semble pertinente. »

 

 

(Source : L’État profond américain, Éditions Demi-Lune, 2015)

 

« La fabrication d’une série de provocations destinées à justifier une intervention militaire est réalisable et pourrait être accomplie à l’aide des ressources disponibles. » [1]

– Rapport du J-5 du Comité des chefs d’États-majors interarmées des États-Unis (JCS), 1963

 

La guerre de terreur de Bush et la falsification des renseignements

 

Le 11 septembre 2001, dans les heures qui suivirent les attentats meurtriers perpétrés ce jour-là, George W. Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney avaient engagé les États-Unis dans ce qu’ils nommèrent ensuite la « guerre contre la terreur » (décrite dans les deux précédents chapitres comme une guerre « contre » le terrorisme). Selon moi, nous devrions plutôt l’appeler la « guerre de terreur », des actes effroyables ayant été systématiquement perpétrés contre les civils par l’ensemble des belligérants, qu’ils soient des acteurs étatiques ou non. Une guerre de terreur est un conflit dans lequel les armes de destruction indiscriminée sont employées massivement, qu’il s’agisse d’engins explosifs improvisés (EEI) enterrés au bord des routes ou de missiles lancés depuis les airs par un drone de haute technologie. [2]

 

Nous devrions également envisager la guerre de Bush comme faisant partie d’un plus vaste processus, d’ampleur globale. À travers celui-ci, la terreur a été utilisée contre les civils par toutes les grandes puissances lors de campagnes étroitement liées entre elles – la Chine dans le Xinjiang et la Russie en Tchétchénie, autant que les États-Unis dans de nombreuses régions du monde. [3] Dans son contexte global, la guerre de terreur pourrait être perçue comme la dernière étape de l’expansion de la civilisation transurbaine dans des zones où prédomine une résistance rurale – un processus enclenché il y a plusieurs siècles. Dans ces régions, il s’est avéré que les formes conventionnelles de guerre ne peuvent trouver de véritable conclusion, et ce pour des raisons géographiques ou culturelles.

 

La guerre de terreur fut formellement déclarée par George W. Bush le soir du 11 septembre 2001, lorsqu’il annonça dans son discours à la nation que les États-Unis ne feraient « aucune distinction entre les terroristes qui ont perpétré ces actes et ceux qui les abritent ». [4] Cependant, la notion voulant que la guerre de terreur de Bush ait pour objectif de traquer les terroristes perdit de sa crédibilité en 2003, lorsque cette formule fut appliquée à l’Irak de Saddam Hussein – un pays connu non pas pour abriter des terroristes mais pour en avoir été la cible. [5] En 2005, cette notion fut de nouveau décrédibilisée à la suite de la publication en Grande-Bretagne de ce que l’on appelle le « mémo de Downing Street ». Dans celui-ci, le directeur du MI6, les services de renseignement extérieurs britanniques, rapporta après une visite à Washington en 2002 que « Bush voulait renverser Saddam Hussein via une action militaire, justifiée par le lien entre le terrorisme et les ADM [c’est-à-dire les ‘armes de destruction massive’]. Mais les faits et les renseignements étaient truqués pour répondre aux objectifs politiques. » [6] Plus tard, de faux récits liant l’Irak aux ADM, à l’anthrax et au concentré de minerai d’uranium du Niger (le « yellow cake ») furent publiés aux moments opportuns.

 

 

Ce chapitre va démontrer qu’avant le 11-Septembre, une petite faction au sein de l’Unité ben Laden de la CIA et des agences qui lui sont liées – que l’on appelle l’« équipe Alec Station » – manœuvrait également afin de « truquer » les renseignements en les supprimant. Cette machination permit le déclenchement de la guerre de terreur, que ces effets soient recherchés ou non. Elle consista à dissimuler des preuves au FBI concernant deux futurs pirates de l’air présumés du 11-Septembre, Khaled al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi, de sorte que le Bureau ne puisse surveiller ces deux hommes et leurs complices avant les attentats.

 

Les auteurs du Rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis (appelée ici la Commission d’enquête sur le 11-Septembre) ont reconnu cette défaillance dans l’échange de renseignements, mais elle fut considérée comme un accident qui aurait pu être évité « si plus de ressources avaient été allouées ». [7] Toutefois, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, cette explication a depuis été réfutée par Thomas Kean, le président de cette même commission d’enquête officielle. Par ailleurs, elle a été totalement décrédibilisée dans le livre important de Kevin Fenton – Disconnecting the Dots (ce qui signifie « semer le trouble »). [8] Dans cet ouvrage, Fenton démontre comment les interférences et les manipulations perpétrées par l’« équipe Alec Station » devinrent particulièrement flagrantes et controversées les jours précédant le 11-Septembre ; elles conduisirent l’agent du FBI Steve Bongardt à prédire avec justesse le 29 août 2001 – soit moins de deux semaines avant les attentats – qu’« un jour, des gens perdraient la vie ». [9] Dans le chapitre 5, j’ai souligné que j’approuvais les conclusions de Kevin Fenton. Selon lui, au cours des dernières semaines précédant le 11-Septembre, « l’objectif de la rétention d’informations [par l’‘équipe Alec Station’] était désormais de permettre le déroulement des attentats ». [10]

 

Cette appréciation de Fenton implique qu’un crime d’homicide ait été perpétré par des membres de l’« équipe Alec Station », même si nous devons parler d’homicide involontaire et non de meurtre avec préméditation. [11] En effet, nous pourrions imaginer des raisons bienveillantes à cette rétention d’informations. Par exemple, la CIA aurait pu tolérer les agissements des deux Saoudiens afin de retrouver leurs complices. Dans ce cas, nous n’aurions eu affaire à rien de plus qu’une erreur de jugement – bien qu’elle ait abouti à un homicide.

 

La guerre de terreur et le projet de domination globale de Donald Rumsfeld, Dick Cheney et Paul Wolfowitz

 

Mais dans ce chapitre, je m’intéresserai aux activités de Richard Blee, le directeur de l’Unité ben Laden de la CIA en Ouzbékistan et en Afghanistan. Le territoire ouzbek était une zone d’intérêt majeur pour Blee et son supérieur, Cofer Black ; mais il s’agissait aussi d’une région très intéressante pour le Vice-président Dick Cheney. En effet, Halliburton, l’entreprise qu’il dirigea entre 1995 et 2000, était active depuis 1997 – au moins – dans l’exploitation des réserves pétrolières de l’Asie centrale. En 1998, lors d’un discours devant des industriels du pétrole, Cheney lui-même déclara : « Je ne me souviens pas avoir vu une région acquérir si soudainement une telle importance stratégique comme [le bassin] Caspien aujourd’hui ». [12]

 

Je vais expliquer en quoi le but et le résultat de la protection des deux Saoudiens auraient pu être de remplir les objectifs de Dick Cheney, de Donald Rumsfeld et du Projet pour le Nouveau Siècle Américain (PNAC pour Project for the New American Century). En effet, cette faction de néoconservateurs souhaitait établir des « forces prépositionnées » en Asie centrale. [13] Comme nous le verrons, le matin du 11-Septembre, le directeur de la CIA George Tenet téléphona à Stephen Cambone – un homme clé du PNAC au Pentagone. Visiblement, il lui transmit alors des informations confidentielles qui n’étaient jamais parvenues au FBI et concernaient les pirates de l’air présumés Khaled al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi.

 

L’un des objectifs de ce plan des néoconservateurs était de maintenir la domination des États-Unis et d’Israël sur cette région, et ce pour des motifs sécuritaires. Comme nous le verrons, leur projet consistait aussi à créer les conditions favorables à de futures actions préemptives unilatérales contre des États jugés inamicaux, tels que l’Irak. En particulier, le PNAC visait à établir de nouvelles bases militaires permanentes au Moyen-Orient, anticipant l’annonce prévisible de Donald Rumsfeld en 2003, selon laquelle les États-Unis retireraient d’Arabie saoudite « pratiquement toutes leurs troupes, à l’exception du personnel employé pour l’entraînement [militaire] ». [14] Néanmoins, un autre objectif de ce plan était de renforcer l’influence états-unienne sur les nations récemment indépendantes de l’Asie centrale, avec leurs considérables réserves non prouvées de gaz et de pétrole.

 

Ainsi, à la lumière de ce projet, la conclusion alarmante de Fenton sur les actions de la CIA menant aux attaques du 11-Septembre acquiert une plus grande pertinence. Il en va de même si l’on s’attarde sur les trois autres anomalies flagrantes de la guerre de terreur de George W. Bush. La première est le paradoxe découlant du fait que cette prétendue lutte contre al-Qaïda fut menée avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, les deux nations qui soutenaient le plus activement cette organisation à travers le monde. Dans ce chapitre, nous verrons comment les services de renseignement des États-Unis et de l’Arabie saoudite ont coopéré de manière à protéger les agents saoudiens au sein d’al-Qaïda, au lieu de les neutraliser.

 

Deuxième anomalie : bien que la CIA aurait pu être mobilisée pour détruire al-Qaïda, Rumsfeld et Cheney avaient dès le départ l’intention de lancer une guerre à bien plus grande échelle. En septembre 2001, aucun renseignement sur le 11-Septembre ne liait l’Irak aux attentats. Pourtant, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, soutenu par son adjoint Paul Wolfowitz, observait déjà le 12 septembre « qu’il n’existait pas de cibles convenables à bombarder en Afghanistan, et [qu’il fallait] bombarder l’Irak, [ce pays] disposant d’après lui de meilleures cibles ». [15] L’argument de Rumsfeld était appuyé par un document du Département de la Défense préparé pour les réunions de Camp David des 15 et 16 septembre 2001, qui « proposait que ‘les cibles immédiatement prioritaires pour les premières actions [militaires]’ devaient être al-Qaïda, les talibans et l’Irak ». [16]

 

Cette nation était dans le collimateur de Rumsfeld et Wolfowitz dès 1998 au moins, lorsque les deux hommes cosignèrent une lettre du PNAC adressée au Président Clinton, qui appelait au « renversement du régime de Saddam Hussein ». [17] Cependant, l’Irak n’était pas le seul objectif dans le projet de Cheney, Rumsfeld et Wolfowitz. En effet, depuis 1992, ces derniers souhaitaient instaurer la suprématie globale des États-Unis, ou ce que l’ancien colonel de l’US Army Andrew Bacevich appela « l’hégémonie américaine globale et permanente ». [18] Il s’agissait d’une priorité importante pour les néoconservateurs. Même avant la désignation de George W. Bush par la Cour Suprême en décembre 2000, Cheney manœuvrait pour assurer aux cosignataires de la lettre du PNAC de 1998 l’accès à des postes clés au sein de la Maison Blanche, du Département d’État et du Département de la Défense. Ces cosignataires incluaient les néoconservateurs Richard Armitage, John Bolton, Richard Perle, ainsi que d’autres membres du PNAC comme Stephen Cambone – dont nous reparlerons dans ce chapitre.

 

L’intérêt des néoconservateurs pour le renversement de Saddam Hussein a été documenté de façon assez abondante. Une attention bien moindre a été accordée au fait que les majors pétrolières – tout comme leurs soutiens au sein du Conseil des Relations Étrangères (CFR) – avaient également fait campagne en faveur d’« une révision immédiate de la politique [des États-Unis] envers l’Irak, incluant des évaluations militaires, énergétiques, économiques, politiques et diplomatiques ». [19]

 

Depuis les prémices de la guerre de terreur, l’Irak était un objectif de cette campagne militaire. Le 24 septembre 2001, Condoleezza Rice, alors conseillère à la Sécurité nationale, « aborda la question du soutien étatique au terrorisme : ‘Quelle est notre stratégie à l’égard des pays qui soutiennent le terrorisme comme l’Iran, l’Irak, la Libye, la Syrie et le Soudan ?’ » [20] Dans ses mémoires, le général Wesley Clark révéla qu’à partir de novembre 2001, cette question était devenue un plan quinquennal du Département de la Défense :

 

« Alors que je suis retourné au Pentagone en novembre 2001, l’un des principaux officiers parmi les hauts responsables de l’armée m’accorda du temps pour discuter. Oui, nous étions toujours en route pour attaquer l’Irak, me dit-il. Mais ce n’était pas tout. Il me fit savoir que cette attaque était envisagée dans le cadre d’un plan quinquennal organisant une campagne militaire. Au total, sept pays étaient ciblés, en commençant par l’Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, l’Iran, la Somalie et le Soudan. » [21]

 

Plus tard, Clark s’exprima devant le Commonwealth Club à San Francisco, où il parla d’un « coup d’État politique » mené par une petite faction de l’administration Bush. Il expliqua également qu’en 1991, Paul Wolfowitz lui avait dit lors d’une discussion au Pentagone que les États-Unis avaient « tiré comme enseignement [de la guerre du Golfe qu’ils pouvaient] employer [leur] armée (…) au Moyen-Orient sans que les Soviétiques ne s’y opposent [et qu’ils avaient] environ 5 ou 10 ans devant [eux] pour nettoyer ces vieux régimes clients des Soviétiques – la Syrie, l’Iran, l’Irak – avant que la prochaine superpuissance ne vienne [les] défier ». [22]

 

Toujours en 2001, l’ancien officier de la CIA Reuel Marc Gerecht publia un article dans The Weekly Standard soutenant la nécessité d’un changement de régime en Iran et en Syrie. [23] (Dans cet hebdomadaire néoconservateur, Gerecht continue de mettre en garde l’opinion sur les menaces que représenteraient aujourd’hui ces deux nations.) Durant la présidence Clinton, Gerecht, à l’instar de Cheney et de Rumsfeld, faisait partie du Projet pour le Nouveau Siècle Américain (PNAC), une faction belliciste appelant à une intervention militaire contre l’Irak en particulier, et plus généralement à un budget de Défense plus important – qui aurait « considérablement augmenté les dépenses militaires » pour faire avancer « la cause du leadership [global] des États-Unis ». Le rapport du PNAC publié en septembre 2000 – Reconstruire les défenses de l’Amérique (Rebuilding America’s Defenses) – traitait largement de la question du pétrole du golfe Persique et de l’importance de maintenir et de renforcer « des forces prépositionnées dans cette région ». [24]

 

Il est intéressant de remarquer qu’à la fin de l’année 2001, peu après le 11-Septembre et le déclenchement de la guerre de terreur, les États-Unis avaient déjà établi de nouvelles bases militaires en Ouzbékistan, au Tadjikistan et au Kirghizistan. Ainsi, ils étaient en bien meilleure position pour influencer les politiques des gouvernements récemment émancipés dans l’Est du bassin Caspien – une région riche en hydrocarbures. Dans ce chapitre, nous verrons que l’accord de 2001 permettant la mise en place de la première et de la plus importante de ces bases – celle de Karshi-Khanabad (ou K-2) en Ouzbékistan –, s’est fondé sur un arrangement antérieur du Pentagone, complété par un accord de liaison de la CIA négocié en 1999 par Richard Blee de l’« équipe Alec Station » (Blee étant une figure centrale dans ce chapitre). Dans leur grande majorité, les citoyens des États-Unis ne savent pas que le 11 septembre 2001, des Forces spéciales US étaient déjà déployées sur la base K-2 dans le cadre d’une mission ouzbèke d’entraînement militaire. Ils ne savent pas non plus que le 22 septembre 2001, deux semaines avant un accord militaire formel entre les armées états-unienne et ouzbèke, « la CIA envoyait déjà ses équipes vers l’énorme base aérienne de Karshi-Khanabad (ou K-2) située au sud de l’Ouzbékistan, où des ingénieurs de l’US Army réparaient la piste d’atterrissage ». [25]

 

La troisième anomalie de cette guerre de terreur réside dans le fait qu’elle conduisit à une montée en flèche du recours à la terreur, voire à la torture, par les États-Unis eux-mêmes – y compris contre leurs propres citoyens. Dans ce contexte, il faut souligner que Dick Cheney et Donald Rumsfeld, via leur participation à l’ultrasecret « Projet Jugement dernier » du Département de la Défense, avaient également pris part à la planification de la « Continuité du Gouvernement » (COG). Aux États-Unis, la COG était un programme visant à saper la Déclaration des droits (Bill of Rights) au moyen de la surveillance extrajudiciaire et de la détention arbitraire des dissidents politiques. [26] Ces planifications – dont l’origine est la peur des communistes illustrée par le maccarthysme des années 1950 – ont constitué les fondements des plans complexes développés par le Pentagone et d’autres agences afin de contrer les protestations des mouvements anti-guerres s’opposant à leur objectif commun : instaurer l’hégémonie globale des États-Unis.

 

Comme je l’ai expliqué dans La Route vers le nouveau désordre mondial, les USA dépensent chaque année plusieurs milliards de dollars dans le domaine de la sécurité intérieure. Ces dépenses sont en grande partie fondées sur la conviction – formulée par le colonel des Marines Oliver North –, que la guerre du Vietnam fut perdue dans les rues des États-Unis, et que cette capacité de nuisance civile contre les opérations militaires du Pentagone devait être réduite. [27] Cheney et Rumsfeld, en tant que membres de ce que l’on appelle le « Projet Jugement dernier » de planification de la COG, ont contribué à ces efforts. [28] En résumé, le 11-Septembre a permis la mise en œuvre de projets envisagés depuis longtemps par un cercle restreint de hauts responsables états-uniens, c’est-à-dire la concrétisation de nouvelles politiques radicales en Asie centrale – mais également au sein même de notre pays.

 

Il est à la fois difficile et douloureux de songer au crime d’homicide suggéré par les recherches méticuleuses de Kevin Fenton. Aujourd’hui, nous traversons une crise engendrée par les activités de banques trop imposantes pour faire faillite. Comme il l’a été souligné, celles-ci étaient également trop importantes pour que leurs responsables soient emprisonnés. En effet, sanctionner leurs dirigeants comme le seraient des criminels ordinaires pourrait mettre en péril la structure financière des États-Unis, déjà bien fragilisée. [29] Ce chapitre expose en détail un phénomène analogue soit, en d’autres termes, ce qui pourrait être un crime trop effroyable pour être sanctionné.

 

Comme nous le verrons, le 11-Septembre partage des points communs avec l’assassinat du Président Kennedy.

 

La dissimulation autour du 11-Septembre et le rôle de la CIA dans le laisser-faire de ces attentats

 

Plus d’une décennie après, il est important de réévaluer ce que l’on sait ou pas à propos des événements qui conduisirent au 11-Septembre, en particulier concernant les actions de la CIA et du FBI, ainsi que le refus – par certaines agences gouvernementales – de divulguer des informations cruciales à la Commission d’enquête sur le 11-Septembre.

Aujourd’hui, nous pouvons affirmer avec confiance que :

 

1) les vérités les plus déterminantes sont toujours inconnues, en grande partie car les documents les plus importants sont soit maintenus au secret, soit considérablement censurés ;

 

2) les efforts de dissimulation continuent, d’ailleurs de manière encore plus virulente qu’auparavant ;

 

3) en plus de la dissimulation de la vérité, nous devons analyser ce que John Farmer, ancien conseiller juridique auprès de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre, a appelé « une incompétence bureaucratique sans précédent ou un mensonge organisé » par des personnages clés à Washington. [30] Ces derniers incluent le Président Bush, le Vice-président Cheney, le général et vice-président du JCS Richard Myers, ainsi que le directeur de la CIA George Tenet. Nous pouvons également citer Samuel Berger, l’ancien conseiller à la Sécurité nationale du Président Clinton. En effet, avant de témoigner sur ces questions, Berger se rendit aux Archives nationales pour retirer et potentiellement détruire de la documentation cruciale. [31] Dans son livre, Farmer a soutenu chacune de ces deux possibilités.

 

La première d’entre elles, « l’incompétence bureaucratique sans précédent », est en fait l’explication donnée par la Commission d’enquête sur le 11-Septembre pour justifier les anomalies frappantes concernant ces attentats et les 20 mois qui les précédèrent – lorsque des informations cruciales furent dissimulées au FBI par l’Unité ben Laden de la CIA (ou plus précisément par l’« équipe Alec Station »). Cependant, grâce au remarquable ouvrage de Kevin Fenton, nous ne pouvons plus attribuer les agissements anormaux de la CIA à des « problèmes systémiques », ou à ce que Tony Summers appela hâtivement de la « confusion bureaucratique ». [32]

 

Se basant sur des livres notables de James Bamford, Lawrence Wright, Peter Lance et Philip Shenon, Kevin Fenton a prouvé de façon indiscutable que la CIA dissimulait systématiquement des informations cruciales au FBI, y compris lorsque le Bureau avait normalement le droit d’y accéder. Avec encore plus de brio, il a démontré que ce processus de rétention avait été constamment maintenu durant les quatre investigations menées après le 11-Septembre : l’enquête du Congrès présidée par les sénateurs Bob Graham et Richard Shelby (dont une partie est encore classifiée), puis celles de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre, de l’inspecteur général du Département de la Justice, et de l’inspecteur général de la CIA.

 

Le plus déterminant dans les travaux de Fenton est la démonstration que ces nombreuses rétentions d’informations – qu’elles soient antérieures ou postérieures au 11-Septembre – furent l’œuvre d’un nombre relativement restreint d’individus. La dissimulation de renseignements vis-à-vis du FBI fut principalement organisée par l’« équipe Alec Station » – une faction faisant partie de l’Unité ben Laden de la CIA (elle-même appelée Alec Station), mais ne lui étant pas identique. L’« équipe Alec Station » était majoritairement composée de personnel de l’Agence, et incluait aussi quelques éléments du FBI. Deux figures clés de cette équipe étaient l’officier de la CIA Tom Wilshire (surnommé « John » dans le Rapport de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre), et son supérieur direct au sein de l’Unité ben Laden, Richard Blee.

 

À la suite du 11-Septembre, la dissimulation des agissements de Tom Wilshire fut principalement l’œuvre d’une seule personne, Barbara Grewe. Cette dernière travailla d’abord dans l’enquête de l’inspecteur général du Département de la Justice sur le comportement de Wilshire. Elle fut ensuite mutée à deux postes successifs au sein de l’équipe de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre où – sous l’autorité de son directeur exécutif Philip Zelikow – elle parvint à détourner l’attention que portaient les enquêteurs sur les performances de la CIA vers celles du FBI. [33] Que Barbara Grewe ait conduit ou non les entretiens avec Wilshire et d’autres fonctionnaires dignes d’intérêt, elle « s’en inspira certainement pour rédiger ses propres sections des rapports de la Commission [d’enquête sur le 11-Septembre] et de l’inspecteur général du Département de la Justice ». [34]

 

Les mutations successives de Barbara Grewe sont symptomatiques d’une dissimulation volontaire décidée à un plus haut niveau hiérarchique. Comme nous le verrons, il en va de même concernant le transfert en mai 2001 de Tom Wilshire depuis l’Unité ben Laden de la CIA vers le FBI, où il initia une nouvelle phase d’interférences sur le flux normal de renseignements, organisant l’obstruction au sein même du Bureau. [35]

 

Ce processus a démarré à partir des renseignements obtenus grâce à la surveillance, par la NSA et la CIA, d’une importante réunion au sommet d’al-Qaïda en janvier 2000 – probablement l’unique rencontre de ce type avant le 11-Septembre. Aux États-Unis, cette réunion attira instantanément l’attention des responsables de la Sécurité nationale du fait de ses liens indirects avec un élément d’appui logistique (un téléphone multilignes basé au Yémen, qu’al-Qaïda utilisait). Cet appareil était soupçonné d’avoir servi de centre de communications lors des attentats contre les ambassades des États-Unis en 1998. Comme Kevin Fenton l’a relevé, « l’Agence réalisa que ce sommet était si important qu’elle briefa les directeurs du FBI et de la CIA [Louis Freeh et Dale Watson], le conseiller à la Sécurité nationale Samuel Berger et d’autres hauts responsables sur les renseignements collectés à cette occasion ». [36]

 

Pourtant, au sein de l’Unité ben Laden, Tom Wilshire et son adjointe à la CIA (surnommée « Michelle ») [37] bloquèrent les tentatives de Doug Miller – un agent du FBI détaché dans cette unité – d’informer le Bureau que l’un des participants à cette rencontre avait un visa US dans son passeport (il s’agissait de Khaled al-Mihdhar). [38] Pis, « Michelle » envoya alors un câble mensonger aux autres stations de la CIA. Celui-ci affirmait fallacieusement que « les documents de voyage [d’al-Mihdhar], incluant un visa US à entrées multiples, avaient été copiés et transmis ‘au FBI pour de plus amples investigations’ ». [39] L’Unité ben Laden s’est également abstenue d’inclure les participants à cette rencontre dans une liste de surveillance, comme le demandaient les directives de la CIA. [40]

 

Ainsi démarrait un processus systématique et parfois mensonger, par lequel les renseignements de la NSA et de la CIA concernant Khaled al-Mihdhar et son compagnon de voyage, Nawaf al-Hazmi, étaient constamment dissimulés au FBI. Ils furent également déformés, faussés ou manipulés de façon à empêcher toute enquête du Bureau sur les deux Saoudiens et leurs associés. Ce processus est un aspect majeur de l’affaire du 11-Septembre. En effet, le comportement de ces deux apprentis pirates de l’air était si peu professionnel que, sans cette protection de la CIA assurée par l’« équipe Alec Station », ils auraient presque certainement été détectés et arrêtés ou expulsés, et ce bien avant qu’ils ne se préparent à embarquer sur le Vol 77 à Washington. [41]

 

Kevin Fenton conclut son enquête avec une liste de 35 différentes occasions où les deux pirates de l’air présumés furent protégés de cette manière – de janvier 2000 jusqu’au 5 septembre 2001 environ, soit moins d’une semaine avant les détournements. [42] Dans son analyse, ces incidents peuvent être classés en deux catégories principales. Les motifs qu’il attribue aux premières obstructions, telles que la rétention du câble de l’agent du FBI Doug Miller, étaient « de dissimuler une opération de la CIA déjà en cours ». [43] Cependant, alors que « le dispositif [de l’antiterrorisme] était en alerte maximale » durant l’été 2001, et que la CIA s’attendait à une attaque imminente, Fenton, ne pouvant trouver d’autres explications, conclut que « l’objectif de la rétention d’informations était désormais de permettre le déroulement des attaques ». [44]

 

Après son transfert au FBI, Tom Wilshire changea ostensiblement sa manière d’interférer. Lorsqu’il évoluait au sein de l’Unité ben Laden de la CIA, il avait manœuvré pour empêcher la transmission de renseignements au Bureau. Au contraire, une fois entré au FBI, il entreprit des révisions de ces mêmes renseignements, mais en les menant assez lentement pour qu’elles n’aient pas d’effet avant le 11-Septembre. Fenton suspecte que Wilshire a anticipé un contrôle de ses dossiers, semant de fausses pistes dans cette documentation de manière à occulter ses piètres performances. [45]

 

Selon moi, nous devons accepter la conclusion tirée des recherches de Kevin Fenton : « Il est clair que ces informations ne furent pas retenues à la suite d’une succession d’incidents étranges, mais qu’elles l’ont été intentionnellement ». [46] Toutefois, je suggère une explication différente de ces intentions. À première vue, celle-ci peut paraître plus simple, plus innocente, mais également plus explicative d’autres aspects du mystère que constitue le 11-Septembre – bien que ces éléments puissent sembler ne pas être liés aux attentats.

 

Les accords de liaison avec d’autres services de renseignement

 

Je pense qu’initialement, Khaled al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi auraient pu bénéficier d’une protection car ils avaient été envoyés aux États-Unis par les services secrets saoudiens (le GID). Cette hypothèse expliquerait pourquoi ils furent apparemment financés de manière indirecte par l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington après leur arrivée aux États-Unis. (Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, en Californie, deux familles saoudiennes ayant soutenu financièrement al-Midhar et al-Hazmi ont reçu au total 73 000 dollars en chèques de banque de la part de l’épouse du prince Bandar – qui était alors l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington.) [47]

 

Si al-Mihdhar et al-Hazmi furent réellement envoyés par le GID, il est pratiquement certain qu’ils auraient été admis aux États-Unis dans le cadre d’un accord de liaison entre les services saoudiens et la CIA. [48] Le prince Turki ben Fayçal, l’ancien directeur du GID, a déclaré qu’il échangeait ses informations sur al-Qaïda avec la CIA et qu’en 1997, les Saoudiens « établirent une commission mixte de renseignement avec les États-Unis afin d’échanger des informations sur le terrorisme en général et sur (…) al-Qaïda en particulier ». [49] Le Rapport de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre ajoute que, suite au complot avorté qu’al-Qaïda prévoyait pour le passage à l’an 2000, une révision interne fut entreprise au Centre de contre-terrorisme (le CTC, qui incluait l’Unité ben Laden de la CIA). Dans ce cadre, le CTC souhaitait instaurer son plan décidé six mois auparavant, qui consistait à « améliorer les capacités des services de sécurité étrangers ayant fourni des renseignements via la liaison ». [50]

 

Richard Blee en était un spécialiste. Steve Coll rapporta que ce dernier et son supérieur Cofer Black étaient très enthousiasmés par les accords de liaison et les opportunités qui en découlaient. En effet, ces accords permettaient d’étendre l’influence et les capacités d’action de la CIA dans des régions cruciales. Ainsi, ils s’envolèrent ensemble vers Tachkent en 1999, où ils négocièrent un nouvel accord de liaison avec l’Ouzbékistan. [51] Selon Steve Coll et le Washington Post, cet arrangement aboutit rapidement à la mise en place d’une liaison entre la CIA et l’Alliance du Nord en Afghanistan, par l’entremise de Tachkent. [52] Toujours dans le Washington Post, Thomas Ricks et Susan Glasser rapportèrent qu’après les attentats de 1998 contre les ambassades US à Dar es Salaam et à Nairobi, « les États-Unis et l’Ouzbékistan [avaient] discrètement mené des opérations clandestines conjointes. Celles-ci avaient pour objectif de contrer le régime taliban au pouvoir en Afghanistan, ainsi que ses alliés terroristes (…), selon des responsables de ces deux pays. » [53]

 

Cet engagement en Ouzbékistan s’inscrivait dans un plus vaste plan régional. Depuis 1997, les États-Unis avaient démarré une série de manœuvres militaires annuelles avec les forces armées kazakhes, kirghizes et ouzbèkes. Ces exercices simulaient un possible déploiement de forces combattantes de l’US Army en Asie centrale :

 

« CENTRAZBAT ’97, comme on l’appelait, était clairement un test de la capacité américaine de projection de forces dans le bassin Caspien en cas de crise. ‘Il n’existe aucune nation sur la surface de cette planète qui soit hors de notre portée’, déclara le général Jack Sheehan (…) l’officier le plus haut gradé dans cet exercice. Et pour quiconque aurait des doutes sur la nature de nos intérêts dans cette région, Catherine Kelleher, accompagnant Sheehan en tant qu’assistante du secrétaire adjoint à la Défense, cita ‘la présence d’énormes ressources énergétiques’ comme justification de l’engagement militaire des États- Unis. L’opération de 1997 fut la première d’une série d’exercices annuels [baptisés] CENTRAZBAT. Ces manœuvres sont conçues pour tester la vitesse avec laquelle Washington pourrait déployer dans cette région des forces basées aux États-Unis, dans l’objectif d’y lancer des opérations de combat. » [54]

 

Par conséquent, les activités du Pentagone en Ouzbékistan précédaient de quatre ans l’accord public signé en octobre 2001 par Donald Rumsfeld et le Président Islom Karimov.

 

En tant qu’ancien jeune diplomate, permettez-moi d’observer qu’un accord de liaison aurait probablement requis des accréditations spéciales pour ceux qui étaient au courant de cet arrangement, et qui échangeaient des informations dans le cadre de cette liaison. [55] Ceci expliquerait l’exclusion des agents du FBI non autorisés à accéder à ces informations, ainsi que le comportement des autres agents non accrédités de la CIA qui continuaient de collecter et de disséminer des renseignements sur les deux pirates de l’air présumés. L’« équipe Alec Station » avait besoin de ces deux conditions afin de protéger la double identité du tandem de Saoudiens, et de s’assurer qu’ils ne soient pas arrêtés par le FBI – ce qui aurait été source d’embarras.

 

Il est presque certain que la CIA disposait d’importants accords de liaison non seulement avec le GID saoudien et avec l’Ouzbékistan, mais aussi avec la Direction pour le renseignement interservices du Pakistan (ISI pour Inter-Services Intelligence). L’Agence avait également noué de tels accords avec les services de renseignement de l’Égypte, et peut-être même du Yémen et du Maroc. Plus particulièrement, il existe des raisons de penser qu’Ali Mohamed fut admis à résider aux États-Unis dans le cadre d’accords de ce type, en tant qu’agent d’un service étranger (probablement égyptien). [56] Mohamed était un agent double dont le FBI avait empêché la mise en détention au Canada, ce qui lui permit de contribuer à l’organisation des attentats de 1998 contre les ambassades états-uniennes. Il figure à la fois parmi les sources et le contenu du célèbre briefing présidentiel quotidien du 6 août 2001 (PDB pour Presidential Daily Briefing), par lequel la CIA mit en garde le Président Bush sur le fait que « Ben Laden [était] déterminé à frapper aux États-Unis ». [57] Selon Jack Cloonan, le référent d’Ali Mohamed au FBI, « toutes ces informations [du briefing présidentiel] provenaient d’Ali », tandis que le PDB attribuait ces renseignements cruciaux à ce qu’« un agent opérationnel du Jihad islamique égyptien (JIE) déclara à un service [—] ». [58] (Il est clair qu’Ali Mohamed faisait partie du JIE, et que le service en question était probablement égyptien.)

 

Mais lorsque ce dernier, à l’instar de Khaled al-Mihdhar et de Nawaf al-Hazmi, fut inopportunément introduit aux États-Unis, « une autre agence fédérale » que la CIA s’en serait chargé. [59] Il s’agissait très probablement d’une agence du Pentagone car, entre 1987 et 1989, Ali Mohamed « fut affecté au [SOCOM, le] Commandement des opérations spéciales [de l’armée] US à Fort Bragg, la base des Bérets Verts et de la Delta Force (l’unité d’élite du contre-terrorisme) ». [60] Le SOCOM, qui inclut notamment le Commandement mixte pour les opérations spéciales (JSOC), dispose de sa propre division de renseignement. [61] De plus, il a mis en place le programme Able Danger en 1999 afin de surveiller les agents d’al-Qaïda. Sans explications, il l’a stoppé avant le 11-Septembre et a détruit sa base de données. [62] Par ailleurs, le SOCOM opérait en Ouzbékistan avec des agents de la CIA grâce à l’accord de liaison négocié par Cofer Black et Richard Blee – les responsables du CTC et de l’Unité ben Laden au sein de l’Agence.

 

Au vu de ces éléments, je suggère de reconceptualiser ce que Kevin Fenton appelle l’anormale « équipe Alec Station ». En effet, nous pourrions l’envisager comme une (ou des) équipe(s) de liaison inter agences disposant d’accréditations spéciales, et incluant du personnel de l’Unité ben Laden de la CIA, des collaborateurs au FBI et probablement des éléments du SOCOM. (L’un de ces collaborateurs était l’agent du FBI Dina Corsi. Selon Fenton, cette dernière dissimula des informations vitales à son collègue, l’agent Steve Bongardt, et ce même après que la NSA lui en avait autorisé l’accès.) [63]

 

Retour en arrière : le Safari Club et William Casey

 

Sous différentes formes, ces accords de liaison trouvent leur origine dans les années 1970. À cette époque, d’importants officiers actifs ou retraités de la CIA (dont Richard Helms) étaient mécontents des réductions budgétaires menées sous le Président Carter par Stansfield Turner, le directeur de l’Agence. En réponse, ils organisèrent un réseau alternatif que l’on appelle le Safari Club. Supervisé par les directeurs des services secrets français, égyptiens, saoudiens, marocains et iraniens (alors sujets du Shah), le Safari Club aurait été secondé à Washington par un « réseau privé de renseignement », selon Joseph Trento. Ce réseau regroupait alors des officiers de l’Agence tels que Theodore Shackley et Thomas Clines, qui avaient été marginalisés ou renvoyés par le directeur de la CIA Stansfield Turner. [64] Comme le prince Turki ben Fayçal l’expliquera plus tard, l’objectif du Safari Club n’était pas seulement l’échange de renseignements, mais également la conduite d’opérations clandestines que la CIA ne pouvait plus mener directement en raison du scandale du Watergate et des réformes qui s’ensuivirent. [65]

 

Dans les années 1980, William Casey, le directeur de la CIA, prit des décisions cruciales dans la conduite de la guerre secrète en Afghanistan. Toutefois, celles-ci furent élaborées hors du cadre bureaucratique de l’Agence, ayant été préparées avec les directeurs des services de renseignement saoudiens – d’abord Kamal Adham puis le prince Turki ben Fayçal. Parmi ces décisions, nous pouvons citer la création d’une légion étrangère chargée d’aider les moudjahidines afghans à combattre les Soviétiques. En clair, il s’agit de la mise en place d’un réseau de soutien opérationnel connu sous le nom d’al-Qaïda depuis la fin de cette guerre entre l’URSS et l’Afghanistan. [66] Casey mit au point les détails de ce plan avec les deux chefs des services secrets saoudiens, ainsi qu’avec le directeur de la Bank of Credit and Commerce International (BCCI), la banque pakistano-saoudienne dont Kamal Adham et Turki ben Fayçal étaient tous deux actionnaires.

 

Ce faisant, Casey dirigeait alors une deuxième Agence, ou une CIA hors canaux, construisant avec les Saoudiens la future al-Qaïda au Pakistan, alors que la hiérarchie officielle de l’Agence à Langley « pensait que c’était imprudent ». [67] Dans La Machine de guerre américaine, j’ai situé le Safari Club et la BCCI dans une succession d’accords conclus dans le cadre d’une « CIA alternative » ou d’une « deuxième CIA », datant de la création en 1948 du Bureau de Coordination Politique (OPC pour Office of Policy Coordination). Ainsi, il est compréhensible que George Tenet, le directeur de la CIA sous George W. Bush, ait suivi le précédent de Casey en rencontrant une fois par mois environ le prince Bandar, l’ambassadeur d’Arabie saoudite aux États-Unis – mais sans révéler le contenu de leurs discussions aux officiers de l’Agence chargés des questions saoudiennes. [68]

 

Kevin Fenton invoqua lui-même l’exemple du Safari Club afin d’expliquer le fait que Richard Blee et Tom Wilshire utilisaient un « réseau parallèle » pour surveiller al-Mihdhar et al-Hazmi à l’intérieur des États-Unis. D’après lui, « retenir les informations concernant [al-Mihdhar] et [al-Hazmi n’avait] de sens que si la CIA était en train de surveiller les deux hommes aux États-Unis même, officiellement ou hors registres ». [69] Cependant, nous pourrions envisager une troisième possibilité. En effet, le GID aurait pu surveiller leurs agissements, conformément aux dires du prince Bandar, selon lequel les services de sécurité saoudiens avaient « activement suivi les mouvements de la plupart des terroristes, et ce de manière précise ». [70]

 

Joseph et Susan Trento entendirent de la part d’un ancien officier de la CIA – qui avait été en poste en Arabie saoudite – qu’« Hazmi et Mihdhar étaient tous les deux des agents saoudiens ». [71] Le cas échéant, ils étaient clairement des agents doubles, agissant comme (ou se faisant passer pour) des terroristes autant que des informateurs. Dans le domaine de l’espionnage, les agents doubles sont précieux et parfois utiles ; mais à certaines occasions, leur faire confiance peut s’avérer dangereux – comme l’illustre l’exemple d’Ali Mohamed.

 

Ce fut particulièrement vrai pour la CIA en ce qui concerne l’Arabie saoudite. En effet, le GID soutenait énergiquement al-Qaïda dans des pays comme la Bosnie, en vertu d’un accord imposant que cette organisation jihadiste « s’abstiendrait de s’ingérer dans les affaires politiques de l’Arabie saoudite ou de tout autre pays arabe ». Cet engagement avait été négocié avec Oussama ben Laden par le ministre de l’Intérieur saoudien Nayef ben Abdelaziz. [72] L’ISI pakistanaise était encore plus activement impliquée avec al-Qaïda. Selon toute vraisemblance, certains éléments de cette agence étaient idéologiquement plus proches de cette organisation que du gouvernement nominalement laïc du Pakistan.

 

Quoi qu’il en soit, le recours à des informateurs illégaux n’est pas seulement dangereux et imprévisible, c’est aussi un facteur de corruption. En effet, pour jouer leur rôle, les informateurs doivent enfreindre la loi ; et leurs superviseurs, ayant conscience de cette nécessité, doivent les protéger en s’abstenant de les signaler. Ainsi, bien trop souvent, ils interviennent afin d’éviter leur arrestation par d’autres services. C’est pourquoi les superviseurs ne cessent de se rendre complices des crimes de leurs informateurs. [73]

 

Même dans les meilleures circonstances, l’agence concernée doit décider si elle autorise l’informateur à perpétrer son crime, ou si elle l’en empêche en prenant le risque de lui faire perdre son utilité. Lorsque de telles occasions se présentent, les agences ont bien plus souvent tendance à faire le choix qui est contraire à l’intérêt général.

 

Le premier attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993 en est un exemple éloquent. Cette affaire est d’un grand intérêt car Khaled Sheikh Mohammed, le cerveau présumé du 11-Septembre, faisait également partie des organisateurs de l’attentat de 1993. Parmi eux, le FBI disposait d’un informateur appelé Emad Salem, comme nous l’avons vu dans le chapitre 4. Si l’on se base sur les preuves extraites des enregistrements de ses débriefings avec le FBI, Salem déclara plus tard que le Bureau avait volontairement décidé de ne pas déjouer le projet terroriste envisagé contre le World Trade Center. Écrit par Ralph Blumenthal pour le New York Times, voici le récit détaillé de ce précédent au mystère du 11-Septembre :

 

« On révéla aux fonctionnaires [du FBI] que des terroristes étaient en train de concevoir une bombe, qui fut finalement utilisée contre le World Trade Center. Ils envisagèrent de mettre en échec les malfaiteurs en remplaçant secrètement les explosifs par une poudre inoffensive, déclara un informateur après l’attentat.

 

Ce dernier était censé aider les malfaiteurs à fabriquer la bombe et à leur fournir la fausse poudre, mais ce plan fut annulé par un superviseur du FBI qui avait d’autres idées sur la façon d’utiliser cet informateur, [appelé] Emad A. Salem.

 

Salem a secrètement enregistré des centaines d’heures de conversations avec des agents fédéraux, et ce récit est tiré de la retranscription de ces bandes. Il démontre que les autorités étaient en bien meilleure position qu’annoncé pour déjouer l’attentat du 26 février contre les plus hautes tours de New York. Cette explosion tua 6 personnes, en blessa plus de 1 000 et causa des dommages supérieurs à un demi-milliard de dollars. Pour cet attentat, 4 hommes sont aujourd’hui poursuivis devant la Cour fédérale de Manhattan. » [74]

 

Ce qui rend le complot de 1993 encore plus intéressant est le fait que, selon plusieurs sources, Emad Salem était un agent des services de renseignement égyptiens, envoyé aux États-Unis pour espionner les actions d’Omar Abdel Rahman (surnommé le « cheikh aveugle »). [75] Il est alors possible que le superviseur du FBI ayant « d’autres idées » sur la manière d’utiliser Emad Salem faisait partie d’une équipe de liaison, ne pouvant révéler ce qu’il savait aux autres agents du Bureau. Par exemple, il aurait pu être au courant d’un possible refus des renseignements égyptiens de dévoiler la couverture de Salem. Cette suggestion est à la fois hypothétique et problématique. Toutefois, elle a le mérite d’offrir une explication relativement cohérente de l’attitude du superviseur du FBI – que l’on peut qualifier de déconcertante en d’autres circonstances.

 

Cette explication n’exclut en aucun cas la possibilité que des fonctionnaires du Bureau auraient eu de plus sinistres motivations pour laisser se dérouler cet attentat, et le dissimuler ensuite. En effet, à ce moment précis, le cheikh Rahman était l’un des éléments clés d’un programme saoudien sensible, auquel des fonctionnaires états-uniens participaient également. Ce programme était destiné à recruter et à acheminer des combattants moudjahidines en Bosnie pour lutter contre la Serbie – dont certains individus, comme Ayman al-Zawahiri, qui furent ensuite accusés d’avoir fomenté les attentats du 11-Septembre. [76] Au vu du comportement des enquêteurs et des autorités judiciaires, il est clair qu’un certain nombre d’agences fédérales ne souhaitaient pas interférer dans les activités du cheikh Rahman. Même après l’inculpation de ce dernier en 1995, dans une affaire d’association de malfaiteurs en vue de commettre des attentats contre des monuments de New York, le gouvernement des États-Unis continua de protéger Ali Mohamed, un personnage crucial dans cette affaire.

 

Pis, le fait pour le FBI de laisser cet attentat se dérouler s’inscrit dans une série de ratés et d’opportunités manquées – tous liés entre eux – dont l’apogée fut le 11-Septembre. La première de cette série concerne le meurtre de l’extrémiste juif Meir Kahane à New York en 1991. Dans cette affaire, le FBI et la police new-yorkaise ont arrêté deux des meurtriers pour les relâcher ensuite, leur permettant de prendre part aux attentats à la bombe de 1993 contre le World Trade Center. L’un des principaux instructeurs de ces deux individus était Ali Mohamed, bien qu’il fasse encore partie des Forces spéciales US à cette époque. Dès lors, son nom fut systématiquement protégé de toute divulgation publique par Patrick Fitzgerald, le procureur chargé de cette affaire.

 

Analysant ces événements à l’aune de la protection d’Ali Mohamed, nous devons en conclure que quelque chose dysfonctionne profondément aux États-Unis, et ce depuis bien avant le 11-Septembre. En réalité, cela a perduré sous les deux majorités politiques. Les conditions de confidentialité instaurées par les accréditations spéciales n’ont pas seulement masqué ces anomalies de fonctionnement : selon moi, elles en ont été un facteur. L’Histoire de l’espionnage démontre que le pouvoir secret, lorsqu’il est exercé dans la sphère des activités illégales, devient peu à peu l’antithèse de la puissance publique démocratique. [77] Plus le groupe de planificateurs spéciaux disposant de leurs propres accréditations est restreint, moins il y a de chances que leurs décisions soient conformes aux exigences des législations nationales et internationales, et encore moins à la moralité commune et au bon sens.

 

Ajoutez à ces conditions sournoises de confidentialité les relations fondamentalement malsaines et corrompues que les services de renseignement états-uniens entretiennent avec ceux de l’Arabie saoudite et du Pakistan. Jusqu’à présent, ces relations ont été profondément anti- démocratiques en Asie autant que dans notre pays. Par un mécanisme de recyclage des richesses, la dépendance états-unienne au pétrole saoudien a en fait subventionné une expansion de l’islamisme à travers le monde. Dans le même temps, ce que les 99,9 % des citoyens des États-Unis dépensent pour leur essence et leur gaz génère des sommes gigantesques, que les Saoudiens recyclent alors dans les institutions financières des 0,1 % trônant au sommet de Wall Street.

 

De la même manière, la relation trouble des États-Unis avec l’ISI pakistanaise a engendré une explosion du trafic international d’héroïne, essentiellement grâce aux associés afghans de la CIA et de l’ISI. [78] En résumé, les dérives bureaucratiques que nous analysons ici à propos du 11-Septembre sont le symptôme d’un plus vaste dysfonctionnement. Celui-ci découle des relations qu’entretiennent les États-Unis avec l’Arabie saoudite ainsi qu’avec le Pakistan, et à travers elles avec le reste du monde.

 

Les accords de liaison et la protection de Khaled al-Mihdhar et de Nawaf al-Hazmi

 

Même sans tenir compte du précédent suggestif de l’attentat de 1993 contre le World Trade Center, il est légitime de présumer que des accords de liaison auraient pu empêcher l’arrestation de Khaled al-Mihdhar et de Nawaf al-Hazmi. Penchons-nous d’abord sur les découvertes de Kevin Fenton : « Il est clair que ces informations [concernant ces deux individus] ne furent pas retenues suite à une succession d’incidents étranges, mais qu’elles l’ont été intentionnellement ». [79] Je considère que cette conclusion est à la fois frappante et indiscutable. Toutefois, nous ne pouvons pas être aussi sûrs de l’autre explication avancée par Fenton, selon laquelle « l’objectif de la rétention d’information était désormais de permettre le déroulement des attaques ». [80]

 

En réalité, je pense qu’il existe un certain nombre de possibilités derrière cette intention, allant de l’explication relativement innocente – comme les blocages dus à un accord de liaison – à la plus effroyable. Avant de les analyser, il nous faut déconstruire la notion de « permettre le déroulement des attaques ». De toute évidence, si les pirates de l’air présumés n’avaient pas été arrêtés aux portes d’embarquement des aéroports, des gens allaient certainement être assassinés – mais combien ? Souvenons-nous que, dans les documents de l’opération Northwoods – qui envisageaient la planification d’attaques sous faux pavillon afin de justifier une intervention militaire à Cuba – des responsables du Comité des chefs d’États-majors interarmées (JCS) avaient écrit : « Nous pourrions développer une campagne de terrorisme [faussement attribuée aux communistes de Cuba] » durant laquelle « nous pourrions couler un bateau rempli de Cubains ». [81] En termes de bilan humain, la perte des passagers de quatre avions de ligne aurait-elle été une tragédie bien différente de celle alors envisagée par le JCS ?

 

Évidemment, la dimension tragique du 11-Septembre a été décuplée par l’impact des avions contre les Tours jumelles et le Pentagone. Toutefois, il se peut que les protagonistes de la liaison autour des deux Saoudiens n’imaginaient pas que ces derniers étaient capables de telles prouesses. Souvenons-nous que leurs leçons de pilotage, y compris à bord d’un Cessna, furent si catastrophiques qu’ils n’avaient pu les mener à terme. Leur instructeur affirma alors « qu’ils n’étaient tout simplement pas faits pour piloter ». [82]

 

Permettez-moi de suggérer qu’il existe trois étapes distinctes dans les attentats du 11-Septembre : les détournements, les frappes contre les bâtiments et les effondrements surprenants des trois immeubles du World Trade Center. Il est possible que le groupe de liaison de l’« équipe Alec Station » ait envisagé uniquement la première étape, sans jamais imaginer les deux suivantes.

 

Une explication initiale des rétentions d’informations concernant deux des pirates de l’air présumés – à la fois simple et moins sournoise – serait l’hypothèse que j’ai proposée dans le cas d’Emad Salem : l’accès restreint aux renseignements du fait des accréditations spéciales requises par un accord de liaison. Toutefois, comme en 1993, les pouvoirs secrets établis derrière le mur des accréditations restrictives auraient pu être exploités pour d’autres objectifs. Il en a résulté une situation dangereuse – celle de potentiels pirates de l’air protégés de toute arrestation alors qu’une attaque était attendue. Cette situation aurait pu inciter des individus malveillants à exploiter les conditions de secret ainsi établies comme opportunité pour planifier un casus belli. Il faut alors souligner une importante analogie entre le 11-Septembre et la fausse seconde attaque du golfe du Tonkin en août 1964, qui fut utilisée pour justifier l’attaque du Nord-Vietnam. En effet, comme à cette époque, il existait en 2001 au sommet de l’État une puissante faction déterminée à déclencher une action militaire unilatérale. Il s’agissait de la clique du PNAC, dont certains membres occupaient des postes clés au sein de l’administration Bush. [83]

 

L’un des indices appuyant cette plus sinistre intention est le fait que le modèle de dissimulations détaillé par Kevin Fenton ne se limite pas aux deux Saoudiens et à leurs superviseurs de la station de la CIA. Nous pouvons constater un enchaînement de plusieurs rétentions d’informations par d’autres agences. Je désigne principalement les renseignements de la cellule Able Danger, qui furent détruits par le SOCOM. Je fais également référence à la dissimulation – manifestement opérée par la NSA – d’une importante interception, apparemment relative aux pirates de l’air présumés et à Zacarias Moussaoui. [84]

 

Si la NSA dissimulait alors des renseignements aux responsables concernés, ce comportement nous rappellerait le rôle de cette agence à l’époque du second incident du golfe du Tonkin en août 1964. À un moment crucial, la NSA envoya 15 segments de ROEM (renseignements d’origine électromagnétique) qui indiquaient – à tort – une attaque menée par les Nord-Vietnamiens contre deux destroyers US. Dans le même temps, elle dissimula 107 segments de ROEM qui démontraient – avec exactitude – qu’aucune hostilité n’avait été lancée par les Nord-Vietnamiens. [85] À cette époque, le comportement de la NSA trouvait son écho à la CIA, ces deux agences étant alors au courant d’un puissant consensus au sein de l’administration Johnson. En effet, les responsables gouvernementaux s’étaient accordés sur la nécessité de provoquer le Nord-Vietnam, dans l’espoir de créer une opportunité de répondre militairement. [86]

 

Grâce à de nombreux récits venant de sources internes à l’administration Bush, nous savons qu’avant le 11-Septembre, il existait aussi un puissant consensus en faveur de la guerre au sommet de l’État. Ce consensus était centré sur Dick Cheney, Donald Rumsfeld et ce que l’on appelle la faction du PNAC, qui avait mené un lobbying énergique en faveur d’une action militaire contre l’Irak avant l’élection de George W. Bush. Nous savons également que la réponse immédiate de Rumsfeld aux attentats du 11-Septembre fut de proposer une attaque de l’Irak, et que la planification d’une telle intervention a été initiée le 17 septembre 2001. [87] Par conséquent, il est nécessaire d’envisager que les individus ayant protégé certains des pirates de l’air présumés aient pu partager ces ambitions bellicistes. [88]

 
Richard Blee avait-il un objectif inconnu pour dissimuler les renseignements ?

 

Kevin Fenton avance la possibilité que l’un des individus cherchant un prétexte pour intensifier la guerre contre al-Qaïda aurait pu être Richard Blee. Nous avons vu que ce dernier, accompagné de Cofer Black, négocia avec l’Ouzbékistan un accord de liaison visant à établir un échange de renseignements. En 2000, le SOCOM commença à s’engager dans cette région, et « les Forces spéciales US initièrent une collaboration plus ostensible avec l’armée ouzbèke, dans le cadre de missions d’entraînement ». [89] Comme nous l’avons constaté, l’accord de liaison ouzbek a progressivement évolué vers une liaison secondaire avec l’Alliance du Nord en Afghanistan. Alors qu’il rencontrait le commandant Massoud en octobre 1999, Richard Blee accepta de faire pression sur Washington en faveur d’un soutien plus actif à l’Alliance du Nord. [90]

 

Après l’attentat contre l’USS Cole à Aden en octobre 2000, Blee tenta d’élargir la mission militaire en Ouzbékistan en appuyant la création d’une force offensive conjointe, qui aurait été coordonnée aux troupes de l’Alliance du Nord du commandant Massoud. Ce projet rencontra d’importantes objections alors que Bill Clinton était encore Président, notamment parce que Massoud combattait avec l’appui de la Russie et de l’Iran les talibans soutenus par le Pakistan, et qu’il était de notoriété publique qu’il finançait son effort de guerre grâce au trafic d’héroïne. [91] Mais au printemps 2001, une réunion d’adjoints de la nouvelle administration Bush relança les plans de Richard Blee et de Cofer Black, visant à organiser une importante aide secrète au commandant Massoud – des projets soutenus par Richard Clarke, le directeur du contre-terrorisme à la Maison Blanche. [92] Le 4 septembre 2001, une semaine avant le 11-Septembre, le cabinet du Président Bush autorisa la rédaction d’une nouvelle directive présidentielle, la NSPD-9. Inspirée des projets de Richard Blee et de Cofer Black, celle-ci autorisa la mise en œuvre d’un plan d’actions clandestines menées en coordination avec Massoud. [93]

 

Au sein de l’administration Bush récemment investie, Blee n’était plus minoritaire. Six semaines après le 11-Septembre, il fut nommé au poste clé de chef de station de la CIA à Kaboul. [94] Kevin Fenton rapporte que, dans le cadre de ses nouvelles fonctions, Blee fut impliqué dans le programme de transferts illégaux de prisonniers d’al- Qaïda (les « restitutions extraordinaires »). Ainsi, Fenton suggère qu’il aurait pu avoir comme objectif de torturer Ibn Cheikh al-Libi afin de lui soutirer de faux aveux, dans le but de démontrer une complicité irakienne avec al-Qaïda. Ces fausses confessions furent ensuite utilisées dans le « trucage » des renseignements, et elles « constituèrent un élément central de la présentation embarrassante du secrétaire d’État Colin Powell devant [le Conseil de Sécurité de] l’ONU, qui visait à justifier l’invasion de l’Irak ». [95]

 

Le SOCOM avait-il un objectif inconnu pour stopper le programme Able Danger ?

 

Les opérations déclenchées à la suite du 11-Septembre sont allées bien au-delà du programme de Richard Blee, qui organisait un engagement paramilitaire de l’Agence avec l’Alliance du Nord. En Afghanistan, le contingent de la CIA devint vite insignifiant à côté des forces du SOCOM. En effet, le directeur de l’Agence George Tenet rapporta qu’à la fin de l’année 2001, les États-Unis comptaient dans ce pays environ 500 combattants, incluant « 110 officiers de la CIA, 316 membres des Forces spéciales, et un grand nombre de commandos du Commandement mixte des opérations spéciales [le JSOC] semant le chaos derrière les lignes ennemies ». [96]

 

Au sein de l’administration Bush, Stephen Cambone avait collaboré avec Dick Cheney et Donald Rumsfeld en cosignant le programme du PNAC, Reconstruire les défenses de l’Amérique, et en participant à son élaboration. Après le 11-Septembre, il devint l’un des partisans les plus acharnés de l’utilisation des forces spéciales du SOCOM pour mener des opérations clandestines contre al-Qaïda – pas seulement en Afghanistan, mais « n’importe où dans le monde ». [97]

 

Tout ce que Richard Blee manigança avec l’« équipe Alec Station » afin de préparer le terrain pour le 11-Septembre aurait pu entrer dans le cadre d’une plus vaste opération inter agences, dans laquelle le SOCOM aurait joué un rôle comparable lorsqu’il mit un terme au projet Able Danger. Cette hypothèse pourrait expliquer une note manuscrite de Stephen Cambone, rédigée vers 10 heures du matin le 11 septembre à la suite d’un appel de George Tenet, le directeur de la CIA. À cette époque, Cambone était l’un des membres du PNAC que Dick Cheney avait placés au Pentagone – alors dirigé par Donald Rumsfeld. Voici ce que contient la note en question :

 

« [Vol] AA 77 – 3 indiv[idus] ont été suivis depuis [les projets d’attentats d’al-Qaïda à l’occasion des fêtes du] Millénaire et [de l’attentat du 12 octobre 2000 contre l’USS] Cole

 

1 type est assoc[ié] au terroriste [ayant visé l’USS] Cole

 

2 sont entrés aux US au début du mois de juillet (2 sur 3 arrêtés et interrogés ?) » [98]

 

Le « type » dont il est ici question est probablement Khaled al-Mihdhar, et le « terroriste [ayant visé l’USS] Cole » pourrait être Walid ben Attach, un important membre d’al-Qaïda lié non seulement à l’attentat suicide contre l’USS Cole, mais également aux attaques de 1998 contre les ambassades états-uniennes en Afrique. Il serait utile de savoir pourquoi George Tenet transmit à un faucon du Pentagone des renseignements qui, visiblement, n’avaient jamais été divulgués à quiconque en dehors de la CIA. Par ailleurs, est-ce une coïncidence si Stephen Cambone, à l’instar de Richard Blee au sein de l’Agence, supervisa un programme dans lequel des membres des forces spéciales du SOCOM utilisèrent la torture pour interroger des détenus en Afghanistan ? [99]

 

Tout comme Richard Blee aurait été un protégé de George Tenet à la CIA, Stephen Cambone était connu pour sa loyauté à toute épreuve d’abord envers Dick Cheney, puis envers Donald Rumsfeld une fois nommé au Pentagone. Nous ne savons pas s’il a été associé au projet de planification de la « Continuité du Gouvernement » (COG), dans lequel Rumsfeld et Cheney préparèrent des mesures de surveillance extrajudiciaire et de détention arbitraire. Comme je l’ai démontré dans le chapitre 3, ces dispositions de la COG ont été mises en œuvre pour la première fois le matin du 11-Septembre, et elles sont encore en vigueur aujourd’hui. Nous ne savons pas non plus si Cambone a été associé, d’une manière ou d’une autre, au groupe de travail sur le contre-terrorisme de Dick Cheney durant le printemps 2001 (l’Office of National Preparedness, ou Bureau de Préparation Nationale). Cette équipe aurait été l’une des sources des exercices militaires du 11-Septembre – lesquels incluaient des simulations d’attaques d’avions détournés – qui ont amplifié la confusion dans la réponse de la défense états-unienne aux attentats. [100]

 

La récurrence des événements profonds derrière les engagements des États-Unis dans la guerre

 

Je souhaiterais conclure ce chapitre avec une brève mise en perspective historique des dysfonctionnements que nous venons d’observer. Dans une certaine mesure, le 11-Septembre fut sans précédent – le plus grand homicide jamais perpétré en l’espace d’une journée sur le territoire des États-Unis. Mais il est aussi emblématique du genre d’événements avec lesquels nous avons hélas été familiarisés depuis l’assassinat du Président Kennedy. Je les ai appelés « événements profonds », en ce qu’ils trouvent leurs racines dans les activités illégales et clandestines des diverses branches des services de renseignement états-uniens. Par ailleurs, ils sont suivis de dissimulations gouvernementales flagrantes et permanentes, qui sont ensuite soutenues par d’incroyables dysfonctionnements médiatiques et par des livres à succès mensongers. Certains de ces événements, comme l’assassinat de Kennedy, les incidents du golfe du Tonkin et le 11-Septembre, devraient être considérés comme des événements profonds structurels (EPS), du fait de leur impact permanent sur l’Histoire.

 

Il est frappant de constater que ces EPS devaient tous avoir comme effet de déclencher – à brève échéance – un engagement militaire états-unien dans des guerres malvenues. L’inverse est également vrai : toutes les interventions militaires importantes des États-Unis depuis la Corée dans les années 1950 ont été précédées par de tels événements – le Laos, le Vietnam, l’Afghanistan (à deux reprises, d’abord secrètement puis ouvertement) et l’Irak. Comme je l’ai écrit dans La Machine de guerre américaine, un rapport de 1963, rédigé par la Direction des planifications et des politiques (J-5) du Comité des chefs d’États-majors interarmées (JCS), fit savoir à ses généraux que « la fabrication d’une série de provocations destinées à justifier une intervention militaire [était] réalisable et [pouvait] être accomplie à l’aide des ressources disponibles ». [101] Les incidents du golfe du Tonkin, le 11-Septembre et même l’assassinat de Kennedy peuvent être perçus comme des événements qui furent en réalité « fabriqués », selon le modèle exposé en 1962 dans le Projet Northwoods (c’est-à- dire l’ensemble de propositions émises par le JCS pour justifier une invasion de Cuba en organisant des attaques sous faux pavillon). [102]

 

Dans deux récents ouvrages – et malgré mon scepticisme initial – j’ai énuméré plus d’une dizaine de parallèles importants entre l’assassinat de JFK et le 11-Septembre. Grâce aux brillantes recherches de Kevin Fenton, je peux compléter cette liste. En effet, les dossiers de la CIA concernant Lee Harvey Oswald, qui avaient été plus ou moins dormants pendant deux ans, montrèrent une soudaine hyperactivité au cours des six semaines précédant l’assassinat de Kennedy. [103] Fenton a démontré le même sursaut d’activité dans les dossiers du FBI concernant Khaled al-Mihdhar ou Nawaf al-Hazmi les semaines précédant le 11-Septembre. Ce sursaut fut initié par Tom Wilshire, à un moment étrangement proche de celui où les pirates de l’air présumés fixèrent une date finale pour leur attaque. En outre, nous pouvons constater d’étranges retards dans ces deux affaires, expliquant le fait que les dossiers soient à l’étude au moment où survenaient ces événements profonds. [104]

 

L’impact du 11-Septembre sur le Droit international et états-unien

 

Tout au long de ce chapitre, nous avons analysé deux différents niveaux de fonctionnement de la politique étrangère des États-Unis, qui sont en réalité contradictoires. Au niveau visible de la diplomatie publique, nous pouvons observer un engagement en faveur du Droit international et de la résolution pacifique des différends. Néanmoins, il existe un niveau plus profond, incarné par la vieille connexion entre l’Arabie saoudite et les USA, et par les accords secrets noués entre ces deux pays afin qu’ils puissent contrôler le pétrole mondial. À ce niveau abyssal, nous pouvons observer la tolérance, voire la protection, de réseaux terroristes dans l’accomplissement des objectifs secrets de la politique étrangère de ces deux pays. Ainsi, en 2000 et 2001, les agissements de l’« équipe Alec Station » autour des deux pirates de l’air présumés Khaled al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi doivent être replacés dans le contexte de cette vieille connexion avec l’Arabie saoudite. Ils s’inscrivent également dans le consensus secret de 2001 qui, comme en 1964, était centré sur l’idée que les besoins énergétiques et sécuritaires des États-Unis – ainsi que ceux d’Israël – nécessitaient une nouvelle mobilisation vers la guerre.

 

Aussi horrible fut-il, le meurtre de plus de 3 000 civils lors du 11-Septembre n’a pas été le seul crime majeur perpétré ce jour-là. En effet, ces attaques ont également déclenché une série d’assauts permanents contre le Droit international et interne. L’État de droit et la liberté vont de pair, et ils ont été considérablement étendus par les documents fondateurs des États-Unis au xviiie siècle. Le monde entier en a bénéficié : sur chaque continent, des constitutions écrites firent rapidement leur apparition et les mouvements « Jeune Europe », inspirés par l’exemple états-unien, initièrent le difficile processus vers l’Union européenne d’aujourd’hui.

 

Depuis 2001, tant l’État de droit que la liberté ont été progressivement érodés. Fondée sur le fait pour chaque nation de ne pas infliger aux autres ce qu’elle n’aimerait pas subir, la courtoisie internationale a été – au moins pendant un certain temps – supplantée par les interventions militaires unilatérales des États-Unis (qui ont agi sans craindre les réprobations ou les sanctions). Selon des estimations crédibles, cette guerre « contre » le terrorisme aurait engendré au moins 1,3 million de morts en Afghanistan, en Irak et au Pakistan depuis 2001 (plus des trois quarts des frappes de drones sur le sol pakistanais ayant été menées sous la présidence Obama). [105] La guerre préventive contre l’Irak, bien que s’étant avérée injustifiée et contreproductive, a été suivie par le bombardement préventif de la Libye, et par des perspectives de nouvelles campagnes militaires contre la Syrie et l’Iran.

 

En tant que citoyen du Canada, permettez-moi de souligner le fait que je crois en l’exceptionnalisme des États-Unis. Selon moi, ce pays s’est autrefois distingué pour avoir remplacé un régime autoritaire par un gouvernement constitutionnellement encadré – ce qui était sans précédent dans l’Histoire. Aujourd’hui, les USA restent une exception, mais par leur pourcentage de citoyens incarcérés, par leurs inégalités de richesses et de revenus (un ratio qui, parmi les grandes nations, n’est dépassé que par la Chine), et enfin par leur recours immodéré à la puissance meurtrière à l’étranger.

 

Seule la dernière de ces tendances a été initiée à la suite du 11-Septembre. Mais cet événement lui-même devrait être perçu comme l’issue logique de l’expansion impériale des États-Unis et de leur déclin simultané – un processus affectant inévitablement ces super-États qui accumulent et conservent plus de puissance que ne le requiert la gestion ordonnée de leurs propres affaires.

 

Post-scriptum

 

À la suite de l’élection d’Obama en 2008, beaucoup ont espéré que le projet du PNAC exprimé par Paul Wolfowitz – selon lequel les États-Unis disposaient d’« environ 5 ou 10 ans pour nettoyer ces vieux régimes clients des Soviétiques (…) la Syrie, l’Iran, l’Irak » – faisait dorénavant partie de l’Histoire. Mais depuis, Obama est intervenu militairement en Libye, il a failli attaquer la Syrie, et il s’est récemment appuyé sur la NED (National Endowment for Democracy) afin d’influencer l’avenir politique de l’Ukraine – un pays qui a historiquement appartenu à la Russie.

 

À Moscou, un fort ressentiment prévaut aujourd’hui, et il ne se limite pas au gouvernement de Vladimir Poutine. Il est dû au fait que, lorsque Gorbatchev retira les troupes soviétiques de l’Europe de l’Est, celles de l’OTAN s’y déployèrent progressivement. Gorbatchev a réitéré de nombreuses fois son accusation selon laquelle « les Américains [avaient] promis que l’OTAN ne s’étendrait pas au-delà des frontières de l’Allemagne après la guerre froide ». [106] Jack Matlock, alors ambassadeur des États-Unis à Moscou, avait également affirmé que l’Occident s’était « clairement engagé » à ne pas s’étendre vers l’Est. [107] Lorsque je me suis rendu à Moscou en 2012, j’ai pu entendre de la part de nombreux Russes – dont certains étaient considérés comme relativement « libéraux » en Occident – que l’OTAN renforçait selon eux son encerclement de la Russie depuis l’Estonie jusqu’à l’Afghanistan, en passant par l’Irak. [108]

 

En mai 2014, alors que je termine la rédaction de ce livre, le Président Poutine défend l’idée de pourparlers multilatéraux afin d’apaiser la crise inquiétante qui secoue l’Ukraine. Parallèlement, le Président Obama semble s’être résolu à se concentrer sur l’« isolement (…) de la Russie, en rompant ses liens économiques et politiques avec le monde extérieur (…) ce qui reviendrait en fait à transformer ce pays en un État paria ». [109] Lors d’une discussion récente avec des universitaires bien informés, il m’a été rapporté que certains hauts responsables à Washington espéraient encore intégrer l’Ukraine à l’OTAN.

 

Dans ce contexte, nous devons garder à l’esprit la mise en garde de Tom Hayden, que j’ai citée dans le chapitre 2. Selon lui, un « État dans l’État » – c’est-à-dire l’État profond lui-même, et pas seulement ses éléments néoconservateurs du PNAC – pourrait être responsable de l’échec du Président Obama dans la mise en œuvre des politiques raisonnables annoncées dans ses discours. [110]

 

Dans le prochain chapitre, nous reviendrons sur le thème des deux formes antagonistes de pouvoir ayant caractérisé l’Histoire des États- Unis. Ainsi, nous étudierons comment, au cours des deux décennies traversées par la guerre du Vietnam, le pouvoir incontrôlé et sans cesse grandissant de l’État profond contesta l’autorité démocratiquement élue de la Maison Blanche et lui imposa ses vues – et ce à maintes reprises.

 

Trois Présidents – John Kennedy, Richard Nixon et Jimmy Carter – prirent des mesures pour défier le pouvoir de plus en plus influent de la CIA ; de différentes manières, tous trois virent leurs carrières politiques brutalement stoppées : l’assassinat de JFK, le Watergate et la contre-surprise républicaine d’octobre. (De façon moins dramatique, les destins présidentiels de Lyndon Johnson et de Gerald Ford ont été eux aussi interrompus.) L’État profond en fut également affecté. Les mandats de pas moins de sept directeurs de la CIA (DCI) furent écourtés durant ces deux décennies. Par ailleurs, trois d’entre eux auraient été renvoyés à la suite de désaccords avec leurs Présidents. Je fais ici référence à Allen Dulles, Richard Helms et George Bush père. (Un quatrième DCI – le relativement libéral William Colby – aurait été poussé vers la sortie après s’être attiré l’inimitié de certains éléments de l’État profond.)

 

Ce fut une période cruciale, et ces brusques dénouements constituèrent des étapes importantes dans le processus de montée en puissance de l’État profond. Ce phénomène atteignit son paroxysme dans la Révolution Reagan, celle-ci ayant mis un terme à quatre décennies de partage du pouvoir entre le capital et le travail aux États-Unis. Les années 1960 et 1970 se sont ouvertes avec des Présidents recherchant la détente et la coexistence pacifique avec l’Union soviétique. Grâce à des manipulations de l’État profond, cette tendance fut renversée. Dulles, Helms et Bush père ont certes été limogés de la CIA, mais leurs factions ont triomphé.

 

Peter Dale Scott

 

(Retour à la page d’accueil)

 

Notes

 

[1]. Comité des chefs d’États-majors interarmées (JCS), « Courses of Action Related to Cuba (Case II) », Rapport du J-5 pour le Comité des chefs d’États-majors interarmées, 1er mai 1963, NARA #202-10002-10018, p.21, – Document traduit en français dans James W. Douglass, JFK & l’Indicible : Pourquoi Kennedy a été assassiné… (Éditions Demi-Lune, Plogastel-Saint-Germain, 2013). Consultable en ligne. Discussion dans Peter Dale Scott, La Machine de guerre américaine : la politique profonde, la CIA, la drogue, l’Afghanistan... (Éditions Demi-Lune, Plogastel-Saint-Germain, 2012), p.285, pp.289-90.

 

[2]. La guerre de terreur a démarré par des attaques aériennes contre les civils durant la seconde guerre mondiale, commençant par Guernica et s’achevant avec les bombardements massifs de villes allemandes et japonaises. Toutefois, cette guerre aérienne n’était qu’une séquence d’une plus vaste guerre conventionnelle entre des forces armées.

 

[3]. Cependant, il est possible qu’aucun acte de terreur perpétré depuis le début de cette décennie – que ce soit par les troupes de M. Mouammar Kadhafi en Libye ou de M. Bachar el-Assad en Syrie –, n’ait dépassé, ou même approché, la dévastation de la ville irakienne de Falloujah par les troupes états-uniennes en 2004.

 

[4]. « Statement by the President in His Address to the Nation », Maison Blanche, 11 septembre 2001. Le 20 septembre 2001, Bush déclara au cours d’une allocution devant une session mixte du Congrès que « notre ‘guerre contre la terreur’ commence avec al-Qaïda, mais ne se limite pas [à cette organisation]. Elle ne s’arrêtera pas tant que chaque groupe terroriste ayant une capacité d’action globale n’aura pas été retrouvé, stoppé et détruit. »

 

[5]. Sur ce point, se référer à la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis, The 9/11 Commission Report (W.W. Norton, New York, 2004), p.66 : « Jusqu’à présent, nous n’avons découvert aucune preuve indiquant que (…) l’Irak ait coopéré avec al-Qaïda dans la planification ou l’exécution d’une quelconque attaque contre les États-Unis. » (Disponible en français sous le titre Rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis [Éditions des Équateurs, Paris, 2004], The 9/11 Commission Report est analysé sous un angle critique par l’universitaire et auteur états-unien David Ray Griffin dans Omissions et manipulations de la Commission d’enquête [Éditions Demi-Lune, Paris, 2006]).

 

[6]. Sunday Times (Londres), 1er mai 2005 ; Mark Danner, The Secret Way to War: The Downing Street Memo and the Iraq War’s Buried History (New York Review of Books, New York, 2006).

 

[7]. 9/11 Commission Report, pp.266-72.

 

[8]. Kevin Fenton, Disconnecting the Dots (TrineDay, Walterville, OR, 2011).

 

[9]. 9/11 Commission Report, p.259, p.271 ; Lawrence Wright, The Looming Tower: Al-Qaeda and the Road to 9/11 (Knopf, New York, 2006), pp.352-54 ; Scott, La Machine de guerre américaine, p.299.

 

[10]. Fenton, Disconnecting the Dots, p.371, cf. p.95.

 

[11]. J’insiste sur une note du chapitre précédent : nous pourrions, voire nous devrions différencier une opération conjointe impliquant à la fois des responsables du gouvernement des États-Unis et de l’Arabie saoudite – ainsi que certains des pirates de l’air présumés – d’un éventuel plan de destruction des tours du World Trade Center.

 

[12]. Lutz Kleverman, « The new Great Game », Guardian (Londres), 19 octobre 2003.

 

[13]. Project for the New American Century (PNAC), Rebuilding America’s Defenses: Strategy, Forces and Resources For a New Century: A Report of the Project for the New American Century, septembre 2000, p.17, p.27, (site fermé). Traduit en français et reproduit à l’identique par l’association ReOpen911, p.17, p.27.

 

[14]. « US Pulls out of Saudi Arabia », BBC News, 29 avril 2003.

 

[15]. Richard A. Clarke, Against All Enemies: Inside America’s War on Terror (Free Press, New York, 2004), p.31.

 

[16]. Bradley Graham, By His Own Rules: The Ambitions, Successes, and Ultimate Failures of Donald Rumsfeld (Public Affairs, New York, 2009), p.290.

 

[17]. PNAC, « Letter to President Clinton on Iraq », 26 janvier 1998 (site fermé).

 

[18]. Gary Dorrien, Imperial Designs: Neoconservatism and the New Pax Americana (Routledge, New York, 2004). Bacevich faisait référence à un mémo de 1992 rédigé par Paul Wolfowitz et destiné à Dick Cheney, alors secrétaire à la Défense. Ce mémo appelait les États-Unis à conserver leur pouvoir d’intervenir de façon unilatérale. Voir Lewis D. Solomon, Paul D. Wolfowitz: Visionary Intellectual, Policymaker, and Strategist (Praeger, New York, 2007), p.52 ; Andrew Bacevich, American Empire: The Realities and Consequences of U.S. Diplomacy (Harvard University Press, Cambridge, MA, 2002), p.44.

 

[19]. Baker Institute, Université de Rice et Conseil des Relations Étrangères (CFR), « Strategic Energy Policy: Challenges for the 21st Century », Task Force Report, p.40. Discussion dans Peter Dale Scott, La Route vers le nouveau désordre mondial (Éditions Demi-Lune, Paris, 2010), pp.264-5. Dans son édition du 10 juin 2002, le Scotland Sunday Herald avança que le Vice-président Cheney lui-même avait commandité ce rapport, et que l’ancien secrétaire d’État James Baker le lui avait transmis en mains propres. Depuis lors, on m’a assuré qu’aucune de ces assertions n’était vraie.

 

[20]. Bob Woodward, Bush at War (Simon & Schuster, New York, 2002), p.131. Bien avant, durant l’après-midi du 11-Septembre, le haut responsable du Pentagone Stephen Cambone prit des notes durant sa conversation avec Rumsfeld : « Besoin de cibles immédiates – Allez-y massivement. Balayez tout ça, lié ou pas [aux attaques du 11-Septembre] » (source).

 

[21]. Wesley Clark, Winning Modern Wars (Public Affairs, New York, 2003), p.130. 22.

 

[22]. Wesley Clark, discours devant le Commonwealth Club, 3 octobre 2007.

 

[23]. Nicholas Lemann, « The Next World Order », New Yorker, 1er avril 2002.

 

[24]. Project for the New American Century (PNAC), Rebuilding America’s Defenses: Strategy, Forces and Resources For a New Century: A Report of the Project for the New American Century, septembre 2000, p.17, p.27, (site fermé). Traduit en français et reproduit à l’identique par l’association ReOpen911, p.17, p.27.

 

[25]. Ahmed Rashid, Descent Into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia (Viking, New York, 2008), p.69, p.70 ; citant Ahmed Rashid, « US Builds Alliances in Central Asia », Far Eastern Economic Review, 1er mai 2000 : « La CIA et le Pentagone avaient collaboré étroitement avec l’armée et les services secrets ouzbeks depuis 1997, les équipant, les formant et les supervisant dans l’espoir d’utiliser les Forces spéciales ouzbèkes afin de chasser Oussama ben Laden d’Afghanistan – une opération que j’ai découverte lors d’un voyage à Washington en 2000. »

 

[26]. Voir le chapitre 8.

 

[27]. Scott, La Route vers le nouveau désordre mondial, pp.36-7.

 

[28]. Certaines estimations des dépenses annuelles dans le domaine de la Sécurité intérieure atteignent le trillion (soit un millier de milliards) de dollars. Voir Stephan Salisbury, « Weaponizing the Body Politic », Tomdispatch.com, 4 mars 2012.

 

[29]. Cf. Simon Johnson, « Too Big to Jail », Slate.com, 24 février 2012 : « Évidemment, la peur des conséquences d’éventuelles mesures punitives contre les banquiers est le principal motif expliquant l’indulgence de l’administration [Obama] à l’égard de la grave criminalité [financière]. Et nos responsables ont peut-être raison de le craindre, au vu de l’énorme importance des banques vis-à-vis de tout ce qui est lié à l’économie. En effet, celles-ci sont plus grandes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient avant la crise. De plus, comme James Kwak et moi-même l’avons amplement démontré dans notre livre, 13 Bankers, elles sont bien plus grosses qu’elles ne l’étaient il y a 20 ans. »

 

[30]. John Farmer, The Ground Truth: The Untold Story of America Under Attack on 9/11 (Riverhead Books, New York, 2009), p.288 ; cité dans Anthony Summers et Robbyn Swan, The Eleventh Day: The Full Story of 9/11 and Osama bin Laden (Ballantine, New York, 2011), p.147.

 

[31]. Summers et Swan, Eleventh Day, pp.383-4 ; cf. Farmer, Ground Truth, p.41. Bien qu’étant Démocrate, Samuel Berger fut ensuite protégé par l’administration Bush républicaine, qui lui évita d’avoir à témoigner devant le Congrès à propos de ses actes (une condition de sa négociation de peine).

 

[32]. Summers et Swan, ibidem, p.334.

 

[33]. Fenton, Disconnecting the Dots, pp.72-9. Barbara Grewe quitta ensuite le gouvernement pour rejoindre Mitre Corp., une entreprise privée travaillant pour la CIA et une autre firme appelée Ptech. Il y a quelques années, dans un témoignage d’Indira Singh au sujet du 11-Septembre, cette dernière souleva de graves questions au sujet du travail de Ptech et de Mitre Corp. sur les systèmes d’interopérabilité entre la FAA et le NORAD ; voir Scott, La Route vers le nouveau désordre mondial, p.245.

 

[34]. Fenton, ibidem, p.78. Kirsten Wilhelm, une employée des Archives nationales, déclara à Kevin Fenton qu’« [i]l [semblait] que Barbara Grewe ait mené les entretiens avec ‘John’ [Wilshire] et Jane [Corsi] », une autre figure clé dans cette affaire. Wilhelm ne put trouver d’« enregistrement officiel » de l’entretien avec Wilshire, qualifié avec justesse par Fenton d’« audition probablement la plus importante que la Commission [d’enquête sur le 11-Septembre] ait conduite » (p.79). Summers et Swan, citant également une correspondance avec Kirsten Wilhelm, désapprouvent le fait qu’il n’y ait aucune trace de cette entretien avec Wilshire, affirmant qu’un compte-rendu de cet échange existe, mais qu’il « est intégralement censuré » (Summers et Swan, Eleventh Day, p.381, cf. p.552). Il s’agit d’un point important sur lequel les prochaines enquêtes devront se concentrer.

 

[35]. Fenton, ibidem, p.225.

 

Lire la suite

La médaille des VICTIMES (le blog de Descartes)

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #Terrorisme, #Politique étrangère

Publié par El Diablo

La médaille des VICTIMES  (le blog de Descartes)

Que dire des évènements de Nice ? L’horreur devant les morts et les blessés, le caractère gratuit et absurde de cette agression sur cette foule qui venait assister à un feu d’artifice… difficile – et inutile – d’en dire plus.

Mais l’émotion n’est pas une raison pour dire n’importe quoi. Et c’est particulièrement vrai à la tête de l’Etat. Le président de la République et son Premier ministre ne peuvent se permettre le luxe de propager des fausses nouvelles. Or, tous deux sont sortis dans les médias qualifiant les faits de « attentat terroriste », alors que rien n’indique que c’en soit un. Et malgré les efforts des médias pour nous vendre la soupe, les jours qui passent n’apportent nullement une confirmation à cette thèse. Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que le meurtrier était un homme déséquilibré, dépressif, en instance de divorce et en rupture avec sa famille. Qu’il n’était pas particulièrement religieux ou politisé. Qu’il a agi seul. Que toutes les armes qu’il avait avec lui, en dehors du pistolet automatique dont il s’est servi, étaient factices. Et il ne semble y avoir à son acte la moindre motivation politique ou religieuse. Cela peint plutôt l’image d’un fou suicidaire voulant emporter avec lui dans sa mort autant de personnes que possible, et non d’un terroriste.

Je trouve assez étonnant que personne ne fasse le rapprochement entre le massacre de Nice et le crash volontaire de l’avion de la Germanwings en mars 2015 provoqué par le copilote Andreas Lubitz. Pourtant, les deux faits se ressemblent : des personnes faibles, déséquilibrées, suicidaires, sans motivation politique ou religieuse et ayant la volonté d’emporter avec eux dans la mort autant de personnes que possible. Dans les deux cas, les massacres n’ont pas été commis en utilisant des armes de guerre ou des explosifs, mais un outil familier – l’avion pour le pilote, le camion pour le chauffeur routier – transformé en arme par destination. Mais surtout, il n’y a rien de « terroriste » dans leurs actes. Ce sont tout simplement les actes d’un forcené.

Mais alors, pourquoi a-t-on immédiatement crié au « terrorisme » ? Il faut à mon avis chercher les raisons dans l’état de la politique française. Les attentats de janvier et novembre 2015 ont mis le terrorisme à la « une » de tous les médias. Et à chaque fois, ils ont eu un effet bénéfique pour la cote du président de la République et de son Premier ministre, qui ont bénéficié du réflexe légitimiste qui pousse une population à se regrouper autour du pouvoir légitime lorsqu’elle est agressée. Pour les gouvernants, c’est l’opportunité d’apparaître dans un contexte dramatique ou les voix discordantes gardent un silence respectueux (1). Pour un gouvernement, c’est l’opportunité de se parer des apparences de l’autorité à défaut de l’avoir pour de vrai. Et surtout, l’avantage du terrorisme est d’offrir une vision ultra-simplifiée des problèmes : par ici, les méchants, par là, les bons. Les méchants sont très méchants et cela justifie à peu près tout. Les bons sont très bons, et on peut donc leur faire intégralement confiance (2).

Mais au delà du calcul politicien, la réaction de nos dirigeants tient à un problème de fond, qui est celui du statut de la « victime » dans notre imaginaire politique. Le statut politique de la « victime » n’a pas cessé en effet de s’améliorer. En 2007, lorsque Ségolène Royal était crucifiée par ses propres camarades, Jean Glavany avait eu cette phrase prémonitoire : « elle a de la chance, elle est devenue une victime », reconnaissant que ce statut ne pouvait que lui apporter des soutiens. Lors du dernier remaniement, nous avons vu la création d’un « secrétariat d’Etat à l’aide aux victimes », dont voici le mandat tel qu’il figure dans le site internet du gouvernement : « L’Aide aux victimes est une grande cause nationale. Son portage politique au sein du Gouvernement répond à une demande forte des victimes et des associations de victimes. En lien étroit avec les associations de victimes, le secrétariat d’État à l’Aide aux victimes entend rassembler toutes les énergies disponibles et les coordonner durablement ». Tout un programme ! Vous voulez un autre exemple ? Le 13 juillet dernier était publié sur le site de l’Elysée le communiqué suivant : « Pour honorer les Français victimes d'actes de terrorisme et les étrangers victimes d'actes commis contre les intérêts de la France, le Président de la République a souhaité la création d'une médaille destinée à manifester l'hommage de la Nation aux victimes du terrorisme. Cette distinction pourra être accordée aux personnes ayant été victimes d'actes commis à compter du 1er janvier 2006 ».

On voit ici apparaître une hiérarchie des victimes. Toutes les victimes ne se valent pas : il y a les victimes de première classe, « victimes du terrorisme », qui méritent des médailles manifestant « l’hommage de la Nation » envers eux, et puis des victimes de deuxième classe, que la Nation ne reconnaît pas. Et puis une catégorie étrange, celle des « victimes d’actes commis contre les intérêts de la France » que la Nation ne reconnaît que si elles portent un passeport étranger. Reconnaître le massacre de Nice comme un acte « terroriste » n’est donc pas banal, puisque cette reconnaissance a pour effet de « surclasser » les victimes. Et si la demande des victimes est suffisante à l’heure de créer un secrétariat d’Etat, comment l’ignorer en d’autres circonstances ?

Et d’ailleurs, y a-t-il un fondement logique de cette hiérarchie des « victimes » ? Oui, lorsque les victimes sont choisies intuitu personnae, comme ce fut le cas de la rédaction de Charlie Hebdo. Non, lorsqu’elles sont tuées au hasard. Celui qui meurt mitraillé au hasard à la terrasse d’un café est dans la même situation que l’arme soit actionnée par un terroriste, par un fou dépressif, par un criminel de droit commun. Pourquoi l’hommage de la Nation devrait être réservé aux uns et pas aux autres ?

Mais surtout, est-il pertinent de donner des médailles aux victimes ? Une médaille, c’est une récompense destinée à encourager un comportement. Donner une médaille, c’est donner publiquement en exemple un comportement. Lorsque la République octroie au sauveteur qui plonge dans un canal pour sauver une personne en détresse la médaille du courage, elle entend encourager l’acte civique qui consiste à risquer sa propre vie pour sauver celle d’un autre. Mais quel serait l’intérêt de créer une médaille du noyé, accordée à ceux qui se trouvent en détresse dans un canal ? Quel est le comportement qu’on entend encourager avec ce geste ?

Ce « victimisme » n’est pas totalement innocent. Le discours obsessionnel qui fait de certaines « minorités visibles » des éternelles victimes de la société est déjà amplement récupéré pour justifier beaucoup de choses qui n’auraient jamais été admises – et à juste titre – en d’autres temps. On peut se demander jusqu’à quel point ce discours, qui justifie par avance la « vengeance » contre cette société qui vous veut tant de mal, n’aide pas le passage à l’acte de certains individus psychologiquement fragiles. Car on ne peut que constater que ces passages à l’acte n’arrivent pas au hasard, et que chez nous ils sont particulièrement concentrés dans certaines minorités.

Devant des évènements comme ceux de Nice, notre société doit refuser l’approche hystérique et compassionnelle, et avoir au contraire une approche responsable. La véritable question est de comprendre que nous ne pouvons pas prendre des positions et ensuite refuser d’en accepter les conséquences. Il fut un temps ou l’on enfermait les fous dans des hospices. Puis, dans le sillage de Foucault, on a décidé que la folie était une construction sociale, que chacun est le fou de quelqu’un, et que par conséquence les fous devaient être autorisés à vivre dans la société et non en marge de celle-ci. Je ne prends pas position dans ce débat, mais si la société décide de libérer les fous, elle doit accepter les conséquences le jour où l’un de ces fous pète les plombs. Et de la même manière, si l’on veut l’arrêt des contrôles d’identité, la fin des frontières, le respect absolu du secret des communications privées et de la correspondance, on doit accepter de bonne grâce d’en payer le prix le jour ou ces facilités permettent à un terroriste de commettre un massacre à Paris. Et quand on donne des médailles aux victimes, il ne faut pas s’étonner que ceux qui se considèrent comme des « victimes » et n’ont pas reçu de médaille se sentent autorisées à se faire justice par elles-mêmes.

Descartes

(1) Le temps me manque malheureusement pour commenter l’intervention de François Hollande du 15 juillet, démonstration s’il en fallait une de l’incapacité de ce pouvoir à tenir un discours qui ait un minimum de tenue dans sa forme comme dans le fond. Sur le fond, on y retrouve des explications vaseuses du genre « Pourquoi le 14 juillet ? Parce que c’est la fête de la Liberté et c’est bien donc pour toucher la France que cet individu a commis cette attaque terroriste ». Non seulement rien à ce moment là – et rien depuis – ne permet de conclure que l’individu avait l’intention de « toucher la France » ou qu’il ait choisi le 14 juillet pour d’autres raisons que le fait évident de disposer d’une foule compacte pour commettre son forfait, mais surtout Hollande se contredit deux phrases plus loin en déclarant que les gens ont été « frappés à mort pour simplement satisfaire la cruauté d’un individu et peut-être d’un groupe », ce qui exclut l’acte politique.

La forme n’est guère meilleure. Pourtant, on se dit que c’est le genre d’opportunité qui se prête à un beau discours. Et bien non. Le discours est construit comme une énumération de catégories, introduites par des « et puis il y a… ». Peut-être une illustration de la tendance de nos politiques à s’adresser non pas à la Nation comme un tout, mais à chaque catégorie en particulier ?

(2) C’est ce que les anglo-saxons appellent « the politics of fear » (« la politique de la peur »). Le gouvernement veut présente comme le seul rempart devant des dangers innommables qui nous menacent. Mais pour que cette position soit crédible, encore faut-il que la peur soit là. Et c’est pourquoi chaque évènement tragique doit être dramatisé jusqu’à l’absurde, avec des longs reportages montrant des gens qui pleurent, et des discours doloristes remplis d’adjectifs rituels qui ne veulent en fait rien dire. Tiens, prenons un exemple : pourquoi qualifier à chaque fois les attentats de « lâches » ? On se dit qu’il faut au contraire beaucoup de courage pour aller se faire sauter avec une ceinture d’explosifs…

 

SOURCE:

Lire la suite

La vie dans une colonie contemporaine de la dette : la vérité sur la Grèce. Par Michael Nevradakis

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Grèce, #La dette, #Europe supranationale, #Les transnationales, #La mondialisation, #l'horreur économique, #Le grand banditisme, #Terrorisme, #L'OTAN.

La vie dans une colonie contemporaine de la dette : la vérité sur la Grèce


Par Michael Nevradakis – Le 27 juin 2016 – Source Off Guardian

Athènes, la place Syntagma et le Parlement, lieu de tant de manifestations inutiles

En mai, probablement pour la première fois dans l’histoire du monde occidental d’après-guerre, un Parlement national a volontairement cédé ce qui restait de la souveraineté de son pays, en se votant lui-même obsolète. Ce développement, cependant, n’a pas fait les grands titres dans le cycle des nouvelles mondiales et a également été ignoré par la plupart des médias soi-disant de gauche.

Le prix à payer pour l’indifférence dans les affaires publiques est d’être dirigé par de mauvais hommes – Platon.

Le pays en question est la Grèce, où un projet de loi omnibus [c’est-à-dire portant sur divers sujets pas forcément reliés entre eux, NdT] de 7 500 pages vient d’être adopté, sans aucun débat parlementaire, transférant le contrôle sur tous les biens publics du pays à un fonds contrôlé par le Mécanisme de stabilité européenne (MSE) pour les 99 prochaines années. Cela inclut toute l’infrastructure publique, ports, aéroports et ressources naturelles, tous passés sous le contrôle du MSE, un organe non démocratique supranational, qui ne rend de comptes à aucune instance parlementaire ou élue. Dans ce même projet de loi, le Parlement grec s’est également privé de droit de vote : la législation annule le rôle du Parlement dans l’établissement d’un budget national ou l’adoption d’une loi fiscale. Ces décisions seront dorénavant prises automatiquement, à la demande de l’Union européenne : si les objectifs fiscaux définis par l’UE, le FMI et le MSE ne sont pas atteints, des coupes automatiques seront activées sans débat parlementaire, ce qui pourrait tailler dans les dépenses sociales, les salaires et les retraites. Dans la législation précédente, le Parlement grec acceptait de soumettre pour approbation tous les projets de loi en suspens à la troïka. Pour trouver un précédent historique, il ne faut pas remonter plus loin que la Loi des pleins pouvoirs adoptée par le Reichstag en 1933, où le Parlement allemand a voté en faveur de la suppression de son droit d’exercer son pouvoir législatif, transférant le pouvoir absolu de gouverner et d’édicter des lois, y compris non constitutionnelles, au chancelier Adolf Hitler.

Le projet de loi grecque omnibus avait été précédé d’un autre, réformant le système des retraites de la Grèce par la promulgation de futures réductions des pensions, tout en augmentant les impôts presque entièrement automatiquement. Bien que le gouvernement soutienne le contraire, ces coupes sont régressives et auront un effet disproportionné sur les couches les plus pauvres de la société : la retraite de base a été abaissée à 345 euros par mois, les pensions complémentaires aux personnes pauvres ont été supprimées, la taxe sur la valeur ajoutée de beaucoup de produits de base a été élevée à 24%, le nombre de ménages ayant droit à des subventions pour le fuel de chauffage a été réduit de moitié, alors que les taxes sur le pétrole et le carburant ont de nouveau été augmentées, les participations sur les prescriptions de médicaments couvertes par l’assurance maladie publique ont été relevées de 25%, les contributions des salariés à la caisse de sécurité sociale ont été augmentées (réduisant efficacement les salaires), des taxes spéciales ont été introduites sur le café et les boissons alcoolisées, tandis que les petites entreprises en difficulté en Grèce ont vu leur taux d’imposition passer de 26 % à 29 %.

En plus des éléments législatifs mentionnés ci-dessus, le gouvernement grec a, en effet, renoncé à sa souveraineté nationale plus tôt cette année lorsque, dans le cadre de l’accord entre l’UE et la Turquie sur la crise des réfugiés et des migrants, la Grèce a accepté sans condition la présence de navires de guerre de l’OTAN et de personnel de l’armée et de la police turques dans la région de la mer Égée, tandis que le ministre grec de la Défense, le patriote Panos Kammenos, a publiquement proposé la construction d’une nouvelle base de l’OTAN sur l’île de Karpathos.

Alors que la Grèce a fait les manchettes mondiales ces dernières années, les médias sont restés silencieux sur cette dernière attaque néolibérale contre l’économie du pays et sur les entreprises et les ménages grecs déjà en difficulté. Mais ce ne sont pas seulement les médias grand public qui sont restés tranquilles. Des organes de presse censés être de gauche, comme Democracy Now ! ont oublié de parler de la Grèce, depuis la trahison par Syriza du résultat du référendum du 5 juillet 2015, où une majorité écrasante (62 %) de votants a rejeté une austérité accrue. Des intellectuels de gauche comme Noam Chomsky et Naomi Klein sont aussi restés silencieux. Ces médias et ces intellectuels de gauche avaient tous, à un moment donné, soutenu publiquement Syriza – même lorsqu’il y avait des signes que Syriza n’était pas ce qu’il prétendait être. Aujourd’hui, ces médias et ces personnalités intellectuelles refusent d’admettre qu’ils avaient tort ou de dénoncer ouvertement la trahison de Syriza, tout en n’apportant aucun soutien aux autres mouvements, véritablement opposés à l’austérité, qui existent en Grèce.

Bien sûr, même lorsque la Grèce apparaissait dans les informations, la vérité sur ce qui se passait réellement dans le pays était obscurcie par les partis pris majoritairement pro-UE et pro-austérité des médias internationaux, qui se faisaient passer pour des informations objectives. C’est également vrai pour les organes de presse contrôlés par l’oligarchie en Grèce. Regardons ce qu’ils ont dissimulé.

Les vraies origines de la crise grecque

La crise économique en Grèce a été généralement imputée aux Grecs paresseux et improductifs qui auraient refusé de travailler, même dans leurs emplois publics pépères, prenaient leur retraite à 30 ans et vivaient au-dessus de leurs moyens, passant leurs vacances dans les îles grecques et dépensant l’argent des Européens qui travaillent dur, pour mener la grande vie. Des programmes de télé-réalité comme Go Greek for a Week [Soyez Grec pendant une semaine], sur la chaîne britannique Channel 4, perpétuaient ce stéréotype éhonté, comme l’ont fait les médias grecs chez eux. Même Yanis Varoufakis, le croisé anti-austérité prétendument brillant, a continué à répandre le mythe des Allemands qui travaillent dur et des autres Européens qui paient aujourd’hui pour soutenir la Grèce. La réalité, cependant, est crûment différente. La Grèce ne reçoit pas d’argent gratuit de l’Europe ou de la troïka. Elle reçoit des prêts – pour rembourser sa dette précédente –, des prêts accompagnés de taux d’intérêt élevés et ligotés par de lourdes chaînes, comme les mesures mentionnées plus haut récemment adoptées par le Parlement grec. La dette de la Grèce, en termes de pourcentage du PIB, atteignait 124 % avant de bénéficier du premier plan de sauvetage en 2010. Six ans plus tard et après avoir été sauvée à plusieurs reprises, ce chiffre approche les 200%.

Ce qui a été passé sous silence, à la fois par la presse grecque et par les médias internationaux, ce sont les véritables origines de la crise et ce qui y a contribué. Ces facteurs comprennent la manipulation, par Goldman Sachs, de la dette de la Grèce et du montant de son déficit, à travers une série de swaps et de produits dérivés, dissimulant les vrais chiffres en contournant les critères du traité de Maastricht de l’UE pour être admissible dans l’eurozone, pour un coquet bénéfice. En effet, un élément de la mythologie souvent répétée était que la Grèce était le seul pays qui s’était mal comporté en mentant pour entrer dans l’eurozone. En fait, Goldman Sachs comme J.P. Morgan et d’autres très grandes banques ont aidé l’Italie et d’autres pays à mentir aussi, alors que le rôle des swaps et des produits dérivés dans l’apparition de la débâcle financière mondiale 2007-2008 est bien connu.

La manipulation a eu lieu en Grèce aussi, à la demande des bailleurs de fonds internationaux. L’autorité statistique en Grèce, ELSTAT, dirigée par l’ancien responsable du FMI Andreas Georgiou, passe pour avoir manipulé les chiffres du déficit grec en 2009, pour qu’ils paraissent pires qu’ils n’étaient en réalité, dans le but de donner l’impulsion politique nécessaire pour amener le FMI et d’autres sauveurs à renflouer la Grèce. Ces allégations étaient si graves et tellement efficacement étayées par des lanceurs d’alerte d’ELSTAT, comme Zoe Georganta, que des plaintes pénales ont été déposées contre Georgiou – des plaintes qui ont été discrètement abandonnées par le gouvernement de gauche de Syriza en 2015. Le scandale ELSTAT a à peine, sinon pas du tout, été rapporté hors de Grèce, alors que dans le pays lui-même, il a pour l’essentiel été oublié aujourd’hui.

Une autre cause de la crise est l’euro lui-même. L’euro est un instrument de dette, produit par une banque privée (la Banque centrale européenne) qui ne rend de comptes à aucun gouvernement, et prête à des États-membres comme la Grèce. Le concept de la monnaie européenne commune a été proposé d’abord par l’économiste Robert Mundell, également connu pour être le père de la politique économique de l’offre, et qui, dans une interview avec Greg Palast, avait ceci à dire sur les véritables objectifs de l’euro : «Il met la politique monétaire hors de portée des politiciens, et sans politique fiscale, la seule manière dont les pays peuvent rivaliser entre eux est de se faire concurrence pour réduire les règlements relatifs aux affaires.» L’euro a été créé pour démanteler la capacité de prise de décision politique en matière fiscale et monétaire des gouvernements nationaux, les laissant incapables d’augmenter les dépenses de relance ou de dévaluer leur monnaie nationale pour regagner de la compétitivité. Le seul choix qui reste est l’austérité et la dérégulation.

Les sales petits secrets de la politique grecque

Ce qui s’est passé en Grèce, par conséquent, n’est pas un accident ou un échec.

Après cinq ans de crise, Syriza était décrit, en Grèce et à l’étranger, comme le sauveur. Vendu par la presse comme un parti de la gauche radicale et anti-austérité, les promesses électorales de Syriza incluaient de déchirer les mémorandums et d’abroger la législation imposant l’austérité par «une loi et un article». Des millions de gens en Grèce et dans le monde ont été trompés – pourtant, les signes étaient là : Syriza était construit sur les cendres de la dynastie corrompue du PASOK en Grèce, et une douzaine de ministres du premier gouvernement de Syriza (y compris Yanis Varoufakis) étaient des anciens membres du PASOK. De même, le partenaire de coalition de Syriza, les Grecs indépendants anti-austérité, était issu du parti de droite corrompu Nouvelle démocratie. Syriza palabrait continuellement sur le fait de prendre une position ferme quant à rester dans l’UE et l’eurozone ou en sortir. Et lorsque les élections de janvier 2015 se sont rapprochées, SYRIZA a constamment dilué son discours.

Pour ceux qui gardaient les yeux ouverts, la capitulation imminente était prévisible. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que les opposants prouvent qu’ils avaient raison. Les premiers mois de Syriza au pouvoir ont été marqués par l’acceptation de prolonger les mesures d’austérité précédentes ; par la nomination et l’élection d’un conservateur corrompu favorable à l’austérité, Prokopis Pavlopoulos, à la présidence de la République hellène ; par la saisie des réserves de trésorerie du secteur public pour effectuer de nouveaux remboursements de la dette au FMI – bien que la légalité de cette dette soit censée faire l’objet d’un audit – tandis que Varoufakis et d’autres ministres du gouvernement répétaient constamment les intentions du gouvernement de rembourser la totalité de la dette grecque. Débouchant sur le référendum du 5 juillet et sur sa trahison avec le troisième accord sur un mémorandum qui a suivi, Syriza lui-même a proposé un ensemble de 47 pages de mesures d’austérité sévères, avec des coupes et des privatisations, à l’intention des créanciers de la Grèce, pour un total de plus de 8 milliards d’euros.

Un sale secret de la politique électorale grecque est que le parti qui arrive premier aux élections nationales gagne automatiquement un bonus de 50 sièges au Parlement. Ce bonus était suffisant pour permettre à Syriza de former un gouvernement de coalition majoritaire avec les Grecs indépendants en janvier 2015 – et de nouveau lors des élections anticipées en septembre. Syriza, toutefois, n’a eu de mandat dans aucune des compétitions électorales, gagnant 35% à 36% des voix, avec un taux record d’abstention. Essentiellement, un Grec sur cinq a voté pour Syriza, à peine un mandat. Syriza, comme Démocratie nouvelle et le PASOK lors des élections précédentes, a été favorisé par la formation de partis voisins comme To Potami, la Gauche démocrate et l’Union des centristes, des partis qui ont absorbé une partie importante des votants censés rechercher une alternative au statu quo mais qui, en réalité, étaient également pour l’austérité, pour l’UE et pour l’euro.  Ces partis ont été créés avant chaque élection parlementaire récente, précisément pour cette raison.

Bien sûr, les médias grecs et internationaux voudraient vous faire croire que les Grecs sont majoritairement pour l’euro, rapportant allègrement les résultats supposés de sondages d’opinion affirmant que 70 % à 80 % des Grecs souhaitaient garder l’euro à tout prix. C’est ici qu’il y a un autre sale petit secret de la politique grecque : il n’y a pas d’entreprise de sondage indépendante. Au lieu de quoi, toutes ces entreprises reçoivent des subventions gouvernementales et tous les sondages d’opinion sont réalisés à la demande des grands organes de presse, qui sont tous alignés politiquement et qui, pour la plupart d’entre eux, sont la propriété de l’oligarchie. De manière prévisible, les résultats sont taillés conformément aux désirs de ces médias et de leurs propriétaires – mais sont répétés aveuglément par la presse internationale et leurs correspondants en Grèce. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas signalé ? Les résultats du sondage annuel Gallup International, par exemple, conduit dans plusieurs pays européens, y compris la Grèce, et qui ont trouvé des majorités favorables à la sortie de l’eurozone en 2014 et en 2015. Ce sondage, réalisé dans toute l’Europe et par une entreprises non grecque, est beaucoup moins susceptible d’avoir une couleur politique.

Un pays jamais véritablement souverain

Il est néanmoins vrai, bien sûr, qu’un fort sentiment pro-européen existe en Grèce. Cette mentalité est profondément enracinée dans l’histoire moderne du pays. Après l’indépendance, les grandes puissances ont promptement installé des monarques étrangers sur le trône en Grèce. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle et le début du XXe, elle était un protectorat bavarois et britannique. Après la guerre civile, elle-même poussée par les Britanniques, la Grèce est devenue un protectorat américain, couronné par la junte militaire soutenue par les États-Unis entre 1967 et 1974.  Suite à la chute de la junte, un gouvernement conservateur a posé les bases du renoncement de la Grèce à sa souveraineté, alors que le pays a rejoint l’UE en 1981 et l’eurozone en 2002. La Grèce n’a jamais été un État indépendant totalement souverain, et cette réalité a créé une mentalité coloniale et une division intense dans la psyché grecque : une division entre ceux qui étaient de gauche et ceux qui étaient fascistes, et une division entre ceux qui croient que la Grèce devrait s’aligner sur l’Ouest et ceux qui souhaitent s’aligner sur la Russie. Ceux qui sont favorables à une véritable indépendance et au non-alignement sont rares, alors que la crise a fait revenir au premier plan les vieilles divisions de la société.

L’adhésion à l’Union européenne a souvent été créditée de la croissance économique de la Grèce dans la période qui va de 1981 à 2009. Ce qui est moins souvent dit, est que cette période a coïncidé avec une augmentation énorme du chômage, une attaque systématique sur la base industrielle puisque les industries grecques ont été fermées ou avalées par des multinationales, tandis que l’agriculture du pays était décimée par la politique agricole commune de l’UE, qui dictait aux paysans ce qu’il fallait cultiver, ou ne pas cultiver, et ce que la Grèce pouvait ou ne pouvait pas exporter. L’autonomie de la Grèce dans de nombreux secteurs de la production de nourriture a été décimée, conduisant à une dépendance croissante aux importations (aidée par une forte commercialisation du mode de vie européen et le désir de produits étrangers). Les fonds de l’UE pour de grands projets de travaux publics sont retournés comme d’habitude aux banques et aux grandes entreprises européennes comme Siemens, qui a décroché les grands contrats pour construire ces projets, tandis que les contribuables grecs étaient aux prises avec le projet de loi.

Néanmoins, le peuple grec a voté massivement pour rejeter les propositions d’austérité lors du référendum de juillet dernier.  Mais quelle question posait exactement le référendum ? La question sur le bulletin était volontairement alambiquée, pendant que le gouvernement dirigé par Syriza ne présentait pas le plan d’action qu’il avait prévu si le Non l’emportait. Ç’aurait dû être un avertissement. Tsipras, comme Varoufakis, pouvaient à peine cacher leur déception que le Non ait prévalu de façon si écrasante, tout comme les médias et les entreprises de sondage, qui avaient prédit que le Non et le Oui étaient au coude à coude. Exactement comme leurs sondages de sortie des urnes remontant à 2010, qui avaient été gravement erronés et dans un sens pro-austérité. Les préparatifs du référendum ont également vu une énorme vague de solidarité à travers l’Europe et l’Ouest – avec des militants soutenant soi-disant le peuple grec et fournis d’une manière ou d’une autre en drapeaux de Syriza, dont je suis sûr qu’on ne peut pas les acheter facilement dans une boutique de Londres ou de New York. Curieusement, après la trahison, ce mouvement de solidarité s’est dissipé.

Le mouvement de protestation en Grèce n’est pas beaucoup mieux. Alors qu’il existe une perception générale dans le monde que les Grecs n’ont pas eu peur de se révolter et de lutter pour leurs droits, la réalité est beaucoup plus prosaïque, malheureusement. Complaisance, apathie et résignation sont la règle du jeu en Grèce. Chaque fois qu’une manifestation est organisée, les mêmes recettes éculées et inefficaces sont appliquées : rassemblement sur la place Syntagma, station devant le Parlement avec les mêmes vieilles banderoles, attente que les émeutiers apparaissent et que les gaz lacrymogènes commencent à voler, puis dissolution de la manifestation. Mais qui sont au juste ces émeutiers ? La presse les appelle anarchistes, mais une masse de preuves documentaires suggère que ce sont des provocateurs, qui sont de mèche avec la police et sont envoyés pour provoquer des troubles dans des rassemblements qui, sinon, seraient restés pacifiques, offrant ainsi des raisons à la police de tirer des gaz lacrymogènes – pas sur les voyous, mais sur la foule qui s’était rassemblée pacifiquement, mettant fin ainsi à la manifestation. De nombreuses photos et vidéos ont montré ces provocateurs avec des officiers de police ou brisant des vitrines de magasins devant la police, sans entrave. Je l’ai vu de mes propres yeux : des hommes cagoulés habillés en civil, se mêlant aux policiers derrière l’ambassade des États-Unis à Athènes, pendant une manifestation en 2012.

Dans les rares moments où une manifestation rassemble de grandes foules, comme ce fut le cas pendant les manifestations des indignés en 2011 ou les rassemblements en faveur du Non avant le référendum de juillet dernier, c’est invariablement dû au fait que les armées partisanes ont été mobilisées pour apparaître en masse. Un sale secret des manifestations de grande ampleur de 2011, est qu’elles auraient pu être organisées pour servir de soupape de sécurité pour une population de plus en plus désenchantée. Un responsable membre aujourd’hui du parti des Grecs indépendants (qui n’existait pas encore en 2011) a affirmé dans une interview que je réalisais pour ma recherche universitaire en 2012, qu’il était derrière l’invitation d’origine sur Facebook qui a amené au début du mouvement des indignés en Grèce. Interrogé sur la fermeture de la page Facebook, sa réponse a été qu’«elle n’avait plus d’utilité». De même, alors que de grandes foules (et des musiciens célèbres) ont été mobilisés dans les jours qui précédaient le référendum de l’an dernier, après le référendum et la trahison, le nombre des manifestants sur la place Syntagma ne dépassait pas quelques centaines. Les armées partisanes étaient restées à la maison. De même, la récente mobilisation des paysans grecs a été interrompue, une fois que les dirigeants syndicaux affiliés au parti s’y sont impliqués, renvoyant les paysans chez eux.

Il y a aussi le sentiment général que la Grèce est souvent paralysée par les grèves et que les travailleurs grecs n’ont pas peur de lutter pour leurs droits. Faux, de nouveau. On voit davantage de grèves en France et même dans l’Allemagne supposément disciplinée – où le personnel de Lufthansa se mobilise régulièrement pour ses emplois – alors qu’en Grèce, les grèves générales ne le sont que de nom. La plupart des ouvriers n’y participent pas et beaucoup de ceux qui le font ont l’impression d’envoyer un message en appelant à un arrêt de travail de trois ou quatre heures. En 2011, au milieu du mouvement des indignés, des employés de la Compagnie publique d’électricité ont programmé des coupures d’électricité périodiques pour empêcher la privatisation prévue de l’entreprise. Coïncidence, ces coupures n’étaient appliquées que dans les quartiers pauvres et ouvriers, alors que la lumière persistait au Parlement, au centre d’Athènes et dans les banlieues riches. Les mêmes stratégies contre-productrices sont appliquées, encore et encore, sans changement – et très probablement dans ce but. Pendant ce temps, Syriza non seulement n’a pas tenu sa promesse de dissoudre les unités de police anti-émeute violentes et incontrôlables, mais les a au contraire utilisées de nouveau pour attaquer les manifestants à coups de gaz lacrymogènes.

Comment décourager la pensée critique

Complaisance et manque d’esprit critique sont en effet bien cultivés en Grèce. Le système d’enseignement, fortement politisé, favorise fortement l’apprentissage machinal. Les instituteurs donnent un sous-enseignement routinier à leurs élèves en classe, obligeant les parents à payer de petites fortunes pour envoyer leurs enfants dans des centres préparatoires après l’école, où ils finissent par apprendre ce qu’ils étaient censés apprendre en classe. Obligés de supporter deux journées d’école successives le même jour, plus des devoirs à la maison pour l’école et pour les cours préparatoires, les enfants – en particulier ceux qui sont au lycée – passent leurs premières années penchés sans interruption sur des manuels scolaires. On demande aux futurs étudiants de choisir à l’âge de 14 ans les cours qu’ils voudront suivre, pour se préparer aux examens nationaux tout-ou-rien qui déterminent l’admission à l’université. Les innombrables heures passées sur les devoirs scolaires favorisent l’apprentissage par cœur et découragent toute compétence à penser hors des sentiers battus. Une fois à l’université, les étudiants sont presque obligés de rejoindre l’un des blocs politiques qui dominent les campus et qui font des arrangements pour tout, depuis les guides d’études jusqu’aux sorties du week-end. Ces blocs sont tous alignés sur les grands partis politiques – si bien que de jeunes adultes commencent leur vie de dépendance à l’égard des partis. Les universités, envoûtées par les fonds et les subventions de l’UE, sont presque invariablement pro-UE et pro-euro, étouffant tout débat politique sain sur le campus.

Le système d’enseignement n’est pas le seul secteur de la société qui a été compromis intentionnellement. Dans le système grec de l’(in)justice, même le plus simple des cas juridiques peut prendre une dizaine d’années ou plus, pour être résolu – avec diverses manigances survenant invariablement en cours de route. Cela convient très bien aux pouvoirs en place. Le coût des processus juridiques sans fin élimine ceux qui ne sont pas assez riches et ne peuvent pas payer continuellement des honoraires d’avocat.  Il n’y a pas non plus de Cour constitutionnelle en Grèce, alors que sa plus haute Cour, le Conseil d’État, est honteusement déférent envers le gouvernement – qui appointe ses membres. En effet, tout l’appareil d’État – depuis la conscription militaire obligatoire pour les hommes sans réel choix de service civil alternatif, le système clientéliste et la bureaucratie notoirement inefficace – semble exister, moins en raison de failles inhérentes à la société, mais davantage à dessein. Car en effet, cet appareil convient aux intérêts de la classe politique et aux puissants, décourage la pensée critique, le militantisme ou le développement d’une véritable société civile et contribue à encourager la fuite des cerveaux – qui n’est pas un produit de la crise, mais un phénomène existant depuis longtemps – ouvrant par conséquent la voie aux personnes bien introduites pour atteindre des positions importantes, tant dans le secteur public que privé.

Ladite fuite des cerveaux, notamment, fait partie de la mentalité complaisante qui prévaut en Grèce. Avec l’aide du système d’éducation, qui depuis trente ans a gravement affaibli l’enseignement de la langue et de l’histoire grecques en apprenant aux étudiants qu’ils sont d’abord des Européens, on observe dans le pays aujourd’hui un manque de respect total pour la langue grecque. Le langage de tous les jours est dominé par l’argot et le vocabulaire importé, principalement des mots anglais, un cycle perpétué et favorisé par les médias. Les jeunes, depuis des années, ont grandi essentiellement avec le but de décrocher un diplôme et d’obtenir une bonne carrière à l’étranger. Poursuivre les entreprises familiales ou travailler dans l’agriculture ou même sur la mer sont des options constamment rejetées. Il n’y a même pas le plus mince désir de lutter pour un avenir meilleur dans le pays.

En effet, ce phénomène s’étend à tous les secteurs de la société. Le défaitisme et le mépris de soi abondent. Une mentalité existant depuis longtemps en Grèce est que le pays est le plus mauvais en tout, que ce phénomène qui va de la violence lors des événements sportifs à la corruption politique, en passant par les cas ordinaires d’incompétence officielle, est exclusivement grec. Les Grecs trouveront facilement des arguments face à quelqu’un qui dit autre chose – parlant contre leur propre pays et ses habitants, même lorsque la preuve et les expériences vécues attestent du contraire. Le complexe d’infériorité mentionné plus haut par rapport à l’Ouest civilisé (comme il est souvent décrit) perpétue cette mentalité, qui devient fondamentalement une prophétie autoréalisatrice et contribue à la paralysie, à l’apathie et à la sclérose de la société grecque. Aucune société connue n’existe hors de la sphère politique ou, plus récemment, la sphère également suspecte d’ONG principalement étrangères qui ont submergé la Grèce. L’enseignement et le système juridique, la bureaucratie et la corruption évoqués ci-dessus, sont traités comme des réalités de la vie en Grèce, sans pressions organisées pour que ça change.

Pas de médias indépendants

Un coupable majeur pour toutes ces réalités, ce sont les médias grecs. Les principaux journaux et chaînes de radio-télévision sont tous, sans exception, possédés par des oligarques et des gens qui ont des relations politiques. Il n’y a presque aucun média indépendant en Grèce, à part des sites web et des blogs largement invisibles. Il n’y a pas de véritable débat public pour parler de quoi que ce soit, le paysage médiatique entier en Grèce est pro-austérité, pro-UE, pro-euro et fortement aligné politiquement, y compris les médias audio-visuels et les journaux propriétés des partis. Les stations de télévision et de radio émettent sans autorisation, mais dans un cadre légal qui est néanmoins tellement affaibli et taillé à la mesure de puissants intérêts, qu’il n’y a pas de joueurs extérieurs ou de voix indépendantes en mesure d’entrer sur ce marché. Par exemple, les chaînes de radio et de télévision qui n’avaient pas classé leur programme comme étant d’information, ne peuvent pas, de par la loi, changer de classification et diffuser des informations. Cela a créé un marché audio-visuel fermé pour les informations – avec toutes les nouvelles stations possédées par des intérêts bien en place. Il n’y a aucune possibilité, dans la pratique, pour des émetteurs non commerciaux. Les grands organes de presse existants ne sont pas rentables, mais ils gagnent leur vie en promouvant les intérêts politiques et commerciaux de leurs propriétaires et en influençant l’opinion publique.

Le gouvernement Syriza, dont les promesses électorales incluaient le nettoyage des ondes et l’attaque des oligarques, a maintenant lancé une offre pour des licences de télévision à l’échelle nationale, une offre basée sur des liens techniques par rapport au nombre de stations qui peuvent émettre, et un processus dans lequel ces quelques licences seront mises aux enchères au plus offrant. Sans surprise, les seuls candidats pour ces licences sont les mêmes stations propriétés des mêmes oligarques. La propre station de radio de Syriza a commencé à émettre de manière totalement illégale, alors que le gouvernement PASOK d’alors envoyait la police anti-émeute pour fermer 66 stations de radio à Athènes en une nuit, avec l’excuse qu’elles provoquaient des interférences, mais avec le véritable objectif de tourner la totalité du paysage radio vers les oligarques et leurs amis. L’émetteur public ERT, ré-ouvert par Syriza l’an dernier, a oublié l’information militante qu’il diffusait après sa fermeture par le gouvernement conservateur en 2013, et agit maintenant comme un porte parole « neutre » pro-gouvernement, pro-UE, fermé aux voix alternatives.

Il faut mentionner ici cependant, que les médias étrangers n’ont pas été beaucoup plus dignes de confiance ou responsables dans leurs informations sur la Grèce. La plupart des sites internet d’informations sur la Grèce en anglais sont partiaux, avec les mêmes opinions pro-UE et pro-austérité ou mondialistes/internationalistes, que les grands médias. Les correspondants étrangers opérant depuis la Grèce sont même plus passionnément pro-UE, pro-euro et pro-austérité : un de ces correspondants a fièrement tweeté son vote Oui lors du référendum de juillet dernier. Leurs reportages, quoiqu’habillés d’un langage prétendument objectif, sont gravement biaisés, avec des références aux plans de sauvetage et aux nécessaires réformes, créant des perceptions spécifiques dans les esprits des lecteurs et des téléspectateurs, tandis qu’un nouveau journal d’information en anglais, récemment lancé et prétendument indépendant, a débuté ses parutions avec une interview déférente et éblouie avec la célébrité économique – et fraudeur financier – Yanis Varoufakis.  Les articles de ces journaux contiennent aussi de généreuses portions de pornographie de crise des articles qui soi-disant montrent les graves effets de l’austérité mais en réalité falsifient, désinforment et créent l’image d’un pays dans une situation si grave, que personne doté d’un peu de jugeote ne voudrait même y voyager alors que, ne l’oublions pas, le tourisme est l’une des plus grandes industries de la Grèce. Des reportages sur des mères abandonnant leurs nouveaux-nés ou accouchant en pleine rue, des affirmations erronées soutenant qu’un million de gens ont émigré en un an seulement, et que ces dépensiers de Grecs ont le pourcentage le plus élevé de propriétaires de Porsche Cayenne sont des mensonges éhontés, mais ces mensonges empoisonnent l’opinion publique tant en Grèce qu’à l’étranger, et attisent le sensationnalisme.

Sous la surveillance constante des «grandes puissances»

Ce sensationnalisme a, par exemple, fait naître l’impression que les Grecs buveurs d’ouzo prenaient depuis des dizaines d’années leur retraite au début de leur âge adulte et vivaient au-dessus de leurs moyens, aux frais des Européens qui travaillaient dur. Ce qui n’est jamais dit est que la Grèce a été essentiellement une colonie de la dette, depuis les premiers jours de sa création comme État-nation moderne. Les dettes de l’Empire ottoman ont continué à être remboursées jusqu’en 1965. Décennies après décennies, la Grèce a été obligée de remettre ses recettes fiscales provenant de biens allant du sel au tabac et aux allumettes, à un consortium de grandes puissances (l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Autriche et la Russie) pour rembourser des dettes datant du XIXe siècle. En effet, ces mêmes grandes puissances ont commencé en 1898 à établir une présence permanente à Athènes, pour superviser le paiement de la dette, y compris les réparations de guerre à l’Empire ottoman. En d’autres termes, plus d’un siècle avant la crise de la dette grecque et l’arrivée de la troïka, la Grèce a été contrainte de se soumettre à la surveillance économique internationale, les grandes puissances maintenant leur présence physique dans le pays jusqu’en 1978, 80 ans en tout – ceci pour ceux qui croient que la cession par la Grèce de son contrôle sur ses biens publics pendant 99 ans est invraisemblable.

En effet, l’abandon de la propriété de ses précieux services publics, de ses ressources et de ses avoirs a commencé longtemps avant la crise actuelle. Déjà après la Seconde Guerre mondiale, des firmes allemandes, par le biais d’intermédiaires grecs bien introduits, ont contourné les sanctions contre l’Allemagne et obtenu le contrôle sur des ressources minières importantes en Grèce. Dans les années 1990, les privatisations ont commencé sérieusement, incluant la vente de l’entreprise nationale de télécommunications OTE à Deutsche Telecom.  Ces privatisations, cela devrait être clair maintenant, n’ont rien fait pour empêcher la crise économique en Grèce et y ont probablement contribué. Plus récemment, le gouvernement Syriza, qui avait promis avant son élection de mettre fin aux privatisations, a vendu des parts majoritaires du plus grand port grec, le Pirée, et 14 aéroports régionaux rentables, à la société chinoise Cosco et à l’Allemand Fraport, respectivement. Le port du Pirée a été vendu pour à peine 365 millions d’euros – ce qui correspond à la valeur du remboursement de 15 jours de la dette grecque – quand bien même ses installations seules sont évaluées à plus de 5 milliards d’euros. Quant à l’accord avec Fraport, il établit que l’État grec reste responsable du paiement de toutes les mises à jour techniques des 14 aéroports privatisés pendant les 40 prochaines années. Entretemps, Cosco, propriété des Chinois, qui avaient déjà acheté le port à conteneurs du Pirée lors d’une précédente privatisation, a importé des conditions de travail de style chinois en Grèce, puisque les ouvriers ne sont même pas autorisés à aller aux toilettes pendant leurs heures de travail.

Bien sûr, nous sommes censés croire que le peuple grec a eu ce qu’il méritait, parce qu’il vivait au-dessus de ses moyens. Le taux très élevé de propriétaires de leur maison a souvent été cité comme exemple. La réalité, cependant, est que traditionnellement, la propriété foncière était très appréciée en Grèce, avec des maisons et de la propriété transmises de génération en génération. Jusqu’à récemment, avec l’introduction de l’euro, les Grecs ne croyaient pas aux prêts ou au crédit. Même aujourd’hui, en pleine crise, la dette privée par tête en Grèce est parmi les plus basses en Europe. C’est le contraire de vivre au-dessus de ses moyens. Et maintenant, les gens sont punis pour avoir été prudents avec leurs finances.

On nous dit aussi que les Grecs ne payaient pas d’impôts, ignorant le fait que comme dans d’autres pays, les salariés en Grèce sont imposés à la source, tandis qu’une TVA absurdement élevée, qui atteint aujourd’hui 24 %, même sur les produits de base comme le jus d’orange, est comprise dans le prix d’achat au détail. Ceux qui ont pratiqué l’évasion fiscale en Grèce sont les mêmes que ceux qui la pratiquent généralement ailleurs : les riches et ceux qui ont des relations, ceux qui ont les moyens de monter à l’étranger des sociétés écran dans des paradis fiscaux ou de conserver des comptes bancaires en Suisse. Beaucoup de ces individus ont été mentionnés dans ce qu’on a appelé la Liste Lagarde des évadés fiscaux avec des comptes en Suisse, mais le gouvernement Syriza n’a inculpé aucun des individus de la liste.

Mais les Grecs prendraient leur retraite à 30 ans et resteraient assis dans les cafés et à la plage toute la journée, n’est-ce pas ? C’est faux. Les fonctionnaires, en particulier ceux avec d’anciens contrats, pouvaient prendre leur retraite après 25 ou 30 ans de travail – comme dans d’autres pays.  Beaucoup de ces employés étant entrés sur le marché du travail après le lycée, il est normal qu’ils aient pris leur retraite à leurs 50 ans, tout comme les officiers de police, les employés syndiqués et d’autres agents publics dans des pays comme les États-Unis pouvaient, pendant longtemps, prendre leur retraite après 25 ou 30 ans de service. Les Américains sont-ils également paresseux ? Et qu’en est-il des Allemands, des Britanniques ou des Suédois, dont les politiques de sécurité sociale ont toujours été beaucoup plus généreuses que celles de la Grèce ?

Pendant ce temps, les Grecs se retrouvent avec de nouvelles augmentations d’impôts insensées, y compris une hausse de l’impôt unitaire sur la propriété foncière (ENFIA), qui avait été vendue à l’origine comme une taxe temporaire et que Syriza avait promis d’abolir. Au lieu de le faire, Syriza a rendu cet impôt permanent – et l’a augmenté. Depuis le 1er juin, les banques sont autorisées à s’emparer électroniquement des maisons et des propriétés saisies, sans audience physique par un tribunal, mettant effectivement fin à une campagne populaire très efficace auprès des tribunaux dans toute la Grèce pour bloquer ces saisies. En hiver, Athènes et d’autres villes sont recouvertes d’un smog toxique et malsain provenant des chauffages improvisés, allumés par les ménages hors d’état de se permettre les taxes ridiculement élevées sur le fuel de chauffage. Les écoliers souffrent de malnutrition en nombre record. Les toilettes des universités manquent même de papier hygiénique. En contrepartie, les Grecs s’entendent constamment dire par le gouvernement, par tous les principaux partis d’opposition, par les médias et par les prétendus partenaires européens de la Grèce que la croissance et le développement sont en train d’arriver.

Le racisme et la xénophobie ont bon dos

On a aussi dit aux Grecs qu’ils sont racistes et xénophobes, à cause de leur gestion de la crise des réfugiés et des migrants. Mais ce sont ces affirmations qui sont racistes – et non la majorité du peuple grec. Les médias mondiaux concernés ne rendent généralement pas compte de la quantité énorme de prise en charge et d’hospitalité que des citoyens grecs ordinaires ont montrée envers les réfugiés et les migrants. Ils ne rapportent pas non plus que ce n’est pas un phénomène nouveau ou récent en Grèce : les réfugiés et les migrants de régions déchirées par la guerre au Moyen-Orient, en Afghanistan et en Afrique ont afflué en Grèce depuis plus d’une décennie, dans l’espoir de gagner l’Europe du Nord. Peu d’organes de presse ont informé sur les réalités du règlement du Dublin 2 de l’UE, qui ont bloqué ces réfugiés et migrants en Grèce, parce que le pays d’entrée est celui qui est légalement responsable de traiter leurs documents – un règlement qui affecte des pays comme la Grèce de façon disproportionnée. Et tout cela, pendant une période d’énormes difficultés financières et sociales. Alors que les Grecs ordinaires compatissent au sort des réfugiés et des migrants, puisque la Grèce est un pays qui n’est étranger à aucun d’eux, il existe des soucis légitimes sur la capacité de la Grèce à absorber des dizaines de milliers de réfugiés et de migrants dans un moment de crise économique et de chômage élevé. C’est interprété par les médias mondiaux concernés comme du racisme, comme l’est l’émergence du parti d’extrême-droite Aube dorée, dont la part électorale, cependant, est beaucoup moins importante que celle de partis d’extrême-droite et xénophobes dans des pays civilisés comme l’Autriche, la France, l’Allemagne et le Danemark.

Face à cette réalité, les médias mondiaux et de nombreux Grecs continuent à traiter le gouvernement de gauche Syriza comme le sauveur, justifiant ainsi les nouveaux accords d’austérité et le bradage du pays comme le prix à payer pour être sauvé et rester en Europe, perpétuant l’affirmation que la Grèce n’a pas d’autre choix. Syriza assume sa part, faisant tout ce qu’il peut pour gagner des votes, sacrifiant à la tradition séculaire du clientélisme : légalisant les titres frauduleux, légalisant la participation à des sociétés étrangères et pratiquant le favoritisme et le népotisme purs et simples, à tous les niveaux du gouvernement et du secteur public – y compris l’embauche de douzaines de parents et de conjoints de ministres du gouvernement. Agissant ainsi, Syriza fait un doigt d’honneur à la population. Le professeur de droit public Giorgos Katrougalos, qui a participé une fois aux grandes manifestations sur la place Syntagma, mais qui envoie maintenant la police anti-émeute gazer les manifestants, a fait remarquer cyniquement, en réponse à la nouvelle taxe sur le café, que les Grecs pouvaient se passer de café. Le membre de Syriza siégeant au Parlement européen Kostas Hrisogonos, a déclaré avec arrogance que si les autorités faisaient une descente dans les foyers grecs, elles trouveraient de nouveau pour 45 à 50 millions d’euros de revenus non déclarés. Ce genre de discours ne semble pas très de gauche.

Qui sont les sauveurs?

Alors, qui sont les sauveurs ? Certainement pas le parti de l’Unité populaire, composé d’anciens membres de Syriza et du PASOK, comme le ministre de l’Énergie du premier gouvernement Syriza, Panagiotis Lafazanis, qui a échoué à remplir la promesse de Syriza de mettre fin aux activités minières destructrices de l’environnement à Skouries, au nord de la Grèce, pendant son mandat. Ni l’économiste Costas Lapavitsas, qui avant son élection comme député de Syriza vendait sa soi-disant proposition économique radicale, mais à fini par défendre la politique économique de Syriza comme une forme de keynésianisme moderne. Le Parti communiste grec tape sur l’impérialisme, mais dans le même souffle dit à la population que la Grèce n’est pas prête à quitter l’eurozone ou l’UE en ce moment. Le célèbre économiste Yanis Varoufakis, avec son nouveau mouvement pan-européen censé favoriser la restauration de la démocratie, est une autre escroquerie. Son action en tant que ministre grec des Finances a inclus l’acceptation de tous les accords d’austérité précédents, une proposition globale pour davantage d’austérité, un refus de même envisager la possibilité d’une sortie de l’eurozone, le remboursement intégral de la dette grecque qui était censée faire l’objet d’un audit, l’imposition d’un contrôle des capitaux qui reste en place aujourd’hui et limite les retraits à 420 euros par semaine, et la confiscation des réserves de trésorerie du secteur public, dans le but de rembourser le FMI. Ce ne sont pas là les actes d’un anti-austérité renégat soi-disant marxiste.  Sa complice dans le crime, l’ancienne présidente du Parlement Zoe Konstantopoulou, a aussi voté en faveur de toutes les mesures d’austérité que Syriza a adoptées dans les premiers mois de son mandat, a refusé de clore le débat au Parlement alors que ces mesures – y compris la trahison du résultat du référendum du 5 juillet – étaient discutées et, après la trahison, a déclaré à maintes reprises son soutien au gouvernement Syriza. La raison pour laquelle Varoufakis et Konstantopoulou ont quitté Syriza n’a rien à voir avec les principes et tout à voir avec l’opportunisme politique, et avec le fait qu’Alexis Tsipras a déclaré son intention de ne pas les inscrire sur les listes de candidats pour les élections de septembre. Ce sont des opportunistes politiques et des imposteurs de premier ordre.

Telle est la vérité sur la Grèce. Il n’y a pas de rêve européen – mais au contraire un cauchemar européen. Il n’y a pas de reprise. La Grèce n’est pas un pays souverain indépendant, mais une colonie de la dette de l’Ouest – une réalité avec laquelle une grande partie du Tiers Monde est déjà familière, et le processus est tout à fait entamé, qui l’importera aussi dans le premier monde.

Article original paru sur 99getsmart

Traduit par Diane, vérifié par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

Les intertitres ont été ajoutés par le Saker Francophone

Lire la suite
Lire la suite

Union Européenne: à propos des travailleurs détachés...

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #Europe supranationale, #La mondialisation, #Les transnationales, #l'horreur économique, #Le grand banditisme, #Terrorisme, #Le fascisme

Publié par El Diablo

 

Union Européenne: à propos des travailleurs détachés...

...En parlant de lutte des classes, ce ne sont pas les travailleurs détachés qui viennent bouffer le pain des Français. C'est l'UE qui, par l'une de ses directives réactionnaires, a créé le moins disant légalisé pour satisfaire le capitalisme. L'UE n'est qu'un outil au service du capitalisme. Vouloir l'humaniser, la rendre plus sociale, revient à vouloir aussi réformer la social-démocratie qui gère le capitalisme loyalement dans toutes les parties du monde. On ne réforme pas le capitalisme et ses soutiens, on le combat. Pour une politique de paix et de progrès, pour une politique de solidarité internationaliste.

C'est ce que déclarait la CGT autrefois lorsque le PS de l'époque au gouvernement faisait voter l'adhésion de la France au Marché commun déjà libre et non faussé. Pourquoi les tenants gauche dite radicale d'aujourd'hui l'ont oublié? Parce qu'il faut faire jeune à tout prix et surtout recevoir l'aumône de Bruxelles en demeurant dans un Parlement européen croupion?

Car en fin de compte, les catégories populaires, les plus exposées au joug capitalisme, ne font aucune différence dans les institutions européennes et qui fait quoi à l'intérieur. A vouloir s'engloutir dans ce marais, la bête immonde ressurgit imanquablement et ce ne sont pas les meilleurs propos qui vont la combattre. Mais des actes forts et sans ambiguité dans la cité ou les entreprises. Les lois Macron et el Khomri -ce ne sont qu'un exemple hélas- ne sont que l'application en France des directives de Bruxelles. Et ne pas le dire est une faute.

J'écris cela un 14 juillet 2016 et pas pour passer le temps.

 

Roger Colombier

sur son blog

Lire la suite

18 juillet 1936 -18 juillet 2016 : le FRANQUISME n’en finit pas de mourir

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #L'Espagne., #Le fascisme, #La mondialisation, #Les transnationales, #l'horreur économique

Publié par El Diablo

 

Franco (à gauche) et Juan Carlos (à droite) (source: les-yeux-du-monde.fr)

Franco (à gauche) et Juan Carlos (à droite) (source: les-yeux-du-monde.fr)

On a souvent écrit dans notre blog que l’Espagne n’avait pas rompu avec le franquisme et qu’il s’était recyclé, en quelque sorte, durant la mal nommée « transition » : la période dite de « récupération de la démocratie » après la mort du dictateur, en novembre 1975. Franco gouverna l’Espagne dans l’esprit de la « croisade », de la revanche de classe, comme un pays occupé, fusillant et garrotant jusqu’en septembre 1975...

L’incomplète défranquisation, l’oubli, la dépolitisation, l’impunité, négociés, et la démocratie séquestrée, bancale, ont permis au révisionnisme historique de travailler en profondeur ... l’Espagne profonde, celle qui vote PP par peur des « rouges » et surtout du changement, sous le poids des conservatismes, de l’oligarchie, de l’Eglise, de la finance, celle-là même qui prit part au « golpe » militaire et l’arrosa généreusement...
Le richissime banquier mafieux Juan March, l’Allemagne nazie, ses banques, le Portugal de Salazar, l’Italie fasciste, les autorités navarraises, quelques synarques français, tendirent immédiatement un pont d’or aux putschistes. La multinationale nord-américaine Texaco livra le pétrole nécessaire... La « caste » d’aujourd’hui, beaucoup de grandes familles de l’oligarchie financière actuelle, sont héritières de l’époque.

D’où le refus de la droite néo-franquiste, organisée dans le parti populaire, de condamner publiquement le franquisme, 80 ans après.


UN EXEMPLE :

Le 14 juillet 2016, le groupe du PP, majoritaire au « gouvernement autonome » de la Communauté de Madrid, a refusé que soit discutée et votée une « Déclaration institutionnelle » de condamnation du franquisme, présentée par le groupe « Podemos ». L’Assemblée, présidée par un « poids lourd » du PP, la « pépéra » rajoïste Cristina Cifuentes, a repoussé brutalement l’initiative.
Le texte de « Podemos » exigeait simplement la « reconnaissance de tous ceux qui furent réprimés par le franquisme, de tous ceux qui durent s’exiler, des emprisonnés, des persécutés ». A plusieurs reprises, le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a mis en demeure le gouvernement et les institutions espagnoles d’appliquer les législations, dispositions, traités, textes internationaux... que l’Espagne officielle a ratifiés, mais dont elle se contrefiche, en matière notamment de crimes contre l’humanité, de violations de droits de l’homme... Amnesty International parle d’ « exception macabre ». Il faut à la droite espagnole faire oublier encore et toujours les origines sanglantes de la monarchie parlementaire et son illégitimité.

PS. A quand l’annulation des procès militaires expéditifs et la réhabilitation de Julian Grimau, de Cristino Garcia, des « 13 roses », de Salvador Puig Antich, des suppliciés du FRAP, de l’ETA (1975), etc. ? A quand la transformation du fasciste « Valle de los Caídos », d’hommage aux « vainqueurs de la Croisade », tombeau monumental de Franco, en Musée de la mémoire des crimes du franquisme ? A quand la réparation des spoliations de toute sorte, de la répression économique dont furent victimes des dizaines de milliers de familles républicaines ? A quand un mea culpa de cette Eglise, complice et actrice de ce que l’historien Paul Preston appelle « l’holocauste espagnol » ? A quand une vraie « loi de mémoire » (justice, vérité, réparation), et des moyens pour l’appliquer ? A quand la fin de l’impunité ? 1936-2016 : 80 ans déjà.


Jean ORTIZ

SOURCE:

Lire la suite

Face au bradage de l'histoire nationale à l'école, Jean LEVY donne son point de vue sur un manuel qui revient aux fondamentaux des années 30...

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La nation ., #La République, #La mondialisation, #Europe supranationale, #l'horreur économique, #Ecole, #Culture, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance

 

 

Couverture Nouveau Manuel Histoire Casali

 

LE COMMENTAIRE DE JEAN LEVY

 

En France, depuis des décennies, la classe dominante - l'oligarchie financière - brade l'histoire de France. Celle-ci  n'est plus enseignée dans les écoles de la République. Les multinationales stigmatisent les frontières, jugées comme un obstacle à la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes, réduits au rôle de main d'œuvre...De là, les gouvernements à la botte du capital estiment en conséquence que l'idée de nation est dépassée et donc qu'apprendre l'histoire de la nation est un anachronisme dangereux  en opposition  à l'idée même de construction européenne.  Celle-ci substitue aux Etats indépendants un espace de libre concurrence administré centralement - l'Union européenne - en vue d'imposer aux différents peuples une politique commune dictée par le capital concentré.

D'où, plus d'histoire chronologique de l'évolution de la société française. En substitution, une diversité de thèmes éclectiques, sans rapport avec le temps et l'espace, qui fragmente la connaissance de l'évolution politique, économique et culturelle de notre peuple. Avec une perte de repaires  pourtant fondamentaux dans la compréhension de l'enchaînement des faits historiques.  

Cet enseignement, qui veut se parer de couleurs "progressistes" fait la part belle aux séquences noires de notre histoire : l'esclavage, le colonialisme, la guerre de 14-18, celle-ci dénoncée comme une boucherie divisant le "peuple européen" ...Mais ces critiques mettent en cause la France et son peuple, comme si ces crimes n'avaient pas pour origine la cupidité d'une classe aristocratique, puis bourgeoise, avide de profits et de dividendes !

Cette mainmise sur l'histoire par la classe qui nous gouverne est dénoncée justement par des universitaires et hommes politiques qui prône le retour à un enseignement plus conforme aux méthodes pédagogiques du passé.

Un ouvrage vient de paraître, qui exprime cette volonté :

"LE NOUVEAU MANUEL D'HISTOIRE", de Dimitri Casali,

préface de Jean-Pierre Chevènement

aux éditions de la Martinière

pour les classes de cinquième, de quatrième et de troisième.

On peut saluer, dans ce manuel,  le retour à l'enseignement chronologique de l'histoire, seule pédagogie qui permette de comprendre l'évolution des sociétés, les raisons des changements, l'apport des personnages, qui, sous tous les régimes, ont contribué positivement à la construction de notre histoire, à faire ce que nous sommes. 

Certes, les appréciations des évènements peuvent donner lieu à controverse : 

sur la Terreur montagnarde, la Commune de Paris, les origines de la guerre de 14-18, sur la "construction européenne", par exemple.

Encore faut-il, pour qu'un débat s'instaure que soit connue, dans sa perspective historique, l'évolution de la société et les faits qui y ont contribué.

L'éclairage donné par "LE NOUVEAU MANUEL D'HISTOIRE"  aux faits relatés ou trop laissés dans l'ombre,  offre matière à critiques, même vives. Cependant, n'est-ce pas mille fois préférable à une histoire désossée, sans repaire, qui fracasse notre passé ? 

C'est la question posée

 

http://fr.calameo.com/read/0048146550d5fdab964a4?IdTis=XTC-FZHX-G8CJXU-DD-FOQF8-0FE

Tag(s) : #Histoire
Lire la suite

Un point de vue tunisien sur la Turquie et la tentative de renversement de Erdogan..

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La Turquie, #La Tunisie., #AMERIQUE, #L'OTAN., #Terrorisme, #Daesch

Dans la nuit de vendredi à samedi, la panique s'est emparée d'Istanbul et d'Ankara, après la tentative de renversement du régime islamiste, menée par des soldats nationalistes qui avaient annoncé vendredi la prise du pouvoir par l’armée en raison de l’alliance implicite entre Erdogan et les terroristes de Daech dont il recyclait le pétrole volé en Irak et en Syrie, ainsi que de la dérive dictatoriale de ce Frère musulman en costume cravate.

De nombreux Turcs sont sortis dans les rues pour manifester leur satisfaction de se débarrasser de leur tyran, alors que les affrontements faisaient rage entre les militaires nationalistes-kémalistes et les loyalistes aux Frères musulmans.

Après 18 heures d’affrontement et d’incertitude, le basculement s’est produit avec l’intervention de l’aviation de l’OTAN qui a bombardé les positions des rebelles nationalistes. Au moins 100 personnes, dont 17 policiers à Ankara, ont été tuées durant ces affrontements. Des tirs depuis des hélicoptères ont été rapportés, et des bombes ont touché le Parlement.

Des tirs et des explosions ont été également entendus dans la capitale Ankara durant toute la nuit du vendredi à samedi, alors que les grandes artères d'Istanbul et les ponts enjambant le Bosphore ont été bloqués par les militaires nationalistes.

Un total de 1563 militaires ont été arrêtés en lien avec cette tentative de renversement du régime islamiste. En outre, cinq généraux et 29 colonels ont été démis de leurs fonctions. Le chef de l'armée, qui était pris en otage, a été libéré des rebelles nationalistes et conduit dans un lieu sûr, selon un haut responsable Turc.

Rassuré par ses amis Américains, Recep Tayyip Erdogan, qui était en vacance, a atterri à Istanbul juste avant l'aube et a déclaré que le gouvernement restait maître de la situation. De sources bien informées, Rached Ghannouchi et ses acolytes n’ont pas dormi de la nuit, la chute du régime islamiste turc signifiant leur propre fin en Tunisie dont ils ont pris le contrôle depuis 2011 grâce à la Turquie, au Qatar et aux Etats-Unis.

Le boucher d'Istanbul se savait menacé d'où sa récente tentative de rapprochement de Poutine, son opération de charme à l'égard d'Israël et sa tentative de réconciliation avec l'Egypte à laquelle le président Abdelfattah Al-Sissi a répondu par une fin de non recevoir. Le renversement du régime islamiste que les Américains ont installé en Turquie il y a près de quinze ans a certes échoué. Mais le Frère musulman Erdogan est incontestablement fragilisé et ses jours à la tête de la Turquie sont désormais comptés...comme les jours du terroriste "modéré", Rached Ghannouchi !

Lilia Ben Rejeb

Lire la suite

Manuels scolaires : le grand chambardement" et le commentaire de "canempechepasnicolas"

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La nation ., #La République, #Ecole, #Europe supranationale, #AMERIQUE, #La mondialisation, #l'horreur économique

 

"Manuels scolaires : le grand chambardement" et le commentaire de "canempechepasnicolas"

"canempechepasnicolas", en publiant l'article du "Point", est conscient du gouffre idéologique qui existe entre l'hebdo de François Pinault et notre blog. Cependant, si nos finalités sont contradictoires, il est utile de publier ses critiques si celles-ci rejoignent les nôtres.

C'est le cas en ce qui concerne la modification des programmes scolaires décidée par le gouvernement PS.

Celui-ci, en tournant le dos, au nom du modernisme, à l'enseignement traditionnel, abandonne les données de base lire, écrire, compter, jugées archaïques, l'histoire chronologique - la nôtre d'abord - avec ses repères et l'intelligence de son déroulement, la géographie de notre pays avec ses fleuves et leurs affluents, les départements et leur chef-lieu, afin que dès l'enfance chaque enfant connaisse sa patrie, socle d'un enseignement plus vaste.

Mais, pour le pouvoir en place, maintenir ces connaissances premières alimente ce dont il pourfend le plus,  l'amour prioritaire de son pays, qualifié d'aliment du "souverainisme" abhorré.

Et toujours au nom de la modernité, pour vivre avec son temps, pourquoi apprendre l'orthographe, la grammaire, le vocabulaire,  alors que les rapports entre les gens aujourd'hui se règlent à coup de SMS, avec l'ordi, par internet et Google, et que la réponse est au bout du clavier. Pourquoi apprendre aux jeunes à raisonner alors que les "experts" vous donnent la solution à la télé ? Quels besoins un jeune précaire, condamné aux petits boulots,  a-t-il besoin de faire connaissance avec Molière, Voltaire, Victor Hugo, La Boétie et sa thèse sur la "servitude volontaire" ? 

Pourquoi pas Marx, pendant que vous y êtes?

Apprenait-on Homère, Virgile et Platon aux esclaves romains?

Nous y reviendrons.

 

 

Le Point

Du passé faisons table rase : l'intégralité des programmes du CP à la 3e a été revue pour la rentrée 2016.

Branle-bas de combat chez les éditeurs.

 

C'est une grande première. À la rentrée 2016, tous les programmes scolaires du CP à la troisième changeront. Tous, en même temps. Alors que les éditeurs avaient pris l'habitude de travailler une année entière sur la refonte des ouvrages scolaires pour une matière donnée, pour un niveau, avant d'attaquer ceux de la classe suivante un an plus tard, ils ont dû s'atteler à tout remettre à plat en même temps, dans l'urgence. Avec de nouveaux programmes définis seulement depuis la rentrée 2015, il ne leur restait que neuf mois pour élaborer les contenus de tous les nouveaux manuels scolaires.

Et il ne s'agissait pas seulement d'un simple toilettage. En plus de la réforme de l'orthographe à intégrer, les objectifs pédagogiques ne sont plus fixés par classe, mais par cycle de trois ans. Fini, les programmes à boucler avant la fin de l'année : désormais, les notions à connaître auront trois ans pour être étudiées. Une nouvelle manière de travailler, qui gênera considérablement les enseignants (les élèves n'auront pas vu les mêmes chapitres l'année précédente, selon le professeur qu'ils auront eu), et qui embarrassera aussi les élèves qui changeront d'établissement scolaire en cours de cycle. Quant aux éditeurs, ils disposent d'une liberté inédite : concevront-ils des livres scolaires par cycle, ou choisiront-ils leur propre répartition annuelle des programmes ?

Gouffre financier

Ce grand chambardement est aussi un gouffre financier. L'acquisition des nouveaux livres s'étalera sur deux ans, mais la loi de finances 2016 budgète, rien que pour la première année, 150 millions d'euros pour le renouvellement des livres des collégiens. En effet, ce sont plus de 11 millions de manuels qui seront imprimés d'ici à septembre, rien que pour eux. À la rentrée prochaine, les élèves de la sixième à la troisième recevront ainsi de nouveaux manuels de français, de mathématiques et d'histoire-géographie. Les élèves de cinquième auront un manuel de LV2, puisque cet enseignement est avancé d'un an avec la réforme du collège, et les élèves de sixième disposeront d'un nouveau manuel de sciences.

À l'école élémentaire, c'est plus compliqué. Selon plusieurs estimations, quelque 16 millions de manuels doivent être imprimés pour les écoliers dans l'urgence. Mais même s'il est fréquent que les communes prennent en charge partiellement ou totalement l'achat de ces manuels, cela n'est en rien une obligation pour elles. Dès lors, certaines écoles risquent de ne pas pouvoir financer tous les nouveaux manuels en septembre, créant des inégalités entre les élèves.

Quant à ce qu'il adviendra des manuels obsolètes, aucune directive n'a encore été donnée, même si certains éditeurs, comme Belin, proposent aux 6 800 collèges métropolitains de collecter gratuitement les livres scolaires afin de les recycler.

Fautes incluses

Avec tant de problèmes à régler en si peu de temps, il ne faudra pas être trop tatillon : les fautes d'orthographe seront parfois incluses (« Choisissez vos quatre passages préférés et expliquez pour chacun deux (sic) pourquoi il (sic) vous ont plu » chez Nathan), tout comme les erreurs d'illustration (chez Hatier, l'auteur de science-fiction Christophe Lambert aurait été gratifié d'une photo de son homonyme acteur, sans l'intervention d'un internaute observateur).

Tout comme certains exercices n'auront pas eu le temps d'être adoubés avant d'être imprimés, tel ce travail de réécriture d'un texto tiré d'un nouveau manuel destiné aux élèves de quatrième publié par Nathan, et fortement critiqué sur les réseaux sociaux : « CC C MWA ! G 1 truc a te dir jcroi kon devré fer 1 brek... bz. » (« Coucou, c'est moi ! J'ai un truc à te dire : je crois qu'on devrait faire une pause… Bises. ») Si vous aviez compris, c'est que vous êtes fin prêt pour la réforme.

Tag(s) : #Education nationale
 
Lire la suite

La France devrait acclamer la victoire de la Russie sur Daesh?,

20 Juillet 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #Terrorisme, #Daesch, #L'OTAN., #AMERIQUE, #Europe supranationale, #La guerre en Syrie - depuis le 20 août 2013, #La Syrie - La Libye - l'Iran -

La France devrait acclamer la victoire de la Russie sur Daesh?,

Il y a un an. Il n'est pas un bon Français qui n'acclame la victoire de la Russie, avec Normandie Niemen, la participation de la France, mais aujourd'hui où sont les Bons Français qui acclament la victoire de la Russie sur Daesh?, on les recherche. C'est là que l'on voit les Gaullistes. Où sont-ils dans l'UMPSS? alors que la France entame un cycle long de revers Daeshistes, la Russie qui combat Daesh est épargnée. Comment comprenez-vous cela?, potentiellement Daesh n'a pas d'emprise sur le sol Russe et les Russes n'aiment pas l'immigration forcée de personnes indésirables?

Juppé demande à ce qu'on interdise le Salafisme-Wahhabisme, mais sa principale préoccupation a été de dire que les frères Musulmans étaient nos amis, et la construction d'une Super Mosquée Salafiste-Wahhabite. Une erreur parmi tant d'autres que nos Politiques de l'UMPSS ont l'habitude de pratiquer en permanence avec les relations coupables avec l'Arabie Saoudite et le Qatar, et le parrainage de Daesh. Tous les Morts que l'on a aujourd'hui et que l'on aura demain en France sont directement liés aux relations coupables et incestueuses de nos Politiques avec les propagateurs du Terrorisme.

Le wahhabisme (arabe : وهابية, Wahhābiya(h)) ou la dawa wahhabite (/wəhɑːbi, wɑː-/ ; arabe : الدعوة الوهابية, ad-Da'wa al-Wahhābiya(h)) est un mouvement politico-religieux saoudien présenté comme une branche issue de l'islam sunnite hanbalite. Il a été décrit en substance comme puritain par des observateurs occidentaux, comme un mouvement de réforme islamique pour restaurer le pur culte monothéiste (tawhid) par ses théologiens et ses avocats, et comme une énième faction kharidjite travestie en pseudo-mouvement sunnite extrémiste ou néo-salafisme (après les trois premières générations de musulmans), par ses contradicteurs. Beaucoup de musulmans sunnites et chiites sont en désaccord avec le mouvement wahhabite, et certains y voient une intervention des services secrets britanniques ayant facilité son expansion et sa domination sur la péninsule arabique.

Le salafisme (arabe : السلفية) est un mouvement politico-religieux revendiquant un retour à l'islam des origines, qui serait donc fondé exclusivement sur le Coran et la Sunna, selon la compréhension de Mahomet et de ses compagnons. Le salafisme est donc une doctrine particulière de l'islam, un mode de transmission de la parole du Prophète et un code moral basé sur une approche rigoriste de l'islam.

Les salafistes prétendent dépasser les avis (fatwas) des quatre écoles de droit sunnites (hanafisme, malikisme, shaféisme et hanbalisme) qui considèrent également l'unanimité (ijma’) et l'analogie (qiyas) comme sources de droit. Ils rejettent toute innovation (ou bidʻah), et sont en faveur d'une application stricte de la loi islamique (sharia) qui en découle. Ils affirment constituer la restauration de l'islam des premiers siècles après sa corruption par les innovations blâmables.

Ce n'est pas un mouvement uni et plusieurs branches du salafisme se confrontent sur la manière de mettre en place cette doctrine, de la voie pacifique et pédagogue du « salafisme prédicatif » au mouvements djihadistes et takfiri qui prônent l'utilisation de la violence pour imposer l'islam des origines tel qu'ils l'entendent.

Wahhabisme et Salafisme

Il n'y a pas de différence entre "Wahhabisme" et "Salafisme", puisqu'ils désignent la même idéologie de retour à l'Islam tel qu'il a été enseigné et tel qu'il était pratiqué par les "Salaf" (c'est à dire les prédécesseurs), les 3 premiers siècles après la révélation de l'Islam. Ibn Abdel Wahhab se réclame du salafisme, et n'a rien inventé de nouveau, l'appellation "wahhabisme" étant l'appellation péjorative du "salafisme" parmi certains musulmans. Justifier l'existence de cet article passe impérativement par une différenciation claire entre Wahhabisme et Salafisme.

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>