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Le blog de Lucien PONS

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La fin du rêve européen, par Karine Bechet Golovko.

5 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #AMERIQUE, #Europe supranationale, #La Russie, #Culture, #Histoire, #Comité pour une Nouvelle résistance, #La finance dérégulée

mercredi 4 mai 2016

La fin du rêve européen
La fin du rêve européen, par Karine Bechet Golovko.

L'Europe ne fait plus rêver. Je ne parle pas de l'UE, comment rêver d'une administration obèse? Non, l'Europe, avec ces petites rues, ces cafés, sa gastronomie et surtout son insolence. Son goût, bon goût, de la liberté qui ne se confond pas avec la vulgarité. Nous sommes passés de Devos à Bigard, de Rosa Luxembourg aux Femens, le foie gras tchèque est vendu à côté de celui du Gers et le fromage est fait au lait pasteurisé. Nous ne faisons plus rêver, car nous nous sommes perdus. Nous manifestons pour des slogans, plus pour des idées. Et nos voisins russes, tellement francophiles, qui en arrivent même - ce que j'ai toujours du mal à comprendre - à vouer un véritable culte à Napoléon, ont ouvert les yeux. Et ce n'est pas une nouvelle chaîne de propagande en russe qui changera les choses. Ils ont ouvert les yeux sur une réalité objective.

En participant ce mois-ci à différentes conférences à Moscou en matières juridique et (géo)politique, une phrase est souvent revenue. Dans la bouche d'intervenants d'âges différents, de convictions politiques différentes. On s'est fait avoir. Dans les années 90, lorsque l'on nous a vendu le modèle dit "européen" avec sa cour de justice a priori indépendante, avec son parlement à valeur démocratique ajoutée, avec ses commissions très très sages, on nous a eu. Ce qui s'y passe n'a rien à voir avec l'Europe. L'Europe européenne, pas celle de l'UE ou du Conseil de l'Europe, cette Europe au rabais, une Europe devenue produit d'exportation.

Les russes ont été élevés au son des grands hommes qui ont fait la culture française, cette culture qui imprègnait l'Europe, ils se retrouvent face à des baudruches prétentieuses.

Forcément on ne fait plus rêver. Et le nouveau maître y aide. Que faire pour sauver la face lorsque Obama fait sa tournée impériale en Europe, donnant la leçon à Londres ou à Berlin, expliquant comment gouverner, quels actes adopter - ou non - avec qui collaborer et comment. Le tout devant caméra. Pour être bien certain que le message passe. Le message est passé. L'Europe s'est vassalisée, on le lit maintenant ouvertement, si avant cela se murmurait, avec doutes et espoir d'erreur.

Donc politiquement, nous n'avons plus grand chose à apporter, culturellement - ça se passe de commentaires, il reste les classiques, mais nous n'y sommes pour rien, c'est presque "malgré nous". L'Europe est-elle attractive socialement? économiquement?

La crise des migrants - comme il est convenu de l'appeler - autrement dit, la vague d'immigrés qui a déferlé sur les pays européens, ne va pas améliorer l'image du pays. Ni pour les vacances - venez passer un été de rêve à Kos ? ou visitez les camps d'immigrés parisiens, vous pouvez même en adopter un ? - ni dans la perspective d'une expatriation. D'autant plus que le niveau de vie a suffisamment monté en Russie, les structures s'améliorent, pour être comparables au niveau de vie européen.

L'Europe n'est plus attractive et ce renversement de situation a largement pesé sur le paysage politique russe intérieur. Vouloir l'avenir européen - tel que vanté par l'UE, car la Russie est culturellement européenne - n'est plus repris que dans un discours radicalisé. A ce sujet, une excellente émission de Mikhalkov, la dernière en date, celle du 1er mai:

La radicalisation du discours en arrive à dénigrer tout ce qui est antérieur à 1991, B. Eltsine étant le sauveur qui aurait mis la Russie sur les rails européens. Un peu comme Poroshenko en Ukraine. Mais justement l'exemple ukrainien perturbe le discours, car les gens voient les résultats de ce processus "d'européanisation" forcée, la dégradation morale, politique, économique et sociale qui en a été consécutive. Pour toutes ces raisons, toute cette partie de la population qui était naturellement "pro-européenne", qui rêvait devant un visa schengen, a ouvert les yeux.

Et c'est une grande perte pour nous. Pour le rayonnement de notre pays et de notre culture. Car ces gens déçus ne reviendront pas grâce aux trolls européens dans les réseaux sociaux. Ils ne reviendront pas suite à l'ouverture d'une Euronews bis qui fera encore plus de propagande. Ils ne reviendront vers l'Europe lorsque celle-ci redeviendra à nouveau européenne.

Publié par Karine Bechet-Golovko

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L'escadrille Normandie-Niemen. Hommage à ceux qui ont combattu l'horreur nazie sur le front de l'est.

5 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #AMERIQUE, #L'OTAN., #La République, #La Russie

Version francaise de la chanson russe "Normandie-Niemen"(paroles - E. Dolmatovski, musique - M. Fradkine. Traduction du russe en francais - Korotkova R.)
Interpretation et arrangement de la version - Jean-Paul Pigot
Juin 2015

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TTIP, l’« Otan économique » par Manlio Dinucci

5 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Le traité Transatlantique., #Europe supranationale, #AMERIQUE, #La Russie, #La France, #L'Italie., #La guerre

TTIP, l’« Otan économique »

par Manlio Dinucci

Le géographe Manlio Dinucci propose ici une lecture cohérente de la stratégie de Washington incluant le TTIP, le renversement du régime ukrainien, les guerres de Libye et de Syrie, la vague de migrations depuis la Turquie, et le déploiement de l’Otan aux frontières de la Russie. Cet article est d’autant plus important que si beaucoup avaient compris une partie du puzzle, personne, à ce jour, n’avait pu expliquer le redéploiement de l’Otan en Europe.

Réseau Voltaire | Rome (Italie) | 4 mai 2016

TTIP, l’« Otan économique » par Manlio Dinucci

Des citoyens, des bureaux locaux, des parlements, des gouvernements, des États entiers sont privés d’autorité sur leurs choix économiques, mis dans les mains d’organismes contrôlés par des multinationales et groupes financiers qui violent les droits des travailleurs, les exigences de l’environnement et la sécurité alimentaire, en démolissant les services publics et les biens communs : c’est pourquoi il faut rejeter le « Partenariat transatlantique sur le commerce et les investissements » (TTIP), négocié en secret par les États-Unis et l’Union européenne.

À ces raisons s’en ajoutent d’autres, dont on ne dit quasiment rien : celles à caractère géopolitique et géostratégique, qui révèlent un projet beaucoup plus ample et menaçant. L’ambassadeur des USA auprès de l’UE, Anthony Gardner, insiste : « il y a d’essentielles raisons géostratégiques pour conclure l’accord ».

Ce que sont ces raisons est indiqué par le Conseil national du Renseignement US ; lequel prévoit qu’« à la suite du déclin de l’Occident et de l’ascension de l’Asie, d’ici 2030 les États en voie de développement auront dépassé les États développés ». Pour cela, Hillary Clinton définit le partenariat USA/UE comme « un objectif stratégique majeur de notre alliance transatlantique », en projetant une « Otan économique » qui intègre l’Otan politique et militaire.

Le projet de Washington est clair : porter l’Otan à un niveau supérieur, en créant un bloc politique, économique et militaire USA-UE, toujours sous commandement états-unien, qui —avec Israël, des monarchies du Golfe et autres— s’oppose à l’aire eurasiatique en ascension, fondée sur la coopération entre la Russie, la Chine, ainsi qu’aux Brics, à l’Iran et à tout autre pays qui se soustraie à la domination de l’Occident.

Le premier pas pour réaliser ce projet a été de créer une fracture entre Union européenne et Russie. En juillet 2013 s’ouvrent à Washington les négociations pour le TTIP, qui ont du mal à avancer à cause d’intérêts contrastants entre les USA et les plus grandes puissances européennes, auxquelles la Russie offre des accords commerciaux avantageux. Six mois plus tard, en janvier-février 2014, le putsch de Place Maïdan organisé par les USA et l’Otan amorce la réaction en chaîne (attaques contre les Russes d’Ukraine, détachement de la Crimée et son adhésion à la Russie, sanctions et contre-sanctions), recréant en Europe un climat de Guerre froide.

En même temps, les pays de l’UE se trouvent soumis à la pression de flux migratoires provoqués par les guerres des USA et de l’Otan (Libye, Syrie), auxquelles ils ont participé, et par des attaques terroristes signés par l’État islamique (créature de ces mêmes guerres).

Dans cette Europe divisée par des « murs de contention » des flux migratoires, dans laquelle on répand la psychose par l’état de siège, les USA lancent la plus grande opération militaire depuis la fin de la Guerre froide, en déployant au bord de la Russie des chasseurs-bombardiers et navires de guerre à capacité nucléaire.

L’Otan sous commandement états-unien, dont font partie 22 des 28 pays de l’UE, intensifie les exercices militaires (plus de 300 en 2015) sur le front oriental surtout. Tout cela favorise le projet de Washington de créer un bloc politique, économique et militaire USA-UE. Projet qui recueille le consensus inconditionnel de l’Italie, outre celui des pays de l’Est plus liés aux USA qu’à l’Union européenne.

Les plus grandes puissances, notamment la France et l’Allemagne, sont encore en train de négocier. Mais en attendant elles s’intègrent de plus en plus dans l’Otan. Le Parlement français a adopté le 7 avril un Protocole qui autorise l’installation sur son territoire de commandements et de bases de l’Otan, installation que la France avait refusée en 1966. L’Allemagne —rapporte Der Spiegel— est disposée à envoyer des troupes en Lituanie pour renforcer le déploiement de l’Otan dans les pays baltes adossés à la Russie.

L’Allemagne —toujours selon Der Spiegel— se prépare à installer une base aérienne en Turquie, où opèrent déjà des Tornado allemands officiellement en fonction anti-Daesh, renforçant le déploiement de l’Otan dans cette zone de première importance stratégique.

L’intégration croissante de la France et de l’Allemagne dans l’Otan, sous commandement états-unien, indique que sur les divergences d’intérêts (en particulier sur les coûteuses sanctions économiques contre la Russie) sont en train de prévaloir les « raisons géostratégiques » du TTIP.

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L'intello et l'ouvrier. Débat Frédéric Lordon et Jean-Pierre Mercier

5 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #La lutte des classes, #Le capitalisme;, #La mondialisation

L'intello et l'ouvrier. Débat Frédéric Lordon et Jean-Pierre Mercier

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Complotiste, moi ? Par Michel Collon

4 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #Le capitalisme;, #La mondialisation, #Les transnationales, #Les Antifafs.

Complotiste, moi ?

Le 22 Fév 2016

Par Michel Collon

Complotiste, moi ? Par Michel Collon
  •  

Dès qu’on critique les dirigeants des Etats-Unis, de l’UE ou d’Israël, certains agitent un épouvantail : « Vous êtes complotiste ! ». Sous-entendu : vous voyez le mal partout, mais ces dirigeants sont des démocrates, certes ils peuvent commettre des erreurs, mais ils agissent avec de bonnes intentions

 

Voilà, en gros, nous serions forcés de choisir entre :

  • La théorie du complot : tout est manigancé dans l’ombre, on nous cache tout, les maîtres du monde sont (au choix) : les juifs, les banquiers, les francs-maçons, les Illuminati, etc.
  • La théorie de la naïveté : nos dirigeants occidentaux travaillent pour le bien commun. Ils nous disent ce qu’ils font et ils font ce qu’ils disent.

Ni l’une, ni l’autre, merci ! Nous revendiquons une troisième façon d’expliquer le fonctionnement de la société, et elle n’a rien à voir avec ces deux fantasmes. Pour clarifier tout ça nous devrons répondre à quatre questions :

  1. Les complots, ça existe ou pas ?
  2. Le complotisme permet-il de comprendre le monde ?
  3. Pourquoi certains parlent-ils tant de « théorie du complot » ?
  4. Les médias font-ils le jeu du complotisme ?

 

  1. Les complots, ça existe ou pas ?

 

Partons de la définition. Une synthèse des dictionnaires peut se résumer ainsi: « projet secret élaboré par plusieurs personnes contre une autre ou contre une institution ». Sur base de ces divers éléments, vérifions ensemble :

  • Quand la CIA et le MI 6 britannique organisent en 1953 un plan secret avec des troubles et une campagne de diffamation pour renverser le premier ministre Mossadegh en Iran, et le remplacer par le Chah d’Iran, soumis aux USA[1], est-ce un complot ? Oui, il n’y a pas d’autre mot.
  • Quand Henry Kissinger et la CIA organisent en 1973 un plan secret pour renverser le président progressiste Allende[2] et le remplacer par la dictature militaire néo-libérale du général Pinochet, est-ce un complot ? Oui.
  • Quand Brzezinski, conseiller du président Carter, organise secrètement l’envoi en 1979 de Ben Laden et autres terroristes en Afghanistan pour renverser le gouvernement de gauche (il le reconnaîtra vingt ans plus tard[3]), est-ce un complot ? Oui.
  • Quand, en 2003, le ministre de la Guerre US Donald Rumsfeld prévient ses proches, mais pas l’opinion, que les Etats-Unis « vont prendre sept pays Afghanistan, Irak, Somalie, Soudan, Libye, Syrie pour finir par l’Iran »[4]plan qui sera effectivement mis en oeuvre, est-ce un complot ? Oui.
  • Quand Bush et Blair fabriquent en 2003 de faux rapports[5] affirmant que l’Irak possède des armes de destruction massive et cela pour justifier leur guerre du pétrole, est-ce un complot ? Oui.

 

Nous ne discuterons pas ici la question de savoir si chaque guerre est vendue avec de tels médiamensonges (cachant à l’opinion les véritables objectifs). Nous voulons juste souligner que les complots font bel et bien partie de la politique internationale, particulièrement en ce qui concerne les guerres et les coups d’Etat.

Les complots sont-ils toujours de droite ? Non. Si on se base sur la définition du dictionnaire, quand Castro et Che Guevara organisent à partir de 1955 – en secret évidemment – une insurrection pour renverser la dictature militaire pro-US qui opprime Cuba, est-ce un complot ? Oui. Progressiste cette fois : en faveur du peuple. Au contraire des complots tramés par des élites pour leurs intérêts égoïstes. Bref, il existe des complots de droite et des complots de gauche.

 

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  1. Le complotisme permet-il de comprendre le monde ?

 

Ma réponse a toujours été très claire : Non ! Je l’ai écrit noir sur blanc dans mon livre Israël, parlons-en ! : « Le conflit Israël – Palestine n’est pas une guerre de religion. Ce n’est pas non plus un complot juif. (…) La réalité est bien plus simple. La réalité derrière Israël, c’est tout simplement notre système économique et social. Le capitalisme, de par ses lois économiques « naturelles », provoque inévitablement une grande accumulation de richesses à un pôle, et de pauvreté à un autre pôle. Depuis sa formation jusqu’à aujourd’hui, le capitalisme a créé des fortunes de plus en plus grandes et de plus en plus puissantes. Ces gens entendent contrôler les matières premières et le pétrole est la plus stratégique. Pour le contrôler, ils soutiennent les dictatures pétrolières arabes et Israël. Ce n’est pas un mystérieux « complot », c’est juste une question de logique économique. »[6]

Je l’ai répété dans mon livre sur Charlie : « La seule façon de dépasser le faux problème du complot consiste à débattre objectivement sur les faits : en confrontant les deux versions, en ne croyant personne sur parole et en vérifiant tout sur base des meilleures sources selon les possibilités : témoins directs, témoins indirects fiables, documents, rapports et communiqués. Tout cela des deux côtés bien sûr. »[7]

Mais qui a développé ce concept de « complotisme » ? C’est l’historien US Richard Hofstadter. Dans son ouvrage The Paranoid Style in American Politics  (1964), il étudia l’idéologie de l’extrême droite US et notamment la chasse aux sorcières du maccarthysme (1950 – 1956)[8]. Cette campagne de répression anticommuniste d’extrême droite avait été orchestrée par le sénateur Joseph McCarthy. Il prétendait que les Etats-Unis étaient gravement menacés par un complot : « Des hommes haut placés dans ce gouvernement travaillent de concert pour nous livrer à la catastrophe ? Ceci doit être le produit d’une grande conspiration, une conspiration si ignominieuse que, lorsqu’elle sera mise à jour, ses principaux protagonistes seront à jamais voués aux gémonies par les honnêtes gens. »[9] Au fond, McCarthy reprenait le thème obsessionnel d’Hitler : une grande conspiration mondiale judéo-maçonnico-bolchévique menaçant l’Allemagne.

Le travail d’Hofstadter mérite notre attention. Car il fournit une grille très précise pour analyser les composantes de l’esprit complotiste qu’il appelle « paranoïaque ».  Selon Hofstadter, le porte-parole paranoïaque nous entraîne dans un univers où politique et théologie « expliquent » des événements qui en réalité ont été prophétisés et se préparent depuis plusieurs générations. La « grande conspiration » est tramée par des forces maléfiques aux pouvoirs gigantesques et quasi surnaturels ; cette machination envahit tous les pouvoirs : politiques, éducatifs, médiatiques, religieux, et donc aussi l’Etat. C’est même pour cela qu’on n’en parle pas : le silence a été bien organisé, ce qui confirme l’emprise des comploteurs. Dans cet univers, le genre humain verra très bientôt le « bien » triompher du « mal ». Il s’agit donc de se ranger du bon côté.

Dans les périodes de crise et de désarroi idéologique, on assiste toujours à une recrudescence de la croyance aux complots. Et actuellement nous sommes bien dans une telle période pour diverses raisons :

  • la crise économique, politique et morale du système social
  • la perception sensible des dangers qu’il apporte (environnement, guerres)
  • la perte de crédibilité des médias officiels
  • l’effondrement des partis de gauche en Europe
  • la disparition donc du cadre d’analyse objectif en termes d’intérêts des classes sociales

 

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Le complotisme ne permet pas de comprendre l’économie

En matière économique, le complotisme est particulièrement à côté de la plaque. Certes, les complots existent. Quand les principales banques du monde s’entendent pour manipuler les taux de change de devises et accumuler ainsi des bénéfices extra, et qu’elles sont condamnées à 1,7 milliards d’amendes par l’UE [10], de quoi s’agit-il, sinon d’un complot ? De même, quand des multinationales s’arrangent entre elles, secrètement, pour fixer des prix trop bas aux matières premières qu’elles achètent ou des prix trop élevés aux produits qu’elles vendent, n’est-ce pas un complot ? Et quand une juge de New York, Denise Cote, condamne Apple pour avoir orchestré une entente avec de grands éditeurs aux Etats-Unis pour augmenter les prix des livres électroniques (« Les plaignants ont démontré qu’Apple avait conspiré pour relever les prix »), elle applique une définition juridique correcte.

Mais généraliser et prétendre que l’économie est complètement manipulée par un grand complot, que par exemple la crise économique a été délibérément provoquée par les banques pour augmenter leurs profits ou pour détruire les classes moyennes, là on entre dans le fantasme, car cela ne correspond pas aux faits observés.

En réalité, dès sa naissance quasiment, le système capitaliste n’a cessé d’être accompagné de crises à intervalles plus ou moins réguliers. Pourquoi ? Parce que ce système est basé sur trois lois économiques fondamentales :

  1. La propriété privée des grandes usines et autres entreprises (les forces de production).
  2. La concurrence entre ces patrons.
  3. Le profit maximum comme moyen fondamental de vaincre ses concurrents.

 

Ensemble ces trois lois produisent un engrenage qui s’impose de manière automatique : chaque grand capitaliste doit absolument exploiter au maximum ceux qui travaillent pour lui. C’est-à-dire les faire produire le plus possible, les payer le moins possible, et même parfois licencier le plus possible en intensifiant le travail de ceux qui restent. Et ce n’est pas une question de sentiments : les capitalistes agissent ainsi non parce qu’ils sont « méchants » mais parce que s’ils ne le font pas, ils seront éliminés ou avalés par les concurrents. Chacun pour soi et tous contre tous.

Problème : quand un capitaliste réalise de telles économies, ses rivaux font évidemment pareil. Résultat : tous appauvrissent ceux qui travaillent pour eux. Dès lors à qui vont-ils vendre puisqu’ils ont détruit le pouvoir d’achat de leurs acheteurs ?

On pourrait se dire : mais les capitalistes s’étant enrichis, ils vont dépenser davantage et quand même faire tourner l’économie ? Non. En augmentant la part des profits au détriment des salaires, ils se donnent les moyens d’augmenter leur capital et leurs forces de production. Mais le pouvoir de consommation ne peut pas suivre puisqu’il a été réduit. Et ce déséquilibre fondamental revient sans cesse dans le système capitaliste. Il n’y a pas de planification veillant à l’équilibre entre les investissements et les salaires.

En conséquence, à un moment donné, il y a trop de produits sur le marché par rapport aux revenus qui peuvent être employés à les acheter. C’est la « surproduction », le blocage. Les uns sont capables de produire de plus en plus, mais les autres ne peuvent acheter tout ça. Ne pouvant plus vendre assez, les capitalistes arrêtent partiellement la production et donc leur accumulation de richesses.

Conclusion. Cela ne provient pas du complot de quelques-uns. C’est un effet automatique des trois lois du capitalisme et, contrairement à certains récits complotistes, les capitalistes n’en sont pas heureux car cela met en danger leurs profits, et parfois même l’existence de certains d’entre eux.

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Sont-ils tout puissants ?

Une variante du complotisme prétend que l’économie serait dirigée de façon occulte par un petit groupe de gens mystérieux qui tirent les ficelles clandestinement. La réalité est bien plus simple : environ deux cent grandes multinationales dominent tous les secteurs clés de l’économie. Et ça n’a rien de clandestin, elles ont toutes un siège social et une adresse, des dirigeants et des actionnaires connus. Avec des revenus et des propriétés identifiés, des trains de vie luxueux. Tout cela généralement discret, oui, mais secret, non. Les « maîtres du monde » sont donc bien connus. Et c’est important, car on peut donc décider qui il faut combattre si on veut défendre l’intérêt collectif contre les intérêts égoïstes.

Alors, qu’est-ce qui freine ou empêche ce combat ? Plusieurs causes que nous verrons. Mais d’abord le fait que les médias présentent l’économie de façon déformée en ne donnant la parole qu’aux experts procapitalistes. On en vient à présenter les lois économiques du capitalisme comme « naturelles et inévitables » en martelant qu’il n’y a pas d’alternative. On tue l’espoir.

Mais revenons au complotisme. En réalité, cette vision d’une économie qui serait dirigée par des comploteurs tout puissants est fausse et dangereuse. Fausse parce qu’en réalité personne ne peut contrôler l’ensemble de l’économie. Certes, d’un côté, les capitalistes s’entendent entre eux pour défendre leurs intérêts face aux travailleurs et aux populations. Et aussi pour défendre leurs intérêts contre ceux des autres pays. En ce sens, ce sont clairement eux qui dominent une économie qui n’est pas du tout démocratique. Mais, de l’autre côté, ils se font aussi concurrence entre eux et cela affaiblit l’ensemble de leur système. Comme Albert Einstein l’avait très bien analysé en 1949 : « L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus. » [11] Bon diagnostic avec les trois éléments : propriété, profit maximum, compétition.

De ce diagnostic (où Einstein rejoint Marx en fait) nous pouvons tirer deux conclusions. 1. Sur le rapport entre les banquiers et les industriels. 2. Sur les rapports au sein même de la classe capitaliste en général.

 

  1. Ne pas exagérer l’importance de la banque. Certes, historiquement, les banquiers ont joué un rôle important dans la première accumulation du capital qui a permis la révolution industrielle et la formation des grands monopoles. Et ils restent un rouage important du système économique actuel. Mais l’idée qu’eux et la spéculation seraient seuls responsables de la crise et des maux du capitalisme n’est pas scientifique, elle ne reflète pas les lois réelles de son fonctionnement.

En réalité, les multinationales industrielles sont la base du capitalisme, leur exploitation est la cause fondamentale de la crise, et ce sont elles, en dernière instance, qui provoquent les guerres. Einstein montre bien qu’en supposant que les banques n’existeraient pas, eh bien, même dans ce cas, les industriels provoqueraient des crises, conséquences des règles que nous avons décrites. Dès lors, centrer toute l’attention, par exemple, sur Goldman Sachs et ses complots (réels ou imaginaires), c’est nier le problème d’ensemble de ce système capitaliste. C’est faire croire qu’en le guérissant de sa « maladie banquière ou spéculative » il serait capable de mettre fin à l’exploitation et d’assurer le bien-être à tous. Illusion réfutée par les faits : jamais l’humanité n’a produit autant de richesses, jamais il n’y a eu autant d’hommes mourant de faim.

 

  1. Bien mesurer les contradictions entre capitalistes. On parle souvent des rencontres du groupe Bilderberg comme étant le pouvoir absolu et totalement secret de notre société. D’un côté, il est exact que cet organe où se concertent les plus grandes multinationales a davantage de pouvoir que les gouvernements et peut leur dicter les grandes orientations. De l’autre côté, le fait que les principaux capitalistes se concertent entre eux et tentent de s’entendre sur certaines questions ne supprime pas la concurrence acharnée que ces grandes multinationales se mènent également entre elles et qui les affaiblit.

Quand les principales banques US se voient infliger des amendes colossales, comme indiqué plus haut, et que Goldman Sachs écope de cinq milliards de dollars, il est difficile de croire que tout cela fait partie du grand complot tramé par Goldman Sachs qui serait le maître absolu du monde. Il faut rester sérieux. Cette amende est l’effet concret des contradictions entre les banques et les autres capitalistes, ceux-ci estimant que les banques leur ont fait du tort, voire ont mis l’ensemble du système en danger et qu’il faut donc faire la police.

 

La Première Guerre mondiale est bien la preuve que si les capitalistes peuvent en effet s’entendre sur certaines questions d’intérêt commun, ils peuvent aussi avoir entre eux des conflits totalement destructeurs et pas du tout planifiés. Certes, au départ, chaque camp souhaitait la guerre, espérant la gagner vite et pas cher. Cependant personne n’avait prévu qu’elle durerait aussi longtemps et que certaines puissances en sortiraient très affaiblies, voire détruites. L’Allemagne, récemment montée en puissance, exigeait : 1. L’Alsace-Lorraine, c’est-à-dire le charbon et l’acier. 2. Les Balkans comme voie stratégique vers l’Orient et le pétrole. 3. Les colonies africaines enfin dont elle estimait « ne pas avoir eu sa part ». La Grande-Bretagne et la France poursuivaient leurs propres objectifs impérialistes. L’idée que ces puissances auraient comploté ensemble est absurde[12].

Pour conclure sur ce point, un « complot global » est impossible car les capitalistes sont en concurrence entre eux. Ils peuvent s’entendre sur un ou plusieurs complots quand leurs intérêts convergent sur un point, dans une région ou pour abattre un dirigeant. Mais ils ne peuvent pas s’entendre sur un « complot global » car leurs intérêts divergent et que chacun veut abattre l’autre.

 

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Analyse complotiste ou analyse stratégique ?

Fausse donc, cette vision du « capitalisme complot tout puissant » est dangereuse. Car elle donne l’impression que l’Histoire est faite non par la lutte entre les diverses classes et forces sociales dont chacune défend ses intérêts mais par une poignée de gens tout-puissants. Et donc cette vision décourage la résistance des victimes de ce système. Elle donne l’impression que les travailleurs et citoyens n’ont aucune chance de marquer des points. Or, toute l’histoire de la lutte ouvrière et citoyenne montre qu’il est tout à fait possible de se défendre et d’obtenir des progrès sociaux : interdiction du travail des enfants, limitation de la journée de travail (jusqu’à quinze heures/jour au 19ème siècle !), obtention de la Sécurité sociale (assurances contre le chômage, la maladie, l’accident de travail, la vieillesse), respect de l’hygiène et de la sécurité au travail. Toutes ces avancées ont été obtenues par des luttes ouvrières. Si les travailleurs européens d’aujourd’hui ont un certain niveau de vie, c’est grâce aux luttes de leurs parents et grands-parents, il ne faut jamais l’oublier. Surtout que les capitalistes veulent à présent reprendre tout ce qu’ils ont dû concéder.

Pour défendre ces conquêtes et pour obtenir de nouveaux progrès, il faut donc ne pas se laisser intimider par une prétendue toute puissance, occulte ou non, des patrons, mais au contraire les voir tels qu’ils sont : avec leurs forces mais aussi leurs faiblesses. On doit, sans nier les difficultés, avoir confiance en ses propres forces. Le complotisme est une forme de défaitisme et au fond il fait le jeu des patrons et de l’exploitation.

Saïd Bouamama a bien expliqué l’opposition complète entre les deux modes de pensée : « La théorie du complot présente les événements politiquement signifiants comme le résultat d’une conspiration globale orchestrée en secret par un groupe social plus ou moins important. L’approche stratégique c’est-à-dire matérialiste analyse l’histoire comme le résultat de la lutte entre les groupes dominés (classes, minorités nationale et/ou ethniques, nations, femmes, etc.) et les groupes dominants basée sur une divergence d’intérêt matériel. » [13]

La différence est essentielle : l’analyse matérialiste (au sens d’une approche scientifique basée sur les faits matériels, observables et prouvables) montre comment il est possible de lutter en profitant des points faibles de l’adversaire. Tandis que le complotisme mène dans une impasse en ciblant de faux ennemis, généralement inatteignables.

 

Le complotisme ne permet pas de comprendre les guerres

En matière de guerre, il y a bel et bien des complots, on l’a vu. Mais là aussi il serait dangereux de croire que les grandes puissances réussissent tous les complots qu’elles préparent. Le complot réussit quand il y a dépolitisation et absence de mobilisation.  Il échoue quand la résistance des « victimes » est consciente et bien organisée. Les Etats-Unis ont été vaincus au Vietnam, le peuple palestinien résiste depuis plus de soixante ans, les Etats-Unis ont certes plongé l’Irak dans le chaos mais ils n’ont pas réussi à contrôler et exploiter ce pays comme Bush l’espérait, des coups d’Etat ont échoué en Bolivie, en Equateur, au Venezuela. Bref, le monde est une lutte entre des forces opposées, ce ne sont pas toujours les mêmes qui gagnent et beaucoup dépend de l’unité et de la conscience des populations. Leurs agressions et complots peuvent donc être mis en échec si la population a été bien préparée à résister. Ce qui commence par une bonne information sur la réalité des choses.

Et pour bien s’informer, il faut rompre consciemment et entièrement avec les deux fantasmes : le complotisme et la naïveté. Car nous nous trouvons face à deux dangers : voir des complots partout et voir des complots nulle part. La première théorie nous propose une explication bidon qui ne permet pas de comprendre la société, ni de la transformer. En cachant les vraies cibles, elle fait le jeu du pouvoir. La seconde théorie veut nous pousser à faire confiance aux dirigeants politiques qui nous diraient la vérité. Toutes deux sont des pièges parallèles.

 

Voir des complots partout ? Au lieu d’étudier soigneusement les mécanismes du capitalisme, le complotisme est une explication paresseuse que certains veulent imposer aux masses pour les empêcher de réfléchir et pour les manipuler. Souvent en vue de s’emparer du pouvoir. Hitler parlait du « grand complot judéo-bolchévique » et au début il tonnait, en paroles, contre les banques, mais il était payé par les grands banquiers et industriels allemands et toute son action les a servis[14].

 

Voir des complots nulle part ? Ceux qui ne voient de complots « nulle part » devraient alors à nous expliquer à quoi servent les services secrets ! Les vingt mille employés de la CIA sont-ils payés pour jouer aux mots croisés ou pour comploter ? C’est le moment de citer cette plaisanterie fort en vogue en Amérique latine : « Pourquoi n’y a-t-il jamais eu de coup d’Etat aux Etats-Unis ? » Réponse : « Parce que c’est le seul pays où il n’y pas d’ambassade des Etats-Unis ! ».

Et quand la NSA espionne le monde entier, vous croyez que c’est juste contre le terrorisme ou pour aider secrètement les entreprises US à affaiblir leurs rivales étrangères ? La théorie de la naïveté, franchement, ne vaut pas mieux que la théorie du complot !

Finalement, comment arriver à une vision objective de l’Histoire et des conflits actuels? A mon sens, il faut dire qu’il y a eu des complots dans l’Histoire, assez bien même (pensons aux nombreux coups pour remplacer un dirigeant par un autre), mais qu’ils ne font pas l’Histoire, ils n’en constituent pas l’essence. Ils ne sont qu’un moyen parmi d’autres pour défendre des intérêts.

 

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  1. Pourquoi certains parlent-ils tant de « théorie du complot » ?

Alors, si je dénonce clairement le complotisme, pourquoi certains m’accusent-ils quand même d’être un « complotiste » ? Et suis-je le seul ?

En fait, pas du tout, dès que quelqu’un critique la politique internationale des Etats-Unis, de la France ou d’Israël, en montrant son caractère global, il se voit accusé de « théorie du complot ».

Voici une petite liste (très incomplète) des “diabolisés” : Ziegler, Chavez, Castro, Le Grand Soir, Lordon, Ruffin, Kempf, Carles, Gresh, Bricmont, Bourdieu, Morin, Mermet, Boniface, Enderlin, Cassen, Siné, Bové, Péan, Godard, Jean Ferrat, Seymour Hersh, Wikileaks, et même des analystes juifs : Hessel, Chomsky, Finkelstein.

En fait, c’est très pratique. Vous n’avez pas d’arguments à opposer aux faits avancés ? Alors, traitez simplement vos adversaires de « complotistes », et le tour est joué : plus besoin d’argumenter sur les faits, plus besoin de réfuter les preuves ! La « théorie du complot », c’est le truc de l’avocat qui sait que son dossier est pourri.

J’en ai eu personnellement la preuve quand j’ai débattu avec Henri Guaino (auteur des discours de Sarkozy). J’exposais concrètement les crimes de ses amis des multinationales françaises au Mali et au Niger. N’ayant rien à répondre, tout ce qu’il a trouvé à sortir, c’est « théorie du complot » ! [15]

Nous avons vu que « théorie du complot » était au départ un concept progressiste développé par Hofstadter pour rendre compte des délires et fantasmes de la pensée d’extrême droite. Malheureusement, selon une méthode assez typique, il fut ensuite récupéré et manipulé par la CIA à partir de 1963. Il s’agissait alors de discréditer ceux qui demandaient une véritable enquête sur l’assassinat du président Kennedy : par un homme seul ou bien par une conspiration ? Et depuis lors, « théorie du complot » est constamment utilisé par les responsables des Etats-Unis pour discréditer les critiques et refuser de débattre sur les faits. Car le meilleur moyen de manipuler, de diviser et de battre les progressistes, c’est d’utiliser et détourner leurs propres arguments, tant les idées conservatrices sont en soi inconsistantes.

Si ça se limitait à cela, ce ne serait pas un si grand problème. Mais ces dernières années a été relancée dans les médias et sur Internet une campagne systématique contre certains analystes arbitrairement étiquetés « complotistes ». A partir de quand ? A partir du massacre de Gaza, en janvier 2009, quand Israël se retrouva de plus en plus critiqué et isolé dans l’opinion publique internationale.

Cette campagne ne tombe pas du ciel. Enfin un peu quand même : disons, du sommet de l’Etat. Aux USA, le site officiel du Département d’Etat brode pas mal sur le thème « complotisme et antisémitisme ». De même, en France, après Sarkozy, le président Hollande a exploité le filon devant le lobby pro-Israël du CRIF :

« L’antisémitisme a changé de visage. (…) aujourd’hui, il se nourrit aussi de la haine d’Israël. Il importe ici les conflits du Moyen Orient. Il établit de façon obscure la culpabilité des juifs dans le malheur des peuples. Il entretient les théories du complot qui se diffusent sans limite. Celles même qui ont conduit au pire. Nous devons prendre conscience que les thèses complotistes prennent leur diffusion par internet et les réseaux sociaux. Or nous devons nous souvenir que c’est d’abord par le verbe que s’est préparée l’extermination. Nous devons agir au niveau européen et même international pour qu’un cadre juridique puisse être défini et que les plateformes internet qui gèrent les réseaux sociaux soient mises devant leurs responsabilités, et que des sanctions soient prononcées en cas de manquements. »[16]

Confondant avec mauvaise foi l’antisémitisme (racisme anti-juifs) et l’antisionisme (refus du colonialisme israélien, c’est-à-dire d’un Etat théocratique reposant sur une discrimination ethnique, bref un Etat complètement antidémocratique), le président Hollande criminalise ceux qui sont solidaires des Palestiniens. Il les assimile carrément aux nazis et cherche en fait à nous interdire de parler contre la politique d’Israël. La thèse « théorie du complot » prépare donc une très grave attaque contre la liberté d’expression.

Toujours proche de l’Elysée, Bernard-Henri Lévy emboîte évidemment le pas en accusant « cette maladie moderne qui s’appelle le complotisme »[17] et en organisant un « débat » en 2012 contre « le conspirationnisme ». Comme le fit remarquer un spectateur, aucun contradicteur ne fut invité. Cet homme qui jouit d’une énorme fortune, accumulée sur le dos de travailleurs africains du bois, mal payés, mal soignés et carrément volés par sa société familiale, se permet de donner au monde entier des leçons de dignité humaine et de rigueur de pensée.

 

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Des lobbyistes manipulant les textes

Alors est-ce un hasard si les politiques fuient tout débat contradictoire et s’ils sont remplacés par quelques pseudo-journalistes proches d’Israël et des néo-cons US ? Dans ce lobby d’un nouveau genre, on retrouve Caroline Fourest, Rudy Reichstadt et Ornella Guyet. Tous trois ont coopéré avec des think tanks de droite radicale, US ou français[18].

Faut-il alors s’étonner que Caroline Fourest me traite de « complotiste », Rudy Reichstadt de « conspirationniste » et Ornella Guyet (souvent cachée sous divers pseudos antifascistes) de « confusionniste » ? Tiens, pourquoi a-t-elle sorti ce curieux concept ? Parce qu’elle se rendait compte que les autres accusations ne tenaient pas debout ? Pour faire preuve d’originalité ? L’explication est peut-être plus simple : personne ne comprend ce terme qui ne veut rien dire, et dès lors comment voulez-vous réfuter un concept aussi… confus ? C’est pratique.

Les manipulations et les sources d’extrême droite de ce trio ont été exposées très clairement par divers critiques : Fourest ici[19], Reichstadt et son site Conspiracy Watch ici[20] et Guyet, démasquée par Le Grand Soir, Acrimed et Le Monde Diplomatique, ici[21]. Ces obsédés de la théorie du complot ont en commun deux caractéristiques :

 

Première caractéristique : la manipulation des textes. Ils ne cherchent pas la vérité mais cachent ou déforment systématiquement mes textes qui gênent leurs thèses. Ou alors ils me prêtent des amitiés avec des gens que je ne soutiens pas (et parfois même ne connais pas !), espérant ainsi salir en amalgamant. Tout ceci n’a rien à voir avec le journalisme dont ils se réclament, ce sont en fait des procureurs acharnés qui enquêtent toujours à charge et écartent tout ce qui contredit leurs accusations. Ce ne sont pas des journalistes, mais des lobbyistes.

Ils se comportent ainsi avec toutes leurs « cibles ». D’une façon si malhonnête que Pascal Boniface leur a consacré un livre : « Les intellectuels faussaires ». Comme l’a indiqué François Ruffin (mensuel Fakir, également diabolisé), les diaboliseurs appliquent une recette malhonnête : « D’abord caricaturer à l’extrême de façon à donner une image simpliste de l’adversaire. Puis conclure, du soi-disant « simplisme » de ces « néo-gauchistes » à leur prétendue adoption généralisée de la théorie du complot. »[22].

 

Deuxième caractéristique : la lâcheté. Les diaboliseurs refusent soigneusement de débattre avec ceux qu’ils diabolisent. Voilà qui est surprenant : ils se désolent qu’un large public sombre dans le complotisme en étant influencé et manipulé par des gens comme moi. Mais chaque fois que je leur ai proposé un débat contradictoire et publié sur mon site Investig’Action, ce qui leur aurait donné une chance extraordinaire de faire revenir au bercail toutes ces brebis égarées, ils ont lâchement refusé. Pourquoi ? La seule explication est qu’ils savent qu’ils mentent, ils savent que leurs arguments reposent sur des falsifications de textes.

Le débat sur le complotisme est un faux débat agité pour faire diversion. La vérité est beaucoup plus simple : dans les luttes sociales comme dans les luttes Nord – Sud, dominants et dominés élaborent des stratégies pour l’emporter, c’est tout à fait normal. Ces stratégies comportent des combats idéologiques, des affrontements ouverts et aussi des complots. Tout ne se ramène pas aux complots mais ils font partie de la stratégie de lutte. En accusant de « complotisme », on veut décourager de dénoncer les stratégies néocoloniales et guerrières.

Reste une question : pourquoi dépenser tant d’énergie à diaboliser ? Faire changer d’avis ceux qui me lisent ? Impossible : ils savent que j’ai écrit exactement le contraire de ce qu’ils m’attribuent. Mais alors quel est le véritable objectif des diaboliseurs ? Il s’agit de faire peur à ceux qui ne me connaissent pas. Il s’agit de dresser un mur entre les gens qui se posent des questions sans avoir les moyens d’y répondre et nous qui apportons des réponses avec des faits concrets. Il s’agit de rabattre les hésitants vers la version officielle. Ridiculiser les citoyens qui mettent en doute la version officielle, marteler que le pouvoir est honnête malgré ses défauts et qu’il ne faut ne pas se poser de questions : à qui cela profite-t-il ?

Pour le comprendre, il ne faut pas se limiter à parcourir telle ou attaque circulant en boucle sur le Net mais il faut absolument regarder l’ensemble de ce que ces gens ont écrit. Afin de comprendre dans quel camp ils se rangent et où ils veulent nous embarquer.

 

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Caroline Fourest : une complotiste ?

Prenons le cas de Fourest. Parmi les médias qui la citent complaisamment comme « experte du complotisme », lequel ira creuser un peu et signaler l’article qu’elle a publié dans le Wall Street Journal (journal patronal des Etats-Unis), article intitulé « La Guerre pour l’Eurabie »[23] ? Selon Fourest, l’Europe serait en train d’être envahie par les Arabes. Manipulés par l’islamisme, ces immigrants incapables de s’intégrer représenteraient une menace pour la démocratie. Au point que Londres serait devenue « Londonistan ».

Cette thèse délirante, elle l’a recopiée directement de trois idéologues d’extrême droite. L’un s’appelle Norman Podhoretz, c’est un auteur US qui a constamment mené campagne pour bombarder l’Iran : « principal foyer de l’idéologie islamo-fasciste contre laquelle nous nous battons depuis le 11 septembre »[24]. Une autre source est Daniel Pipes, autre idéologue US d’extrême droite, auteur de La Menace de l’Islam, s’est notamment signalé en soutenant le xénophobe hollandais Geert Wilders.

Mais la créatrice originelle du terme Eurabia, c’est  Bat Ye’or, essayiste britannique porte-parole du lobby pro-Israël. Voici comment est présenté son livre « Eurabia – L’axe euro-arabe » : « Depuis plus de trois décennies, l’Europe planifie avec les pays de la Ligue arabe la fusion des deux rives de la Méditerranée. Par le « Dialogue euro-arabe », elle a développé une structure d’alliances, et souvent d’allégeances, avec le monde arabe. Elle sacrifie son indépendance politique tout comme ses valeurs culturelles et spirituelles en échange de garanties (quelque peu illusoires) contre le terrorisme et d’avantages économiques que lui dispensent les pays arabes. Si ces derniers fournissent à l’Europe des hydrocarbures, s’ils lui offrent des marchés, ce n’est pas sans lui imposer des contreparties : ils exigent d’elle une ouverture sans cesse accrue à leur culture, à leur langue, à leur religion – l’islam -, à leurs émigrants, qu’ils veulent toujours plus nombreux. Ils arrachent aux pays d’accueil des conditions visant à maintenir ces émigrants dans leur culture d’origine au lieu de faciliter leur intégration. Enfin l’alliance euro-arabe se base sur une politique commune hostile à Israël et aux Etats-Unis. C’est une stratégie de subornation de l’Europe qui est ainsi mise en œuvre par les pays arabes, avec l’active complicité des instances dirigeantes européennes : la Commission européenne pilote un puissant dispositif financier servant cette politique ; elle a déployé une immense toile médiatique fabriquant le « politiquement correct eurabien » ; elle a enrégimenté les institutions scolaires et universitaires, et parfois même les Eglises, dans cette entreprise de dénaturation de l’identité européenne ».

 Résumons cette thèse Eurabia : les pays arabes appliquent un plan secret d’islamisation de l’Europe et les élites européennes sont complices. Si ça n’est pas une théorie du complot, nous sommes le Pape ! Il est donc étonnant de constater que les médias si élogieux sur Fourest se taisent complètement sur ce concept Eurabia, clé de voute de sa « pensée ». Pourtant, une analyse rapide permet d’y retrouver tous les critères permettant de définir une théorie complotiste selon Hofstadter : 1. La conspiration dure depuis plusieurs décennies. 2. Allégeance à une puissance étrangère (le monde arabe). 3. L’Europe sacrifie ses valeurs. 4. Les Arabes imposent leur langue, leur religion et leurs valeurs. 5. L’axe euro-arabe est hostile à Israël et aux Etats-Unis. 6. Les dirigeants européens laissent faire ou sont complices. 7. Tout cela constitue une entreprise pour dénaturer l’identité européenne.

Le problème ne se limite pas à Fourest. Le site Conspiracy Watch est aussi érigé en « expert » du complotisme par certains médias, lesquels oublient de mentionner que Reichstadt y recopie les thèses les plus racistes des néocons US et israéliens.

Leur père spirituel, Pierre André Taguieff, est souvent présenté comme un penseur, grand théoricien du conspirationnisme. En réalité Taguieff a grossièrement contrefait la grille d’analyse de Richard Hofstadter, en la fusionnant au prêche islamophobe et belliqueux de Daniel Pipes et Bat Ye’or. De 2009 à 2013, Taguieff a publié ses nombreuses « analyses » sur le site dreuz.info. Ce site islamophobe d’extrême droite voit en Obama un « antisémite », qui nommerait un peu partout des « frères musulmans », ce qui serait normal vu son second prénom « Hussein » [25]. On voit le niveau, et ces gens-là nous donnent des leçons sur ce qu’est le complotisme !

Ainsi, Lévy, Fourest, Reichstadt, Guyet se sont instaurés en une véritable police de la pensée unique. Pour étouffer tout questionnement. A travers nous, ce qu’ils attaquent c’est en fait le droit de tous les citoyens de s’informer librement. Evidemment, quand on voit leurs méthodes de faussaires, on doit vraiment se demander pourquoi tant de médias les recopient complaisamment alors que ces accusations ne tiennent pas debout ? Dans quel intérêt ? Ceci nous amène à notre dernière question…

 

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  1. Les médias font-ils le jeu du complotisme ?

 

Cette question pourra sembler bizarre puisque les médias dominants ne cessent de mettre en garde contre le complotisme. Mais peut-être faut-il y regarder de plus près ? Certains journalistes aiment à se moquer du public qui serait porté à « croire n’importe quoi sur Internet » et à tomber dans le complotisme. Ce sentiment de supériorité me semble déplacé. Pour deux raisons.

Première raison : ces « grands journalistes » ne sont-ils pas eux-mêmes tombés dans de nombreuses théories du complot ?

– En Roumanie, en décembre 1989, ils annoncent un charnier de 4.632 victimes des émeutes, tués par balles ou éventrés à la baïonnette. « Horrible charnier des victimes des manifestations de dimanche », affirme Le Monde. « Boucherie » titre Libération, « Chambres de torture où, systématiquement, on défigurait à l’acide les visages des dissidents et des leaders ouvriers », révèle El Pais. « Ceaucescu, atteint de leucémie, aurait besoin de changer son sang tous les mois », explique le scientifique TF1. En fait, ce grand complot de Ceaucescu n’a jamais existé comme nous l’expliquions dès ces « révélations » et comme les grands médias ont dû le reconnaître deux semaines plus tard [26]. Le charnier était totalement bidon.

– En 1990, ces mêmes médias annoncent que Saddam Hussein dont les troupes ont envahi le Koweit a fait voler toutes les couveuses d’une maternité à Koweit-City, condamnant les bébés à une mort atroce. Bidon aussi.

– En 1999, ils justifient les bombardements de l’Otan contre la Yougoslavie par l’existence d’un « Plan Fer-à-Cheval » serbe pour vider le Kosovo de ses habitants albanais. Ce complot n’existait que dans l’imagination fertile des conseillers com du ministre allemand de la Guerre Rudolf Scharping.

– En 2003, l’invasion de l’Irak est justifiée par le fait que Saddam Hussein cacherait des armes de destruction massive (chimiques et biologiques) pouvant nous menacer. Bidon encore.

– En 2011, le bombardement de la Libye est justifié par le fait que Kadhafi prévoirait d’exterminer les populations résistantes et aurait déjà massacré six mille personnes en quelques jours. Bidon toujours.

Et on pourrait ajouter de nombreux autres exemples. Bref, ces grands médias donneurs de leçons sont tombés dans tous les pièges de la propagande de guerre des trente dernières années. Pire : ils ont censuré nos infos quand nous donnions l’alerte. Bref, on peut se demander qui doit prendre des leçons de vigilance.

 

Deuxième raison pour être moins arrogant : en continuant à défendre bec et ongles la version officielle sur les guerres, en refusant de critiquer leurs propres erreurs et en refusant tout débat public sur la fiabilité de l’info, les médias dominants ne créent-ils pas eux-mêmes ce réflexe de méfiance généralisée dont ils souffrent aujourd’hui ?

  • Quand les revues stratégiques des USA, ou d’autres puissances occidentales (Stratfor, Rand Corporation, Foreign Affairs, etc.) exposent une version totalement contraire à ce qu’on raconte à l’opinion publique, pourquoi les médias n’en parlent-ils pas ? Un seul exemple, Georges Friedman, directeur de Stratfor (proche du Pentagone) : « Les événements du début 2014 en Ukraine (furent) le coup d’Etat le plus flagrant de l’histoire. » «  Tout le Maïdan (…) Les USA ont ouvertement soutenu les mouvements pour les droits de l’homme, y compris financièrement (…) Les Russes n’ont pas compris ce qui se passait » « Les USA ne cherchent pas à « vaincre » la Serbie, l’Iran ou l’Irak, il leur faut y répandre le chaos, de façon à empêcher ces pays de devenir trop forts. »[27] Quand nous on écrit la moitié de ça, on se fait traiter de complotiste !
  • Quand Obama affirme lui-même : « Le leadership américain implique de forcer la main des Etats qui ne font pas ce que nous voulons qu’ils fassent. (…)Les Etats-Unis comptent sur la force militaire et d’autres leviers pour atteindre leurs buts. (…) Nous sommes le plus grand, le plus puissant pays sur terre. Nous acceptons cette responsabilité. Mon administration est très agressive dans ses efforts pour essayer de résoudre les problèmes. » [28], on aimerait que les médias nous expliquent si Obama est aussi un complotiste ?
  • Quand les emails d’Hillary Clinton confirment ce que nous disions dès le départ, à savoir que le but de Sarkozy était de faire main basse sur le pétrole et l’or libyens, on aimerait que les médias nous expliquent si Clinton est aussi une complotiste ?

Selon moi, ces deux raisons (tomber soi-même dans des théories du complot et refuser le débat) font que les médias dominants sont eux-mêmes responsables de la montée du sentiment complotiste. Les gens ont de bonnes raisons de se méfier, ils ont été tant de fois bernés, et tant d’innocents ont été tués à cause de ces médiamensonges ! On dira que les journalistes n’en sont pas eux-mêmes responsables, que cela provient de conseillers en com et en manipulations ? Sans doute, mais alors pourquoi ne pas lancer une grande enquête et un débat sur ces manipulations ? Ne faudrait-il pas mettre les gens en garde contre la propagande de guerre qui se répète à chaque fois ? Les traiter en adultes ?

 

En refusant de le faire, en continuant à informer comme si on nous disait toujours ou presque toujours la vérité, les médias poussent les gens à chercher l’explication ailleurs. Et vu qu’il n’y a malheureusement pas d’éducation aux médias dans les écoles, il est alors inévitable qu’une partie de ce public méfiant tombe dans les fantasmes répandus sur Internet.

Mais si les journalistes se méfiaient un peu plus, on n’aurait pas le coup des armes de destruction massive à chaque guerre. Bref, les médias ne sont pas innocents, ils sont les premiers responsables de ce qu’ils déplorent sans l’analyser sérieusement et sans se remettre en question. A mes yeux, le complotisme est l’enfant non reconnu des médias dominants.

 

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La seule profession qui ne fasse jamais d’erreurs ?

Lancer à tout bout de champ l’étiquette « complotiste » me paraît un aveu d’impuissance du journaliste qui craint d’engager un débat démocratique sur la façon dont l’info peut être manipulée d’en haut. Malheureusement, il semble qu’il soit interdit à certains journalistes d’avouer qu’ils se sont trompés ou ont été trompés. Comme si cette profession était la seule à ne jamais commettre d’erreurs.

En réalité, quel journaliste ne s’est jamais trompé ? Mais les autocritiques sont rarissimes. On ne peut pas risquer de faire baisser l’audimat et perdre des recettes publicitaires ? Il semblerait que les médias appliquent la recette négationniste de Manuel Valls refusant d’analyser les causes, c’est l’eurojihadisme « Expliquer, c’est déjà un peu s’excuser »[29]. Pratique !

On ne débat pas ! Ainsi, quand l’hebdomadaire L’Express – Le Vif consacre un dossier au conspirationnisme, une « experte » en com, Aurore Vande Winkel, y recommande de ne jamais inviter les « complotistes » à l’écran. Même pour les réfuter car, « s’ils le faisaient, ils en “contamineraient” (sic) d’autres. Ce que les médias doivent faire, c’est donner la parole à des experts extrêmement pointus qui démonteront leurs arguments un par un. (…) Il faut prioritairement rétablir la confiance de la population dans les gouvernements et les médias »[30]. Ici, n’est-ce pas le tiroir-caisse qui parle ? Et quel mépris pour les gens, supposés incapables de se faire leur opinion par eux-mêmes entre deux points de vue ! Mais, service public ou service privé, les gens vous paient pour les informer correctement, pas pour répéter les communiqués des autorités !

Le mépris, Henri Maler (Acrimed) le considère comme une défaillance grave des médias dominants : « Trop rares sont les enquêtes journalistiques qui (…) dans les grands médias, ne se bornent pas à dénoncer des « cerveaux malades » et tentent de répondre à des arguments réputés « conspirationnistes » en s’adressant à de vastes publics qui doutent. Les explications journalistiques, quand elles existent, sont diffusées par des médias dont l’audience reste limitée. Voir du conspirationnisme partout interdit aux journalistes de lui faire face quand il est avéré. » Et il propose une autre méthode : « À ces défaites du journalisme, un seul remède : un peu moins d’imprécations et un plus de journalisme ! »[31]

Le philosophe Laurent Paillard pense aussi qu’il faut absolument débattre sur les infos : « La critique des médias inspirée de la sociologie est le meilleur antidote à la théorie du complot. Elle montre en effet que l’absence de pluralisme est l’effet d’une logique de classe et pas le résultat d’un pacte secret. »[32]

Logique de classe ? Le manque d’objectivité des médias dominants et leur soumission à l’ordre établi nécessitent en effet des analyses sociologiques dont Herman et Chomsky ont brillamment montré l’exemple dans Manufacturing Consent (La Fabrication du Consentement) en 1988 [33]. Les contenus médiatiques sont influencés par quatre grands facteurs : propriété des médias (aux mains du 1%), publicité envahissante des multinationales (idem), liaisons entre pouvoirs économiques, politiques et médiatiques (idem), et enfin domination – consciente ou non – de l’idéologie dominante (aussi celle du 1%).

On ne développera pas ici cette analyse que nous avons menée ailleurs. Mais il convient de réfuter l’idée que tout le problème viendrait du manque de temps dont les journalistes disposent pour bien travailler. Certes, il y a la pression du « toujours plus vite ! », mais elle n’explique pas tout. Il faut distinguer deux catégories. On a d’un côté les journalistes (la grande majorité) à qui leur patron ne laisse pas le temps de bien travailler, vérifier, recouper, enquêter. Ceux-là, on ne peut que les plaindre : dans l’info-marchandise (c’est-à-dire l’info support de pub), il n’est pas « rentable » de pratiquer la rigueur qu’on leur avait enseignée dans (certaines) écoles de journalisme.

Mais de l’autre côté, on a aussi le journaliste qui fait ses choix politiques, consciemment, aux côtés du 1%, et qui se prend pour Dieu-je-sais-tout. Par exemple, sur Arte, voici comment Daniel Leconte a introduit une grande soirée censée démasquer les complotistes : « On croyait tout savoir. Eh bien, paraît-il qu’on avait tort.[34] « Tout savoir », c’est ça votre définition du bon journaliste ?! Mais n’est-ce pas exactement le contraire ? Chercher et creuser ce qu’il ne sait pas pour bien nous l’expliquer ? En fait, Leconte ne manque pas de temps, il manque de dignité.

Le même mépris du citoyen spectateur se retrouve chez Fourest. Voici comment en février 2013, elle présentait son émission « Les obsédés du complot » sur France 5 : « Ils voient des complots partout et ont fait de la manipulation par les médias leur unique grille de lecture du monde et de l’actualité. Ce sont les « obsédés du complot », ces tribus d’internautes soumis à des mercenaires de la propagande passés maîtres dans l’art de désinformer pour radicaliser les identités et discréditer la démocratie en même temps que la presse. » Admirez les divers trucs…

  • Des « tribus d’internautes » : des sauvages au fond, mais heureusement, une anthropologue n’écoutant que son courage va nous délivrer !
  • Des « internautes soumis ». Incapables donc de réfléchir par eux-mêmes.
  • « Manipulés » par « des mercenaires ». Bien sûr, Fourest ne cite pas de noms ici pour éviter un procès qu’elle perdrait. Juste, elle insinue que les gens qui n’adorent pas la politique de Washington ou de Tel-Aviv sont forcément payés. Des traîtres, on vous dit.
  • Traîtres à quoi ? « A la démocratie ». Qui, comme chacun le sait, fonctionne admirablement, les citoyens étant tous enchantés qu’on écoute si bien leurs besoins.
  • Et traîtres aussi envers « la presse ». Qui, chacun le sait aussi, n’a cessé de dire la vérité sur toutes les guerres. Fourest se gardera bien de dire qui la paie pour répandre ses bobards.

Fourest ne travaille pas comme journaliste, mais comme lobbyiste. Elle ne cherche pas la vérité, mais le rôle de chien de garde. Alors, quand on nous balance cette étiquette « obsédés du complot », il faudra toujours se demander qui parle, quels sont ses antécédents, quels intérêts il ou elle défend. Il faudra toujours dépasser le jeu des étiquettes, vérifier les textes et analyser le fond des dossiers. Se faire son opinion par soi-même, ne croire personne sur parole.

 

Conclusion

Résumons notre analyse :

  1. Oui, les complots existent. Dans l’économie, dans la politique, dans les guerres.
  2. Mais ils ne constituent pas l’explication essentielle du fonctionnement de notre société. Le complotisme est une impasse qui empêche de comprendre.
  3. Les obsédés de la « théorie du complot » font ainsi diversion pour cacher leur absence d’arguments.
  4. Les médias, en refusant le débat sur leurs manquements, font le jeu du complotisme.

 

Investig’Action, par contre, travaille à proposer des explications qui ne soient pas simplistes, mais objectives. Prendre en compte la complexité des situations, en extraire les intérêts essentiels qui s’affrontent, éclairer les méthodes de désinformation qui cachent ces intérêts. Et exposer tout cela simplement dans un langage accessible à tous. Parce que la vérité est au service des gens.

 

Source: Investig’Action

 

Notes:

[1] La responsabilité de la CIA a été décrite dans un rapport interne The Battle for Iran vers 1975, établie par James Risen (New York Times) en 2000 et finalement reconnue en… 2009 par Obama dans son Discours du Caire :  « The United States played a role in the overthrow of a democratically elected Iranian government. »

[2] William Colby, directeur de la CIA (1973 à 1976) a reconnu que la CIA avait dépensé sept millions $ sur injonction de Kissinger pour « alimenter un climat propice au coup d’État ». 30 ans de CIA, 1978.

[3] Interview au Nouvel Observateur, 15 janvier 1998.

[4] Interview Democracy Now, 2 mars 2007.

[5] http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/tony-blair-and-iraq-the-damning-evidence-8563133.html

[6] Michel Collon, Israël, parlons-en!, Investig’Action, 2010, p 348.

[7] Michel Collon, Je suis ou je ne suis pas Charlie ?, Investig’Action, 2015, p. 232.

[8] Observatoire du néo-conservatisme, Hoftstadter et les théories du complot, https://anticons.wordpress.com/tag/hofstadter/

[9] https://anticons.wordpress.com/2015/04/28/theorie-du-complot-comment-le-best-seller-de-richard-hofstadter-le-style-paranoiaque-fut-detourne-par-les-neo-conservateurs-12/

[10] http://www.liberation.fr/futurs/2013/12/04/cartel-des-taux-l-ue-inflige-17-milliard-d-euros-d-amendes-a-8-banques_964103

[11] Monthly Review (USA), mais 1949.

[12] Michel Collon et Denise Vindevogel, 14-18, on croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels (vidéo), http://www.michelcollon.info/14-18-On-croit-mourir-pour-la.html

[13] https://bouamamas.wordpress.com/2016/01/01/de-lesprit-du-11-janvier-a-la-decheance-de-la-nationalite-chronique-dune-annee-de-regression-culturaliste/

[14] Jacques Pauwels, Big business avec Hitler, Aden, Bruxelles, 2013. Kurt Gossweiler, Hitler, L’irrésistible ascension ?, Aden, 2006.

[15] Ce Soir ou jamais, https://www.youtube.com/watch?v=7a0VHV6_7os

[16] http://www.lepoint.fr/societe/au-memorial-de-la-shoah-hollande-pourfend-la-theorie-du-complot-et-le-negationnisme-27-01-2015-1899969_23.php

[17] www.bfmtv.com/international/bhl-victime-du-complotisme-en-tunisie-844100.html

[18] Fourest : Aussi avec le PDG de Total en mars 2012 et à Tel-Aviv http://www.ojim.fr/portraits/caroline-fourest/. Guyet : http://www.upr.fr/actualite/upr-parti-politique/qui-veut-nuire-a-lupr-dr-jekyll-mrs-hyde-lantifasciste-boutoleau-et-la-tres-americanophile-professor-guyet

[19] Lien Lettre à Karim Fadoul. Voir aussi mon livre, Je suis ou je ne suis pas Charlie, chapitre 9. LIEN

[20] https://anticons.wordpress.com/2013/09/09/rudy-reichstadt-opportuniste-neo-conservateur/

[21] http://www.legrandsoir.info/analyse-de-la-culture-du-mensonge-et-de-la-manipulation-a-la-marie-anne-boutoleau-ornella-guyet-sur-un-site-alter.html Voir aussi : http://free.niooz.fr/ornella-guyet-l-archetype-de-la-desinformation-anticons-observatoire-du-neo-conservatisme-4198539.shtml

[22] François Ruffin, L’air du soupçon, Fakir, 10 septembre 2013.

[23] http://www.wsj.com/articles/SB110729559310242790

[24] The Case for Bombing Iran, andrynoss.net, jiuin 2007.

[25] http://www.dreuz.info/2009/06/08/article-32392664/ http://www.dreuz.info/2015/09/29/barack-obama-nest-pas-musulman-mais-comme-il-les-aime-regardez-sa-nouvelle-trouvaille

 

[26] Solidaire (Belgique), 10 janvier 1990.

[27] Kommersant, 19 décembre 2014.

[28] Barack Obama « National Security Strategy », USA 2015.

[29] https://jeanyvesnau.com/2016/01/11/manuel-valls-expliquer-cest-deja-vouloir-un-peu-excuser-comment-faut-il-entendre-le-premier-ministre/

[30] L’Express – Le Vif, 6 février 2015.

[31] www.acrimed.org/Journalisme-contre-complotisme-des-imprecateurs-qui-se-prennent-pour-des

[32] « Opération Correa : un film antidote à la théorie du complot », Laurent Paillard, Les ZIndigné(e)s no 24)

[33] Voir aussi notre Attention, médias!, 1992 (épuisé).

[34] http://www.acrimed.org/Arte-et-la-theorie-du-complot-une-emission-de-propagande-de-Daniel-Leconte

- See more at: http://www.investigaction.net/complotiste-moi/#sthash.fM9gKAN4.dpuf

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Jacques Nikonoff - Mondialisation néolibérale et démondialisation

4 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La finance dérégulée, #La nation ., #La République, #AMERIQUE, #Europe supranationale, #Les transnationales

À Paris le 1er mai, Jacques Nikonoff, président du Parti de la démondialisation, explique ce que sont la mondialisation néolibérale et la démondialisation.

Pardem Le parti de la démondialisation

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mardi 3 mai 2016. Odessa: ni oublier, ni pardonner au nom de la dignité.

3 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #AMERIQUE, #Ukraine, #le nazisme, #Le fascisme, #Terrorisme, #La France, #La République, #La nation ., #Europe supranationale, #L'OTAN.

mardi 3 mai 2016

Odessa: ni oublier, ni pardonner au nom de la dignité

 
La révolution de la "dignité", le 2 mai 2014, Odessa
 
Hier 2 mai, Odessa commémorait les deux ans de la tragédie de la Maison des syndicats (voir ici notre article), où 50 personnes périrent brûlées, gazées, achevées une balle dans la tête, plus de 250 furent blessées et une ville mise à genoux par les milices néo-nazies du nouveau régime pro-européen. Un des responsables de ce massacre, A. Parouby, est aujourd'hui à la tête du Parlement ukrainien. Mais les habitants, malgré menaces et pressions, sont sortis dans la rue au cri de "Nous nous souvenons, nous ne pardonnons pas". 
 

 
Les célébrations du début mai mettent les autorités ukrainiennes sur les dents. Des groupes nazis comme Secteur droit, Aïdar ou Azov ont débarqué dans la ville fin avril. Malgré diverses provocations, il n'a pas été possible pour la ville d'annuler la manifestation commémorative du 2 mai. Mais le Gouverneur d'Odessa, Saakachvilli, qui avait demandé l'instauration de l'état d'urgence, a obtenu des forces supplémentaires de la Garde nationale et de ses groupuscules extrémistes légalisés par le pouvoir. 
 
Ainsi, du 30 avril au 10 mai, 3500 policiers et plus de 300 membres du SBU (l'ex-KGB) vont maitenir l'ordre dans la ville. Selon les paroles, ensuite démenties par Saakachvili, du conseiller du ministre de l'intérieur, Zorian Chkiriak, ordre a été donné de tirer à vue au moindre comportement agressif.
 
Afin de ne pas faire trop de bruit, les journalistes furent triés à la frontière. Par exemple, un journaliste polonais Tomach Matseitchuk s'est vu non seulement déporté, mais interdit de séjour pour 5 ans. Le journaliste et écrivain allemand Saadi Issakov s'est vu refusé l'entrée en Ukraine à la frontière de l'aéroport, sans aucune explication ou justification.
 
Alors que la manifestation a finalement été autorisée, le matin, la police bloque totalement l'accès à la Maison des syndicats. Le prétexte est simple; une alerte à la bombe. Bien que une heure avant le début des célébrations, la police ait annoncé que l'alerte était fausse, elle n'autorise pas l'accès au bâtiment: elle n'aurait obtenu aucune information en ce sens.
 
De 2000 à 5000 personnes, selon les sources, bravent le régime. Les parents des victimes se voient interdire l'accès au bâtiment qui a servi de tombeau à leurs proches. Les prêtres sont refoulés, ils ne peuvent prier pour la mémoire des victimes.
 
Un mémoriale s'improvise alors aux pieds des policiers, qui se tiennent bien serrés. 
 
 
 
 
Plus de photos ici. Voir également ici.
 
Mais la tension monte. Un énorme bandeau est tendu avec la photo de Poroshenko disant qu'il couvre les assassins d'Odessa:
 
 
 
Et ça ne s'arrête pas là. Les gens commencent à entonner la chanson de la Guerre sacrée:

En 1941, dés le début de l'entrée en guerre de l'Union soviétique contre l'Allemagne nazie, est publié le poême de Lebedev-Kumatch, La Guerre sacrée et le compositeur Aleksandrov en écrit la musique. Cette chanson devient en quelque sorte l'hymne de la Guerre Patriotique, le symbole de la défense de la Patrie. Ses premières paroles sont "Lèves-toi, grand pays".

Des slogans sont égalements repris par la foule: "Le fascisme ne passera pas" ou "Sortez de la ville, Bandéristes!":

Voici une vidéo de la cérémonie:

Evidemment, le pouvoir ne pouvait laisser l'espace uniquement à la contestation. Il faut rappeler qu'il s'agit bien d'une "révolution de la dignité". Le soir, vers 20h une manifestation pro-maïdan a été organisée par la ville. 
 
Pour notre part, restaurons la Dignité.
 
 
Vadim Papoura, on m'a jeté d'une fenêtre (24/07/1996 - 02/05/2014); Kristina Bejanitskaya, on m'a battu à mort (18/03/1992 - 02/05/2014).
 
 Alexandre Sadovnitchy, j'ai brûlé vivant (18/09/1954 - 02/05/2014)
 
 Igor Ostrojniuk, j'ai sauté par la fenêtre pour éviter le feu, ensuite l'on m'a achevé au sol (12/07/19964 - 02/05/2014)
 
Et encore beaucoup d'autres. Ils eurent des dates de naissance différente, des vies différentes, des rêves, des proches, des amours, mais tous finirent le même jour. Le 2 mai 2014. A Odessa. Pour bénir dans le sang l'avènement du nouveau régime démocratique pro-européen.
 
 
"Nous nous souvenons, nous n'oublions pas, nous ne nous rendons pas, nous nous vengerons!!! Genocide!"
 
Aucun responsable n'a été condamné, aucune enquête n'est menée.
 
 
 
 
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La loi NOTRe. Fin de la gratuité : les tarifs du transport scolaire dans les Pyrénées-Atlantiques.

3 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #La France, #La République, #La nation ., #La réforme territoriale, #Europe supranationale, #Le capitalisme;, #Ecole

Fin de la gratuité : les tarifs du transport scolaire dans les Pyrénées-Atlantiques

Fin de la gratuité : les tarifs du transport scolaire dans les Pyrénées-Atlantiques
Les familles devront désormais payer pour le transport scolaire.
archive jean-philippe gionnet
Par , publié le .

Les familles devront désormais payer pour le transport scolaire et commencent à recevoir la tarification mise en place pour la rentrée prochaine.

100 euros par enfant prenant le bus, 80 de plus pour le deuxième enfant et 0 pour le troisième : les familles des Pyrénées-Atlantiques commencent à recevoir la tarification mise en place à la rentrée prochaine pour le transport scolaire (1).

Rappelons que le conseil départemental, dont le réseau transporte 27 000 élèves au Pays basque et en Béarn, a voté en février la fin de la gratuité pour ce service. "Ce service public départemental représente une dépense de 1 000 euros par an et par élève transporté. C’est une organisation complexe qui constitue une charge importante pour la collectivité que le Département continue à assumer, malgré un contexte budgétaire difficile", écrit la collectivité dans son courrier aux familles.

Des aides en cas d’absence de transport à proximité

En mettant fin à la gratuité, le Département espère financer au moins 10 % du coût de ce service. Soit au moins 4 millions d’euros. À noter qu’un tarif majoré, à 180 euros par enfant, a été mis en place pour les élèves qui ne sont pas scolarisés dans un établissement de leur secteur.

Des aides financières sont par ailleurs prévues lorsqu’il n’existe aucune solution de transport à proximité du domicile de l’enfant. Calculées proportionnellement à la distance entre le domicile et l’établissement scolaire, elles s’élèvent entre 450 et 750 euros pour les élèves demi-pensionnaires ; à 0,50 euro par kilomètre pour les enfants handicapés ; et entre 150 à 750 euros pour les élèves internes.

1) Les inscriptions doivent être effectuées sur le site www.transport64.fr

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L’effondrement du système monétaire fiduciaire occidental a peut-être commencé…

2 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #AMERIQUE, #La France, #La finance dérégulée, #Le capitalisme;, #Les transnationales, #Europe supranationale

L’effondrement du système monétaire fiduciaire occidental a peut-être commencé…

L’effondrement du système monétaire fiduciaire occidental a peut-être commencé…

Par  Mickael - Fondateur de News360x -

 

Le 19 avril 2016, la Chine sortait les nouveaux yuans soutenus par l’or. Ces deux dernières années, le rouble russe était pleinement soutenu par l’or. Personne dans les médias occidentaux n’en parle. Pourquoi le feraient-ils ? – Un lecteur occidental pourrait commencer à se demander pourquoi il est constamment stressé par un système monétaire fiduciaire basé sur le dollar étasunien et manipulé à volonté par une petite élite d’oligarques financiers pour leur avantage, au détriment des gens ordinaires.

Dans un récent article de Russia Insider, Serguei Glaziev, un des plus éminents économistes russes et conseiller auprès du président Poutine, avait affirmé : «Le rouble est la devise la mieux soutenue par l’or au monde.» Il a continué en expliquant que la quantité de roubles en circulation est couverte par environ deux fois la quantité d’or détenue par le Trésor russe.

En plus de leur alliance financière, la Russie et la Chine ont également développé, ces deux dernières années, leur propre système de transfert d’argent, le Système de paiement international chinois (CIPS) ou, autrement dit, le réseau CIPS remplace le système de transfert occidental SWIFT pour le commerce interne entre la Russie et la Chine. Le terme SWIFT signifie Société pour la télécommunication financière interbancaire mondiale, un réseau qui fonctionne dans 215 pays et territoires, utilisé par plus de 10 000 institutions financières.

Jusqu’à récemment, presque toutes les transactions monétaires internationales devaient passer par SWIFT, un établissement privé, basé en Belgique. «Privé» comme la Federal Reserve Bank (Fed), les banques de Wall Street et la Banque de règlements internationaux (BRI), toutes impliquées dans les transferts monétaires internationaux et fortement influencées par la famille Rothschild. Ce n’est pas étonnant que leSWIFT indépendant suive les sanctions de Washington, par exemple, en écartant l’Iran du système de transferts internationaux. De même, Washington a employé des pressions surSWIFT pour qu’il vienne en aide aux fonds vautours new-yorkais de Paul Singer qui a extorqué plus de 4 milliards de dollars à l’Argentine. Cette extorsion a été faite en entravant les paiements réguliers de la dette argentine comme convenu avec 93% de ses créanciers. Par la suite, l’Argentine a trouvé d’autres moyens pour effectuer ses paiements et évité de s’enliser dans le discrédit et l’insolvabilité.

Tout ceci a changé pour l’Argentine quand Mauricio Macri, le nouveau président néo-libéral, mis en place par Washington, est apparu sur scène en décembre dernier. Il a rouvert les négociations et s’est dit prêt à payer une importante tranche de cette dette illégale, malgré une décision de l’ONU stipulant qu’un pays qui conclut un accord de règlement avec la majorité des créanciers ne devait pas être mis sous pression par les créanciers récalcitrants. Dans le cas de l’Argentine, le seigneur des vautours avait acheté la dette défaillante du pays pour une misère et maintenant que l’économie du pays s’est renforcée, veut se faire une fortune sur le dos de la population. Et voilà un exemple de la façon dont fonctionne notre système monétaire occidental frauduleux .

L’économie de la Chine a surpassé celle des États-Unis, et cette nouvelle alliance orientale est considérée comme une menace existentielle pour l’économie véreuse occidentale. Le CIPS, déjà utilisé pour le commerce et les échanges monétaires entre la Chine et la Russie, est également utilisé par les autres membres du BRICS, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud ; ainsi que par les membres de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) : l’Inde, le Pakistan et l’Iran, ainsi que l’Union économique eurasienne (EEU – Arménie, Belarus, Kazakhstan, Kirghizistan, Russie et Tadjikistan). On dit que le CIPS est prêt à être mis en œuvre dès septembre 2016. Ce serait une alternative formidable au système monétaire occidental frauduleux, à la Ponzi, basé sur le dollar.

Cette nouvelle souveraineté monétaire orientale est une des raisons principales pour lesquelles Washington essaie si durement de détruire les BRICS, principalement la Chine et la Russie – et récemment avec un effort particulier et sous de fausses accusations, le Brésil, dans une sorte de révolution latino-américaine de couleur.

En outre, en fin d’année dernière, le yuan a été accepté par le FMI pour faire partie du panier des SDR (Droits de tirage spéciaux) comme cinquième monnaie de réserve ; les quatre autres étant le dollar étasunien, la livre sterling britannique, l’euro et le yen japonais. Les SDR fonctionnent comme une devise virtuelle. Ils sont constitués de la moyenne pondérée des cinq devises et peuvent être prêtés à la demande des pays, comme moyen de prévention des risques liés à l’échange. Faisant partie des SDR, le yuan est devenu officiellement une monnaie de réserve. En fait, en Asie le yuan est déjà fortement utilisé par les Trésors de nombreux pays, une alternative au dollar étasunien de plus en plus volatil.

Ce n’est pas un secret, le système monétaire fiduciaire occidental basé sur le dollar est à bout de souffle, arrive en fin de course – c’est le destin réservé à tout schéma de Ponzi. Que veut dire monnaie fiduciaire 1? C’est de la monnaie créée ex nihilo, à partir de rien. Elle est appuyée sur du vent ; certainement pas sur l’or, ni même sur la production économique du pays ou des pays qui l’émettent, c’est-à-dire les États-Unis d’Amérique et l’Europe. Elle est simplement déclarée «avoir cours légal» par décret [en quelque sorte unassignat, inconvertible, sans gage – NdT].

Aucun plan pyramidal à la Ponzi ne peut être maintenu indéfiniment, inévitablement il s’effondrera. Ce système a été inventé et utilisé par une petite couche supérieure invisible de l’élite qui en a tiré des bénéfices immenses au détriment des 99% d’entre nous. Puisque ces élitistes sont au contrôle des média avec leur propagande mensongère, ainsi que leur machine de mort belliqueuse – les forces armées étasuniennes, l’OTAN, et l’ensemble de l’appareil de sécurité et d’espionnage international, CIA, MI6, MOSSAD, DGSE, BND, etc. – elles nous rendent impuissants – mais seulement pour autant que nous ignorons ce qui se passe vraiment dans les coulisses.

Notre système monétaire occidental est basé sur la dette. Il possède toutes les caractéristiques d’un monstrueux poulpe global. Le système bancaire étasunien a été dérégulé au cours des années 1990 par le président Clinton. Les vassaux européens ont suivi le mouvement au début des années 2000. Environ 97% de tout l’argent en circulation dans le monde occidental est créé par des banques privées avec un clic de souris sous forme de prêts ou de dettes. Chaque prêt octroyé par une banque privée représente une dette dans ses livres ; une dette qui rapporte des intérêts, la source principale des bénéfices des banquiers. Bénéfices ex nihilo ! Ils ne représentent aucun travail, aucune production, aucune valeur ajoutée réelle à l’économie.

Si, et quand, les banques, dans cette enchevêtrement de dettes, commencent à demander leurs passifs exigibles, elles peuvent déclencher une avalanche irrésistible – qui conduirait à une fin chaotique du système. Cette fin de course pourrait avoir juste commencé. Nous en avons vu une augmentation graduelle dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, avec la farce de la course aux armements pendant la guerre froide, et un point culminant lors de la crise des crédits hypothécaires (subprimes) étasuniens de 2007-2009, conduisant à une crise économique globale artificielle interminable, qui pourrait bien venir à terme dans un grand fracas en 2016-2017.

Les dommages pourraient être impensables : le chaos, la pauvreté, la famine, la misère, la mort. Mais l’élite invisible au pouvoir tirerait son épingle du jeu, tout en restant en place pour recommencer à zéro – si nous les laissons faire. C’est toujours la même chose : un peuple mal informé peut être manœuvré à volonté et sera frappé d’épouvante devant des événements inattendus, comme des actes terroristes provoqués avec des bombes ou des faillites bancaires.

Soyons tout à fait clairs – nous serons tous mal informés tant que nous écouterons et croirons les média de masse contrôlés par six géants médiatiques anglo-sionistes qui alimentent le public occidental avec 90% de ses informations, que l’on appelle desactualités et que nous consommons avec enthousiasme chaque jour ; l’avalanche des mensonges – qui se répètent dans chaque pays occidental, heure après heure – devient ainsi la vérité. Point final.

Nous devons sortir de nos fauteuils douillets, et écouter cette étincelle intime du fond de notre cœur, nous disant, à contrecourant des avalanches de mensonges, qu’il y a quelque chose qui sonne faux, que nous sommes gavés de duperie. Nous devons creuser pour la vérité. Elle est là – sur internet, les media alternatifs, tels que Global Research,Information Clearing House, VNN, Le Saker, NEO, Russia Today, Sputnik News, Press TV,TeleSur et beaucoup d’autres sources crédibles pour les chercheurs de vérité.

Revenons à l’effondrement imminent. Les règles de base pour le plan monétaire pyramidal ont été mises en place en 1913 par la création de la Fed. Une fois encore, la Fedest entièrement privée, Rothschild a dominé l’institution bancaire qui sert de banque centrale aux États-Unis. C’est la machine omnipotente pour la fabrication de dollars. Elle a été frauduleusement et secrètement conçue en 1910 sur l’île de Jekyll en Géorgie, comme c’est écrit dans l’histoire de l’île de Jekyll, lors d’une «chasse au canard» qui«comprenait le sénateur Nelson Aldrich ; son secrétaire personnel Arthur Shelton ; le Dr A. Piatt Andrew, ancien professeur en économie à l’Université de Harvard ; Henry P. Davison, partenaire de J.P. Morgan & Co ; Frank A. Vanderlip, président de la National City Bank ; et Paul M. Warburg partenaire de Kuhn, Loeb, and Co. Dès le début, le groupe a procédé clandestinement. Ils ont commencé par éviter l’usage de leurs noms de famille et se rencontraient discrètement dans le wagon ferroviaire privé d’Aldrich dans le New Jersey.»

La concoction tramée par ces chasseurs de canard est devenue en 1913, grâce à une mystification, le système privé de la Federal Reserve Bank dominé par Rothschild, la banque centrale des États-Unis.

Après la signature de l’acte de promulgation de la Fed, le Président Woodrow Wilson a déclaré : «Je suis l’homme le plus malheureux. J’ai inconsciemment ruiné mon pays. Une grande nation industrielle est commandée par son système de crédit. Notre système de crédit est concentré. La croissance de la nation, et donc toutes nos activités, sont aux mains de quelques hommes. Nous sommes arrivés à être un des pays les plus mal gouvernés, un gouvernement des plus complétement contrôlés et dominés dans le monde civilisé, non plus un gouvernement de libre opinion, non plus un gouvernement par conviction et vote de la majorité, mais un gouvernement par l’opinion et la contrainte d’un petit groupe d’hommes dominants.»

Le système sioniste-anglo-saxon possédait déjà une banque centrale au Royaume Uni qui remonte à 1694. Elle était alors déjà contrôlée par les Rothschild, comme l’était tout le système bancaire. Le baron Nathan Mayer Rothschild avait une fois avoué : «Il m’importe peu de savoir quelle est la marionnette placée sur le trône d’Angleterre pour gouverner l’empire où le soleil ne se couche jamais. L’homme qui contrôle la masse monétaire britannique contrôle l’Empire britannique, et moi je contrôle la masse monétaire britannique.» La fortune de la famille Rothschild ne peut pas être valablement estimée, mais elle serait évaluée en milliers de milliards. Ce que le baron Nathan Mayer Rothschild avait dit y a 300 ans reste encore valable à ce jour.

Il n’est pas étonnant que vouloir se dégager de ce plan monétaire bidon soit la première priorité pour la plupart des pays qui aiment leur souveraineté, leur autonomie et leur liberté, bien qu’ils n’osent pas le dire si ouvertement de peur que l’empire ne se rue sur eux et les punisse avec toutes les véritables terreurs financières qu’ils veulent éviter. Et en se ruant contre les pays insoumis, l’empire, tel une bête mourante, essaye d’entraîner avec lui, dans la tombe qu’il s’est creusée, autant qu’il peut du monde vivant.

Est-ce donc une coïncidence ou plutôt une convergence délibérée de plusieurs événements si l’empire, dans un effort ultime, commence d’abord par ravager puis piller autant qu’il le peut avant son effondrement ?

Le 10 avril, Zero Hedge rapporte que «l’Autriche vient juste d’annoncer une décote de 54% contre les créanciers seniors dans le cadre du bail-in 2 en conformité avec les nouvelles règles européennes». La mauvaise banque autrichienne, la défaillante Hypo Alpe Adria, devenueHeta Asset Resolution AG après sa nationalisation, a découvert dans son bilan un trou de $8,5 milliards ; suffisamment pour déclencher un nouveau bail-in selon la récente réglementation européenne. Est-ce une coïncidence si ce fut également en Autriche, le 10 avril 1931, qu’une banque importante a fait faillite et déclenché la Grande Dépression ? C’était une première en Europe. Soyez prêts pour d’autres à venir, parce que la surexposition des banques européennes est estimée au-delà de mille milliards de dollars.

Le 15 avril, le New York Times a signalé que cinq des huit plus grandes banques de Wall Street étaient en violation de la régulation bancaire étasunienne. La Fed et la Federal Deposit Insurance Corporation [Agence fédérale de garantie des dépôts bancaires], la FDIC,ont indiqué que les banques «J.P. Morgan, Chasse, Bank of America, Wells Fargo, State Street and Bank of New York, manquaient toutes de plans crédibles pour faire face à l’éventualité d’une faillite en cas de crise financière». Ces banques ont jusqu’en octobre 2016 pour se conformer. Selon les nouvelles règles, un renflouement par les contribuables [bail-out] serait peu probable. Par conséquent, les bail-in pourraient affecter des millions de déposants et d’actionnaires ; leurs fonds seraient volés pour auto-secourir les banques trop grandes pour faire faillite. Après tout, leur non-conformité aux demandes du régulateur, ou leur insolvabilité, peuvent facilement être arrangées pour servir de fondement juridique au vol de l’épargne des gens ordinaires. Il n’y a pas à s’inquiéter, les banques trop grandes pour faire faillite ne disparaîtront pas, mais votre épargne oui.

Les Panama Papers divulgués par la CIA – pour ceux qui doutent toujours de la participation de la CIA à cette affaire voir ici – visent d’une manière tout à fait rudimentaire à diffamer les suspects habituels : les présidents Poutine et Assad, ainsi que l’Iran, le Venezuela, le Brésil naturellement – et d’autres. Étrangement aucune personnalité notable de l’UE ou des multinationales étasuniennes n’apparait sur la liste. Y aurait-il quelqu’un pour croire sérieusement que M. Poutine, ancien agent du KGB, serait assez simplet pour mettre sa fortune (s’il en avait une à cacher) au Panama, l’épitomé d’un État marionnette des États-Unis, où vous ne pouvez pas tirer la chasse sans que Washington le sache?

Quelques néoconservateurs symboliques apparaissent dans les listes, tels que le nouveau président de l’Argentine nommé par Washington, Mauricio Macri, qui fonce comme un fou pour ruiner son pays. En moins de quatre mois il a fait reculer l’économie de l’Argentine de dix ans ; le taux de pauvreté qui en novembre 2015 était inférieur à 10%, est passé à 34% vers la fin de mars 2016. L’empire a besoin de lui pour graduellement transformer l’Argentine en chaos, toutefois pas trop rapidement, de peur qu’il ne soitrenversé et remplacé par un adversaire des États-Unis – qui ne serait pas du tout apprécié à Washington. Pour les types comme Macri, se retrouver dans les Panama Papers est un avertissement pour qu’ils se conduisent comme il faut.

La publication des Panama Papers pourrait également être une incitation pour que les citoyens et grandes sociétés étasuniennes fassent rentrer à la maison leurs participations – se comptant en milliards de dollars non déclarés – empilées dans des paradis fiscaux outre-mer, vers des abris financiers étasuniens comme ceux du Delaware, du Wyoming, du Dakota du Sud et du Nevada, aidant de ce fait à graduellement renforcer un dollar en décomposition.

Simultanément, certains pays européens et le Japon ont introduit des taux d’intérêt négatifs afin d’augmenter la liquidité monétaire, espérant stimuler ainsi leurs économies toujours stagnantes. C’est le prétexte. En réalité, les intérêts négatifs ne sont que le précurseur d’un système financier complètement contrôlé par les banques. Normalement les bail-in et les intérêts négatifs devraient donner lieu à une ruée de déposants pour retirer leur argent des banques. Cela ne s’est pas encore produit.

En Suisse, un des premiers pays à introduire des intérêts négatifs, la Banque nationale suisse a signalé que la demande de billets de banque de 1 000 CHF – une des coupures les plus élevées au monde (apparemment maintenue en dépit de l’appel de Draghi, le président de la BCE, à éliminer les grosses coupures) – a augmenté de 17% (4,7 milliards de CHF – $4,85 milliards) en décembre 2014, le mois qui a suivi l’introduction d’intérêts négatifs. Est-ce l’indication que les Suisses ont tranquillement commencé à amasser de l’argent liquide en grosses coupures ?

Les amas de billets de banque et les ruées sur les dépôts bancaires seront empêchés par l’introduction d’une société sans argent en espèces, c.-à-d. toutes les transactions monétaires deviendront graduellement électroniques. Le processus a déjà commencé. En Suède et dans d’autres parties de l’Europe, ainsi qu’au Japon, les supermarchés et les magasins sans argent ont un grand succès, particulièrement parmi les jeunes consommateurs, qui jouent allègrement en payant avec leurs téléphones portables aux caisses des supermarchés devant un œil électronique.

Si seulement les jeunes innocents savaient que les banquiers oligarques veulent contrôler leur argent et les asservir avec un gadget amusant, ils pourraient décider de résister. Mais ceux qui contrôlent le système savent bien que les jeunes sont l’avenir. Nous, les vieux résistants, nous nous éteindrons avec le temps. Problème résolu. Mais nous ne sommes pas encore morts. Les temps changent… The times are A-changing…(Bob Dylan, 1964).

Le trio néfaste – bail-in, intérêts négatifs, et société sans argent liquide – rendra l’existence dans le premier monde industrialisé tout à fait insupportable, telle une danse stressante sur la pointe des pieds, avec l’épée proverbiale de Damoclès suspendue, de manière intimidante, au-dessus de nos têtes, par l’empereur.

Washington pourrait avoir un joker dans sa manche – en réintroduisant l’étalon or ; le même étalon or que Nixon avait abandonné en 1971. Les États-Unis ont également accumulé au cours des 25 dernières années des quantités énormes d’or. Un nouvel étalon or du dollar, serait très probablement fixé avec un rapport qui éliminerait toute la dette étasunienne, y compris les futures obligations non-escomptées selon le GAO [General Accounting Office, l’équivalent de la Cour des comptes française – NdT] d’environ $125 milliards. Ils essaieraient de maintenir le monde occidental industrialisé dans l’orbite de Washington, mais pourraient perdre la plupart du monde en voie de développement et les ressources naturelles qu’il possède, et qui sont convoitées par l’Occident. Ces pays opprimés et colonisés depuis des siècles sont susceptibles de s’orienter vers la nouvelle alliance Chine-Russie – laissant l’Occident délocalisé et hors-jeu, sans main d’œuvre, avec une puissance militaire massive mais dépassée.

Pour contrer le développement de cette ultime imposture criminelle des tsars banquiers sionistes occidentaux, la Chine et la Russie ont préparé ces dernières années un système financier indépendant, décroché du dollar US et incorporant maintenant les BRICS, les nations de l’OSC, aussi bien que l’Union économique eurasienne. Cette association de pays et d’économies comprend environ la moitié de la population mondiale et au moins un tiers de la production économique du globe ; un fait qui, pour des raisons évidentes, est totalement ignoré par les média de masse. Le machiavélique bateau en perdition ne veut pas que ses passagers sautent pour se sauver.

L’annonce faite par la Chine, le 19 avril 2016, que ses yuans soutenus par l’or n’étaient plus convertibles en dollars pourrait bien déclencher un ajustement économique vers le camp oriental. Beaucoup de pays sont attentifs et fatigués de l’exploitation occidentale, de l’asservissement, des menaces de sanctions, de l’oppression et du danger toujours présent d’invasion par sa machine à massacrer. Pour une économie du tiers monde, le décrochage du dollar peut en effet ouvrir de nouveaux horizons, créant de nouvelles alliances, de nouveaux espoirs pour un monde plus égal et plus juste.

Peter Koenig est un économiste et un analyste géopolitique. Il est également un ancien membre du personnel de la Banque mondiale et a travaillé intensivement dans les domaines de l’environnement et des ressources en eau. Il écrit régulièrement pour Global Research, ICH, RT, Sputnik, PressTV, Counterunch, TeleSur, le blog du Saker, et d’autres sites internet. Il est l’auteur d’une fiction basée sur des faits, The Implosion – un thriller économique au sujet de la guerre, de la destruction environnementale et de la cupidité des grandes entreprises, basée sur des faits et sur 30 ans d’expérience de la Banque mondiale partout dans le monde. Il est également un des co-auteurs de The World Order and Revolution! – Essays from the Resistance [L’Ordre mondial et la révolution! – Essais de la résistance].

Traduit par Alex Moumbaris, relu par Marie-José Moumbaris pour le Saker Francophone.

Notes

  1.  La monnaie fiduciaire est la monnaie comprenant les pièces et les billets de banque qui se caractérise par le fait que sa valeur est déterminée par la confiance que lui accordent ses utilisateurs plutôt que par son coût de production, source droit-finance 
  2.  Le bail-in est une pratique financière qui impose à certains créanciers d’une banque en difficulté (y compris parfois de simples clients épargnants) une diminution du montant des créances qu’ils possèdent sur l’établissement de crédit ou une conversion de celles-ci en actions de capital. Le bail-in permet ainsi aux banques de se recapitaliser en cas de crise. On distingue le bail-in du bail-out, qui désigne le renflouement d’une banque par un État (comme lors de la crise de 2008) – source droit-finance 

SOURCE le Saker Francophone

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« Les historiens allemands relisent la Shoah », de Dominique Vidal. Un nouvel ordre européen, chapitre II

2 Mai 2016 , Rédigé par lucien-pons Publié dans #le nazisme, #l'Allemagne, #Le fascisme, #le Nouvel Ordre Mondial, #L'Empire, #Ukraine

« Les historiens allemands relisent la Shoah », de Dominique Vidal

Un nouvel ordre européen, chapitre II

« Face à la Shoah, il y a une obscénité absolue du projet de comprendre (1). » Cette déclaration de Claude Lanzmann a le mérite de la clarté. Le réalisateur du film Shoah affirme ainsi non seulement l’inintelligibilité du génocide des juifs, mais encore le caractère pornographique de toute tentative de l’éclairer. Quiconque, en effet, réfléchit avec un minimum de recul à que fut le génocide des juifs, à la détermination brutale que sa mise en œuvre nécessita ne peut qu’être saisi de vertige. Toutefois, la dimension philosophique d’un événement - aussi effrayant soit-il - empêche-t-elle d’appréhender rationnellement sa genèse et son déroulement ? Les nouveaux historiens allemands, en tout cas, ne se résignent pas à cette capitulation de l’esprit. Tous leurs travaux s’efforcent d’expliquer le génocide des juifs par les nazis, en le resituant dans l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe du XXe siècle. Avec cette piste de réflexion fondamentale : le judéocide s’inscrit dans le remodelage global de l’Europe centrale et orientale, que le IIIe Reich entendait opérer pour y imposer un nouvel ordre organisé au seul service de son hégémonie.

C’est en particulier le sens du livre publié en 1991 par Götz Aly et Susanne Heim, Les Précurseurs de l’extermination. Auschwitz et les plans allemands pour un nouvel ordre européen (2). Ces deux historiens ont parfaitement conscience - ils le disent dès l’introduction - que leurs travaux « contredisent ne vision de l’histoire déjà fortement enracinée : un large consensus, aux raisons diverses, veut que le meurtre du judaïsme européen soit irréductible à toute tentative d’explication historico-rationnelle ». A preuve, ajoutent-ils, l’analyse de Hannah Arendt pour laquelle ce qui est unique, ce n’est pas le nombre des victimes, mais l’absence de toute utilité, de tout intérêt du côté des assassins. Or, poursuivent-ils, « les documents que nous présentons et interprétons dans ce livre montrent que cette thèse ne peut être soutenue. Comme dans les meurtres de masse des malades mentaux allemands et des populations polonaises, yougoslaves et soviétiques ; on peut discerner des objectifs utilitaires dans la destruction des juifs européens. Ce qui ne rend pas ces meurtres moins épouvantables ». Pour Aly et Heim, « lorsqu’on parle d’Auschwitz on évoque aujourd’hui la “haine raciale irrationnelle”, la “destruction pour la destruction”, les “automatismes” de la bureaucratie allemande, le “retour à la barbarie” et la “rupture avec la civilisation”. Ce faisant, le plus souvent, on néglige ou on relativise simplement le fait que les maîtres à penser de la “solution finale” concevaient leur politique d’extermination à l’égard d’autres groupes de population, en particulier les Polonais et les Soviétiques, dans le même mouvement que l’anéantissement du judaïsme européen, comme partie intégrante d’un concept global de “politique démographique négative” »  (3).

Industrie, bureaucratie, Parti et armée : tels furent, selon Franz Neumann, auteur du livre, déjà ancien, Behemoth (4), les quatre piliers de la domination nazie. Mais, pour Aly et Heim, « si ces colonnes ont pu porter aussi longtemps le monstrueux palais, bientôt impérial, de l’Etat allemand, c’est justement parce que l’expertise scientifique les a reliées les unes aux autres et stabilisées en permanence ». C’est la raison pour laquelle les auteurs s’attardent sur le travail de ces économistes et gestionnaires, spécialistes en aménagement du territoire et en emploi de la main-d’œuvre, démographes, statisticiens et agronomes. « Nous tentons, précisent les deux historiens, d’analyser leur influence sur les décisions centrales de 1940 et 1941. Il s’agit là d’une responsabilité concrète, de la participation de ces experts à l’accélération de plans impliquant des millions de meurtres (5). » La plupart de ces technocrates avaient adhéré de fraîche date au Parti nazi dans l’espoir de favoriser leur carrière et d’avoir prise sur les décisions politiques. Pour eux, « l’Europe de l’Est était une friche » « ils voulaient imposer des modes de production plus rationnels, normaliser - les produits, introduire la division internationale du travail, modeler les structures sociales de manière nouvelle et claire, maintenir le nombre d’êtres humains “improductifs” à un niveau aussi peu élevé que possible. Finalement, de larges pans de l’Europe devraient s’orienter en fonction des intérêts de l’économie de l’Allemagne et de l’aspiration de cette dernière à l’hégémonie »  (6).

Un concept nouveau fondait cette démarche : l’économie démographique. « Avec l’encouragement de l’Etat aux naissances en même temps que le contrôle étatique de celles-ci, le déplacement et l’extermination des populations, il serait possible de maîtriser de manière continue le nombre et la composition qualitative des habitants. » Ainsi, durant la guerre, au cours de laquelle les ressources alimentaires, les matières premières et le capital devinrent de plus en plus rares, « la population représenta bientôt pour ces planificateurs le seul facteur économique qu’ils purent encore véritablement modifier. Dans leur optique, en 1941, le Reich allemand manquait de un à deux millions d’hommes au travail, alors que l’Europe comptait trente à cinquante millions de “bouches inutiles” [...]. Ainsi le “transfert de population”, le “recours à la main-d’œuvre” et l’“évacuation” devinrent-ils les instruments centraux du nouvel ordre allemand »  (7). C’est ce qu’affirme le Reichsführer SS Heinrich Himmler : « On ne peut résoudre la question sociale qu’en battant les autres à mort, afin de prendre leurs champs (8). »

Au cœur du pouvoir, le Plan quadriennal

Après avoir interprété les suites de la « Nuit de cristal » et l’expérience de la « déjudaïsation » de Vienne (voir chapitre « L’Allemagne déjudaïsée ») à la lumière de la « rationalisation » économique nazie, Götz Aly et Susanne Heim reviennent sur le Plan de quatre ans, que dirigeait Hermann Göring. Celui-ci, on le sait, assigna par écrit au chef de l’Office principal de sécurité du Reich (RSHA), Reinhard Heydrich, le 31 juillet 1941, la mission de préparer « une solution globale de la question juive dans la sphère d influence allemande en Europe ». Or, « le concept de “solution finale” avait été discuté auparavant au sein de l’administration du Plan quadriennal de Göring ». Cette dernière constituait, « durant les années 1938 à 1941, un des principaux centres de pouvoir de l’Etat national-socialiste. Elle prenait part à toutes les décisions sur la politique antisémite, la conduite de la guerre, la politique d’expulsion et d’extermination en Europe de l’Est. Elle se considérait comme une équipe de coordination, comme un centre d’intelligence du pouvoir, qui proposait des plans, donnait des impulsions - la mise en œuvre et la gestion administrative des idées développées là devaient si possible être déléguées à d’autres organismes. Il était également conforme à ce principe de travail que Göring délègue à Heydrich la réalisation du plan monstrueux visant à assassiner la population juive d’Europe »  (9).

Fondée en octobre 1936 pour préparer « dans les quatre ans » - selon les mots d’Adolf Hitler - l’Allemagne à la guerre, l’administration du Plan quadriennal avait pour cœur un petit bureau central doté d’à peine cent employés. Observateurs de la vie économique, ces technocrates rédigeaient aussi les décrets fondamentaux pour l’économie de guerre. Bref, « Göring était un des hommes les plus puissants dans l’Etat national-socialiste et pourtant il dépendait totalement des suggestions et de la politique des “spécialistes” et des “conseillers” ». La fonction du Maréchal consistait à « rendre les inhibitions morales et les frontières normatives et juridiques plus faciles à surmonter, en vue de la réalisation de buts politiques. Ce qu’il fallait faire dans le détail, les priorités à mettre en œuvre, les méthodes à appliquer : de tout cela décidaient ces spécialistes et les secrétaires d’Etat dans les différents départements regroupés au sein du conseil général du Plan quadriennal ». Ces technocrates se considéraient comme « l’état-major économique le plus élevé, et précisément pas comme un pesant appareil bureaucratique »  (10). Pour que l’Allemagne puisse faire face à la guerre, il fallait rationaliser l’économie, s’assurer qu’elle dispose de suffisamment de devises et de travailleurs, maîtriser les rapports entre salaires et prix. Contrôler la composition de la population, à la fois en fonction de la qualification professionnelle et de l’aptitude au travail et veiller à ce que les « poids sociaux » (autrement dit les gens à la charge de la collectivité) ne s’accroissent pas mais, au contraire, diminuent, incombaient également aux experts.

Dans l’administration du Plan quadriennal, soulignent Aly et Heim, « l’idéal d’un travail d’équipe performant se concrétisait dans une très large mesure : l’efficience et la compétence comptaient plus que la hiérarchie et l’ancienneté ». Rien d’étonnant si nombre de ces managers étaient très jeunes. « Avec tout juste trente ans à la fin de la guerre, la plupart réussirent à redémarrer, sans grand effort, une seconde carrière (11). » Non sans nostalgie d’ailleurs, à l’instar de ce cadre qui, dix ans après la défaite de l’Allemagne national-socialiste, s’enthousiasmait toujours : « Un seul vœu m’anime encore : que les générations qui viennent soient à nouveau confrontées à des tâches du type de celles auxquelles nous avons pu nous dévouer d’un cœur sincère, avec un élan inspiré et grâce à un travail pénible. C’était pour notre cher et désormais si pauvre peuple. » Et les auteurs d’ajouter : « Pour la plupart d’entre eux, ce vœu de travailler à nouveau pour leur “pauvre peuple allemand” fut vite exaucé (12). » Suit, biographies à l’appui, une liste de technocrates nazis de premier plan reconvertis par la République de Bonn.

De la guerre-éclair à l’Ouest à l’agression contre l’Union soviétique à l’Est, les tâches du Plan quadriennal ne cessèrent de s’élargir. Dans la préparation de l’« Opération Barberousse », l’aggravation annoncée de la situation alimentaire inquiétait particulièrement les experts. Le blocus maritime britannique menaçait en effet l’agriculture intensive et importatrice de l’Allemagne, les agricultures retardataires de l’Europe centrale et orientale ne pouvant combler le manque. Göring et les membres de son Conseil général devaient répondre à ce défi. Cette structure comprenait - outre le Commissaire du Reich à la Formation des prix, deux représentants de la Wehrmacht et un du NSDAP - huit secrétaires d’Etat. Elle « cimentait la domination des secrétaires d’Etat qui, contrairement aux ministres, se considéraient comme des technocrates objectifs […]. Comme membres du Conseil général, les secrétaires d’Etat étaient les supérieurs hiérarchiques de leurs ministres […]. A la différence des employés ministériels traditionnellement bureaucratiques et dépourvus de souplesse, ces secrétaires d’Etat et leurs collaborateurs se montraient capables de faire le lien entre des points de vue socio-politiques et économiques très différents, les “nécessités de la guerre” et une politique structurelle à long terme, autrement dit de penser sans se laisser aveugler par des intérêts particuliers. Pour eux, aucun moyen n’était tabou, sauf celui qui aurait mis en danger le “moral du peuple”. Grâce à leur compétence et à leur capacité à penser de manière interdisciplinaire, ils étaient à même de balayer les différences entre l’intelligence qui planifie (les producteurs d’idées) et les dirigeants nazis a priori hostiles aux intellectuels, de telle sorte que les uns et les autres s’arrangeaient. Quant aux frontières posées par la morale et les normes juridiques, elles étaient nettement plus faciles à franchir : la contrainte des circonstances légitimait tout moyen »  (13).

Sous un vernis scientifique, des concepts de combat

« Caractéristique du style et de l’argumentation technocratique de cette instance, “libérée” de toute morale », le protocole final du 2 mai 1941 fixe les bases militaro-économiques de l’attaque contre l’URSS. Ses deux premiers articles précisent : « 1. La guerre ne pourra être poursuivie que si l’ensemble de la Wehrmacht trouve à se nourrir en Russie dès la troisième année du conflit. 2. Pour cela, des dizaines de millions d’hommes devront sans aucun doute mourir de faim, si ce qui nous est nécessaire est tiré du pays (14). »

Paul Körner, secrétaire d’Etat au profil très saillant considéré comme « le plus proche et le plus familier des collaborateurs de Göring », dirige le Conseil général lorsqu’est élaborée, à partir de février 1941, « une stratégie militaro-économique qui envisageait délibérément la mort par la famine de dizaines de millions d’êtres humains en Union soviétique ». Le 3 octobre 1941, c’est-à-dire quelques jours avant les premières déportations de juifs vers les centres d’extermination à l’Est, il signe l’« Ordonnance sur le travail des juifs », par laquelle « tous ceux qui devaient être déportés à des fins de travaux forcés ou d’extermination se virent définitivement retirer la protection du droit général du travail ». Körner visite même Auschwitz en 1943. Tant de zèle lui vaut, en 1944, d’être considéré par Franz Neumann, alors émigré aux Etats-Unis, comme un de ces nationaux-socialistes qui « possèdent un pouvoir énorme parce qu’ils représentent le lien entre le Parti et les autres éléments de la classe dirigeante »  (15). Condamné à quinze ans de prison du procès de Nuremberg, il bénéficie d’une grâce en 1951 et touche sa retraite jusqu’à sa mort en 1957.

« Depuis la création du Plan quadriennal, les experts qui y travaillaient ne conjuguaient pas seulement la préparation économique de la guerre avec la centralisation et la planification structurelle à long terme. Ils érigeaient aussi la sélection démographico-politique en principe, lorsqu’il s’agissait de gérer les ressources limitées. La mission confiée par Göring à Heydrich - préparer la “solution finale” - constituait un dernier pas cohérent avec cette évolution (16). » L’organisme du Maréchal s’était chargé, il est vrai, dès 1938, de l’exclusion des juifs de l’économie autrichienne, puis, fort de cette expérience, de l’économie allemande. Il prit ensuite l’initiative de créer l’Office central pour l’émigration juive. Le 19 septembre 1939, surlendemain de la capitulation de la Pologne, il participe à la définition de la politique du Reich à l’égard des juifs polonais - les directives fournies deux jours plus tard par Heydrich aux Einsatzgruppen (17) prévoient « comme première condition du but final [...] la concentration préalable des juifs dans les grandes villes »  (18), mais insistent sur l’« aryanisation » et la réorganisation des entreprises que le Plan jugeait vitales pour la guerre.

Le Plan se battra également pour que les déplacements de populations, y compris les déportations de juifs, « soient dirigés te manière planifiée ». C’est pourquoi, le 23 mars 1940, Göring interdira tout nouvel afflux de juifs dans le Gouvernement général (19), considéré par ses experts non comme réceptacle de populations expulsées, mais comme « voisin productif du Reich »  (20). Que faire cependant des juifs ghettoïsés dans les territoires polonais annexés par le Reich ? La victoire sur la France, en mai 1940, ouvrira - brièvement - la perspective d’un « transfert » forcé sur l’île de Madagascar, dont le Plan se chargera d’organiser le financement en confisquant, comme d’ordinaire, les biens des exilés. L’année suivante, l’institution du Maréchal se concentrera sur les problèmes alimentaires de l’Europe occupée, tablant sur la mort de dizaines de millions de ses habitants. Le 14 juillet, il exigera que les juifs des territoires soviétiques occupés soient aussitôt enfermés dans des ghettos. Et, le jour même où Göring déléguera à Heydrich la préparation du génocide des juifs, son secrétaire d’Etat, Körner, décidera avec un représentant de la Wehrmacht d’« encaserner les juifs [soviétiques] et de les utiliser sous forme de colonnes de travail ». A partir de 1942, eu égard à la catastrophe économique qui menace l’Allemagne, le Plan perdra de son influence au profit du ministère de l’Economie dirigé par Albert Speer, l’architecte de Hitler. Restait néanmoins la besogne confiée par le Maréchal au chef de la Sécurité…

« Le concept de “question démographique” ne décrit pas un fait objectif, analysent Aly et Heim. Il s’agit plutôt d’un concept de combat, réévalué au plan scientifique, destiné à maintenir le statu quo dans la répartition des pouvoirs et à définir les crises et les problèmes connexes telles les conséquences d’un “excédent” de population (21). » A en juger par les « théoriciens » des années 1930 et 1940 dont nos historiens dissèquent la « pensée », la formule fait mouche. Les intellectuels allemands de l’époque opposent volontiers l’« Europe de l’Ouest civilisée » et l’« Est primitif », caractérisé par son « manque d’hygiène », son « bas niveau culturel », son « analphabétisme généralisé « et sa « forte proportion d’ouvriers, en l’occurrence les juifs orientaux ». La Pologne leur paraît « préhistorique », avec sa population aux quatre cinquièmes rurale (22). Même le très sérieux Institut pour l’économie est-européenne de Königsberg, dirigé depuis 1933 par un propagandiste de l’expansion allemande à l’Est, le professeur Theodor Oberländer, n’échappe pas à ces clichés, tout en les recouvrant d’un vernis scientifique et modéré. Ses chercheurs, par leurs analyses, se reconnaissaient néanmoins « de plus en plus fortement dans le paradigme raciste du national-socialisme »  (23).

Considéré comme un « classique », La Surpopulation rurale de la Pologne (1935), premier livre d’Oberländer, « mettait en garde contre le fait que la “pression de la surpopulation” et le manque de capital en Pologne conduiraient à des tensions internes rendant le pays réceptif à une révolution agraire à l’exemple de la Russie. Seule une réforme agricole d’ensemble pourrait contrecarrer une telle évolution (24). » Egalement ouvrage de référence, Le Judaïsme dans l’espace européen (1938) de Peter-Heinz Seraphim, l’adjoint d’Oberländer, lie surpopulation et question juive, prétendant montrer en 700 pages comment les juifs auraient pénétré l’Europe de l’Est et notamment le commerce, l’industrie et la finance - mais pas l’agriculture parce que « les Allemands sont de véritables paysans, tandis que les juifs forment une couche de citadins déclassée et prolétarisée »  (25) Sans oublier le danger de radicalisation de ces êtres déracinés : les juifs n’avaient-ils pas joué un rôle majeur dans la révolution bolchevique ? Voilà comment, colonisée par les juifs, l’Europe de l’Est, sur fond de paupérisation, « en est arrivée dans les trois premières décennies du XXe siècle à cet état d’agitation et de décomposition »  (26). Un an après la publication de son livre, Seraphim s’est retrouvé, avec Oberländer, officier de l’armée d’Occupation à Cracovie. Tous deux ne manquent pas d’idées sur la manière de répondre à la question de la surpopulation, inséparable de la question juive...

« La surpopulation rurale est, dans de vastes secteurs de l’Europe centrale et orientale, une des questions politiques et cruciales les plus sérieuses. [...] En Russie, elle a joué un rôle décisif dans le bouleversement bolchevique. »  (27) Auteur de ce commentaire, l’historien Werner Conze reniera après la guerre ses convictions d’antan. En 1939, pourtant, il croit dur comme fer à la nécessité d’agir « de manière extrêmement efficace » contre la misère de la surpopulation et « l’enjuivement des villes et des marchés, afin d’accueillir la progéniture des paysans dans le commerce et l’artisanat »  (28). Pour lui, le chômage dans les villes, la pauvreté et le sous-emploi dans l’agriculture, le retard et la productivité réduite sont les effets d’une surpopulation croissante. Il ressuscite ainsi la théorie de l’optimum démographique de Paul Mombert qui remonte au début du siècle. L’optimum, c’est le nombre d’habitants qui permet de tirer des ressources du pays le profit le plus élevé possible. Si la population augmente, il faut, afin de nourrir cet excédent, soit diminuer le niveau de vie, soit élargir le champ d’extraction de la nourriture. Cette seconde hypothèse équivaut concrètement, au XXe siècle, à l’exigence de colonies. « Exprimés à travers de tels concepts, soulignent Aly et Heim, l’annexion de la Pologne occidentale devenait un « élargissement de l’espace d’alimentation », les meurtres de masse une « réduction de la population » et le vol de produits alimentaires dans les parties l’Europe occupées par l’Allemagne une « diminution du niveau de vie » (29).

Transplanter des peuples entiers

Pour ces théoriciens, l’Union soviétique, comme la Pologne offre un cas extrême de surpopulation, avec cependant une nuance significative : l’URSS, écrit Oberländer, « a connu au début des années 1930 une diminution de sa population rurale qui s’est vue ramenée au niveau de celle de l’Europe de l’Ouest grâce à la grande extermination de paysans dans le cadre de la collectivisation ». Celle-ci aurait permis de passer de vingt-cinq millions d’exploitations familiales à 250 000 grandes entreprises. Oberländer voit dans l’assassinat de millions de paysans une tentative réussie pour « trouver un point d’équilibre entre l’espace d’extraction de l’alimentation et la population »  (30).

Dans ce « grenier à blé » surpeuplé qu’était l’Ukraine, la famine provoquée par Moscou, qui, après les dégâts de la « dékoulakisation », vint à bout, en 1932-1933, d’un cinquième à un quart de la population, lui paraît particulièrement positive. Conclusion d’Aly et Heim : « Expropriation, famine, déplacement de population et meurtre de masse passaient manifestement, aussi bien alors en Union soviétique que plus tard en Pologne occupée par l’Allemagne, pour des méthodes nécessaires et légitimes, afin de “corriger” les rapports démographiques. »  (31)

Cinq semaines après le début de la Seconde Guerre mondiale, le 6 octobre 1939, Hitler annonce vouloir créer en Europe « un nouvel ordre des rapports ethnographiques »  (32). Le lendemain, il confie l’organisation de ce déplacement des nationalités à Himmler, promu Commissaire du Reich pour la consolidation de la germanité (RKF). L’organisme du même nom, chargé d’assurer la colonisation de la Pologne occidentale, voit aussitôt le jour. Le RKF dépossédera des hommes, les déplacera et en installera de nouveaux ; il liquidera des entreprises, en restructurera d’autres qu’il offrira à de nouveaux propriétaires ; il proposera des crédits, planifiera des voies de communication, des systèmes d’énergie, réorganisera des villes et des villages et se fixera pour but de « transformer aussi complètement la campagne ». Condition sine qua non  : « transplanter des peuples par contingents entiers », selon l’expression de Himmler lui-même, dont le Commissariat fait converger les politiques raciales, démographiques et structurelles en un concept global et unifié, la « nouvelle construction allemande à l’Est »  (33). Conformément aux normes racistes du régime, il s’agissait de bâtir une société moderne et efficace, mais par la violence et sur le dos des autres peuples. « Au cœur du travail du RKF se trouvait la politique démographique - positive et négative, ses victimes étaient discriminées et “éliminées”, ses bénéficiaires privilégiés et financés. Avec un ensemble d’instruments politiques utilisés depuis les premiers jours de la domination nazie, comme d’un côté la stérilisation forcée et de l’autre l’encouragement ciblé des naissances. »  (34) Le Commissariat « passait en général pour le centre du racisme populiste le plus borné. En vérité, des intellectuels y étaient justement à l’œuvre, dont les réflexions économiques avaient priorité sur ladite politique raciale »  (35). Au total, en 1941-1942, l’appareil du Commissariat et des autres instances en charge de la colonisation comprendra plus de 10 000 collaborateurs.

La « germanisation » rapide des territoires polonais annexés et leur adaptation aux besoins économiques du Reich constituent les tâches prioritaires du Commissariat. Pour les mener à bien, les planificateurs misent sur le déplacement de la population juive et d’une partie de la population polonaise vers le Gouvernement général. Les maisons, fermes, magasins et ateliers des déportés reviennent aux « Allemands de souche » importés des pays Baltes, de Volhynie (36), de Pologne de l’Est ou, plus tard, de Roumanie. D’où, par exemple, ce plan à court terme exigeant que « jusqu’au recensement du 17 décembre 1939 assez de Polonais et de juifs soient déplacés afin qu’on puisse loger les arrivants allemands des pays Baltes »  (37) - il y aura 87 000 déportés. Lors d’une conférence de bilan, fin janvier 1940, Heinrich Himmler fixe un nouvel objectif : l’expulsion de 610 000 Polonais et juifs, plus 30 000 Tziganes, des territoires à coloniser, pour faire place aux « Allemands » des pays Baltes et de Volhynie. Le Commissariat intervient également en Haute-Silésie, mais aussi en Alsace, en Lorraine, en pays de Bade... A l’Ouest comme à l’Est, la déportation ou l’expulsion des juifs s’accompagne de l’installation d’« Allemands de souche » ou de la « germanisation « de familles jugées dignes de cet honneur : « Par son comportement, son zèle, sa propreté et sa santé, la famille doit, même dans des conditions de pauvreté, se distinguer du reste de la population polonaise et même des Allemands de souche. De surcroît, la famille “germanisable” ne devrait pas seulement dominer la population locale, mais aussi se situer au-dessus de la moyenne de la même couche sociale dans le Reich (38). » Pas question, en revanche, de donner la nationalité allemande à des malades mentaux, des communistes actifs, des couples mixtes et autres « déviants »…

« Entre-temps, l’idée s’était imposée au sein de la direction national-socialiste que les besoins humains impliqués par les plans impérialistes mondiaux du Reich allemand ne seraient pas couverts par la seule population de ce dernier (39) . » Au sein du RKF, une section spéciale, dirigée par le professeur Konrad Meyer, s’occupait de planification. D’après ses calculs de 1940, les territoires polonais annexés par le Reich devraient voir la proportion de leur population allemande passer de 11 à 50 %, voire 70 % dans les campagnes. A la frontière orientale, il faudrait ériger « un mur de germanité sous la forme d’une ceinture de fermes allemandes échelonnées en profondeur »  (40). Cette stratégie suppose que « la population juive totale de cette région, soit 560 000 personnes, soit évacuée [...]. Le retour au statut de 1914 signifierait que le nombre d’Allemands y vivant, 1,1 million, soit augmenté de 3,4 millions pour arriver à 4,5 millions et que, coup par coup, 3,4 millions de Polonais soient expulsés [...]. Le territoire de l’Est doit être construit comme une zone mixte agraire et industrielle, avec une structure socio-économique similaire à celle des régions les plus saines de la Bavière (41). » De fait, en 1940, plus de 300 000 personnes seront déplacées, et en 1941 plus de 800 000… Mais Meyer ne s’arrêtera pas là : on lui confiera, en vue de l’Occupation de l’URSS, la préparation du « Plan général Est ». Cette fois, « les sujets de la modification des espaces et de la germanisation ne se compteraient plus par centaines de milliers : ils seraient 200 millions, transformés, dans leur grande majorité, en victimes de l’esclavage, de la déportation et de l’extermination »  (42).

Une nouvelle Ruhr autour d’Auschwitz

Exemplaire de la politique nazie dans les territoires occupés, la Haute-Silésie passait pour « une seconde Ruhr », dont la restructuration bénéficiera de l’extension permanente du camp de concentration, puis d’extermination d’Auschwitz. Envoyé à par Heinrich Himmler comme chef du Commissariat, Fritz Arlt définissait ainsi sa mission : « Aménager à l’allemande, dans les années à venir, les territoires reconquis à l’Est, le paysage et leur population. Dans ce but, nous évacuerons les Polonais et les juifs dans le Gouvernement général [...]. Le travail se complique du fait que, lors de l’évacuation, il nous faut tenir compte de l’industrie d’armement fortement représentée dans notre région, c’est-à-dire que nous ne pouvons expulser les Polonais qui y travaillent. »  (43) Le manque de main-d’œuvre conduira même l’Occupant à se montrer particulièrement « magnanime » dans la définition des populations germanisables, au point que Himmler lui-même se plaindra de la présence, sur les listes, de « types négrifiés »  (44). Il n’empêche : pour le planificateur Gerhard Ziegler, la région doit être « rénovée à 80 % » - objectif « d’autant plus facilement réalisable qu’il tenait déjà compte dans ses calculs de la déportation de la population juive » (45). En mai 1942, Arlt propose une solution d’ensemble : réduire de quatre cinquièmes le prolétariat rural, en remplaçant l’homme par la machine, en rationalisant l’artisanat et le commerce et en technicisant les campagnes. Pour la période de transition, il prévoit notamment l’« évacuation de tous les non-Allemands qui ne sont pas utiles à l’économie de guerre » et la création, à leur intention, de « réserves », la « fusion immédiate des petites et très petites entreprises non allemandes dans l’agriculture, le commerce et l’artisanat » et enfin le « déplacement des non Allemands vers les lieux de travail »  (46).

Les planificateurs testaient ces projets transitoires depuis plus d’un an dans la région d’Auschwitz, conçue comme un centre d’industrie moderne et dotée de nombreux atouts : de l’eau en quantité, du charbon, une situation idéale du point de vue des transports et une main-d’œuvre... très disponible. Garantie du développement économique de la zone, la sélection de la population exige à la fois l’expulsion des juifs et des Polonais improductifs vers le Gouvernement général, la constitution de « réserves » autour des centres industriels et l’installation de colons allemands. Mais les planificateurs font également appel à la main-d’œuvre concentrationnaire pour construire les usines. Le 26 février 1941, à la demande de Göring, Himmler donne des instructions dans ce sens. En mars toutefois, il se confirme que la déportation des juifs d’Auschwitz vers le Gouvernement général n’est pas possible. A sa place, on évoque « des mesures en conséquence » à l’intérieur même de la Haute-Silésie. Les « mesures » en question visent à « l’extermination sur place des “improductifs”. D’abord on pensait à une sorte d’extermination physique “passive” : par un travail très difficile lors de la construction des usines, la faim et les privations - et plus tard seulement par le gaz »  (47). Le 1er mars 1941, en tous cas, Himmler visite le camp d’Auschwitz et en ordonne une double extension, avec un nouveau camp pour 30 000 prisonniers à Brzezinka (Birkenau) et un autre pour 100 000 prisonniers de guerre ainsi que pour 10 000 travailleurs forcés destinés à IG-Farben. Deux semaines plus tard, une réunion confirme le plan de Fritz Arlt, tout en précisant que, « dans la mesure du possible, les réserves seront libérées des juifs et du poids mort des inaptes au travail ». Aly et Heim concluent : « En 1943, des millions de juives et de juifs européens étaient déjà devenus les victimes du génocide, mais les planificateurs partaient toujours du fait que le camp resterait durant dix à vingt ans au moins partie intégrante de la région industrielle. Visiblement, ils étaient convaincus que l’assassinat des juifs ne représentait que le début et que l’extermination d’êtres humains continuerait pour une longue période jusqu’à l’établissement de l’ordre nouveau (48). »

Derrière leurs plans à prétentions scientifiques, ces froids technocrates dissimulent une virulente volonté d’extermination où se conjuguent « le dégoût devant la pauvreté et la saleté, mépris pour les gens, juifs notamment, qui vivaient dans ces conditions ; la peur, un reste de sentiment de mauvaise conscience, qui se muait en agressivité plus forte encore ; l’horreur face à la force de travail inutilement gaspillée et le plaisir de l’“intervention” grâce à laquelle serait mis bon ordre à cette situation ». Eduard Könekamp, de l’Institut allemand pour l’étranger, écrit de Pologne à ses collègues, en décembre 1939 : « Beaucoup d’Allemands voient pour la première fois de leur vie autant de juifs. Les “ghettos” sont les choses les plus sales qu’on puisse se représenter […]. L’extermination de cette sous-humanité serait de l’intérêt du monde entier. On ne peut pas y arriver par exécutions. Et on ne peut pas faire fusiller des femmes et des enfants. Ici ou là, on mise sur les pertes lors de déportations : sur un transport de 1 000 juifs de Lublin, 450 seraient morts […]. Tous les services qui s’occupent de la question juive voient clairement l’insuffisance de ces mesures. Mais la solution de ce problème compliqué n’a pas encore été trouvée (49). » Anatomiste à l’Université de Posen, Hermann Voss note, pour sa part, dans son Journal, en mai-iuin 1941 : « Ici, dans la cave, il y a aussi un dispositif d’incinération des cadavres. Il est utilisé exclusivement par la Gestapo. Les Polonais fusillés sont livrés et brûlés de nuit. Ah, si l’on pouvait exterminer ainsi toute la société polonaise ! Le peuple polonais doit être détruit, sinon l’Est ne sera jamais calme. Je pense qu’il faut appréhender la question polonaise sans état d’âme, de manière purement biologique. Il nous faut les exterminer, sinon ils nous extermineront (50). »

Quelques semaines après avoir formé le Gouvernement général, l’Occupant y installe une Section démographie et assistance, ministère chargé, pour quelque douze millions d’habitants, de gérer des cantines publiques, de négocier avec la Croix-Rouge internationale et surtout de prendre en main la politique démographique, la surveillance des communautés religieuses et l’organisation de l’ensemble des transferts de populations. Pour ces technocrates, « la structuration sociale de la population du Gouvernement général est simultanément une structuration raciale ». Il faudra, dira le successeur de Fritz Arlt, « arracher la masse des travailleurs et des paysans polonais à leur paresse apathique et les former à une activité créatrice de richesses ». Par-dessus tout, il importe de mettre en œuvre la devise de Himmler : « dissoudre » la population de l’Est « en d’innombrables éclats et particules », afin que la politique du « diviser pour régner » domine « l’organisation du combat entre les nations »  (51). Inspiré de cette vision, le système échelonné de prestations sociales et d’exclusions allait de la distribution d’aliments aux « Allemands de souche » à la famine, l’expropriation et les travaux forcés pour les Juifs.

Pour sortir du cercle vicieux trop d’habitants / pas assez de ressources, Arlt préconise, à l’instar d’Oberländer, l’« extension de la marge de manœuvre alimentaire » par la bonification des sols et l’accroissement du rendement à l’hectare, mais aussi par « la réduction de la population ». « Des milliers de gens, relève-t-il, ont été éliminés des effectifs en tant que victimes de guerre » et de ses conséquences, au premier rang desquelles « une mortalité plus élevée qu’autrefois »  (52). A l’inverse, les hommes de Arlt contribuent à aiguiser le « problème de la surpopulation » en déportant des centaines de milliers de personnes de la Pologne occidentale annexée vers le Gouvernement général : au total en un an, ces transferts concernent 160 000 juifs et Polonais, et plus de 35 000 Tziganes. Et 450 000 déportations de juifs étaient encore annoncées. Du coup, reconnaissait l’envoyé de Himmler, « le nombre de ceux qui ne peuvent pas se maintenir par eux-mêmes ou qui doivent être soutenus […] par la collectivité ne cesse de croître »  (53). C’est la raison de la proposition, faite publiquement en septembre 1940, d’expulser l’ensemble de la minorité juive du Gouvernement général, pour le « débarrasser » d’environ 1 500 000 personnes à charge. Et Arlt souligne que cette solution « offrirait un grand nombre de postes de travail à la population locale non juive, [...] apporterait une contribution majeure à l’assainissement du prolétariat rural polonais, […] rendrait possible l’exode des paysans vers les villes »  : ainsi, et seulement ainsi, la « structure sociale » pourrait « se transformer progressivement ». D’où, dès juin 1940, l’exigence de voir rassemblés « l’ensemble des juifs dans un territoire précis »  (54).

« Evacuer » les juifs, mais où ?

Mais où ? En 1939-1940, il est successivement question de Lublin, puis de Madagascar (voir plus loin, p. 82). Les deux projets échouent à l’automne 1940, ce qui n’empêche pas les dirigeants nazis de prévoir, au printemps 1941, la déportation d’un million de personnes supplémentaires dans le Gouvernement général, quitte à y rendre la « pression démographique » insupportable. Le 16 décembre 1941, le gouverneur Frank annonce qu’« il faut en finir avec les juifs d’une manière ou d’une autre ». Et, le jour même, ordre est donné que toute déportation de plus de cinquante personnes dans le Gouvernement général soit soumise à l’approbation préalable de la Section démographie et assistance qui a toujours coopéré étroitement avec l’appareil de répression nazi. En mars 1942, par exemple, elle organise, en collaboration avec la SS, un transport de masse de juifs jusqu’au centre d’extermination de Belzec, à peine installé. Dans une lettre du 21 juin 1942, Walter Föhl, chef adjoint de Frank, écrit : « Nous réceptionnons tous les jours des trains contenant plus de 1 000 juifs venus de toute l’Europe, que nous soignons, accueillons plus ou moins provisoirement ou, le plus souvent, envoyons plus loin, dans les marais de la Ruthénie subcarpatique, en direction de la Mer de glace, où tous - s’ils survivent (ce ne sera pas le cas des juifs du Kurfürstendamm, de Vienne ou de Bratislava) - seront rassemblés à la fin de la guerre, non sans avoir construit quelques autoroutes (55). » Plus réaliste, Josef Sommerfeldt, chercheur à l’Institut pour le travail allemand à l’Est, écrira ouvertement en 1943 : « Pour résoudre la question juive », il n’y a « que deux solutions : l’expulsion ou l’extermination physique »  (56).

La stratégie de Arlt pour la Pologne correspond à celle préconisée par les économistes dans les territoires occupés depuis janvier 1940. Le 13 juin, Frank nomme à la tête de la Section économique Walter Emmerich, auréolé de son succès à Vienne. Certes, le Gouvernement général ne peut être comparé avec l’Autriche, mais il s’agit, là aussi, de moderniser une société arriérée par le biais de la « déjudaïsation ». A peine installé, Emmerich présente à Frank les grandes lignes de sa politique économique. « La condition d’une activité économique profitable », c’est « un changement fondamental dans l’ensemble de la structure économique », avec en priorité « une rationalisation fondamentale du secteur juif », c’est-à-dire, traduisent Aly et Heim, le « pillage organisé » de ce dernier. Le ministre de l’Economie voit « dans le petit et le tout petit commerces juifs, pourtant limités localement, un obstacle à la restructuration de l’“espace” conquis. A l’inverse, l’“évolution commerciale” qu’il envisageait devait ouvrir les marchés de l’Est. Les couches moyennes polonaises ainsi artificiellement créées seraient plus faciles à contrôler. Le Polonais pourrait “seulement participer au travail, mais non aux décisions” ». Frank assure Emmerich de « son soutien sans réserve »  (57). Six semaines après son arrivée, celui-ci évoque déjà « l’évacuation imminente des juifs ». Sans doute pense-t-il à Madagascar. Le 12 juillet, Frank avait informé ses ministres du consentement de Hitler et espérait se « débarrasser de ce poids colossal »  (58). Dès lors, Emmerich et la Treuhand, société chargée de récupérer et d’administrer les biens juifs, accéléraient le rythme de l’expulsion des juifs de la vie économique notamment par la confiscation de leurs biens - évalués, rien qu’à Varsovie, à un milliard de RM…

Mais, en octobre 1940, faute de victoire en vue sur la Grande-Bretagne, le plan malgache semble avoir fait long feu. Or, « l’administration économique allemande avait besoin de ce plan pour continuer à mettre en œuvre et à justifier ses plans de “déjudaïsation”. Avec l’évolution des perspectives politiques, en quelques semaines, on ne parlait plus d’“évacuation vers Madagascar” mais simplement d’“évacuation” »  (59). Les autorités d’Occupation doivent faire face aux conséquences de leur propre politique, à commencer par l’explosion de la misère. Recette miracle, l’exclusion des juifs doit permettre « la formation d’une couche moyenne large »  (60), future colonne vertébrale de la société. Emmerich sait que Frank et, au-delà, Göring avec son Plan quadriennal appuient ses projets. Il n’en va pas de même, à l’époque, à Berlin. Glacis stratégique, la Pologne n’a pas, pour Hitler, d’importance économique. Le Führer rejette tout plan d’assainissement, car il considère d’abord le Gouvernement général comme une région dont il a besoin pour « nettoyer l’ancien et le nouveau territoire du Reich des juifs, des Polacks et de la canaille »  (61). Martin Bormann résume : « Le niveau de vie en Pologne devrait être bas », ce qui rendrait la main-d’œuvre meilleur marché et « profiterait à chaque Allemand, à chaque travailleur »  (62). Ces débats stratégiques dissimulent un enjeu immédiat : la bataille menée par Frank pour empêcher de nouvelles déportations vers le Gouvernement général au nom d’« un Etat bien organisé, en pleine et rapide modernisation, associé comme colonie au Reich grand-allemand »  (63). Hitler ne changera d’avis que lorsque la mise en œuvre effective de la « solution finale » permettra de soulager la pression démographique - au prix de millions de victimes…

Chef de la Section économique à l’lnstitut pour le travail allemand à l’Est, Helmut Meinhold avait préconisé la diminution de la population du Gouvernement général avant que ne commence l’extermination systématique. A la veille de l’attaque contre l’URSS, il évoquait « la possibilité d’un élargissement à l’Est du Gouvernement général », qui rendrait celui-ci moins périphérique. Voilà qui excitait les ambitions des planificateurs, prêts à transplanter 13 millions d’habitants du Gouvernement général ! Dont évidemment les juifs : « Nous pensions, expliquera Meinhold quarante ans plus tard, qu’on les amènerait dans les marais du Rokitno afin d’assécher ceux-ci et de les y installer. » En réalité, cet improbable assèchement, auquel Hitler lui-même a fait allusion à la même période, n’est « rien de plus qu’une métaphore pour le meurtre »  (64). Effectivement, le débat sur l’élargissement du Gouvernement général débouchera sur le rattachement de l’ex-Galicie de l’Est, région riche en pétrole et stratégiquement importante, mais aussi, paradoxalement, arriérée et surpeuplée. Son intégration s’explique donc « parce que la prochaine “expulsion” de la minorité juive était décidée ». Aux yeux des technocrates, en Galicie aussi, les juifs constituent le principal obstacle au développement : assistant de Meinhold, Hans-Kraft Nonnenmacher y évalue la « surpopulation » entre 800 000 et 900 000 personnes, sur un total de 4 millions d’habitants. Il se prononce pour l’« émigration [des juifs de Galicie] dans des territoires non surpeuplés »  (65) - qui n’existent évidemment pas, le « déplacement » en question étant synonyme d’extermination. De fait, en trois ans et demi, plus de 500 000 juifs de Galicie - soit 12 % de la population - seront mis à mort (voir chapitre « La “solution finale” en Galicie orientale »), et 350 000 Ukrainiens et Polonais de la région seront déportés.

Pour l’administration allemande, la « ghettoïsation « des juifs représentait une mesure transitoire. « Comme le problème juif dans ces territoires n’est pas seulement une question économique mais aussi une question de masse de politique démographique, écrit Seraphim, une solution définitive est très difficile. » Elle « ne peut être conçue, dans l’intérêt de la population non juive comme des juifs eux-mêmes, qui manquent actuellement d’une base économique dans leur territoire, qu’à travers un déplacement massif et planifié des juifs de l’Est de la zone d’influence grand-allemande vers un territoire au-delà des mers »  (66). Il faut dire qu’à peine commencées par Adolf Eichmann, les premières déportations en direction de la « réserve juive » de Lublin avaient échoué en mars 1940. L’annonce, à l’été 1940, du projet de transfert vers Madagascar tombait à point nommé. Le 24 juin, Heydrich avait expliqué au ministre des Affaires étrangères que « le problème global des 3 250 000 juifs se trouvant dans des territoires sous souveraineté allemande ne pourrait plus être résolu par l’émigration »  (67), la Palestine étant de toute façon exclue pour des raisons géopolitiques. Pour Frank, qui en informe ses ministres le 12 juillet, la solution malgache va évidemment de pair avec « la décision que le Führer a prise à ma demande de ne plus autoriser de transports de juifs vers le Gouvernement général »  (68).

Le projet malgache, un jeu logistique et de propagande

Et pour cause : dès la conclusion de la paix, l’ensemble des juifs sous domination allemande devait être transporté par bateau dans l’île, pour y constituer une entité sous souveraineté comme sous surveillance policière et militaire allemandes. Selon les experts, le géologue Friedrich Schumacher et le démographe Friedrich Burgdörfer, Madagascar pourrait accueillir 6,5 millions de juifs auxquels on pourrait ajouter 2 à 3 millions de juifs de Palestine et d’ailleurs. La négociation internationale du « transfert » relèverait du ministère des Affaires étrangères, mais sa logistique serait confiée à Viktor Brack, cheville ouvrière, à la chancellerie du Fuhrer (69), de l’« Action-T4 » c’est-à-dire l’« euthanasie » par empoisonnement ou par étouffement, depuis l’automne 1939, de dizaines de milliers d’handicapés et de malades mentaux (voir chapitre « Les autres victimes du génocide »). Un an plus tard, grâce à cette « expérience », les T4 contribueront, en 1941-1942, à la conception et au bon fonctionnement des chambres à gaz de Belzec, Sobibor et Treblinka. En fait, le plan Madagascar avorta en même temps que le projet, auquel il était lié, d’Empire colonial allemand en Afrique, la résistance britannique permettant à Sa Gracieuse Majesté de conserver la maîtrise des mers. « Avec le recul, précisent Aly et Heim, le projet Madagascar n’était rien de plus qu’une stratégie en chambre, logistique et de propagande, destinée à préparer le génocide planifié pour bientôt et effectivement perpétré. La disponibilité des fonctionnaires allemands à accepter comme une évidence la déportation de millions d’hommes dans des régions de marais inhospitaliers s’en est trouvée sensiblement augmentée. Bien que ce dessein se soit révélé irréalisable dix semaines plus tard, démographes et économistes ont, à partir de là, intégré la “disparition” de la population juive d’Europe comme un élément fixe de leurs calculs. Et ils associèrent pour la première fois la “solution finale de la question juive” et leur vision d’un grand espace économique (70). »

Avec l’échec du projet malgache, les ghettos, conçus à l’origine comme transitoires, devinrent durables. Les technocrates cherchèrent à en décharger le budget de l’administration allemande des territoires occupés. Comme le révèlent les inspections effectuées, au début 1941, dans les ghettos de Lodz et de Varsovie, ces institutions coûtaient chaque semaine - même en ne distribuant que des rations de famine - des millions de RM. Le ministre des Finances du Reich suggère alors d’y développer des emplois, afin que « les juifs gagnent eux-mêmes leur subsistance et puissent participer aux dépenses publiques ». Mais, à Lodz par exemple, le travail du ghetto ne représentait que 20 % des produits dont les habitants avaient besoin. Magnanime, la Treuhand, qui gérait les biens volés aux juifs, accepte de prêter ces fonds sous forme de « crédit » pour l’entretien de leur quartier, « jusqu’à sa dissolution »  (71) ! Néanmoins, faute de moyens de production, les ghettos ne peuvent créer d’emplois pour leurs habitants dont, de surcroît, l’état de santé limitait la productivité. Lors de son séjour à Lodz, la Cour des comptes du Reich suggère de relever les rations alimentaires au niveau de celles des prisons, tout en précisant que cela représentera une dépense de 0,40 à 0,50 RM par personne et par jour, soit le double du coût actuel. Résultat : un déficit supplémentaire d’un million de RM. En janvier 1941, sur 50 221 personnes en état de travailler, 12 000 travaillent effectivement. Versés sur le compte du ghetto, leurs salaires ne suffisent pas à garantir le minimum vital à l’ensemble des habitants. D’où la proposition de la Cour des comptes d’employer la main-d’œuvre hors du ghetto, notamment pour la construction de routes et de logements.

Autant de directives absurdes, sachant que Hans Bibow, le chef de l’administration du ghetto de Lodz, chargé par les nazis de le « cogérer », se plaint de devoir mener « un combat permanent pour la satisfaction des besoins alimentaires les plus indispensables ». Les demandes de matériel « nécessaires à l’extension du travail des juifs » étaient « régulièrement rejetées, au motif qu’ici, il n’y avait rien pour les juifs »  (72). Malgré la participation d’un nombre croissant de ses habitants à l’activité productive - durant l’été 1941, on comptera jusqu’à 40 000 actifs sur 160 000 habitants -, le ghetto de Lodz verra sa situation s’aggraver rapidement. A l’automne, le Sturmbannführer SS Höppner tirera les conclusions de cette impasse, dans une lettre à Eichmann : « Cet hiver, le danger existe que les juifs ne puissent plus être complètement nourris. On peut se demander sérieusement, si, dans la mesure où ils ne sont pas aptes au travail la solution la plus humaine n’est pas de liquider les juifs par un moyen quelconque et rapide. En tout cas, ce serait plus agréable que de les laisser mourir de faim (73). » Le vœu de Höppner sera exaucé : de décembre 1941 à mars 1942, les juifs de Lodz « inaptes au travail » finiront dans les unités de gazage mobiles du centre d’extermination de Chelmno, partageant ainsi le sort des 300 000 juifs de la Warthegau dont la « disparition » avait été annoncée le 28 novembre 1941, au ministère du Travail, lors d’une réunion consacrée au « travail juif ».

Un Grand espace allemand en Europe

« Le nouvel ordre européen et l’expansion vers l’Est, expliquent Aly et Heim, représentaient un des principaux buts de guerre allemands. » Quant au concept du « Grand espace », c’était « le pendant stratégico-économique de la guerre », préfigurant à la fois une politique économique à l’échelle du continent et l’exploitation à long terme des peuples tombés sous le joug allemand. Selon les termes de Heinrich Bechtel, le président de l’Union des économistes allemands, il s’agissait, durant la guerre, d’« aider à forger les instruments, qui devraient préparer la mise en œuvre de l’économie du Grand espace européen »  (74). Dès le 22 juin 1940, Göring avait demandé au ministère de l’Economie de s’y préparer. Ainsi, le Comité des Douze, qui siégeait à Vienne, entendait-il coordonner la politique économique en direction de l’Europe du Sud-Est. Les planificateurs ne prenaient en considération ni les Etats, ni les formes de gouvernement, ni les structures économiques - tout pouvait changer à leur gré. Seuls comptaient l’intérêt du capital allemand et la volonté de conquérir les Etats du Danube, avec traités commerciaux, exportation de capitaux, investissements directs. Cible numéro un, l’agriculture de l’Europe du Sud-Est pouvait être utile à la fois comme fournisseur de matières premières et comme débouché de l’économie allemande. Encore faudrait-il la restructurer pour privilégier les productions à exporter en Allemagne. « Le Sud-Est s’est fortement adapté à l’Allemagne depuis 1932, soulignait en juillet 1940 l’économiste Gustav Schlotterer. Notre but est d’orienter toujours plus le mouvement économique et l’échange de marchandises vers le Reich. Toutes les marchandises doivent arriver sur le marché allemand [...]. Il nous faut pénétrer les secteurs suivants : dans le Sud-Est les céréales, en Norvège et en Yougoslavie les métaux, en Roumanie le pétrole. »  (75) Trois mois plus tard, il mettra en garde les responsables des grands konzerns contre une conduite « trop dictatoriale », défendant un « sain mélange » entre les intérêts de l’Allemagne et ceux des autres pays, autrement dit une « coopération raisonnable et une répartition du travail industriel en Europe ». Il leur annoncera aussi que, dans un avenir proche, la « question juive » serait résolue dans les territoires occupés, et qu’il faudrait donc « reprendre les bonnes positions juives »  (76).

Etudiant l’Europe du Sud-Est, les précurseurs du Grand espace européen ne peuvent manquer de lui appliquer leur obsession : la « surpopulation » comme cause de manque de capital, d’ « arriération », d’inefficacité et de misère. La rationalisation à l’allemande ne pouvait que rendre cette vision plus obsessionnelle. La Bulgarie, la Roumanie et la Yougoslavie ne comptent-elles pas près de 80 % de ruraux dans leur population ? Les réformes agraires n’ont-elles pas morcelé la terre et fait reculer la productivité agricole ? L’insuffisante exploitation de la force de travail disponible n’est-elle pas, selon les termes d’Oberländer, « aussi dangereuse économiquement que socialement »  (77) ? Malgré une industrie relativement plus développée et de plus vastes exploitations agricoles, la Hongrie ne compte-t-elle pas quatre millions de paysans-prolétaires misérables ? Pour Otto Donner, du Plan quadriennal, il convient donc d’accroître avec des techniques modernes la production agricole de ces pays, mais en aucun cas le niveau de vie, sinon « apparaîtrait dans l’alimentation et la fourniture de matières premières de l’ensemble de l’Europe un déficit qui ne pourrait absolument plus être comblé »  (78). Pour ces chercheurs, la faim et la sous-alimentation représentent des phénomènes naturels propres au passage des Etats agraires aux Etats industriels.

Faute de véritable réponse à ces drames, reste aux idéologues la solution miracle de la « déjudaïsation ». La disparition des quelque 2,5 millions de juifs de l’Europe du Sud-Est représenterait un premier pas vers la réduction de la surpopulation, le pillage de leurs biens pouvant contribuer au développement de la classe moyenne. A des degrés et des rythmes très divers, tous les pays de la région imiteront la fuite en avant de l’Allemagne nazie, et excluront les juifs de l’économie et de la société jusqu’à la déportation et l’extermination. Si le chef de l’administration civile en Serbie annonce fièrement, dans un télégramme daté d’août 1942, « Serbie seul pays où question juive et question tzigane réglées » (79), la Hongrie s’opposera jusqu’à l’été 1944 à la déportation de ses juifs. En juillet 1942, Himmler ordonne la déportation de la population juive du Gouvernement général avant la fin de l’année. A la plus grande joie d’un « économiste » comme Alfred Maelicke, qui n’hésitera pas à écrire : « L’élimination totale du judaïsme de l’espace économique continental européen est clair en principe, il se réalise rapidement et se déroule d’une façon relativement simple et systématique [...]. Seule une déjudaïsation complète de la vie économique est à même de résoudre, dans le Sud-Est et ailleurs, les problèmes qui persistent encore aujourd’hui dans de nombreux pays, comme par exemple la surpopulation et d’autres questions sociales. La liquidation de l’esprit commerçant et de la mentalité du profit propres aux juifs et l’exclusion de ceux-ci procurent de l’espace et de la sécurité (“plein emploi”) à nombre de travailleurs et de paysans, d’artisans et autres travailleurs indépendants jusqu’ici déracinés et appauvris. » (80) Götz Aly et Susanne Heim mettent toutefois le lecteur en garde : Maelicke, pas plus que les autres experts allemands, ne croit un seul instant que la déportation des juifs « libérerait suffisamment de place dans les villes de l’Europe du Sud-Est, pour donner un emploi à tous les hommes chassés de l’agriculture par la rationalisation ». Il s’agit plutôt d’un premier pas, pour « donner à une partie de la population rurale “excédentaire” de nouvelles possibilités d’existence, aux frais de la minorité juive ». Ce qui pourrait « aussi réveiller dans la majorité l’espoir d’une existence plus sûre et d’une ascension sociale et, du même coup, amortir, voire empêcher des troubles sociaux ». Mais au-delà, pour les penseurs du Grand espace, « il faudra d’autres déplacements de populations, mises aux travaux forcés et génocides »  (81).

« Cette année, 20 à 30 millions de Russes mourront »

Réfléchissant aux causes de la défaite allemande durant la Première Guerre mondiale, les stratèges militaires soulignaient le poids de la crise alimentaire des années 1917-1918. C’est dire combien la direction nazie est attentive au contenu de l’assiette des Allemands. Or le déficit alimentaire du pays, déjà sensible en temps de paix, s’est considérablement accru avec la guerre. Victime du blocus maritime occidental, l’Allemagne manque de main-d’œuvre, de moyens de transports, de chevaux, de gazole, etc. Pour écarter la menace d’une pénurie, le secrétaire d’Etat à l’alimentation, Herbert Backe, dès 1940, fait livrer au Reich par les pays occupés, Pologne en tête, des céréales, du sucre et de la viande. Mais la solution envisagée va bien plus loin. Pour assurer durablement l’alimentation de l’Allemagne et de l’Europe occupée, il faut - résument Aly et Heim- « lancer une guerre économico-stratégique bien calculée contre l’Union soviétique. Et, pour que l’Europe centrale puisse résister au blocus, des millions de Soviétiques devaient être assassinés, déportés ou amenés à mourir de faim. [...] Ce plan, formulé avant la “solution finale”, prévoyait de tuer bien plus d’êtres humains. Les membres du Conseil général [du Plan quadriennal], leurs conseillers et leurs collaborateurs comptaient avec certitude sur environ 30 millions de morts »  (82). La détermination génocidaire va s’accroître avec les difficultés. Au printemps 1941, Backe prévient Hitler que la moisson s’annonce mauvaise dans toute l’Europe. De fait, début juin, le Führer doit se résoudre à réduire la ration hebdomadaire de viande au sein du Reich de 500 grammes à 400, au risque d’entamer le moral des Allemands. « Il est plausible qu’en 1941 la crainte de la direction allemande de goulots d’étranglement alimentaires à court terme se soit ajoutée aux considérations politico-démographiques générales. Se conjuguant, les deux arguments amenèrent à accélérer les plans de déplacements de population et de génocide (83). »

Toujours est-il que, le 23 mai 1941, l’état-major économique de défense, émanation du Plan quadriennal, diffuse à plusieurs milliers de cadres économiques et militaires, sous l’appellation champêtre de « cartable vert », des directives pour l’Occupation de l’URSS qui prévoient explicitement la mort de plusieurs dizaines de millions d’« inutiles ». « Des tentatives visant à sauver cette population de la mort par la faim [...] ne peuvent se réaliser qu’aux dépens de l’approvisionnement de l’Europe (84). » Backe, avec l’humanisme qui le caractérise, commente : « Le Russe supporte la misère, la faim et la frugalité depuis des siècles. Son estomac est souple, alors pas de fausse pitié. » Inutile de préciser que ce document - qui fonde un programme génocidaire sans la moindre référence raciste - a reçu l’assentiment préalable de Hitler, Göring, Himmler et Goebbels. « Pour la conduite de la guerre, expliquent Aly et Heim, la question se pose de savoir comment le conquérant allemand pourra réduire la consommation alimentaire de la population locale sans placer un soldat derrière chaque paysan (85). » Les auteurs du « cartable vert » répondent : en pillant immédiatement toutes les céréales et toute la viande disponibles, en séparant militairement les zones déficitaires des zones excédentaires afin de pouvoir rapatrier les surplus de ces dernières, en déportant la population des zones excédentaires vers la Sibérie. en laissant la famine s’installer dans les grandes villes, en détruisant les grandes usines...

Le 8 novembre 1941, un autre document va plus loin encore : « Grâce à une production [...] agricole à bas prix et au maintien de la population locale à un faible niveau de vie, on pourra obtenir des excédents de production pour l’approvisionnement du Reich et des autres pays européens [...]. S’ouvriront en même temps pour le Reich des sources de recettes qui permettront de régler en quelques années le gros des dettes accumulées pour le financement de la guerre, et ce en épargnant le plus possible le contribuable allemand. »  (86) Le génocide planifié et, pour une part, réalisé contre la population soviétique devait donc apporter au Reich des avantages économiques à long terme, la Russie se voyant ramenée au statut d’Etat agraire et fournisseur de matières premières. Au ministre italien des Affaires étrangères, Göring annoncera, quinze jours plus tard : « Cette année, de 20 à 30 millions d’hommes mourront de faim en Russie. »  (87) Parmi ces victimes annoncées, les 600 000 habitants de Leningrad qui succomberont au cours du siège, les populations sous-alimentées, les centaines de milliers de juifs abattus par les Einsatzgruppen, mais aussi les quatre millions de prisonniers soviétiques, dont les trois quarts décéderont en quelques mois, fusillés en masse ou systématiquement affamés (voir chapitre « Les autres victimes du génocide »). Autant de cadavres qui n’embarrassent guère la conscience des technocrates du Plan quadriennal qui écrivent en octobre 1942 : « Comme la population des territoires [soviétiques] occupés a diminué [...] en moyenne d’un tiers et que l’allocation [annuelle] ne sera plus de 250 kilogrammes de blé comme en temps de paix, on peut compter ; avec la prochaine réalisation pacifique de la récolte sur un excédent supérieur d’un quart aux prévisions, si bien que non seulement le déficit allemand en farine, mais aussi le déficit européen pourront être couverts par le seul sud de la Russie (88). »

« Remplir nos camps d’esclaves du travail »

Selon Götz Aly et Susanne Heim, cette stratégie alimentaire génocidaire pourrait même expliquer la déportation et l’extermination des juifs hongrois. Nombre d’historiens ne s’expliquent pas cette page du génocide, écrite dans la hâte - et au détriment des priorités de la guerre - par les hommes d’Eichmann durant l’été 1944, alors que la défaite du IIIe Reich ne faisait plus de doute. La minorité juive représentait de 10 % à 14 % de la population hongroise. Or, suite à la perte de l’Ukraine (1943), les experts allemands en alimentation avaient exigé de Budapest la livraison de cinq fois plus de farine qu’en 1942 - au total 450 000 tonnes, soit 363 000 de plus. Coïncidence ou stratégie ? Ce dernier chiffre correspondait à l’alimentation d’un million de personnes, soit le nombre de juifs vivant en Hongrie. C’est pourquoi les deux historiens estiment « concevable » qu’avec les défaites subies par la Wehrmacht en Union soviétique, Berlin ait assigné à l’Europe du Sud-Est la fonction de « grenier » du Reich, et décidé d’y appliquer les mêmes mesures.

« La question de savoir si la décision prise en 1941 d’exterminer les juifs européens n’a pas aussi été déterminée par la volonté de réduire, pour des raisons de politique alimentaire, le nombre global d’habitants de l’Europe mérite d’être posée »  (89), ajoutent Aly et Heim. Cette interprétation leur est suggérée par a simultanéité des conceptions éliminationnistes mises en œuvre contre une partie de la population soviétique et contre l’ensemble de la minorité juive en Europe. Elle s’inspire aussi des textes mêmes des penseurs de l’Occupation. A l’instar d’un idéologue comme Seraphim qui, témoin de la « solution finale » en Ukraine, qualifie les exécutions de masse d’« atroces », mais y voit surtout la « liquidation d’une partie des bouches inutiles des villes ». Il rappelle que le prélèvement des excédents pour le Reich passe par « l’élimination des bouches inutiles (juifs, population des grandes villes ukrainiennes, comme Kiev, qui ne reçoivent plus aucun ravitaillement) ; 2. une réduction extrême des rations mises à la disposition des Ukrainiens des autres villes ; 3. la diminution de la consommation de la population paysanne »  (90). Commentaire de Aly et Heim : « La destruction de la minorité juive en Union soviétique s’insère ici dans la conception génocidaire développée par les spécialistes allemands de la nourriture. » Comme Seraphim, Backe se laissait guider par deux maximes : « La première voulait que, dans le combat que menait le peuple allemand, il fallait lui épargner jusqu’aux plus petites difficultés de ravitaillement ; l’autre était son antisémitisme inflexible : “Le judaïsme doit être exterminé en Europe”, notait-il en 1943 (91). »

Un bref aparté s’impose ici. Nombre d’hypothèses et de thèses des historiens allemands appellent évidemment débat Mais c’est particulièrement le cas de l’analyse proposée dans les deux derniers paragraphes. Sans contester les faits, impressionnants, énumérés par Götz Aly et Susanne Heim, leur conclusions pèchent peut-être, malgré une certaine prudence verbale, par leur caractère trop unilatéral. Tout se passe un peu comme si, pour mettre mieux en valeur les facteurs démographiques et économiques, longtemps ignorés, de la radicalisation du judéocide, nos deux historiens en sous-estimaient le considérable facteur idéologique. Dans la polémique suscitée par le livre de Daniel Jonah Goldhagen (92), ses détracteurs lui objectèrent, à juste titre nous semble-t-il, qu’aucune explication monocausale du génocide ne parviendrait jamais à en rendre pleinement compte. A trop valoriser le poids des problèmes alimentaires dans la décision d’exterminer industriellement les juifs d’Europe, Götz Aly et Susanne Heim risquent de tomber sous le coup du même reproche (voir chapitre « Facteurs et acteurs de la radicalisation »).

La veille de l’attaque contre l’Union soviétique, Himmler charge la section de la planification du Commissariat pour la la consolidation de la nation allemande de concevoir un « Plan général Est ». Trois semaines plus tard, Meyer lui soumet le premier projet. Une seconde version, plus modérée, verra le jour un an plus tard - et pour cause : entre-temps, une bonne partie des plans d’extermination avaient été réalisés. Les planificateurs, observent Aly et Heim, « se disputaient pour savoir si 30, 45 ou 51 millions de personnes devaient être chassées. Pour les experts en démographie, le meurtre, l’expulsion, la germanisation forcée, l’esclavage du travail, la restructuration sociale, la destruction de grandes villes et de centres industriels étaient aussi naturelles que la propagande moderne en faveur du contrôle des naissances » (93). Le Plan Est, comme ses prédécesseurs, prévoit de déplacer une bonne partie des populations soviétique et polonaise, d’en tuer une grande proportion et de germaniser les terres sur lesquelles elles vivaient jusque-là. Hitler lui-même s’en réjouit à l’avance : « Nous pourrons prendre nos pauvres familles de travailleurs de Thuringe ou des montagnes de l’Erz, par exemple, et leur donner de grands espaces. »  (94) Selon le Front du travail allemand, l’opération pourrait concerner 220 000 familles paysannes des zones « surpeuplées « de l’ancien Reich. En URSS comme en Pologne, exécutions de masse et déportations - en premier lieu celles des juifs - avaient fait place nette aux arrivants.

Dans l’esprit de ses auteurs, le Plan général conjuguait ravitaillement de l’ensemble de l’Europe centrale par les territoires occupés et domination allemande à long terme. C’est pourquoi les experts ès agriculture entendaient couper l’ouest de l’Union soviétique du reste du pays et - tout en sachant que cela signifierait la condamnation à mort de millions de gens - lier l’activité des régions céréalières du sud de l’URSS à l’Europe centrale. De même, les planificateurs envisageaient la quasi disparition de Leningrad, pour laquelle ils prévoyaient 200 000 habitants (contre 3,2 millions en 1939). Quant aux Marches du Reich, ces « points d’appui contre les Russes et les Asiatiques », elles seraient soumises à Himmler et à son appareil, qui, outre le maintien de l’ordre, assureraient le financement des projets criminels de la direction nazie en pillant les richesses des pays occupés et en exploitant le travail étranger. « Si, déclarera Himmler le 9 juin 1942, nous ne remplissons pas nos camps […] d’esclaves du travail, qui […] construiront nos villes, nos villages et nos fermes, alors nous n’aurons pas non plus, après une guerre de longues années, l’argent nécessaire pour équiper nos colonies de telle manière que de véritables Germains puissent y vivre et s’y enraciner dès la première génération. »  (95) Encore fallait-il trouver ces colons. Or, soulignent Aly et Heim, avec un million et demi de citoyens du Reich au lieu des cinq à six prévus, « le “peuple sans espace” ne comptait pas assez de membres pour réaliser les plans de colonisation du Grand espace de l’année 1942 »  (96). Ceci explique le recours aux Allemands de l’étranger, aux peuples « voisins » (Hollandais, Flamands, Danois, Norvégiens) et à la « germanisation » des parties « saines » des populations polonaise, soviétique et balte. C’est dire que les critères économico-démographiques se substituaient ici au concept de race - sauf que l’installation de ces millions de « Germains » et de « Germanisés » supposait la destruction de la minorité juive est-européenne et, au-delà, de millions de Polonais et de Soviétiques.

Une méthode rapide et bon marché de stérilisation

Critiquant l’insuffisance des projets de Meyer, qui prévoyait de n’expulser ou exterminer « que » 31 millions d’Européens de l’Est, le responsable « Race » du ministère de l’Est, Erhard Wetzel, évaluait, en avril 1942, le « bon » chiffre entre 46 et 51 millions, y compris 80 % à 85 % des Polonais. C’est qu’entre-temps le massacre battait son plein : le génocide des juifs avait commencé ; près de trois millions de prisonniers de guerre soviétiques étaient d’ores et déjà morts ; en outre, cinq millions de Soviétiques, soldats et civils, avaient perdu la vie ; plus de trois millions de Soviétiques et de Polonais avaient été déportés en Allemagne pour y travailler. Meyer escomptait donc atteindre rapidement les vingt millions de morts ou de déportés. Mais ce bilan ne suffisait pas aux dirigeants nazis : ils rêvaient de stériliser les « sous-hommes ». Réalisées sur les victimes de l’« Opération Euthanasie », puis sur des prisonnières juives et tziganes à Auschwitz et Ravensbrück, « les nouvelles expériences nous permettront vraisemblablement - annonçait Eichmann en octobre 1942 - de parvenir à une stérilisation sous une forme plus simple et selon un procédé plus court avant la fin de la guerre »  (97). Cette innovation était - selon Viktor Brack - de nature à arracher à la « solution finale », sur quelque dix millions de juifs européens, « deux-trois millions d’hommes et de femmes tout à fait aptes au travail [...]. Mais cela ne fonctionne que si, simultanément, on les rend inaptes à procréer »  (98). A en croire les déclarations de Rudolf Brandt, proche collaborateur de Himmler au procès des médecins à Nuremberg, ce dernier s’intéressait « au plus haut point à la définition d’une méthode rapide et bon marché de stérilisation, qu’on pourrait appliquer aux ennemis du Reich allemand comme les Russes, les Polonais et les juifs […]. La force de travail des personnes stérilisées ! pourrait être utilisée par l’Allemagne, mais leur capacité reproductrice serait annihilée. La stérilisation de masse faisait partie intégrante de la théorie raciale de Himmler »  (99).

Impatient, Himmler s’irritait de voir, malgré ses efforts, la germanisation du district de Lublin bloquée - même si la population juive avait été assassinée à Belzec et à Maïdanek en 1942. « J’ai regardé le Plan général Est, qui dans l’ensemble me plaît bien », écrivait-il alors, estimant néanmoins avoir été mal compris sur un point : « […] Ce plan de 20 ans doit comprendre la germanisation totale de l’Estonie et de la Lettonie ainsi que de l’ensemble du Gouvernement général. »  (100) C’est pourquoi il lança le « projet Zamosc », censé créer un district modèle de la rationalisation économique et sociale : tout reposait sur une sélection rigoureuse de sa population grâce aux travaux forcés, à la germanisation et à l’extermination. De novembre 1942 au début mars 1943, on expulsera ainsi plus de 100 000 personnes, les unes vers Auschwitz pour y mourir, les autres vers l’Allemagne pour y travailler. A l’inverse, en provenance d’Allemagne, des colons viendront à Zamosc, et des juifs seront déportés à Auschwitz. Par exemple, racontent Aly et Heim, « le même train transporta, du 25 janvier au 4 février 1943, d’abord 1 000 personnes de Zamosc à Berlin comme travailleurs forcés. Là, 1 000 juifs travaillant jusque-là dans l’armement et leurs proches furent entassés dans les wagons et transportés jusqu’à la gare d ’Auschwitz. D’où le train, vide, rentra à Zamosc, où il embarqua mille Polonais, classés inutiles ou dangereux, qu’il conduisit également à Auschwitz. [...] Si les Allemands de souche venant coloniser la région n’ont pas utilisé le même train, c’est seulement qu’étaient prévus à leur intention, non des wagons à bestiaux, mais des wagons de voyageurs. Ces trains-là roulaient en parallèle »  (101). On ne saurait mieux symboliser les « échanges » de population orchestrés par le Plan général Est. Certes, Zamosc échoua, mais il n’en témoigne pas moins de l’ambition des projets de colonisation à l’Est : servir d’« étincelles initiales à la forme nazie de la modernisation de l’Europe, avec d’un côté la restructuration sociale et de l’autre le meurtre de millions et de millions d’hommes “inutilisables” et “surnuméraires” »  (102).

Onze millions de juifs à exterminer

A l’exception de Heydrich, qui préside, on ne compte pas une seule des principales figures du régime dans le groupe de quinze hommes réunis, le 20 janvier 1942, dans une villa des bords du lac de Wannsee. Ces fonctionnaires représentent la chancellerie du Führer, celle du NSDAP, les différents ministères concernés et des « praticiens » expérimentés du génocide. La moyenne d’âge est de 41 ans. Rédigé par Eichmann, le protocole camoufle, derrière des termes comme « expulser » ou « évacuer », ce que Himmler, dans un discours secret, le 6 octobre 1943, appellera « une page de gloire de notre histoire qui ne sera jamais écrite », « un secret » que ses acteurs devront « emporter dans leur tombe ». Pour Aly et Heim, ce vocabulaire visait moins à garder le secret qu’à « rendre le génocide plus facilement gérable à l’aide de concepts aseptisés et à l’introduire dans le quotidien bureaucratique de l’Etat allemand » (103). Selon ces historiens, la décision même en a été prise entre avril et juillet 1941, datation que d’autres contestent (voir chapitre « Facteurs et acteurs de la radicalisation »). A Wannsee, en tout cas, on ne débat pas du principe mais des aspects techniques et organisationnels, avec la volonté de résoudre les conflits de compétences entre administrations et de trancher les divergences de vues. Il s’agit de coordonner la réalisation du génocide. Après avoir rappelé la mission que lui a confiée Göring, Heydrich dresse un premier bilan : d’abord l’émigration forcée de 537 000 juifs allemands, autrichiens et tchèques de 1933 jusqu’au 31 octobre 1941 ; puis l’évacuation à l’Est, la ghettoïsation et enfin les camps. Mais la discussion porte essentiellement sur la généralisation du judéocide.

Onze millions : c’est le nombre de juifs concernés par la « solution finale », selon un document distribué aux participants, qui en établit la liste, pays par pays, tout en précisant combien ont déjà disparu : l’Estonie est présentée comme « libérée des juifs », la Lettonie n’en compte plus que 3 500 sur 60 000, la Lituanie 34 000 sur 200 000, la Serbie 10 000 sur 30 000... Si l’Union soviétique est citée en dernier, c’est - supposent Aly et Heim - que les génocideurs y procèdent différemment : ils ne déportent pas les juifs, mais les fusillent à proximité de chez eux. A l’automne 1941, en Lettonie comme en Biélorussie, certains de ces meurtres - incluant femmes, enfants et personnes âgées - suscitèrent des remous dans la population. Quelques semaines avant Wannsee, Himmler dut donc se résoudre à les limiter - sauf en URSS. Heydrich lui fait écho durant la conférence, suggérant d’éviter de telles « actions ». Si, à l’époque, les premiers centres d’extermination, Auschwitz et Chelmno, expérimentent le gazage de leurs victimes, le protocole de Wannsee n’y fait pas explicitement référence. Paradoxalement, c’est le problème, récurrent, des « métissés » (Mischlinge) et des « couples mixtes » (voir chapitre « L’Allemagne déjudaïsée ») qui mobilise le plus les participants à la réunion. Heydrich y plaide pour exterminer aussi les « demi juifs », au prix d’une révision des lois de Nuremberg. Devant les réticences, il devra se « contenter » d’une stérilisation des Mischlinge au premier degré. Autre divergence, l’ordre des priorités : alors que le chef de la Sécurité entend exterminer d’abord les juifs du Reich et du Protectorat, le Gouvernement général, par la voix de son représentant, le secrétaire d’Etat Josef Bühler, insiste pour que « ses » juifs soient les premiers exterminés, car d’une part « les problèmes de transport n’y jouent pas un rôle primordial » et, de l’autre, « des raisons liées à l’emploi de la main-d’œuvre n’entraveront pas le cours de l’action […]. Des quelque deux millions et demi des juifs concernés, la majorité est en outre inapte au travail »  (104). La suite est connue.

« Alors que le rapport entre les théories eugénistes, la pratique eugéniste des stérilisations forcées et finalement les meurtres par euthanasie n’est pas contesté, estiment Götz Aly et Susanne Heim dans leurs conclusions, le lien entre la théorie de la surpopulation et la politique génocidaire comme forme radicale de la pratique de la politique démographique n’a jamais été traité. n s’agit pourtant de deux aspects d’une conception identique : de la même manière que des anthropologues, des médecins et des biologistes contemporains concevaient I’isolement et l’extermination d’“êtres inférieurs”, à l’aune de critères racistes et de normes de performance, comme une méthode scientifique [...] pour l’“assainissement du corps du peuple”, des économistes, des experts agricoles et des responsables de l’aménagement du territoire travaillaient à un “assainissement de la structure sociale” des régions sous-développées de l’Allemagne et de toute l’Europe. » De cette conception découla la mise en œuvre d’une « politique démographique négative », à base d’« expulsion », mais aussi de « déportation et de travaux forcés, de ghettoïsation, de déplacement de personnes vers des zones de famine artificiellement créée, de tentatives de contrôle des naissances et de génocide ». Conçue et théorisée par une bureaucratie entourée de chercheurs et d’experts de toutes disciplines, cette stratégie s’inspirait d’« un système de valeurs baignant dans l’idéologie raciste et le darwinisme social, selon lequel les êtres humains devaient être privilégiés, réduits à l’esclavage ou “supprimés” ». Grâce à ce consensus, les membres de cette « élite académique la plus jeune et la plus flexible ayant jamais dominé l’Allemagne “se sentaient” libres de réaliser leurs utopies [...] d’autant plus facilement qu’ils étaient encouragés par l’idéologie dominante à écarter les objections morales et les doutes de la conscience »  (105).

Les planificateurs entendaient imposer leur nouvel ordre européen par une « révolution d’en haut », qui réglerait « définitivement » et « totalement » tous les conflits, comme sur une introuvable « table rase ». D’où le recours à la violence militaire et policière. D’où la décision de débarrasser l’Europe, au nom de sa modernisation, de plusieurs dizaines de millions de « bouches inutiles » et en premier lieu les juifs. Dans un premier temps, cette volonté d’évincement se distingua du génocide systématique à venir. Toutefois, précisent Aly et Heim, même les pères du « projet Madagascar » savaient que de très nombreux juifs y périraient. De surcroît, une situation schizophrénique se créa : d’un côté, l’expulsion de foules considérables semblait devenir une possibilité rapidement réalisable, de l’autre les ghettos, conçus comme provisoires, s’institutionnalisaient et tentaient vainement de s’autofinancer. Pendant ce temps, poursuivent les auteurs, « les employés et médecins allemands faisaient l’expérience technique et socio-psychologique de l’euthanasie », dont la leçon essentielle se résumait ainsi : « Le génocide est faisable, et, dans la population allemande, la disponibilité à accepter un tel crime est élevée. La décision d’assassiner les juifs européens a aussi été précédée par celle de faire mourir de faim des millions de prisonniers de guerre et de civils en Union soviétique. Entre, d’un côté, ces expériences et ces options de principes en matière d’alimentation et de colonisation, et, de l’autre, la destruction des juifs européens existait un rapport conceptuel : les plans politico-démographiques pour une nouvelle Europe. » C’est dans ce cadre que la direction nazie choisira de perpétrer « le génocide aussi bien du judaïsme européen, des Sinti et des Roms que d’une partie de la population polonaise et soviétique ». Le judéocide fut, « dans les conditions de la guerre, la partie la plus avancée et la plus largement réalisée de plans d’extermination beaucoup plus vastes »  (106).

Unicité ?

Durant la fameuse « querelle des historiens » allemands, « l’unicité du génocide », concluent Götz Aly et Susanne Heim , fut opposée aux « tentatives visant à relativiser le passé afin de soulager la conscience allemande ». Mais, ce faisant, « on a souvent confondu l’“unicité” et “le fait de ne se produire qu’une fois” - et répondu à la question de savoir si ces crimes pouvaient se répéter par un “non” implicite ». Et pourtant ce livre souligne la « continuité de nombreuses carrières intellectuelles » et la « modernité de la planification », ainsi que, après guerre, l’impunité des planificateurs et même l’absence de réflexion sur leurs méthodes. Certes, reconnaissent les auteurs, « les conditions historiques extérieures se sont modifiées en 1945 de manière durable, mais pas absolument irréversible. La conjoncture historique qui rendait ces plans meurtriers réalisables n’existe plus ici et maintenant. Peut-être ne peut-elle exister qu’une seule fois. Mais la pensée conceptuelle qui fit du génocide l’instrument “sensé” d’une planification politique des structures et du développement reste toujours actuelle »  (107).

(1) Le Monde, 12 juin 1997.

(2) Götz Aly et Susanne Heim, Vordenker der Vernichtung. Auschwitz und die deutschen Plane fur eine neue europäische Ordnung, édition originale Hoffmann und Campe Verlag, Hambourg, 1991, réédité chez Fischer Taschenbuch Verlag, Francfort-sur-le-Main, 1993 et 1997. C’est cette dernière édition qui est citée ici.

(3) Ibidem, p. 11.

(4) Franz Neumann, Behemoth. Struktur und Praxis des Nationalsozialismus 1933-1944. La première édition, chez Oxford University Press (New York), date de 1942. Une traduction en français - Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme 1933-1944 - a été publiée chez Payot, Paris, 1987.

(5) Aly et Heim. op. cit, p. 13-14.

(6) Ibidem, p. 14- 15.

(7) Ibidem. p. 15.

(8) Ibidem, p. 16.

(9) Ibidem, p. 49-50.

(10) Ibidem, p. 51.

(11) Ibidem, p. 52.

(12) Ibidem, p. 53.

(13) Ibidem, p. 58-60.

(14) Ibidem, p. 60.

(15) Ibidem, p. 62.

(16) Ibidem, p. 63.

(17) Groupes, dits d’intervention, chargés des massacres de civils à l’Est.

(18) Aly et Heim, op. cit., p. 64.

(19) La partie de la Pologne envahie par l’Allemagne en 1939 est découpée en territoires annexés au Reich et territoires occupés, baptisés Gouvernement général (avec notamment Varsovie, Lublin et Cracovie).

(20) Ibidem, p. 65.

(21) Ibidem, p. 76.

(22) Ibidem, p. 92.

(23) Ibidem, p. 93.

(24) Ibidem, p. 96.

(25) Ibidem, p. 97.

(26) Ibidem, p. 99. Seraphim estime à 3,1 millions, soit 43 %, le nombre de juifs pauvres à l’Est.

(27) Ibidem, p. 102.

(28) Ibidem, p. 103.

(29) lbidem, P. 107.

(30) Ibidem, p. 115. Des sources russes récentes estiment à neuf millions le nombre total des victimes des déplacements de population et de la famine.

(31) Ibidem, p. 118.

(32) Ibidem, p. 125.

(33) Ibidem, p. 126.

(34) Ibidem, p. 127.

(35) Ibidem, p. 128.

(36) Située au nord-ouest de l’Ukraine, jusqu’à la frontière de la Biélorussie.

(37) Ibidem, p. 13.

(38) Ibidem, p. 139.

(39) Ibidem, p. 140-141.

(40) Ibidem, p. 159.

(41) Ibidem, p. 160.

(42) Ibidem, p. 163.

(43) Ibidem, p. 169.

(44) Ibidem, p 171.

(45) Ibidem, p 175.

(46) Ibidem, p. 176.

(47) Ibidem, p. 183.

(48) Ibidem, p. 184-185.

(49) Ibidem, p. 204.

(50) Ibidem, p. 206.

(51) Ibidem, p. 209.

(52) Ibidem, p. 210.

(53) Ibidem, p. 211.

(54) Ibidem, p. 212-213.

(55) Ibidem, p. 215-216.

(56) Ibidem, p. 218.

(57) Ibidem, p. 224.

(58) Ibidem, p. 225.

(59) Ibidem, p. 226-227.

(60) Ibidem, p. 227.

(61) Ibidem, p. 228.

(62) Ibidem, p. 229.

(63) Ibidem, p. 231.

(64) Ibidem, p. 250-251.

(65) Ibidem, p. 254.

(66) Ibidem, p. 257.

(67) Ibidem, p. 258.

(68) Ibidem, p. 259.

(69) Celle-ci fonctionnait comme un secrétariat de Hitler.

(70) Aly et Heim, op. cit., p. 259-260.

(71) Ibidem, p. 303.

(72) Ibidem, p. 307.

(73) Ibidem, p. 310.

(74) Ibidem, p. 331.

(75) Ibidem, p. 339.

(76) Ibidem, p. 341.

(77) Ibidem, p. 345

(78) Ibidem, p. 347.

(79) Ibidem, p. 362.

(80) Ibidem, p. 359.

(81) Ibidem, p. 361.

(82) Ibidem, p. 369.

(83) Ibidem, p. 370.

(84) Ibidem, p. 373.

(85) Ibidem, p. 374.

(86) Ibidem, p. 376-377.

(87) Ibidem, p. 382. La volonté nazie d’affamer les Soviétiques a fait l’objet d’une tentative de réfutation de la part de Jean Stengers, sous le titre « Himmler et l’extermination de 30 millions de Slaves », dans la revue Vingtième siècle, Paris, juillet-septembre 2001.

(88) Ibidem, p. 390.

(89) Ibidem, p. 391-392.

(90) Ibidem, p. 392-393.

(91) Ibidem, p. 393.

(92) Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, Seuil, Paris, 1997.

(93) Aly et Heim, op. cit, p. 397-398.

(94) Ibidem, p. 399.

(95) Ibidem, p. 416.

(96) Ibidem, p. 403.

(97) Ibidem, p. 417.

(98) Ibidem, p. 420.

(99) Ibidem, p. 421.

(100) Ibidem, p. 433.

(101) Jusque-là préservés par leur contribution à l’effort de guerre, des « juifs de l’armement » se virent condamnés par l’arrivée de travailleurs forcés polonais.

(102) Aly et Heim, op. cit., p. 437.

(103) Ibidem, p. 454. La villa où se tint la conférence de Wannsee est devenue un musée, qui abrite une excellente exposition de photographies et de documents sur l’histoire du nazisme et du génocide.

(104) Ibidem, p. 471.

(105) Ibidem, p. 481-487.

(106) Ibidem, p. 487-491.

(107) Ibidem, p. 492.

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